Les ablutions

Un bon exemple de l’énorme place prise par les rituels (cf. article loi & règles) dans la vie quotidienne du musulman est constituée par les règles touchant à la pureté rituelle et aux ablutions.

Dans l’ouvrage al-Muwatta, qui est la synthèse pratique de l’enseignement islamique du rite mâlikite, le livre 2 de 27 pages leur est entièrement consacré. Les prescriptions abordent de nombreux aspects pratiques de cette purification purement symbolique : l’image ci-dessous reprend à titre d’illustration les différentes sections de ce livre :

Pureté rituelle

Pour mesurer la diversité de points abordés dans le rite malikite, voici quelques exemples  :

« Abû Hurayra a rapporté que l’envoyé de Dieu a dit : « Celui qui fait ses ablutions, qu’il fasse entrer l’eau dans ses narines puis qu’il la rejette. Celui qui veut s’essuyer, qu’il utilise un nombre impair de pierres. » »

« Mâlik a rapporté d’après Zayd ibn Aslam, au sujet de l’interprétation de ce verset : « Ô vous les croyants ! Lorsque vous vous levez pour faire la prière, lavez vos visages alors et vos mains jusqu’aux coudes et passez vos mains humides sur vos têtes, et lavez-vous les pieds jusqu’aux chevilles. » »

« Bursa Bent Çafwan m’a fait savoir qu’elle a entendu l’envoyé de Dieu dire : « Lorsque l’un de vous touche sa verge, qu’il fasse ses ablutions. » »

« Abdullah ibn Omar disait souvent : « Un baiser qu’un homme fait à sa femme ou le fait de la palper constituent un attouchement. Celui qui embrasse sa femme ou qui la palpe avec sa main droite doit faire ses ablutions. » »

«  Aïcha, la mère des croyants, a rapporté : « Lorsque l’envoyé de Dieu voulait faire une lotion à la suite d’une impureté rituelle due à des rapports charnels, il commençait par se laver les mains, puis il faisait ses ablutions comme pour faire la prière, ensuite il plongeait ses doigts dans l’eau et les faisait passer dans ses cheveux, puis versait de l’eau sur sa tête, trois fois de suite, en puisant l’eau avec les pames, enfin il répandait de l’eau sur tout son corps. » »

« On fit savoir à Mâlik qu’on demanda à Aïcha au sujet de la lotion de la femme à la suite de rapports charnels ; elle répondit : « Qu’elle verse trois poignées d’eau sur sa tête, puis qu’elle se lave la chevelure. » »

«  Mahmud ibn Zubayd al-Ançarî a demandé à Zayd ibn Thâbet au sujet de l’homme qui a eu un rapport charnel avec sa femme, puis qui a arrêté l’acte sans éjaculer ce qu’il doit faire dans ce cas. Zayd lui répondit : « Qu’il fasse une lotion. » Mahmud répliqua : « Mais Ubay ibn Ka’b ne trouve pas que la lotion est d’obligation. » Zayd rétorqua : « Ubay ibn Ka’b avait changé d’avis avant de mourir. » »

« Abdullah ibn Omar disait : « Une fois que l’organe génital mâle pénètre dans l’organe génital femelle, la lotion devient un devoir obligatoire. » »

Loi & Règles : quelle place pour l’amour et la bienveillance ?

Dans la loi musulmane, la place du jugement personnel est réduite à la portion congrue : il ne s’agit pas pour le musulman de déterminer ce qui lui paraît bien ou mal pour définir comment agir mais il s’agit pour lui d’appliquer les règles édictées par Allah, même si elles peuvent lui paraître incompréhensibles, inefficaces ou aberrantes. Aussi la réflexion personnelle sur la nature du bien et du mal autrement qu’en référence à ces commandements est-elle très faible, voire quasiment inexistante.

