Une interprétation claire : un besoin vital après une longue léthargie

Le Coran, en dépit du caractère parfaitement clair, explicite et exhaustif qu’il revendique, accompagné par la Tradition, a soulevé dès l’origine de sérieux problèmes d’interprétation.

D’ailleurs, Tariq Ramadan indique : « Toutes les réponses ne se trouvent pas dans le Coran ni dans la Sunna. Si l’on trouve dans le Coran des versets stipulant : « Nous avons fait descendre sur toi [ndlr Mahomet] un Livre qui est un exposé clair sur toute chose » (sourate 16, verset 89) ou encore « Nous n’avons rien omis dans le Livre » (sourate 6, verset 38), cela fait référence aux principes généraux, aux règles essentielles et immuables, dont il va falloir penser – par la médiation de l’intelligence – l’application pratique en fonction des circonstances et des situations. ». Mais alors pourquoi cette revendication explicite de clarté et d’exhaustivité si elle ne correspond pas à la réalité ?

Les débats ont été tellement intenses pour sortir de la confusion que Malek Chebel rappelle : « Une fois le travail de mise en conformité du droit musulman (fiqh) avec le Coran achevé, le pouvoir impérial du califat de Bagdad, au temps de la dynastie abbasside, a décrété la fin de tout travail herméneutique de façon à suspendre toute polémique et toute controverse. C’est ce qu’on appelle la fermeture des portes de l’ijtihad. Même l’approfondissement du texte sacré à des besoins spirituels était suspect. À partir de ce moment, le droit musulman s’est figé, et ce, dix siècles durant, avant d’être légèrement secoué aux XIXème et XXème siècles. »

Pour Tariq Ramadan« Le débat autour de la question du renouveau, de la revivification et de la réforme des sciences islamiques, plus spécifiquement du droit et de la jurisprudence (fiqh), est très ancien chez les savants musulmans. Dès la formation des premières écoles de droit, entre le VIIIème siècle et le Xème siècle, des discussions juridiques intenses opposent ceux qui privilégient l’appartenance stricte aux écoles historiquement formées et d’autres qui appellent à un retour permanent aux sources scripturaires premières, le Coran et la tradition du Prophète (Sunna). »

Aujourd’hui, il semble donc que certains représentants de la communauté musulmane partagent le sentiment aigu de la nécessité impérative d’une clarification des dogmes de l’islam au vu de la confusion actuelle qui règne partout dans le monde et des conséquences tragiques auxquelles elle conduit.

D’ailleurs, Tareq Oubrou écrit : « Je suis révolté de voir sa religion malmenée par certains musulmans qui ne cessent de trahir l’essence de l’islam alors que cette religion est supposée produire de la bonté. » Certes, mais qu’est-ce que l’islam puisqu’on peut encore louvoyer aujourd’hui au gré des interprétations pour parvenir au résultat qu’on souhaite ?

Le problème central est que l’islam de Mahomet, simple et clair (le jihad armé et la soumission de tous les mécréants et autres infidèles), n’est pas acceptable aujourd’hui par les sociétés occidentales. Après des siècles de léthargie, le pétrole a providentiellement redonné au monde musulman les moyens de reprendre la conquête du monde, pas seulement par les guerres mais aussi par les écoles, la participation au capital de grandes sociétés qui leur permet d’avoir une influence certaine pour exercer la censure, etc.

L’islam a la chance de profiter pour le moment de l’apathie des sociétés occidentales, où les populations sont anesthésiées par un confort matériel qui les détache progressivement de toute préoccupation spirituelle ou simplement touchant au sens des valeurs humaines (avortement, eugénisme, euthanasie,…). L’islam profite également de leur ignorance de l’islam : les populations occidentales n’en comprennent que l’infâme brouet qu’on veut bien leur servir à la télévision et qui est surtout destiné à les rassurer ; quant à la biographie de Mahomet, présenté comme un grand homme, les occidentaux ne la lisent pas.

