Les leçons de taqiya de Tareq Oubrou : (10) Le Coran créé ou incréé : un débat profond, mais qui paraît tout aussi incompréhensible et byzantin que celui de l’abrogation

  • Problématique

Si le contenu de la « théologie » musulmane semble pauvre au point que Tariq Ramadan va jusqu’à écrire « Il n’y a pas de « théologie islamique ». Comparer les discussions, souvent marginales, qui ont eu cours entre les savants musulmans (essentiellement à partir du Xème siècle) avec les réflexions fondamentales qui ont donné naissance à la « théologie chrétienne » est infondé et, dans les faits, une erreur », il est néanmoins un débat doctrinal qui a marqué l’histoire de l’islam, à savoir le fait de déterminer si le Coran est un texte créé ou incréé.

La nature de cette question peut laisser perplexe les esprits raisonnables : il s’agit en effet, semble-t-il, de déterminer si le texte du Coran faisant l’objet de la révélation a existé de tout temps auprès d’Allah (préservé sur une tablette), ou s’il a été créé à l’occasion de la révélation. À première vue, cette question est assez peu compréhensible : à supposer que « incréé » veuille dire « éternel depuis le commencement des temps » (s’il y a eu un commencement…), qu’est-ce que cela changerait par rapport à une création intervenue à une époque historiquement datée puisque, dans les deux cas, c’est la volonté d’Allah qui s’exprime ? Or on n’imagine pas qu’Allah change d’avis comme les hommes, ces créatures versatiles. Et puis on peut se demander alors qui a écrit le texte du Coran sur la tablette.

Pourtant, les grands esprits musulmans ont beaucoup glosé sur cette question, rejoignant en cela les plus grandes extravagances des casuistes juifs ou chrétiens, mais avec des conséquences intéressantes en matière de signification du texte coranique même si le raisonnement peut paraître assez alambiqué et surréaliste.

  • Perspective historique

La question créé/incréé a en effet divisé l’islam dans les premiers siècles après la mort de Mahomet en deux courants opposés, le mutazilisme et l’asharisme, qui se sont déchirés sur les principes d’interprétation du texte coranique.

L’analyse de Michel Onfray est la suivante : « Tout commence avec un problème qui a donné lieu, dans la philosophie musulmane, à d’abondants débats : le Coran a-t-il été créé (thèse mutazilite) ou incréé (thèse asharite) ? Tout découle de la réponse qu’on donne à cette question. Si le Coran a été créé, il l’a été par des hommes qui, même inspirés par Dieu, ont pu se tromper car l’erreur est humaine. S’il ne l’a pas été, c’est qu’il est directement la parole de Dieu ; dès lors, il est vérité absolue et chaque virgule est volonté de Dieu. »

Cette analyse est erronée car dans tous les cas le statut de parole d’Allah n’est pas remis en cause et donc il ne peut pas y avoir d’erreur. La notion d’erreur est par nature impensable s’agissant de la parole d’Allah. Ce qui peut être discuté en revanche est la signification qu’en donnent les hommes en utilisant le seul outil dont ils se trouvent dotés : la raison.

Cuypers & Gobillot écrivent à ce propos : « Avec le mutazilisme, aux VIIIème-IXème siècles, fut franchi un pas important vers une approche critique du Coran, en faisant de la raison le critère ultime de vérité, en théologie comme en exégèse. Cette période fut agitée par un débat théologique crucial : le Coran est-il créé ou incréé ? Optant pour la première solution, les mutazilites libérèrent du même coup la réflexion rationnelle sur le Coran, notamment pour résoudre ses contradictions apparentes sur la prédestination et le libre arbitre, ainsi que les anthropomorphismes. Un court moment triomphant sous le calife al-Mamûn (mort en 833) et ses deux successeurs immédiats, al-Mutasim et al-Wathiq, qui l’imposèrent comme doctrine officielle, le mutazilisme se vit radicalement banni sous le calife al-Mutawakkil (mort en 861), en faveur de la doctrine dite de la Sunna. Ses idées survécurent cependant dans le chiisme imamite et dans le zaydisme, au Yémen, où l’on retrouva, dans les années 1950, nombre d’ouvrage mutazilites que l’on croyait disparus. Le bannissement du mutazilisme de l’enseignement officiel et sa progressive extinction dans l’islam sunnite représentent, aux yeux de beaucoup d’intellectuels musulmans d’aujourd’hui, une catastrophe culturelle aux conséquences incalculables. »

  • Le mutazilisme : pour aller plus loin dans la compréhension

Les lecteurs peuvent s’ils le souhaitent sauter cette section assez « technique » et relative à la nature du mutazilisme, analyse assez claire de ce courant religieux figurant dans le livre intéressant – mais qui a suscité de vives polémiques – de Sylvain Gougenheim « Aristote au mont saint Michel » (Éd. Seuil), consacrée aux racines grecques de l’Europe chrétienne.

« Le mouvement des « mu’tazila » apparaît au début du VIIème siècle de notre ère, sous les Umayyades et s’épanouit sous la califat d’Al-Mamûn, devenant même religion officielle en 827. Il le demeura sous ses deux successeurs (…). L’épisode mu’tazilite fut toutefois de courte durée. (…) Aux Xème et XIème siècles, le mu’tazilisme retrouva un second souffle, sous la protection des émirs chiites Bouyides. C’est alors que vécut et enseigna le dernier de leurs théologiens, Abd-al-Jabbar. (…)

Le terme de « mu’tazila » dérive du terme « it’azala » qui signifie « mettre côté, s’éloigner ». (…) Au fondement du mouvement mu’tazilite s’inscrit une revendication de stricte orthodoxie islamique. Leurs adversaires sunnites ont déformé le sens du terme en proclamant que la mu’tazila consistait à se séparer non du faux, mais de l’orthodoxie : les mu’tazilites passaient ainsi pour des hérétiques. (…)

Les mu’tazilites se revendiquaient comme de parfaits monothéistes : la croyance en l’unicité de Dieu est au cœur de leur démarche, ce qui les conduit à refuser toute ressemblance entre le divin et l’homme et, par conséquent, à les dissocier totalement. Ils acceptent donc l’idée de libre arbitre. L’homme est créateur, et ainsi, responsable de ses propres actes : tel l’a voulu Dieu. (…)

La position la plus radicale divine, celle des mu’tazilites, consistait à rejeter l’idée d’un Coran incréé. Cette croyance reposait pourtant sur les versets du Coran proclamant que, aux côtés d’Allah, trônait la « Mère du Livre », dont le contenu, révélé par l’archange Gabriel à Mahomet, fut mis par écrit dans le Coran. Les mu’tazilites y voyaient le risque du grave péché d’associationnisme : admettre l’existence de la Mère du Livre ne revenait-il pas à poser l’existence d’une deuxième Dieu ? (…) L’unicité absolue d’un Dieu purifié de toute association extérieure amène à refuser l’éternité au Coran, par crainte de donner à la parole de Dieu une éternité qui n’appartient qu’à ce dernier – on retrouve là un débat classique du « kâlam ». Le Coran est « la parole de Dieu et sa révélation ; il est engendré et créé ». Cette conception conduit aussi les mu’tazilites à dénier tout attribut à Allah, y compris les célèbres « quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu » qui leur paraissent autant de concessions à l’idolâtrie. 