Malek Chebel indique : « Il est très probable que la dualité bien/mal a accompagné l’épopée humaine depuis le début. Le Coran n’entre pas dans de telles spéculations, mais la personnalité du bon croyant est très distincte – tout en étant parfaitement ciselée – de celle du mauvais croyant. »

Pour Rémi Brague : « Rien n’échappe à la loi, observe Ghazali. (…) La loi est le seul et unique fondement de l’obligation. Ce n’est que par la loi (shar’) qu’on peut savoir qu’une chose est bonne ou mauvaise. Elle seule permet de distinguer entre justice et violence. »

Aussi la place des règles pratiques de vie et les rituels tiennent une place considérable dans la religion musulmane et dans la pratique quotidienne du musulman ; et bien évidemment en tout premier lieu les 5 prières par jour.

Dans l’émission de France 2 « Islam » consacrée en février 2015 à la chari’a, la jeune femme interviewée dans le reportage indique : « Malheureusement l’ignorance est répandue, c’est un fléau pour nous les musulmans, et tout musulman se doit d’apprendre sa religion. La chari’a pour moi c’est notre manière de pratiquer au quotidien, c’est-à-dire qu’on fait une prière, on a une manière de prier. Voilà, c’est la chari’a qui nous apprend à prier. On fait nos ablutions, il y a une manière de faire nos ablutions, donc c’est la charia qui nous enseigne comment faire nos ablutions. »

Tareq Oubrou de son côté s’interroge : « Je me demande ce qu’il reste de foi authentique en Arabie Saoudite ou au Pakistan. Les autorités religieuses y sont tributaires d’un environnement culturel et politique marqué par deux siècles d’idéologie wahhabite, notamment en Arabie Saoudite. Cela les conduit à entériner des pratiques moyenâgeuses, perçues comme barbares par le reste du monde, et qui n’ont rien à voir avec la religion dont j’essaie de vivre et de témoigner : conversions forcées, persécutions des minorités, lapidations, crimes d’honneur,…Ajoutez à cela des décennies de frustration et de rancœur à l’égard de l’Occident, sur fond de manipulation politique, d’analphabétisme et de grande pauvreté, et vous obtenez un cocktail des plus explosifs. » 

Tout homme naît musulman : le non-musulman est donc par essence un renégat

Pour l’islam, la religion naturelle de l’homme à sa naissance, sa religion innée, ne peut être que l’islam.

Rémi Brague écrit : « L’islam suppose que l’homme naît d’emblée musulman. L’européen, marqué par le christianisme, pense spontanément avec Descartes que « nous sommes hommes avant que d’être chrétiens ». Pour l’islam, c’est presque le contraire. Un passage du Coran [(sourate 7, verset 172)] rapporte que tout le genre humain fut miraculeusement tiré des reins d’Adam et interrogé par Dieu : Ne suis-je pas votre Seigneur ? L’humanité répondit par un oui unanime. »

L’Éthique du musulman confirme : « L’islam se qualifie lui-même comme religion de la fitra (conception originelle) »