Dans ce contexte, l’immense confusion qui règne dans le monde musulman sur le sens des valeurs musulmanes, notamment l’opposition entre la vision des quelques musulmans « modérés » et « modernistes » – coincés par un texte prétendument divin et donc non modifiable – et celle des musulmans de toujours, orthodoxes, qui prennent simplement exemple sur Mahomet, autorise tous les amalgames, toutes les approximations, toutes les manœuvres.

À titre d’illustration, voici les diagnostics, assez sévères, posés par Malek Chebel et Tariq Ramadan, deux personnalités critiques mais dont les prises de position n’engagent qu’eux-mêmes puisqu’ils ne sont investis d’aucune autorité ou légitimité particulière dans le monde musulman.

  • Malek Chebel

« Le droit musulman ancien est, en l’état, non réformable. Il faut lui substituer un droit qui soit totalement affranchi des us et des coutumes bédouines. La difficulté est réelle car l’islam est le produit d’une société féodale, celle du Hedjaz, qui a fourni le cadre d’ensemble du droit familial, avec ses rites et ses pratiques. »

« Si l’islam veut vraiment se réformer, il doit accepter ce préalable douloureux qui consiste à dépoussiérer son enseignement théologique, en y introduisant de vraies problématiques intellectuelles, ainsi qu’une approche philosophique de haut niveau, et en poussant les étudiants à confronter les préceptes coraniques à la réalité « objective » du moment. »

« La nouvelle interprétation des textes est la seule méthode capable, désormais, de transformer de fond en comble l’islam, car elle est moins affectée de lourdeurs doctrinales et d’enjeux de pouvoir que l’interprétation ancienne. Alors qu’une pluralité de lectures est proposée aux lecteurs de tradition arabe, la compréhension approfondie du texte lui-même n’a pas varié depuis mille ans. »

  • Tariq Ramadan

« Des siècles, des décennies et des années de référence à l’ijtihad ont certes fait avancer les choses, mais de façon encore bien insuffisante puisque les crises demeurent, voire s’approfondissent, et que les musulmans semblent en panne de vision et de projets pour le présent et pour l’avenir. (…) Or il se trouve que cela est insuffisant lorsque les progrès du monde sont si rapides, les défis, si complexes et la mondialisation, si perturbante. »

« Pourquoi donc le recours à l’ijtihad, depuis si longtemps convoqué, ne produit-il pas le renouveau escompté ? Pourquoi l’esprit novateur, audacieux et créatif de l’origine a-t-il laissé la place à des démarches frileuses qui ne pensent la réforme qu’en termes d’adaptation au monde et non plus avec la volonté et l’énergie de sa transformation ? »

« Il est urgent de se demander pourquoi, après plus d’un siècle de référence permanente à l’ijtihad, au tajdid et à l’islah, les musulmans – les sociétés majoritairement musulmanes comme les communautés occidentales – peinent à sortir des crises successives qui les traversent et à offrir autre chose que des réponses partielles, voire perpétuellement apologétiques ou produites par des postures très souvent défensives ».

« Tout se passe comme si aucune réforme n’était vraiment possible sans discuter ou remettre en cause le statut même du Coran, en tant que parole de Dieu révélée aux hommes. »

« La volonté louable de « démocratisation » de la pensée musulmane prend les aspects dangereux d’un nivellement par le bas qui disqualifie les conditions élémentaires associées à la compréhension juridique d’un texte et à l’élaboration des latitudes de son interprétation. »

« C’est en ce sens que j’appelle à une « réforme radicale », plus profonde encore, car elle nous impose de reconsidérer les sources elles-mêmes des fondements du droit et de la jurisprudence islamique (usûl al-fiqh), et non plus seulement les adaptations circonstanciées du droit et de la jurisprudence (fiqh). Il faut se donner les moyens de passer d’une « réforme de l’adaptation » à une « réforme de la transformation et de la contribution ». »