Contrairement à ce qui est parfois affirmé, le mu’tazilisme ne semble guère avoir été influencé par la philosophie grecque. (…) Il apparaît au début du VIIIème siècle, donc avant les traductions effectuées par les Syriaques [traducteurs chrétiens d’Orient, le plus célèbre étant Hunayn Ibn Ishaq (803-873)]. (…) Ils accordent toutefois une place importante à la raison : cette faculté est à leurs yeux la seule qui permette à l’homme d’exercer son libre arbitre, de discerner le bien du mal et, finalement, de connaître Dieu. (…)

La raison apparaît au service de la révélation coranique, qui est révélation d’une vérité naturelle et intemporelle. Si la raison contredit le Coran, elle sort de la nature, du domaine du libre arbitre et de la responsabilité, elle quitte le monde de la morale ; elle devient déraisonnable, et s’autodétruit. Par conséquent la raison n’est elle-même qu’en étant fidèle à la révélation. (…)

On comprend donc que les mu’tazilites ne s’opposèrent pas au dogme d’un Coran incréé par réaction rationaliste, au sens occidental du terme, mais par piété. On se tromperait en voyant en eux des théologiens « thomistes » avant la lettre, des annonciateurs du rationalisme cartésien, voire des libres penseurs. Eux-mêmes se voulurent toujours parfaitement fidèles à la lettre du Coran. »

  • La position de bon sens de Tareq Oubrou

La position de Tareq Oubrou paraîtra de bon sens à un grand nombre de lecteurs raisonnables, mais paraîtra peut-être simpliste pour les experts de l’islam car elle fait fi de la complexité dogmatique de tous les débats antérieurs, à savoir : il n’y a probablement pas grand-chose de déterminant dans ce débat pour l’homme de la rue. Inutile de trop s’y attarder.

Tareq Oubrou écrit en effet : « Tous les théologiens admettent que le Coran vient de Dieu, abstraction faite des modalités métaphysiques de la révélation, qui diffèrent selon les doctrines. Aussi, historiquement, le fait d’adhérer au dogme du Coran incréé ou à celui du Coran créé n’a eu aucune incidence particulière sur l’interprétation qui en était faite. »

  • Le lien avec la question de l’abrogation

Si ce débat peut paraître ainsi fondamentalement assez abscons, il est intéressant de noter qu’il s’insère dans une problématique plus large sur l’intemporalité de la volonté divine, avec un lien direct touchant à une autre question également assez obscure soulevée par l’islam : la question de l’abrogation (puisque le Coran précise clairement qu’Allah peut abroger des versets pour les remplacer par d’autres). La grande question est alors en effet : Allah a-t-il changé d’avis ? Et si le Coran est incréé, faut-il en conclure que les contradictions du texte coranique – correspondant aux changements d’avis d’Allah – étaient prévues de toute éternité dans ce texte ? Délires insondables de la raison humaine…

Dans le dictionnaire encyclopédique du Coran publié sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, on lit à propos de cette question vertigineuse : « La possibilité même de l’abrogation ne va pas sans poser un problème critique de nature théologique au sein de la doctrine la plus répandue en islam sunnite. Dans le cadre du mutazilisme, qui est une doctrine minoritaire, ce problème n’existe pas. Pour les mutazilites, le principe qui est au fondement de l’institution de la chari’a est « l’intérêt de la création » et, dans cette perspective, l’idée que les choses de la Loi révélée puissent fluctuer est naturelle. (…) Selon le courant théologique majoritaire en islam sunnite, l’ash’arisme, l’idée qu’un changement puisse affecter la loi révélée dans le Coran est immédiatement problématique parce que, dans cette perspective, ce dernier rend compte de la volonté divine en son ultime version et cette volonté est conçue comme souveraine – elle dit ce qu’est le bien et le mal en la version définitive de ces notions –, immuable et non inscrite dans le temps (le Coran, en islam, est considéré comme la dernière des révélations et clôt le cycle de la révélation). Ici, la volonté divine est difficilement conciliable avec les intérêts changeant de la création, ou, plus simplement, avec le changement en tant que tel. (…) Le changement, diront les savants sunnites, a été prévu par Dieu de toute éternité. Il a dès le départ prévu qu’il abrogerait tel de ses commandements à la faveur d’un autre. Cette explication toutefois est bâtarde et ne peut satisfaire personne. Des savants ash’arites, Ibn Barhân par exemple, ont clairement exprimé leur désarroi face à la question de l’abrogation : si le Coran est transhistorique, s’il est, comme Dieu, incréé, il est foncièrement impossible de se représenter qu’il soit changeant. »

Toutes ces questions ne peuvent pas avoir de réponse puisque tous les plus extravagants raisonnements philosophico-religieux sont possibles. Surtout, quel peut bien être l’intérêt de se poser de telles questions, aussi ésotériques ?

  • Conclusion

La réflexion autour de questions comme le créé/incréé ou l’abrogation sont à l’origine de disputes sur le caractère interprétable du Coran qui ont marqué durablement l’islam et ont abouti à des « clôtures dogmatiques » selon la terminologie de Mohammed Arkoun.

Ces discussions byzantines sont aujourd’hui à la source d’un immense paradoxe : au moment où certains musulmans voudraient relativiser le sens et la portée du Coran pour proposer un modèle de société moderne qui sorte le monde musulman de l’obscurantisme, une immense vague d’orthodoxie religieuse (financée par le pétrole) s’est emparée au XXème siècle et encore plus vigoureusement qu’auparavant de ce monde musulman, faisant du Coran un texte « intouchable » dont le caractère sacré interdit toute évolution, relativisation ou simple critique.

Toutes les incohérences, contradictions et anachronismes du Coran apparaissent ainsi de plus en plus au grand jour du fait notamment de la vulgarisation de la connaissance permise par la puissance des outils de communication modernes, mais outils qui sont également utilisés par d’autres pour raviver la flamme du fanatisme identitaire dans le cœur de tous ceux qui ne supportent pas les « affronts » faits à la sacralité des textes de l’islam, pourtant production humaine comme les autres, et auxquels ils cherchent à mettre un terme par la force et la violence.

Les leçons de taqiya de Tareq Oubrou : (5) Le Coran ne peut être compris qu’en arabe

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  • La problématique

S’il est bien un argument entendu de façon récurrente (presque une ritournelle) par les non arabophones qui commentent ou critiquent le Coran, c’est celui de la langue. Ainsi, pour une raison mystérieuse, les non arabophones se trouveraient privés de tout droit et de toute légitimité en ce domaine (même si nous ne parlons pas ici de style littéraire ou poétique, génie propre à chaque langue, mais bien de sens du texte).

L’arabe serait ainsi la seule langue possédant ses propres concepts, intraduisibles dans une autre langue, puisqu’un tel tabou de principe ne pèse sur aucune autre langue (même pas sur les langues asiatiques dont la structure linguistique et les systèmes de pensée sont pourtant bien éloignées des nôtres). Au risque d’être accusé de caricature, il semblerait donc que les bilingues de naissance en arabe aient un sérieux problème cervical : leur cerveau pourrait raisonner en arabe à propos du Coran mais plus dans une autre langue !

Cessons-là ces enfantillages : il n’y a jamais stricte égalité entre deux mots de deux langues différentes mais on peut trouver des équivalences, quitte à user d’un ensemble de mots pour capter certaines nuances (voire à forger un nouveau mot). Il n’y a pas d’obstacle insurmontable aux esprits de bonne volonté si on s’intéresse au contenu de la pensée.

Mais l’homme de la rue qui s’aventure sur ce terrain doit généralement subir cet anathème de la « bonne » traduction, qui dépend en pratique des vues de son interlocuteur. En d’autres termes, votre traduction n’est certainement pas la bonne si vous n’êtes pas d’accord avec votre interlocuteur arabophone, argument d’ailleurs souvent ressassé par des personnes loin de disposer des connaissances linguistiques et historiques suffisantes pour s’attaquer elles-mêmes sérieusement à cette question (tous les musulmans étant loin d’être arabophones, et surtout dans un arabe qui ne soit pas que dialectal) ; un peu comme si tout anglophone avait le niveau linguistique et littéraire suffisant pour commenter intelligemment Shakespeare.

C’est semble-t-il pourtant la position de Tareq Oubrou dont je vais essayer de décortiquer l’argumentaire.