Tariq Ramadan ne dit guère autre chose : « L’histoire de la création, telle qu’elle est narrée dans le Coran, est singulière. Tout commence, pourrait-on dire, par un témoignage est un pacte. En effet la révélation nous informe qu’aux premiers temps la création l’Unique a réuni l’ensemble des êtres humains et il les a fait témoigner : « Et quand nous prîmes des reins d’Adam sa descendance et nous la fîmes témoigner : « Ne suis-je pas votre seigneur ? » Ils répondirent : « Certes oui, nous en témoignons ! » Et ce afin que vous ne disiez pas au jour du jugement dernier : « Nous ne savions pas ! » Ce témoignage originel est d’une importance fondamentale dans l’élaboration de la conception islamique de l’homme. On apprend donc qu’il existe dans le cœur et la conscience de chaque individu, essentiellement, profondément, une intuition et une reconnaissance de la présence du transcendant. De la même façon que le soleil, les nuages, les vents, les oiseaux et tous les animaux expriment, nous l’avons vu, leur naturelle soumission, l’être humain a en lui une aspiration presque instinctive vers une dimension qui est « au-delà ». C’est l’idée de la fitra qui a suscité de nombreux commentaires exégétiques, mystiques ou philosophiques, tant elle est centrale dans la conception islamique de l’être humain, de la foi et du sacré. On la trouve mentionnée dans le verset suivant : « Acquitte-toi des obligations de la religion en vrai croyant et selon la nature (l’aspiration naturelle) que Dieu a donné aux hommes, en les créant. Il n’y a pas de changement dans la création de Dieu. Voici la religion immuable mais la plupart des gens ne savent pas » et confirmée par une tradition prophétique : « Tout nouveau-né naît selon la fitra, ce sont ses parents qui en font un juif chrétien ou un zoroastrien » (hadith rapporté par Bukhari et Muslim). Ainsi, ce « témoignage originel » a imprimé dans le cœur de chacun une marque qui est un souvenir, une étincelle, une quête de la transcendance dans un sens très proche de l’intuition de Mircea Eliade lorsqu’il affirme que le religieux participe de la structure de la conscience humaine. Cette attestation des premiers temps, par laquelle les êtres humains ont reconnu le créateur, façonne leur relation avec Dieu : ils sont liés par une sorte de pacte originel auquel leur conscience devra s’efforcer de rester fidèle. Il n’existe pas de péché originel dans l’islam : chaque être naît innocent et devient ensuite responsable de sa fidélité au pacte : celui qui ne croit pas, l’infidèle (kafir), est celui qui n’est plus fidèle au pacte originel, dont la mémoire est assoupie et le regard voilé. Dans la notion de kufr, en arabe, il y a bien l’idée d’un voilement qui provoque le fait de nier la vérité. »

Rémi Brague en tire les conséquences quant à l’apostasie  : « L’homme n’a pas besoin que ses parents le fassent musulman : l’homme naît musulman, ce sont ses parents qui en font un adepte des autres religions. De la sorte, selon le droit islamique, un enfant trouvé est réputé musulman jusqu’à preuve du contraire. Une conséquence capitale de ce fait est que toute position religieuse autre que l’islam n’est pas seulement une erreur mais, objectivement, une apostasie. Partant, le non-musulman, dans la mesure où il ne fait pas usage de la raison qui devrait lui faire connaître Dieu et lui faire comprendre l’intérêt qu’il a à se soumettre à lui, ne se distingue pas fondamentalement des animaux. »

Le non-musulman est ainsi coupable par essence aux yeux du musulman. En effet, il n’est pas responsable d’avoir fait un mauvais choix à partir d’une situation « neutre », mais d’agir de façon bien pire : en dégradant volontairement sa nature originelle par le rejet quotidien du Dieu musulman, Allah. Bref, tout ce qu’il faut pour justifier et alimenter un rejet viscéral des non-musulmans par les musulmans.

 

Comment culpabiliser la société française

Si certains auteurs musulmans peuvent être extrêmement critiques au regard de l’islam et de sa contribution au monde moderne, une des constantes de la culture musulmane est le rejet viscéral de la critique par l’Occident.

En France, cela prend notamment la forme d’un anathème qui frappe toute personnalité jugée trop critique et de façon plus générale toute critique issue de la société française, renvoyée à la culpabilité ontologique de son époque coloniale, fardeau de l’homme blanc qui excuse tout pour la suite des temps.

Ainsi, pour Tariq Ramadan : « Il y a la couverture médiatique, ce que l’on présente, cette façon finalement de présenter encore les musulmans français, français de confession musulmane, selon deux catégories : soit vous êtes modéré, soit vous êtes un radical ou vous êtes un fondamentaliste. Ça c’est l’ancienne typologie coloniale c’est-à-dire quand on arrivait dans un pays il y avait les « bons » et les « pas bons » : les « bons », c’est ceux qui nous résistaient pas, et les « pas bons » ils nous résistaient. Cette attitude de la binarité de l’autre est une attitude d’abord paternaliste, coloniale, et surtout, elle est pas acceptable. L’islam est aussi complexe que l’est le christianisme, le judaïsme, le bouddhisme. »

La colonisation constitue par son caractère innommable une référence culpabilisante d’une extrême efficacité pour interdire tout débat critique. Cela étant, dans le cas ci-dessus, cette référence est intéressante car elle est utilisée par Tariq Ramadan pour expliquer la dichotomie entre les bons et les mauvais musulmans, dichotomie commode en réalité plutôt inventée par la classe politique française (et les musulmans modérés) pour éviter d’aborder au fond la question de la doctrine de l’islam et sa compatibilité réelle avec les valeurs des sociétés occidentales.