L’interprétation : la méthode selon les instances reconnues

La jurisprudence malikite mentionne les principaux critères d’interprétation utilisés : « L’imam Mâlik laisse également une orientation méthodologique qui servait de guide à ceux qui voulaient l’imiter et qui prendra le nom de Mazah (rite, école, obédience,…). Cette orientation générale est fondée sur sept piliers fondamentaux appelés : « Fondement principologique du rite mâlikite. Ces piliers sont : 1) le Coran ; 2) la Sunnah ; 3) l’unanimité des compagnons ; 4) l’analogie ; 5) l’intérêt commun ; 6) la tradition des Médinois ; 7) les points de vue individuels des compagnons. » »

Le Conseil Européen des fatwas indique« Pour prononcer des fatwas, le Conseil européen des fatwas et de la recherche se réfère :
1) Aux sources reconnues du droit musulman qui sont : le Coran, la Sunna (Tradition du Prophète), le consensus communautaire (ijmâ’) et le raisonnement analogique (qiyâs).
2) À différents principes de législation qui n’ont pas fait l’objet de consensus, parmi lesquels :
– « al-istihsân », qui consiste à juger conforme à la volonté divine toute disposition légale qui est bonne en soi ou dont les effets sont bénéfiques ;
– « al-maslaha al-mursala », c’est-à-dire l’intérêt avéré ;
– « al-istishâb », c’est-à-dire les cas de jurisprudence, la coutume, le rite de l’un des compagnons du Prophète ainsi que les législations de nos prédécesseurs, avec leurs conditions et leurs normes connues des théologiens, notamment si, dans leur application, réside un intérêt général. »

Sans rentrer dans des considérations exégétiques pointues, on peut avoir le sentiment que certains critères d’interprétation mériteraient d’être assez significativement précisés.

En tout état de cause, pour les sociétés occidentales, la question est essentiellement de savoir si le résultat de l’interprétation est suffisamment clair et précis au regard des valeurs occidentales. Le cheminement de la réflexion religieuse a finalement peu d’importance : quoi qu’on pense du caractère absurde ou compréhensible de la dialectique mise en œuvre par les représentants religieux, seul le résultat compte.

Le Coran, un texte à la signification incertaine, voire confus ?

Si beaucoup de textes religieux, spirituels ou philosophiques peuvent conduire à des interprétations ou des significations différentes en fonction d’un certain nombre d’éléments de contexte historique, d’étymologie, de linguistique,etc.,  la situation du Coran semble à cet égard inhabituelle car ces différences d’interprétation, pouvant conduire à des conclusions diamétralement opposées, ne concernent pas seulement des questions théologiques subtiles (Dieu est-il bon ? qu’est-ce qu’un homme juste ? l’homme est-il libre ou prédestiné ? l’homme a-t-il besoin de la grâce de Dieu pour être sauvé ?…) mais aussi, et de façon assez étonnante, des questions élémentaires et pratiques.

Car 1.400 ans après la mort de Mahomet, il est toujours impossible d’obtenir une réponse simple et claire, reconnue par tous les musulmans, à des questions comme :  les non-musulmans sont-ils égaux aux musulmans au regard de la dignité humaine ? la liberté religieuse doit-elle exister ? l’apostat doit-il être puni ? les châtiments corporels doivent-ils être appliqués ? la polygamie doit-elle être abolie ? un mari peut-il frapper sa femme ?…

C’est sans doute une des raisons fondamentales qui expliquent la confusion qui règne aujourd’hui autour de l’explicitation et donc de la compréhension de la doctrine musulmane, la position des exégètes musulmans « modérés » vivant dans les pays occidentaux étant la plupart du temps très éloignée de celle leur coreligionnaires vivant dans les pays musulmans.

Ainsi, Tareq Oubrou constate« En fonction de la lecture qui en est faite, l’islam catalyse la paix comme il peut catalyser la violence. C’est l’homme et non pas Dieu qui est en cause. D’une certaine manière, les musulmans n’ont que l’islam qu’ils méritent. » Ou encore : « Pourquoi tant de divergences à partir d’un seul Coran ? Pourquoi tant d’écoles – hanafisme, malékisme, chaféisme, hanbalisme –, de rites, de traditions ? Comment plusieurs théologies ont-elles pu se constituer à partir d’une seule révélation ? »

Cette grande confusion conduit aujourd’hui des exégètes musulmans occidentaux, confrontés frontalement comme les musulmans vivant en Occident à la question des valeurs occidentales, à tenter de revoir fondamentalement les règles d’interprétation des textes musulmans.