  • L’argumentaire : le Coran est un texte sacré

Pour Tareq Oubrou, « La traduction du Coran n’est pas le Coran, puisqu’elle n’en est qu’une interprétation ; or l’interprétation du Coran n’est pas le Coran. Pour cette raison, aucune traduction ne saurait être canonisée, afin d’éviter d’imposer une seule lecture du Coran. Un tel problème ne se pose pas pour les Évangiles, car ils ne sont pas la révélation ; ils ne sont qu’un ensemble de témoignages de cette révélation, qui est Jésus. Le régime scripturaire n’est pas le même. »

Cet argumentaire cumule propos confus et erreurs de raisonnement :

1) « La traduction du Coran n’est pas le Coran, puisqu’elle n’en est qu’une interprétation ; or l’interprétation du Coran n’est pas le Coran. »

Cette affirmation est sous-tendue par l’idée que la question de l’interprétation ne serait liée qu’à l’existence de la traduction : si c’est bien ce qu’a voulu dire Tareq Oubrou, c’est absurde. Bien évidemment, la question de l’interprétation se pose d’abord dans la langue d’origine, l’arabe, car il faut bien d’abord savoir quelle idée ou concept on veut précisément traduire.

Ce questionnement n’est d’ailleurs pas propre à l’arabe : il est vrai dans toute langue, les mots ou les tournures étant rarement strictement univoques, dans l’absolu mais aussi par rapport au contexte. Mais le cas du Coran est spécifique tant la clarté du texte paraît discutable aux yeux de l’homme de la rue : il suffit de le lire pour le constater.

Si le nombre de traductions du Coran est très significatif (plus d’une centaine aujourd’hui en France selon l’émission de France 2 « Islam », réalisée par des musulmans), c’est d’abord que le texte d’origine pose un problème de clarté et de lisibilité même en arabe pour les arabophones de naissance (construction des phrases, mots manquants ou originellement illisibles, aucune logique dans la construction de la suite des versets, etc.). L’arabe était d’ailleurs loin d’être stabilisé et codifié linguistiquement au VIIème siècle.

Cela étant, des travaux d’orientalisants et d’islamologues (musulmans ou non) de grand renom, ayant passé leur vie à se pencher sur la question, ont été menés depuis de nombreuses années et ont permis de livrer des traductions tout à fait reconnues et « raisonnables ». Donc appuyons-nous sur eux et cessons de tergiverser, d’autant que le Coran ne manipulant aucune notion théologique complexe, il ne s’agit que de traiter de notions simples ; ce n’est pas de la physique quantique ! On est loin du bagage intellectuel nécessaire pour comprendre l’équation de Schrödinger.

2) « Un tel problème ne se pose pas pour les Évangiles »

Cette affirmation est fausse. Les Évangiles sont effectivement assez clairs pour l’homme de la rue et les principaux messages de nature morale qui y figurent sont compréhensibles pour qui sait lire, même sans bagage culturel important. C’est sans doute la raison pour laquelle la question de la traduction ne représente pas un enjeu crucial pour l’immense majorité des chrétiens et que l’accord s’est fait autour de quelques traductions de référence.

Cela étant, il n’en reste pas moins que les Évangiles contiennent ou font référence à des concepts religieux difficiles, voire mystérieux, qui peuvent partager les spécialistes sur des points précis de théologie assez pointue : le fils de l’homme, le Paraclet, le Saint Esprit, l’incarnation et la crucifixion du Fils de Dieu, la rédemption, l’accomplissement (et non l’abolition) de loi juive, etc.

3) « Les Évangiles ne sont pas la révélation : le régime scripturaire n’est pas le même »

Nous touchons là la pierre angulaire de l’argumentaire : un même texte (donc strictement les mêmes mots) ne saurait ainsi avoir le même statut, et donc la même signification, selon qu’il est déclaré d’origine divine ou non. Nous nous enfonçons ici dans les abîmes de la confusion mentale.

Au-delà de l’explicitation nécessaire à partir d’un exemple précis du sens de ce propos – qui est à première vue assez obscur –, qui décide que le texte est d’origine divine ? L’homme, puisque personne n’a jamais entendu Dieu parler ; ou alors, il faut l’enregistrer, cela fera du buzz sur internet. En d’autres termes, le recours à la divinité permet de s’affranchir de toute limite rationnelle et de dire ce qu’on veut sans aucune justification rationnelle objective.

  • L’obscurité du Coran

Cette référence à un divin, finalement incompréhensible, renvoie à un autre passage où Tareq Oubrou écrit : « Tout cela appelle le croyant à l’humilité intellectuelle. En effet, les fanatismes et intégrismes religieux trouvent leurs racines dans cette idée simpliste que l’on pourrait sonder l’intention de Dieu en se limitant dévotement, voire bêtement, à prendre un texte au pied de la lettre. L’interprétation du texte n’est pas le texte et, de ce fait, l’interprétation du sacré n’est pas sacrée. »

Ainsi, il faudrait, et dans certains cas seulement, ne pas comprendre tout simplement ce qui est écrit au prétexte que cela vient d’Allah, qui, comme on le sait, ne sait pas s’exprimer correctement à propos de choses élémentaires. La lecture « littérale », qui est tout simplement la lecture de bon sens qu’on apprend à l’école, n’a plus droit de cité pour une raison obscure. Et que veut dire cette incantation répétée « L’interprétation du texte n’est pas le texte » puisque déjà abordée plus haut ?

D’ailleurs, Tareq Oubrou reconnaît lui-même que le Coran n’est pas un modèle de clarté, car il parle même d’anarchie : « Un livre qui se revendique comme vrai, comme le Coran, ne doit pas refuser la critique intellectuelle objective. Reste que cette méthode est difficilement applicable à un texte aussi anarchique épistémologiquement. De plus, à la différence de la Bible, le Coran est surtout un texte métaphysique, dans le sens où l’on n’y trouve ni datations, ni généalogie, ni chronologie, ni indications géographiques. »

Le Coran est un texte peu lisible (il faut en faire soi-même l’expérience) au point qu’il met lui-même en garde contre sa propre obscurité, comme l’indique clairement le verset 7 de la sourate 3, ce qui est quand même inouï pour un texte réputé par ailleurs parfait par ses laudateurs : « C’est Allah qui a fait descendre sur toi le Livre : il s’y trouve des versets sans équivoque, qui sont la base du Livre [le Coran], et d’autres versets qui peuvent prêter à interprétations diverses. Les hommes qui ont au cœur une inclinaison vers l’égarement, mettent l’accent sur les versets équivoques (obscurs*), cherchant la dissension en essayant de leur trouver une interprétation, alors que nul n’en connaît l’interprétation, à part Allah. Mais ceux qui sont bien enracinés dans la science disent : « Nous y croyons : tout est de la part de notre Seigneur ! » Mais, seuls les doués d’intelligence se le rappellent. »

* « équivoques » chez Blachère, « obscurs » chez Masson (« mutasabihat » : qui nécessitent des explications, sujets à interprétation diverses, ce qui revient à dire « obscurs » au sens de la littérature classique française cf. Art poétique de Boileau ou de la mathématique), « allégoriques » chez Kasimirski. On peut retenir « obscur » dans la mesure où cela signifie que le sens n’en est véritablement clair et connu que par Allah.

On se demande bien alors à quoi servent les versets « équivoques » ou « obscurs » et pour quelle raison Allah n’a pas livré plutôt que des versets clairs. Et si Allah comprend seul la signification des versets obscurs, que signifie alors « Nous y croyons » puisqu’on ne sait pas à quoi on doit croire ? Décidément, les voies d’Allah sont impénétrables !

  • Conclusion

La dialectique musulmane proposée par Tareq Oubrou a ceci d’amusant et de pratique qu’elle permet de parvenir au résultat qu’on veut puisque la raison en est absente. Le Coran se proclamant seul la transcription en arabe de la parole de Dieuentité nébuleuse dont personne n’a jamais démontré l’existence et que chacun conçoit au gré de sa fantaisie –, il se veut incomparable à tout autre texte religieux. Et si Mahomet avait mal entendu les paroles de Dieu ? Peut-être Mahomet était-il malentendant sans le savoir ?