Mais, dans l’art d’interdire tout débat, une palme particulière doit sans doute être décernée à Edwy Plenel, qui semble être devenu dans ce domaine le factotum de Tariq Ramadan, et dont la science de l’amalgame intellectuel est poussée jusqu’à la plus extrême perversité en vue d’empêcher toute analyse critique sérieuse de la question musulmane. En effet, lisons Edwy Plenel et commentons :

–  « En défense de toutes celles et de tous ceux qu’ici même, la vulgate dominante assimile et assigne à une religion, elle-même identifiée à un intégrisme obscurantiste, tout comme, hier, d’autres humains furent essentialisés, caricaturés et calomniés, dans un brouet idéologique d’ignorance et de défiance qui fit le lit des persécutions. L’enjeu n’est pas seulement de solidarité mais de fidélité. À notre histoire, à notre mémoire, à notre héritage. Pour les musulmans donc, comme on l’écrirait pour les juifs, pour les noirs, ou pour les roms, mais aussi pour les minorités et pour les opprimés. Ou, tout simplement, pour la France. »

Commentaire : Edwy Plenel ne semble pas supporter la différence ni surtout la différenciation. Or la richesse du monde se nourrit de la reconnaissance pleine et entière d’une diversité assumée et de celle de l’essence des valeurs qu’on représente. Une partie de la pseudo intelligentsia française n’accepte que la médiocrité de l’uniformité, car l’existence de toute forme de différenciation, et donc d’infériorité ou de supériorité au regard de certains critères, est vécue par ces esprits tourmentés comme une injustice, la possibilité de porter un jugement – ce qu’ils ont en horreur –. Or chacun sait que « Tout esprit n’est pas composé d’une étoffe qui se trouve taillée à faire un philosophe ». Edwy Plenel veut tuer les préjugés en nous plongeant dans le bain curatif de l’ignorance : en d’autres termes, ne nous interrogeons surtout pas sur ce qui fait l’essence de l’islam et nous nous en porterons bien mieux… Or c’est la lumière qui révèle la vérité, pas l’obscurité et l’amalgame.

–  « C’est une école de barbarie, ici même, comme l’avait dit avec force, dès 1950 Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme : Tout connaisseur de ce texte célèbre en aura entendu l’écho dans l’intervention de Serge Letchimy, tant on y trouve déjà l’affirmation du lien entre crimes coloniaux et crimes hitlériens : le « formidable » choc en retour, selon Césaire, de cette corruption fatale que fut le colonialisme et qui a fait le lit de la barbarie nazie, sur ce fumier commun de la hiérarchie des humanités et de leurs civilisations. »

Commentaire : Encore la lancinante ritournelle de la colonisation dont l’ombre est prête à resurgir à tout moment pour obscurcir et entraver le débat, avec en prime, cerise sur le gâteau (bavarois ?), la douce menace de la muse nazie qui plane nécessairement au-dessus des esprits trop critiques : difficile de faire plus abject. Pourtant l’islam n’érige-t-il pas en principe tout à fait clair – avec mise en pratique quotidienne dans les pays musulmans – l’inégalité et la hiérarchie des communautés humaines (cf. article supériorité) ?

–  « Être musulman, l’exprimer ou le revendiquer, n’est donc pas plus incompatible en soi avec des idéaux de progrès ou d’émancipation que ne l’était l’affirmation par les ouvriers ou les étudiants de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne et de la Jeunesse Étudiante Chrétienne de leur identité chrétienne, alors qu’ils rejoignaient les combats syndicaux et politiques du prolétariat ou de la jeunesse. »

Commentaire : Qu’est-ce que cette pétition de principe sur les idéaux musulmans, d’ailleurs absolument pas démontrée ni documentée, a-t-elle à voir avec l’identité chrétienne ? C’est un rapprochement pour le moins étonnant tant les valeurs défendues sont différentes.