Abrogation et chronologie : une impossible recherche ?

Pour Abdurrahmân Badawî, l’objectif de disposer d’un Coran débarrassé de toutes les contradictions résultant du principe de l’abrogation est hors de portée : « Pourquoi les musulmans se sont-ils efforcés de classer chronologiquement les sourates du Coran, dès la mort du Prophète ? C’est pour une raison très importante, à savoir : distinguer l’abrogeant de l’abrogé. (…) La liste des ouvrages consacrés à ce sujet dès le 3ème siècle de l’hégire, sinon plus tôt, est très longue. (…) Les tentatives faites par les auteurs musulmans et les orientalistes pour classer chronologiquement les sourates du Coran furent toutes vouées à l’échec. Celle des auteurs musulmans fut moins hasardeuse, car elle se contente d’une division binaire : mecquoise et médinoise. Pourtant, la succession des sourates est hypothétique, toutes les fois que la référence historique manque. »

Lecture du Coran & Esprit critique

On trouve dans le Coran quelques versets à propos des gens qui raisonnent ou réfléchissent, notamment pour prouver l’existence d’Allah :

Coran, sourate 16, verset 12 : « Pour vous, Il [ndlr Allah] a assujetti la nuit, le jour, le soleil et la lune. Et les étoiles lui sont soumises. Voilà bien là des preuves pour les gens qui raisonnent. »

Coran, sourate 30, verset 21 : « Parmi ses signes, Il a créé de vous, pour vous, des épouses pour que vous vous reposiez auprès d’elles et Il a mis entre vous de l’affection et de la bonté. Il y a en cela des preuves pour les gens qui réfléchissent. »

En revanche, le Coran ne semble guère favoriser l’exercice de la raison comme outil d’exercice de l’esprit critique individuel :

Coran, sourate 2, verset 170 . « Lorsqu’on leur dit : « Conformez-vous à ce qu’Allah a révélé », ils répondent : « Non, nous suivons la coutume de nos pères. » Et si leurs pères ne comprenaient rien ? Et s’ils ne se trouvaient pas sur la voie droite ? »

Coran, sourate 3, verset 60 : « La vérité vient de ton Seigneur. Ne sois donc pas au nombre des sceptiques. »

Coran, sourate 3, verset 61 : « À ceux qui te contredisent, maintenant que tu es bien informé, tu n’as qu’à dire : « Venez, appelons nos fils et les vôtres, nos femmes et les vôtres, nous-mêmes et vous-mêmes, puis proférons une exécration réciproque en appelant la malédiction d’Allah sur les menteurs. » »

Coran, sourate 5, verset 101 : « Ô les croyants! Ne posez pas de questions sur des choses qui, si elles vous étaient divulguées, vous causeraient du mal. Si vous posez des questions à leur sujet, au moment où le Coran est révélé, elles vous seront néanmoins divulguées mais Allah effacera votre faute à ce propos. Allah pardonne et est miséricordieux. »

Coran, sourate 5, verset 102 : « Un peuple avant vous avait posé des questions pareilles puis, devint pour cette raison mécréant. »

Coran, sourate 33, verset 35 : « Soumis et soumises à Allah, croyants et croyantes, obéissants et obéissantes, loyaux et loyales, endurants et endurantes, craignants et craignantes, (…) : Allah a préparé pour eux un pardon et une énorme récompense. »

Coran, sourate 33, verset 36 : « Il n’appartient pas à un croyant ou à une croyante, une fois qu’Allah et son messager ont décidé d’une chose, d’avoir encore le choix dans leur façon d’agir. Quiconque désobéit à Allah et à son messager est dans un égarement évident. »