Inutile de polémiquer sur l’existence de Dieu ou non, qui est une question indécidable. Même en mettant de côté le caractère divin ou non de Jésus (ce qui est une question de foi), il reste qu’on peut trouver dans les paroles ou les comportements du Christ l’expression d’une sagesse qui interpelle, tout comme dans les paroles attribuées à Bouddha (le bouddhisme étant une spiritualité sans Dieu entendu au sens monothéiste).

Aussi, la question beaucoup plus fondamentale n’est-elle pas plutôt finalement : quelle sagesse nouvelle est censée émerger de l’islam que l’Occident et l’Asie n’auraient pas déjà produite ? Ou plus directement et plus simplement : à quoi sert l’islam ? Le débat est ouvert. N’hésitez pas à y contribuer.

Les leçons de taqiya de Tareq Oubrou : (4) La critique de l’islam

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  • La liberté d’expression : un droit fondamental

La liberté d’expression est un des droits les plus fondamentaux de la personne humaine, mais il faut reconnaître que celui-ci est de plus en plus mis à mal en France par des lois scélérates qui prétendent imposer sur certains sujets la « bonne façon » de penser. C’est le propre de l’arrogance française, particulièrement développée au sein de l’« intelligentsia », ensemble des « intellectuels » qui se sentent investis d’une « mission » pour assurer le progrès de l’humanité. Penser peut aujourd’hui en France vous conduire en prison…

Or s’il est un domaine où la liberté doit être totale, c’est bien celle de la liberté de critiquer les religions. L’empêcher reviendrait à limiter l’homme dans la conception même qu’il peut se faire du sens de son existence.

Oui, on peut trouver que telle ou telle religion ou spiritualité – ou personnage de l’histoire religieuse – est totalement absurde ou grotesque. Oui, on peut trouver ridicule de penser qu’il soit possible de marcher sur l’eau ou qu’un cheval ailé ait réellement transporté son cavalier dans un voyage nocturne fabuleux jusqu’au ciel.

Au-delà de ce merveilleux dont les hommes ont souvent besoin, il est normal que la critique sans concession soit de la partie puisque les religions et spiritualités sont elles-mêmes incompatibles entre elles sur de nombreux points. Or il ne peut y avoir qu’une vérité.

  • Critique de l’islam et droit laïc : un constat à contrecœur de Tareq Oubrou

Si la liberté de critiquer l’islam n’existe guère dans les pays musulmans, cette liberté subsiste encore heureusement en France. Tareq Oubrou le reconnaît mais on sent bien à la lecture de son texte qu’il s’en désole lorsqu’il écrit : « Le droit positif laïque le permet. Il est possible de critiquer et même de ridiculiser une religion et, indirectement, ses adeptes. Il n’en reste pas moins vrai que (…) »

  • Comment justifier la censure : le spectre du nouvel antisémitisme

Face à ce constat fait à contrecœur sur lequel il ne peut pas en droit encore grand-chose aujourd’hui en France, Tareq Oubrou tente néanmoins de justifier la censure (ou l’auto-censure) de la liberté d’expression qu’il souhaite par la culpabilisation et l’accusation de racisme anti-musulman, eldorado de ce nouvel antisémitisme. En effet, la suite de la phrase citée ci-dessus est : « (…) en critiquant l’islam ou même l’islamisme, c’est toujours à l’Arabe que l’on pense, consciemment ou inconsciemment. C’est un racisme qui s’ignore ou qui ne dit pas son nom. »

À vrai dire, ce propos est assez détestable. C’est une approche perverse et qui veut convaincre par un raisonnement faux.

D’abord, critiquer l’islam n’est pas critiquer l’Arabe puisqu’il y a des Arabes qui ne sont pas musulmans et qu’une grande partie des musulmans sont asiatiques. Mais on peut comprendre que le tropisme moyen-oriental et surtout maghrébin de Tareq Oubrou le conduise à focaliser le sujet sur ce périmètre (au-delà de la question ethnique de l’arabité, sujet complexe).

Ensuite, l’idée que même sans en être conscient, la critique de l’islam se résume toujours à une racine qui serait le racisme, est un pur procès d’intention. Il n’est guère besoin d’épiloguer, tellement il est odieux, sur ce point de vue qui rappelle furieusement les écrits et propos d’Edwy Plenel, Fouquier-Tinville moderne du journalisme bien-pensant. Rappelons seulement à ce sujet les critiques virulentes de l’islam formulées par Malek Chebel (Manifeste pour un islam des lumières), Abdennour Bidar (Lettre ouverte au monde musulman), Tariq Ramadan (La réforme radicale), personnalités qu’on peut difficilement accuser de racisme anti-Arabes.

Enfin, dire à quelqu’un qu’il est dans l’égarement le plus complet ou développe des idées grotesques ne signifie pas contester sa dignité de personne humaine : ce sous-entendu est absolument ridicule. À cette aune, il ne faudrait jamais tenter de démontrer à quiconque qu’il a tort et donc la dispute ne serait pas possible !

  • Conclusion

Tareq Oubrou verse dans la pente facile mais terriblement nauséabonde de la stigmatisation, pourtant dénoncée maintes fois par les islamologues musulmans un peu plus éclairés, jusqu’à Tariq Ramadan. C’est le propre des personnes marquées par une affectivité à fleur de peau et qu’elles ont bien du mal à maîtriser.

Tareq Oubrou semble avoir les plus grandes difficultés à défendre l’islam par la seule voie de sa raison et supporte en conséquence très mal les critiques adressées à sa religion. Il ne peut absolument pas concevoir que, par empathie humaine et par conviction de la fausseté de la doctrine musulmane, certains cherchent à sortir les musulmans de l’égarement où ils se trouvent et considèrent que combattre l’islam, c’est faire œuvre humanitaire.

L’instrumentalisation par l’islam de la figure de Gabriel à des fins politiques

La prétention de Mahomet à appartenir à la filiation monothéiste du judaïsme puis du christianisme avait pour objectif politique l’appropriation/récupération de cet héritage religieux pour asseoir sa légitimité et sa crédibilité personnelle en tant que dernier prophète d’une longue tradition. C’est ce qui explique l’insistance mise par Mahomet (et par les musulmans jusqu’à nos jours) à vouloir trouver par tous les moyens dans la Torah ou les Évangiles des passages que les musulmans essaient d’interpréter comme une annonce de la venue de Mahomet.

Pour tenter de conforter cette thèse aux yeux des croyants musulmans, Mahomet s’est par ailleurs approprié les figures symboliques de la Bible, et notamment celle de l’ange Gabriel dont le rôle est mentionné dans la Torah et qui, selon la tradition chrétienne, est venu (entre autres) annoncer à Marie le futur enfantement de Jésus.

Ainsi, selon la tradition musulmane, c’est l’ange Gabriel qui, dans la révélation, a servi d’intercesseur entre Allah et Mahomet : c’est dire s’il s’agit là d’un rôle d’une importance tout à fait considérable. Il est donc intéressant d’analyser dans quelles conditions cette récupération de la figure de Gabriel par Mahomet a eu lieu.

  • La figure de Gabriel dans le Coran : une figure quasiment absente

Compte tenu de l’importance de Gabriel dans le statut de la révélation, on s’attendrait à trouver dans le Coran de multiples passages le mentionnant clairement. Or, force est de constater que Gabriel est quasiment absent du Coran.

Comme l’indique le Dictionnaire Encyclopédique du Coran (ouvrage de référence rédigé sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi) : « Gabriel, d’après le Coran, n’y est mentionné que trois fois seulement de façon explicite (sourate 2, versets 97 & 98 ; sourate 66, verset 4). » Il s’agit des versets suivants :

Coran, sourate 2, verset 97. Dis : « Qui est ennemi de Gabriel ? » C’est lui qui, avec la permission d’Allah, a fait descendre sur ton cœur [celui de Mahomet] cette révélation qui confirme les messages antérieurs et sert de direction et de bonne nouvelle aux croyants.