–  « Le racisme est une monstrueuse poupée gigogne qui, une fois libérée, n’épargne aucune cible. Or c’est par le détour de sa banalisation envers les musulmans, sous couvert d’un rejet de leur religion, qu’il s’est de nouveau installé à demeure, redevenu admissible. Tolérable, respectable et fréquentable. L’actuelle extension du domaine de la haine dont nous sommes les témoins atterrés a pour ressort cette diffusion bienséante d’un racisme antimusulman, qui occupe la place laissée vacante par la réprobation, heureusement mais tardivement conquise, qui frappe l’antisémitisme. »

Commentaire : Où est la réflexion sur les valeurs de l’islam ? Elle est inexistante. Mais si vous critiquez l’islam, c’est que vous êtes raciste. Dans les régimes totalitaires qu’ont tant vantés il n’y a pas si longtemps certains de nos (pseudo-)intellectuels, dans tout homme il y avait un « petit-bourgeois » qui sommeillait… Avec des arguments aussi imbéciles, il n’y a plus qu’une chose à dire : Ite missa est ! Amen.

Interprétation : l’exemple du jihad

Dans une émission de France 2 du dimanche matin de mars 2015, le présentateur pose la question suivante au professeur Ali Benmakhlouf : « On a quelques relayeurs d’opinion qui parlent du suicide français, qui nous parlent du tiers du Coran qui serait violent. À supposer que l’approche quantifiée, quantitative, soit pertinente, sur les 6.237 versets coraniques, lesquels seraient de facture martiale et qui seraient belligènes ? »

La réponse du professeur Ali Benmakhlouf est la suivante : « Alors effectivement il y a une sourate qui a troublé beaucoup d’islamologues (…), la sourate 9 du « repentir », qui dit « tuez les associationnistes etc. » [cf. article jihad]. Mais ce sont des versets, je le dis, qui ne sont pas des normes pour les hommes. Autrement dit, vous les entendez, mais comment vous les entendez ? Vous les entendez comme un récit où vous vous rapportez et ce n’est certainement pas une injonction pour descendre dans la rue et tuer des gens. Je rappelle que le crime est une désobéissance civile ; ce n’est pas une question de croyance ou d’incroyance. Et plus que jamais on doit le rapporter.»

Obéissance & Éducation

Selon le Conseil européen des fatwas« La promesse de l’Enfer liée à toute mauvaise action commise par le musulman signifie non pas que celui-ci y demeurera éternellement comme c’est le cas pour les négateurs (kuffâr), mais qu’il y sera envoyé comme tout monothéiste ayant désobéi. »

Pour Malek Chebel :

–  « L’école coranique où l’on égrène à longueur de journées des sourates et des versets, sans les comprendre et sans les relier à un contexte historique, est, de ce point de vue, la caricature de l’apprentissage mécanique. Sortir de cette méthode répétitive est en soi considéré comme un début explicite d’indiscipline, et parfois de vaine spéculation. »

–  « La charte des salafistes va jusqu’à abolir toute connaissance autre que celle véhiculée par le Coran. »

–  « Ce phénomène de dénigrement de la science en général et des sciences humaines en particulier ne concerne pas un seul pays ou une seule tranche de population ; il est tellement général que l’on se demande par quel miracle le lien social et la continuité des savoirs se sont maintenus. »

« À l’étudiant qui s’engage dans les études religieuses, le talib, on demande surtout une capacité d’assimilation passive des textes et de la tradition, sans aucun recul. » 

Pour Tareq Oubrou, le niveau tout à fait insuffisant des imams ne peut de toute façon pas permettre d’assurer une instruction religieuse de bon niveau :

–  « Amateurisme et dilettantisme [ndlr des imams] est trop souvent la règle. »

–  « Les communautés préfèrent s’offrir un imam du bled – célibataire de préférence – qui ne leur coûte pas cher et ne fera pas de vagues. »

–  « Pour qui veut lutter contre l’obscurantisme qui frappe aujourd’hui le monde musulman, la France n’est pas forcément un endroit de tout repos. (…) Tout discours élaboré sur Dieu, l’interprétation du Coran ou la nécessité d’adapter sa pratique à un environnement sécularisé s’apparente pour la plupart des musulmans, en particulier les jeunes littéralistes, à un blasphème. »

L’interprétation : la nouvelle méthode selon Tariq Ramadan

Tariq Ramadan explique les axes de sa réflexion, en tenant notamment compte des conditions nouvelles créées par les sociétés occidentales qui posent avec encore plus d’acuité la question de la faible modernité de l’islam, quand ce n’est pas son aspect dépassé au regard de l’évolution du monde.