La jurisprudence chaféite précise :

Section a4.2 : « (…) il est approprié pour chacun de croire dans tout ce qui a été apporté par le messager d’Allah et d’y associer une absolue conviction, libre de tout doute. »

Section r14.1 : « Le prophète a dit : « Quiconque parle du Livre d’Allah à partir de son opinion personnelle est dans l’erreur. » »

Pour Malek Chebel, le constat est simple :

–  « À l’étudiant qui s’engage dans les études religieuses, le « talib », on demande surtout une capacité d’assimilation passive des textes et de la tradition, sans aucun recul. »

–  « Pour le croyant islamoïde, l’islam se situe au-dessus et en dehors de la critique humaine. Pour lui, la doxa ne peut être questionnée, ni dans sa généralité ni dans son détail, car cela mettrait en péril tout l’édifice de la croyance. Le comportement « islamoïde » consiste donc à rejeter en bloc toute innovation inconvenante, tout en donnant le change à quiconque s’avise de critiquer tel ou tel précepte islamique. À ce sujet borné, l’islam n’offre que des avantages : une religion divine, avec un prophète d’une sagesse à toute épreuve et une histoire arabo-islamique flamboyante. »

–  « C’est pourquoi j’apporte du crédit à ceux qui soutiennent que les musulmans d’aujourd’hui n’ont qu’une aptitude limitée à l’autocritique. (…) L’école coranique où l’on égrène à longueur de journées des sourates et des versets, sans les comprendre et sans les relier à un contexte historique, est, de ce point de vue, la caricature de l’apprentissage mécanique. Sortir de cette méthode répétitive est en soi considéré comme un début explicite d’indiscipline, et parfois de vaine spéculation. »

Exemple d’abrogation : Les non-musulmans

La Tradition reconnaît l’abrogation des versets :

Coran, sourate 2, verset 62 : « Ceux qui croient, les Juifs, les Nazaréens, et les Sabéens, quiconque d’entre eux a cru en Allah, au Jour dernier et accompli de bonnes œuvres, seront récompensés par le Seigneur ; ils n’éprouveront aucune crainte et ne seront pas affligés. »

Coran, sourate 4, verset 162 : « (…) Ceux d’entre eux qui sont enracinés dans la connaissance, ainsi que les croyants, qui croient ce qui t’a été révélé et à ce qui a été révélé avant toi, ceux qui accomplissent la salat, paient la zakat et croient en Allah et au Jour dernier, ceux-là Nous leur donnerons une énorme récompense. »

Coran, sourate 5, verset 69 : « Ceux qui ont cru, les Juifs, les Sabéens, et les Chrétiens, ceux qui croient en Allah, au Jour dernier et qui accomplissent les bonnes œuvres, n’éprouveront pas de crainte et ne seront pas affligés. »

…par le verset :

Coran, sourate 3, verset 85 : « Quiconque recherche une religion autre que l’islam, ne sera point agréé, et il sera, dans l’au-delà, parmi les perdants. »

Pour le principe de l’abrogation, voir : Abrogation

Exemple d’abrogation : Les Gens du Livre : des communautés à combattre

L’ouvrage « Le Coran en islam » (al-qu’ran fi al’islam), écrit par le grand théologien de l’islam du XXème siècle, Muhammad Hussein Tabâtabâ’î, indique que le verset reçu au début de la prédication de Mahomet, c’est-à-dire au début de la période médinoise, prônant de vivre en paix avec les Gens du Livre (Ahl al-Kitâb), c’est-à-dire essentiellement les juifs et les chrétiens…

Coran, sourate 2, verset 109 : « Beaucoup de gens du Livre, après que la vérité s’est manifestée à eux, aimeraient par jalousie pouvoir vous rendre mécréants alors que vous avez la foi. Pardonnez et oubliez jusqu’à ce qu’Allah vienne avec Son jugement. Allah est puissant en toute chose ! »

…a été abrogé par le verset ultérieur sur la « guerre », datant de la fin de la période médinoise, c’est-à-dire peu de temps avant la mort de Mahomet, qui a mis fin aux relations pacifiques :