Coran, sourate 2, verset 98. Celui qui est ennemi d’Allah, de Ses anges, de Ses apôtres, de Gabriel, de Michel, – Allah est l’ennemi des infidèles –.

(NB : Coran, sourate 2, verset 99. Nous t’avons révélé des versets parfaitement clairs. Seuls les pervers n’y croient pas.)

Coran, sourate 66, verset 4. (…) Gabriel est le Saint des croyants [le soutien d’Allah] (…).

Jacqueline Chabbi (professeur en études arabes à l’université de Paris VIII, spécialiste du monde musulman médiéval) remarque : « Même lorsque Gabriel est finalement nommé, il n’y a pas de commune mesure avec le rôle de premier plan qui lui est attribué plus tard en dehors du texte coranique proprement dit. (…) Le corpus coranique de Gabriel se résume en tout et pour tout à deux passages qui n’ont d’ailleurs rien à voir l’un avec l’autre. Le premier (C66/4) place l’inspirateur présumé de Mahomet au centre d’un conflit matrimonial. Le second passage (C2/97-99), qui cite Gabriel à deux reprises, est particulièrement ambigu, comme si le texte avait subi des altérations. »

Elle ajoute : « Le moins que l’on puisse dire, est que cette séquence de versets de C2/97-99 pose problème, quant à sa formulation, sa compréhension, et quant au rôle qui est attribué à Gabriel. C’est pourtant sur le verset interrompu dans sa première partie de C2/97 que repose la charge de la transmission exclusive de la révélation imputée à Gabriel par la tradition musulmane. (…) C’est (…) sur cette base très étroite que s’est développée la représentation musulmane hypertrophiée de la figure de Gabriel

Le Dictionnaire Encyclopédique du Coran indique par ailleurs que « selon la tradition exégétique, de nombreux versets y font également allusion » mais il s’agit là d’extrapolations hypothétiques, l’occurrence la plus remarquable au dire des musulmans étant :

Coran, sourate 53, versets 4 à 6. C’est seulement une révélation qui lui [à Mahomet] été inspirée. Le puissant, le fort la lui a fait connaître. Celui qui possède la force [qui serait donc l’ange Gabriel] s’est tenu en majesté.

Comme le souligne Jacqueline Chabbi : « Gabriel brille dans le Coran de la première période par son absence totale. Là encore, le hiatus est énorme entre le texte même du Coran et le discours de la tradition de l’époque califale. »

  • Gabriel : une « découverte tardive »

Pour Jacqueline Chabbi, « C’est presque a posteriori, peu de temps avant sa mort, qui marque la fin de la période coranique proprement dite, que Mahomet semble découvrir le nom de celui qui passera, dans la tradition postcoranique, pour son inspirateur initial. Les deux uniques passages – dont l’un contient d’ailleurs deux mentions successives – de C2/97-98 et C66/4 sont extrêmement tardifs dans la chronologie coranique. Le sens à donner à ces deux versets qui sonnent comme une mention innovante que rien ne laissait auparavant présager est très problématique. Si Gabriel n’est pas mentionné dans les sourates réputées anciennes, il n’y a pas lieu de penser qu’il y est présent de manière sous-jacente, comme le soutiennent les exégètes musulmans tant médiévaux que modernes, et qu’on peut le reconnaître en interprétant le texte qui l’ignore. »

Jacqueline Chabbi poursuit : « Ignorant toute chronologie du texte, la tradition musulmane d’après le Coran considère donc que Gabriel est là sans avoir besoin d’être nommé. (…) Au grand dam de l’analyse historique du texte coranique, ce sont des passages visionnaires anciens dans lesquels Gabriel n’est pas nommé qui donnent prétexte de se dire à de telles interprétations (C81/15-25, C53/1-18). Selon les lectures qui se fondent sur ce type de présupposé et sur une pure logique de croyance, c’est encore Gabriel et nul autre qui commanderait donc à Mahomet : « Répète au nom de ton Seigneur qui créa l’homme de sang coagulé ». Ce début de la sourate 96 (1-5) est vu, en contexte musulman traditionnel, comme constituant les premiers versets coraniques révélés. Sans que le texte coranique y soit pour rien, il met en scène Gabriel dans un rôle majeur. Il est présenté comme celui qui contraint Mahomet, encore inconscient de son destin prophétique, à proférer les premiers mots de la révélation. »

Ainsi, pour Jacqueline Chabbi, « Ce qui n’est qu’allusif dans le Coran devient détaillé dans la littérature du hadith et de la Sîra. L’ange Gabriel y est décrit comme le compagnon de Mahomet, celui qui l’accompagne et le guide pendant toute sa vie, en toutes circonstances. »

  • Conclusion

La question de savoir si un ange prénommé Gabriel aurait effectivement murmuré à l’oreille de Mahomet ne peut que laisser tout homme raisonnable hautement perplexe et dubitatif. Il faudrait interviewer Gabriel pour savoir ; mais nul n’a encore trouvé le moyen de monter au ciel de son vivant et d’en revenir dans le même état pour en témoigner. En réalité, cette question est rationnellement absurde et n’a sur le fond aucune importance en l’absence de toute possibilité de vérification objective. C’est une question de foi : conviction pour les croyants, élucubrations pour les autres.

Cette question témoigne surtout et clairement – l’islam n’étant qu’une invention purement humaine, sauf preuve du contraire que l’on attend toujours – de la tactique politique mise en œuvre par Mahomet (ou plus généralement par l’islam) pour tenter de se donner une filiation qui confère une légitimité innée, valant dogme inattaquable. Une « preuve » beaucoup plus convaincante de la valeur de l’islam aurait été la qualité de sa spiritualité et la nouveauté de son message : mais si l’on met de côté les emprunts massifs faits par l’islam au judaïsme (dans de multiples domaines), la moisson originelle semble bien chiche et de peu de poids.

Raison et critique en islam : des concepts mort-nés ?

L’émission de France 2 « Islam » a consacré récemment une réflexion au rapport de la raison et de la révélation en islam. Plusieurs séquences sont intéressantes à commenter car elles touchent à des questions philosophico-religieuses fondamentales – même si elles paraissent un peu conceptuelles ou techniques, et sont souvent très mal connues (y compris par les musulmans) –, les réponses apportées ayant eu des conséquences concrètes déterminantes sur le modèle prôné par l’islam depuis des siècles.

  • Le débat asharisme/mutazilisme ou « peut-on critiquer le Coran ? »

L’islam a connu il y a un peu moins de mille ans une opposition de points de vue fondamentale entre les tenants de l’application au Coran de la méthode de raison critique et l’exégèse rationnelle (les mutazilites) et ceux qui ne l’acceptaient pas (les asharites).

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Pour résumer, les mutazilites n’ont pas eu de gain de cause, ce qui revient à dire grosso modo que le monde musulman a refusé que Coran et les autres textes sacrés deviennent des objets d’étude soumis comme n’importe quels textes historiques à une démarche historico-critique, provoquant ainsi une sclérose définitive de la pensée musulmane.

  • Le modèle du Prophète Mahomet : que valait son « savoir » ?

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Le « savoir » de Mahomet (savoir entre guillemets car cela ne correspond bien évidemment pas à un savoir scientifique dont on peut donner la moindre preuve : c’est juste des opinions et une croyance, ni plus ni moins) est considéré comme un savoir supérieur à tous les autres : ce point est souvent négligé en Occident alors qu’il est fondamental car Mahomet constitue le beau modèle à imiter pour tous les musulmans.

En réalité, la simple lecture du Coran et des textes sacrés musulmans originels montre qu’ils ne contiennent pas de savoir au sens moderne du terme, ni guère de développements consacrés à la philosophie ou de morale pour aboutir à une sagesse : l’essentiel de la doctrine coranique se résume au principe d’unicité de Dieu (« tawhid ») et à une suite de règles à appliquer et de comportements à suivre, tout cela sous la férule d’Allah qui est prêt à punir durement tous les déviants, l’imitation du comportement de Mahomet étant supposé constituer la perfection. Le terme usurpé de « savoir » appliqué à Mahomet a surtout pour objectif essentiel de glorifier la personne du Prophète. On réfléchit cent fois plus en lisant Platon.

En revanche, que sur une base extrêmement faible des esprits brillants aient pu échafauder en islam ultérieurement tout au long des siècles des cathédrales intellectuelles subtiles, aussi artificielles que complexes, ne fait pas de doute mais ne constitue en rien une preuve de la profondeur revendiquée du texte d’origine. Ceci n’est d’ailleurs pas propre à l’islam et l’on retrouve ce phénomène de façon plus générale en philosophie. L’homme ne manque pas d’imagination pour échafauder les théories les plus folles pour expliquer le monde et sa destinée, son orgueil démesuré le portant à croire que sa petite intelligence est un instrument adapté pour saisir le sens de l’univers.

  • L’islam d’Occident peut-il sauver l’islam ?

Face à la fossilisation intellectuelle du monde musulman, il est assez étonnant d’entendre le journaliste envisager que l’islam d’Occident puisse constituer une « planche de salut » pour l’islam des pays musulmans :

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Rappelons quelques constats faits par Tareq Oubrou lui-même : « Les musulmans ne sont jamais invités à se remettre en question [lors de la prière du vendredi à la mosquée]. L’islam leur est présenté comme LA solution universelle. » Ou encore : « Pour qui veut lutter contre l’obscurantisme qui frappe aujourd’hui le monde musulman, la France n’est pas forcément un endroit de tout repos. (…) Tout discours élaboré sur Dieu, l’interprétation du Coran ou la nécessité d’adapter sa pratique à un environnement sécularisé s’apparente pour la plupart des musulmans, en particulier les jeunes littéralistes, à un blasphème. » Il n’est donc guère étonnant que l’apport de l’islam au monde moderne soit depuis plusieurs siècles quasi inexistant.

En réaction à la remarque « Le problème des réformateurs de l’islam, c’est qu’on ne les trouve que dans deux endroits : les universités françaises et les cimetières du monde musulman. » (citation de l’éditorialiste italien d’origine égyptienne Magdi Allam, récemment converti de l’islam au catholicisme), Tareq Oubrou commente en disant : « Je pense que c’est un peu exagéré ». Cela ne laisse guère d’espoir.

  • Conclusion : l’islam d’Occident ne peut pas sauver l’islam originel, sauf à le déconstruire

Comme toujours, ces échanges sur l’islam mettent totalement de côté la geste prophétique de Mahomet telle qu’elle ressort des textes musulmans eux-mêmes, caractérisée par l’incapacité à convaincre par la seule spiritualité ce qui aboutit nécessairement à la violence et à la guerre (le jihad: il s’agit en effet tout simplement d’une démarche de chef de clan pour lequel la religion n’est qu’un prétexte (peut-être sincère) en vue de l’établissement d’un pouvoir personnel et dictatorial.

Vouloir faire évoluer l’islam, c’est remettre en cause la valeur des faits et gestes de Mahomet ainsi que l’actualité et l’applicabilité du Coran, et donc son statut de texte divin, sacré, définitif. Dans ce domaine, les expériences précédentes en islam ont été des échecs et il n’y a aucun élément nouveau qui puisse conduire à penser qu’il en sera différemment demain.

Il n’y a probablement d’alternative qu’entre l’islamisation démographique de l’Europe (au mieux la libanisation par le communautarisme) ou l’apostasie des musulmans d’Occident qui auront compris, si on prend soin de leur expliquer, la nature réelle de l’islam car l’immense majorité en ignore les fondements réels.

Sortir de l’islam en apostasiant

Il est rarissime, et d’ailleurs extraordinairement surprenant compte tenu de la censure qui règne sur les médias de la démocratie populaire française, que l’apostasie des musulmans soit évoquée à la télévision française, et qui plus est de façon assez objective, sans éviter le tabou de la peine de mort qui s’abat sur les pauvres malheureux qui ont l’idée d’apostasier et celui de l’incompatibilité de l’islam avec les valeurs françaises qu’évoque les apostats qui connaissent bien l’islam.

Je donne ici à chacun l’occasion de visionner ce court reportage récent et tout à fait intéressant dans le cadre de l’émission « C dans l’air ».

Apostats 2015

Apostats 2015

Lors du débat sur la liberté de conscience en islam qui s’est tenu en novembre 2015 à l’Institut du Monde Arabe, Abdennour Bidar s’est en revanche bien gardé d’inviter un apostat : cela aurait pourtant été une excellente façon d’aborder ce débat.

Ce devrait être à l’Église catholique, si elle croit véritablement en son message, d’organiser la prédication vis-à-vis des musulmans pour les pousser à la conversion au christianisme : c’est ce qu’a demandé Jésus-Christ aux chrétiens à l’égard de tous. Le fait-elle ? Rien n’est moins sûr… L’Église s’est noyée depuis quelques décennies dans un œcuménisme béat qui l’a transformée en zombi ; elle n’est plus que l’ombre d’elle-même et n’ose plus proclamer la valeur de sa foi.

Pour éclairer les Français sur la nature réelle de l’islam, rien ne vaut la lecture de ses textes authentiques (Coran, hadiths, vie de Mahomet), reconnus par tous les musulmans, car les Français en réalité savent rarement de quoi il retourne. L’islam de France devrait se réjouir d’une telle démarche faisant découvrir aux Français le contenu même des textes musulmans.

Pour vous y aider – cette lecture étant austère et pas vraiment drôle –, une synthèse de ces textes est disponible : il suffit de se donner la peine de la lire, l’essence de cette idéologie religieuse étant résumable en quelques pages. Cette synthèse, disponible ici, n’a pas la prétention d’être incontestable mais elle a au moins le mérite de s’appuyer sur des textes 100% vérifiables.

Faites-vous votre propre opinion !

Et si nous lisions vraiment les textes musulmans au lieu d’en parler ?

Je vous propose de vous aider à plonger dans la lecture des textes musulmans authentiques, reconnus par tous les musulmans, pour, peut-être enfin (?), savoir de quoi on parle, car les médias et les islamologues ne nous aident guère en Occident à y parvenir.

Certes, il faut faire quelques efforts, mais le jeu n’en vaut-il pas la chandelle ? Que vaut la vérité ?

livret-musulman-27-juillet-2016

NB : texte librement diffusable

L’islam contemporain est-il capable de se réformer ?

À vrai dire, tout le monde probablement le souhaite.

L’émission France 2 « Islam » d’aujourd’hui (10 juillet 2016) contient une interview très intéressante de Mohammed Arkoun ainsi qu’un échange avec les deux invités qui montre la difficulté qu’a le monde musulman actuel (reflétée par le discours des islamologues) à envisager de se réformer véritablement.

France 2 Islam 160710 Humanisme Extrait

France 2 Islam 160710 Humanisme Extrait

En filigrane de l’échange avec Mohammed Arkoun se trouve le statut sacré du Coran, texte dont beaucoup de musulmans « modernistes » seraient sans doute soulagés de se défaire, tant il est incohérent, violent, répétitif, peu innovant et source de tant de maux pour les siècles des siècles.

Les échanges avec les deux invités sont par ailleurs assez révélateurs de la difficulté qu’a le monde musulman à se prendre en charge sans invoquer l’excuse infantile de la colonisation pour expliquer sa stagnation et l’existence de « clôtures dogmatiques ». Car, depuis la fin de la colonisation (pour autant qu’elle n’ait eu que des aspects négatifs, ce qui tout à fait discutable), qu’ont fait les pays du Maghreb notamment pour faire progresser leur pays ? Pourquoi beaucoup d’immigrés venus en France ont préféré finalement ne pas retourner dans leur pays d’origine et pourquoi les 2ème et 3ème générations font-elles de même ? Il semble qu’on ait eu moins d’égard pour les rapatriés d’Algérie. Il faudrait sans doute commencer par se poser les bonnes questions.