Coran, sourate 9, verset 29 : « Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, ceux qui n’interdisent pas ce qu’Allah et son messager ont interdit, ceux qui, parmi les gens du Livre, ne professent pas la religion de la vérité. Combattez-les jusqu’à ce qu’ils versent la capitation de leurs propres mains, après s’être humiliés. »

La jurisprudence malikite confirme cette évolution logique et tout à fait claire en reprenant des propos de Mahomet maudissant les juifs et les chrétiens et interdisant leur présence sur la terre sainte de l’islam, tels que :

« Isma’il ibn Hakim a rapporté qu’Omar ibn Abdul Aziz disait : « Les dernières paroles dites par l’envoyé de Dieu (lors de sa maladie) étaient : « Que Dieu maudisse les juifs et les chrétiens qui ont fait des tombeaux de leurs prophètes des lieux pour prier. Deux religions n’existeront jamais sur la terre des Arabes. » »

« Section : L’exclusion des juifs de Médine. Ibn Chihab a rapporté que l’envoyé de Dieu a dit : « Deux religions ne peuvent jamais exister ensemble dans la presqu’île arabe. » » [ndlr en d’autres termes, l’islam étant la religion de la péninsule arabique, aucune présence d’une autre religion ne doit être tolérée]

Pour le principe de l’abrogation, voir : Abrogation

Exemple d’abrogation : Les versets sataniques

Le Coran est la parole d’Allah mais Allah peut changer son message (cf. article abrogation) et dans certains cas, ce n’est pas Allah qui parle mais Satan. C’est du moins l’explication donnée notamment dans le cas des « versets sataniques » rendus célèbres par l’affaire Rushdie et qui correspondent à un passage précis du Coran. En effet, Mahomet y invoque des divinités autres qu’Allah, les « sublimes déesses » de La Mecque, afin d’essayer de se concilier dans les premiers temps les Arabes polythéistes de La Mecque qui auraient très mal vu le rejet de leurs idoles tribales traditionnelles.

Cette invocation constitue une forme de polythéisme totalement contraire au strict monothéisme prêché par Mahomet, et sur laquelle Mahomet va naturellement être obligé de revenir. Pour expliquer ce revirement, les musulmans disent que c’est Satan qui a parlé par la bouche de Mahomet, dans cet ouvrage pourtant parfait que constitue le Coran.

Coran, sourate 53, verset 19 :  « Avez-vous considéré al-Lat et al-Uzza,
Coran, sourate 53, verset 20 : et Manat, cette troisième autre ?
Coran, sourate 53, verset 20 bis : Ce sont les sublimes déesses
Coran, sourate 53, verset 20 ter : et leur intercession est certes souhaitée.
Coran, sourate 53, verset 21 : Avez-vous le Mâle, et Lui, la Femelle ?
Coran, sourate 53, verset 22 : Cela, alors, serait un partage inique. »

Les versets 20 bis et 20 ter sont originaux et authentiques mais sont généralement absents des versions habituelles du Coran. À ce propos, Malek Chebel indique : « La Tradition rapporte que lors d’un office public, le prophète aurait récité un verset abrogé, et donc interdit. Grâce au démon qui l’aurait posé sur la langue du prophète, ce verset se serait glissé entre le verset 20 et le verset 21 de la sourate 53 du Coran. Aussi est-il appelé verset satanique. (…) Au lieu de dire « avez-vous vu Al-Lat et Al-Uzza et l’autre, Manat, la 3ème idole ? », Mohammed a dit : « avez-vous considéré Al-Lat, Al-Uzza et Manat, cette autre troisième ? Ce sont de sublimes déesses et leur intercession est certes souhaitée ». Ce qui pose évidemment le problème de l’unicité divine. Car si Dieu a des rivales qui partagent sa dimension sublime, c’est qu’il n’est plus seul et qu’on peut adorer d’autres dieux que lui. Evidemment, le prophète s’étant rétracté aussitôt, l’expression est tombé en désuétude, au point que de nombreux traducteurs du Coran n’en font pas état. »