L’impasse coranique : le monde musulman peut-il en sortir ?

Le 5 mai 2016 s’est tenue à l’Institut du Monde Arabe une conférence-débat animée par Abdennour Bidar sur le thème : « Le Coran, dictée surnaturelle ou parole humaine inspirée ? »

IMA 160505

Je vous propose de revenir sur certains propos, principalement l’intervention d’Abdennour Bidar et certains commentaires de l’imam Abdelali Mamoun, personnalités musulmanes modérées, intelligentes, qui osent la critique, et dont voici les enregistrements :

Abdennour Bidar :

Abdelali Mamoun :

Ces extraits me paraissent intéressants à écouter et à analyser dans la mesure où ils illustrent bien l’impasse schrizophrénique dans laquelle se trouve le monde musulman face à son texte sacré, le Coran.

  • Une problématique simple qui fait ressortir les tabous

On peut tout d’abord remarquer que la question posée est déjà biaisée car elle suppose dans les deux cas que Dieu existe, puisque « l’inspiration » dont il s’agit vient nécessairement de Dieu dans ce contexte.

Que Dieu existe ou pas, Abdennour Bidar semble donc d’emblée (dans un premier temps) exclure la possibilité que le Coran ne soit qu’un texte tout simplement et strictement humain. Cette idée semble tellement insupportable qu’Adennour Bidar recourt à des formulations malaisées : « La possibilité étrange que certains textes soient à la fois (…) humain et divin, humain et plus qu’humain, humain trop humain plus qu’humain » ou « Est-ce que c’est Allah qui fait parler Mohammed, est-ce que c’est Mohammed qui fait parler Allah ? Est-ce qu’on est obligé de choisir entre les deux ? » ou encore « Le Coran nous invite à réfléchir sur la relation entre l’humain et le divin. »

En réalité, Abdennour Bidar résume bien un peu plus tard la problématique insoluble du monde musulman par cette phrase : « les consciences croyantes veulent conserver la possibilité d’entretenir un rapport avec le sacré ». Il est simplement curieux que ce rapport avec le sacré passe essentiellement chez les musulmans par l’idée que le texte vient d’Allah (créé ou incréé, cela n’a guère d’importance) et ne résulte pas simplement et plus authentiquement de la profondeur spirituelle du message.

  • Un texte dont la valeur littéraire et spirituelle serait indiscutable

Le second présupposé de ce débat, qui rejoint le point précédent, est que le Coran est un texte admirable, tellement admirable qu’il n’est pas envisageable qu’il ne puisse sortir que d’un cerveau humain. Abdennour Bidar le présente comme « une œuvre de génie, une œuvre prodigieuse » et dit à son propos : « Est-ce que le Coran est un miracle ? S’il est une dictée surnaturelle, il est un miracle » ; « On ne le pose pas dans une pile de livres au-dessous d’autres livres ». Il provoque « une vénération quotidienne au jour le jour qui entraîne un frisson dans l’âme et un frisson dans le corps à chaque fois qu’on se saisit de cet objet ».

Tout cela est naturellement subjectif. Si le Coran est effectivement à la source de l’arabe littéraire qu’il a codifié, le caractère « inimitable » du Coran peut laisser perplexe, y compris pour un arabisant. Marie-Thérèse Urvoy (professeur d’islamologie, d’histoire médiévale arabe et de langue arabe) précise d’ailleurs dans son « Essai de critique littéraire dans le nouveau monde arabo-islamique » que « L’importance de la langue arabe vient de ce que Dieu l’a parlée pour communiquer avec les Arabes afin de les gratifier d’une « révélation du Seigneur des mondes, descendue du ciel (…) en une langue arabe pure (mubîn) » (Coran, sourate 26, versets 192 à 195). « Pure » et non « claire », comme on traduit souvent, car le langage du Coran est loin d’être clair, à preuve la masse considérable de commentaires philologiques qui ont été élaborés à son sujet. Il faut plutôt déceler dans cette phrase une réponse à la récrimination des contemporains de Muhammad se plaignant que les Arabes, contrairement aux juifs et aux chrétiens, n’aient pas bénéficié d’une révélation propre ».

Inutile de rentrer dans les polémiques sans fin sur la valeur littéraire du Coran mais on peut noter que la multitude de traductions du Coran (plus d’une centaine en français) questionne effectivement le sens et la clarté du texte, d’autant que le Coran est un texte extrêmement répétitif (un livre en cours de rédaction le prouvera, je crois, avec force) et qui n’a pas de structure (aucun classement des thèmes, aucune chronologie) comme cela a été rappelé – hasard de calendrier – dans l’émission de France 2 « Islam » diffusée le dimanche 1er mai 2016 :

France 2 Islam 160501 LIre et interpréter le Coran Partie 1

France 2 Islam 160501 LIre et interpréter le Coran Partie 1 Structure

  • La « mauvaise querelle » des traductions

Abdennour Bidar rappelle que pour certains, « pour avoir accès au Coran, il faut avoir accès au texte en arabe ».

Cette « querelle » sur la valeur par essence extrêmement réduite des traductions du Coran (« considérées par les traditionnalistes, ou les conservateurs, comme simplement comme des interprétations du texte »)  n’est pas fondée. Qu’une traduction ne puisse jamais refléter exactement tous les sens et toutes les images auxquels chaque mot ou chaque phrase renvoie dans une culture donnée est une évidence d’un point de vue littéraire. Il peut être intéressant à cet égard de lire Julien Green et en particulier « Le langage et son double ». Mais pour ce qui est du religieux, du spirituel ou du philosophique, il est toujours possible de préciser autant que nécessaire les différents sens auquel un concept peut renvoyer ; sauf à dire – dans le cas du Coran – que déjà en arabe le texte pose souvent problème, alors même que le Coran ne semble pas renfermer par ailleurs de concepts spirituels ou philosophiques d’un abord difficile. Pour sortir de cette impasse, il suffit simplement de se rappeler que Mahomet parlait arabe (dialecte Quraych) ainsi que la plupart de ceux qu’ils cherchait à convertir : n’est-ce pas suffisant ? Donc laissons là cette querelle stérile, inutile et puérile de l’arabe comme langue d’Allah par excellence.

En outre, il est curieux de noter que cette question de la pertinence des traductions ne soit pas mise en exergue par exemple dans le cas du christianisme, même si des débats de spécialistes existent à propos d’un certain nombre d’expressions d’interprétation difficile (paraclet, fils de l’homme,…). Personne ne remet en cause dans le monde chrétien la validité des « bonnes » traductions du Nouveau Testament (il y en a quelques-unes tout à fait « classiques », notamment en français) à partir de leurs originaux grecs (le travail de Luther n’étant pas du tout une première en matière de traduction et ne posant pas la question de la traduction du tout dans les mêmes termes que pour le Coran, en dépit de ce que laisse entendre Abdennour Bidar). C’est sans doute que le côté identitaire, ethnique, et, sous cet angle, affectif de la religion tient une place beaucoup plus réduite, voire même quasi inexistante, dans le monde chrétien. Alors pourquoi tout ce remue-ménage à propos du Coran ?

D’ailleurs, Abdennour Bidar dit à juste titre : « vous savez comme moi que dans l’immensité du monde musulman, la majorité des sociétés, des peuples, ne sont pas arabophones ». Alors, autant qu’il y ait des traductions « acceptables » car sinon cela revient à dire que peut-être 80% du monde musulman est étranger à sa propre religion (sans parler de la capacité à lire un arabe classique datant de 1.400 ans, ce qui n’est sans doute pas donné à tout arabophone puisque le contexte d’emploi des mots a nécessairement évolué).

On peut en revanche s’interroger sur l’intérêt politique certain qu’il y a à dénier à toute traduction sa valeur car cela réduit grandement le champ de la critique, en particulier en provenance des Occidentaux non arabisants, et concentre par ailleurs le pouvoir religieux entre les mains des « érudits ».

  • Le Coran, un texte compilé à partir de sources diverses, loin du mythe fondateur de l’origine divine

Si le Coran est la parole de Dieu, il s’en faut de beaucoup que ce texte soit d’origine unique et certaine. Comme beaucoup de textes anciens, c’est une compilation d’un certain nombre d’écrits, les versets du Coran ayant été notés sur tout ce qui était disponible : troncs de palmiers, omoplates de chameau, papyrus…

Abdennour Bidar rappelle justement qu’« il y a une historicité du texte, il y a une composition du texte » et que « la vulgate d’Othman [est] un texte qui est une recension officielle qui a été sélectionnée à partir de tout un ensemble de textes concurrents ». Pierre Lori, dans l’émission télévisée précitée, ne dit pas autre chose :

France 2 Islam 160501 LIre et interpréter le Coran Partie 1

France 2 Islam 160501 LIre et interpréter le Coran Partie 1 Recension

Le Coran n’est donc pas un texte indiscutable par son origine certaine et unique mais un choix tout à fait postérieur à la mort de Mahomet d’un certain nombre de textes divers, choix qui a fait l’objet de moult discussions, voire oppositions (ex. chiite dans les premiers siècles).

  • Le monde musulman est dans une impasse

Abdennour Bidar reconnaît avec beaucoup d’honnêteté qu’« il y a évidemment là débat, et ce débat dans beaucoup de pays musulmans est « tabou », entre d’un côté ce mythe fondateur d’un texte qui serait descendu tel quel et que nous aurions dans les mains tel quel, et cette enquête critique qui commence à dire depuis deux siècles et qui veut avoir le droit de dire que le Coran peut être considéré comme un objet historique ».

Abdennour Bidar poursuit : « on est dans une alternative qui aujourd’hui, moi, personnellement, me semble être véritablement une impasse : cette impasse, c’est soit on continue d’adhérer au mythe fondateur, et ce faisant on nie la réalité historique, soit on accède et on donne droit de cité à la discussion sur la constitution historique du texte, mais, dans ce cas-là, ce qui risque d’être perdu, c’est la dimension sacrée ».

Comment alors concilier l’inconciliable ? C’est impossible et ne peut conduire qu’à la schizophrénie ou à l’absurde. Abdennour Bidar en fait la triste expérience lorsqu’il dit en conclusion de son intervention : « il me semble qu’il serait peut-être intelligent mais particulièrement difficile d’essayer en même temps de faire droit à la possibilité d’entretenir un rapport critique, historico-critique au texte, sans pour autant considérer qu’il est de ce fait complètement décrédibilisé dans sa prétention originelle, dans sa prétention première à nous offrir peut-être un support de méditation ou d’accès à quelque chose de transcendant ». Ce n’est pas « particulièrement difficile », c’est tout simplement impossible.

Abdennour Bidar, comme certains autres intellectuels musulmans, me semble être atteint du syndrome identitaire : refusant de remettre fondamentalement en cause une culture qui a structuré sa personnalité depuis l’enfance – et donc incapable de « tuer le père » –, mais ayant assez d’intelligence pour voir les immenses contradictions et les problèmes que l’islam soulève – notamment (cf. son intervention) quant à l’absence de liberté qui règne dans le monde musulman si le Coran n’est que parole que l’on peut réciter –, il se retrouve pris entre deux feux, incapable de faire un choix (un prochain article reprenant d’ailleurs certains de ces écrits en donnera une illustration à mon sens assez convaincante).

Dans ces conditions comment l’islam peut-il évoluer, voire se réformer (cf. l’islam irréformable) ?

Lecture du Coran & Esprit critique

On trouve dans le Coran quelques versets à propos des gens qui raisonnent ou réfléchissent, notamment pour prouver l’existence d’Allah :

Coran, sourate 16, verset 12 : « Pour vous, Il [ndlr Allah] a assujetti la nuit, le jour, le soleil et la lune. Et les étoiles lui sont soumises. Voilà bien là des preuves pour les gens qui raisonnent. »

Coran, sourate 30, verset 21 : « Parmi ses signes, Il a créé de vous, pour vous, des épouses pour que vous vous reposiez auprès d’elles et Il a mis entre vous de l’affection et de la bonté. Il y a en cela des preuves pour les gens qui réfléchissent. »

En revanche, le Coran ne semble guère favoriser l’exercice de la raison comme outil d’exercice de l’esprit critique individuel :

Coran, sourate 2, verset 170 . « Lorsqu’on leur dit : « Conformez-vous à ce qu’Allah a révélé », ils répondent : « Non, nous suivons la coutume de nos pères. » Et si leurs pères ne comprenaient rien ? Et s’ils ne se trouvaient pas sur la voie droite ? »

Coran, sourate 3, verset 60 : « La vérité vient de ton Seigneur. Ne sois donc pas au nombre des sceptiques. »

Coran, sourate 3, verset 61 : « À ceux qui te contredisent, maintenant que tu es bien informé, tu n’as qu’à dire : « Venez, appelons nos fils et les vôtres, nos femmes et les vôtres, nous-mêmes et vous-mêmes, puis proférons une exécration réciproque en appelant la malédiction d’Allah sur les menteurs. » »

Coran, sourate 5, verset 101 : « Ô les croyants! Ne posez pas de questions sur des choses qui, si elles vous étaient divulguées, vous causeraient du mal. Si vous posez des questions à leur sujet, au moment où le Coran est révélé, elles vous seront néanmoins divulguées mais Allah effacera votre faute à ce propos. Allah pardonne et est miséricordieux. »

Coran, sourate 5, verset 102 : « Un peuple avant vous avait posé des questions pareilles puis, devint pour cette raison mécréant. »

Coran, sourate 33, verset 35 : « Soumis et soumises à Allah, croyants et croyantes, obéissants et obéissantes, loyaux et loyales, endurants et endurantes, craignants et craignantes, (…) : Allah a préparé pour eux un pardon et une énorme récompense. »

Coran, sourate 33, verset 36 : « Il n’appartient pas à un croyant ou à une croyante, une fois qu’Allah et son messager ont décidé d’une chose, d’avoir encore le choix dans leur façon d’agir. Quiconque désobéit à Allah et à son messager est dans un égarement évident. »

La jurisprudence chaféite précise :

Section a4.2 : « (…) il est approprié pour chacun de croire dans tout ce qui a été apporté par le messager d’Allah et d’y associer une absolue conviction, libre de tout doute. »

Section r14.1 : « Le prophète a dit : « Quiconque parle du Livre d’Allah à partir de son opinion personnelle est dans l’erreur. » »

Pour Malek Chebel, le constat est simple :

–  « À l’étudiant qui s’engage dans les études religieuses, le « talib », on demande surtout une capacité d’assimilation passive des textes et de la tradition, sans aucun recul. »

–  « Pour le croyant islamoïde, l’islam se situe au-dessus et en dehors de la critique humaine. Pour lui, la doxa ne peut être questionnée, ni dans sa généralité ni dans son détail, car cela mettrait en péril tout l’édifice de la croyance. Le comportement « islamoïde » consiste donc à rejeter en bloc toute innovation inconvenante, tout en donnant le change à quiconque s’avise de critiquer tel ou tel précepte islamique. À ce sujet borné, l’islam n’offre que des avantages : une religion divine, avec un prophète d’une sagesse à toute épreuve et une histoire arabo-islamique flamboyante. »

–  « C’est pourquoi j’apporte du crédit à ceux qui soutiennent que les musulmans d’aujourd’hui n’ont qu’une aptitude limitée à l’autocritique. (…) L’école coranique où l’on égrène à longueur de journées des sourates et des versets, sans les comprendre et sans les relier à un contexte historique, est, de ce point de vue, la caricature de l’apprentissage mécanique. Sortir de cette méthode répétitive est en soi considéré comme un début explicite d’indiscipline, et parfois de vaine spéculation. »