Ainsi, le revirement doctrinal de Mahomet figure au verset suivant :

Coran, sourate 53, verset 23 : « Ce ne sont que des noms dont vous les avez nommées, vous et vos pères. Allah ne fit descendre, avec elles, aucune probation. Vous ne suivez que votre conjecture et ce que désirent vos âmes alors que certes, à vos pères, est venue la direction du Seigneur. »

Pour expliquer cette intervention assez surprenante mais commode de Satan dans la bouche de Mahomet, le Coran invoque le fait que tous les prophètes ont connu cette mésaventure :

Coran, sourate 22, verset 52 : « Nous n’avons envoyé, avant toi, ni messager ni prophète sans que le démon intervienne dans ses désirs. Mais Allah abroge ce que lance le démon. Allah confirme ensuite ses versets. Allah sait et est sage. »

Ce n’est pourtant pas le cas de Jésus. Car si Satan a tenté le Christ, cette tentation étant explicitement décrite dans les Évangiles, jamais Satan n’a parlé par la bouche du Christ (même si les scribes pharisiens l’ont accusé d’expulser les démons par Beelzéboul cf. Marc 3, 22).

Au-delà de cette intervention opportune qui dédouane Mahomet de son revirement, on peut s’interroger d’une part sur le sens théologique à accorder à une telle intervention, d’autre part à son étendue : car qu’est-ce qui justifie que cette intervention se limite aux seuls versets sataniques et pas à d’autres versets du Coran ?

Le principe de l’abrogation dans le Coran

Le Coran étant la parole d’Allah est censé être un livre parfait :

Coran, sourate 41, verset 42 : « L’erreur ne s’y[ndlr le Coran] glisse nulle part : c’est une révélation émanant d’un Seigneur sage, digne de louanges. »

En réalité, beaucoup de contradictions évidentes apparaissent. Celles-ci disparaissent par utilisation du principe de l’abrogation selon lequel Allah change son message comme bon lui semble :

Coran, sourate 2, verset 106 : « Si Nous [ndlr Allah] abrogeons un verset ou que Nous le faisons oublier, Nous le remplaçons par un autre, meilleur ou semblable. Ne sais-tu pas qu’Allah est omnipotent ? »

Coran, sourate 16, verset 101 : « Quand Nous remplaçons un verset par un autre – et Allah sait ce qu’Il révèle – ils disent : « Tu n’es qu’un faussaire ». Mais la plupart d’entre eux ne savent pas. »

S’il existe certains cas d’abrogation reconnus par la Tradition, il n’existe malheureusement pas de liste complète des versets abrogés, si bien qu’aucune version du Coran expurgée des versets abrogés n’est disponible. Selon le passage considéré, la signification du message peut donc être considérablement modifiée.

Voir des exemples d’abrogation : Gens du Livre ; Non-musulmans

Lecture du Coran : Clarté & Obscurité

Le Coran, texte réputé parfait et absolument clair, indique pourtant qu’il existe deux types de versets voulus par Allah :
–  les versets absolument clairs, sans équivoque (moukhamat) ;
–  les versets obscurs, c’est-à-dire beaucoup plus difficiles à interpréter (moutachabihat), équivoques, dont seul Allah connaîtrait la véritable signification.

Coran, sourate 3, verset 7 : « C’est Allah qui a fait descendre sur toi le Livre : il s’y trouve des versets sans équivoque, qui sont la base du Livre, et d’autres versets qui peuvent prêter à interprétations diverses. Les gens, donc, qui ont au cœur une inclinaison vers l’égarement, mettent l’accent sur les versets à équivoque, cherchant la dissension en essayant de leur trouver une interprétation, alors que nul n’en connaît l’interprétation, à part Allah. Mais ceux qui sont bien enracinés dans la science disent : « Nous y croyons : tout est de la part de notre Seigneur ! » Mais, seuls les doués d’intelligence se le rappellent.  »