Les extraits étant assez nombreux, chacun pourra se faire son opinion de la nature de ce projet de réforme – dont on ne peut souhaiter qu’il aboutisse à des changements tangibles et concrets dans la culture musulmane, que ce soit en termes de valeurs, de mentalités ou de pratiques – et de sa capacité à obtenir l’adhésion des masses musulmanes, en particulier en Occident.

Au final, la question peut être posée de la façon suivante : la réforme de l’islam traditionnel est-elle possible ou au contraire utopique ? À en juger par l’évolution des sociétés musulmanes encore aujourd’hui, la réponse n’a rien d’évident.

Extraits de textes de Tariq Ramadan :

« Il s’agit, pour ces croyants et ces pratiquants, de trouver le moyen d’être fidèles aux principes islamiques tout en faisant face aux réalités mouvantes et nouvelles des sociétés occidentales. Il est ici question de revenir aux sources scripturaires, de faire la critique des lectures littéralistes qui agissent par réduction, ou des lectures « culturelles » qui opèrent par projection, et de s’engager dans de nouvelles interprétations à la lumière du contexte actuel. Certes, les principes fondamentaux et les pratiques rituelles ne changent pas, mais il importe de s’engager dans des lectures et des raisonnements critiques (ijtibâd) pour trouver les voies d’une fidélité qui ne soit pas aveugle aux évolutions du temps ni à la diversité des sociétés. »

« L’application des règles doit aller de pair avec un travail d’analyse, d’observation et d’induction des réalités socioculturelles contingentes. C’est à partir de ce travail, en remontant des réalités concrètes et visibles, vers les règles qui les sous-tendent, qu’il sera possible d’établir une méthodologie cohérente adaptée au traitement du fait humain et à la gestion des questions posées par une société donnée à une époque particulière de l’histoire. »

« Il s’agit de déterminer les principes d’une démarche holistique qui nous paraît être la seule à permettre à la conscience musulmane de renouer avec la fidélité aux textes fondateurs et de retrouver une confiance créatrice dans les sciences et les savoirs contemporains. Il s’agit d’établir la fidélité sur une double intelligence (des textes et de l’univers) et, face à la complexification des savoirs, de se donner les moyens de convoquer la diversité des compétences afin d’établir les contours et les conditions d’une solide autorité éthique capable d’orienter le processus de réforme. »

« Il est un besoin urgent d’élargir le cercle des compétences et d’interpeller non plus les spécialistes des textes (ulama an-nusus) mais également les spécialistes du contexte (ulama al-waqi) afin de formuler des avis, des étapes et des stratégies d’action concernant l’exigence et les modalités de la fidélité et de la cohérence morales à l’époque moderne (et selon les sociétés). »

« La même relation dialectique entre le texte et le contexte permet là la flexibilité et ici la fixation. Les « fuqaha » – hommes et femmes –, de même que les anthropologues, les historiens, les sociologues et les ethnologues – femmes et hommes encore –, doivent ensemble faire un important travail d’études critiques, de réinterprétations, et d’analyses des sociétés pour et sur lesquelles il s’agit de comprendre et d’appliquer les textes. »

« Le premier défi majeur consiste à approfondir tant la connaissance de l’islam que celles des sociétés occidentales parmi les ulémas, les intellectuels, les leaders associatifs, les imams et plus largement les simples musulmanes et musulmans. Cela commence par une maîtrise de la terminologie : il est impératif de mieux définir et de diffuser une meilleure compréhension de concepts tels que « fiqh », « ijtihad », « fatwa », « sharia » ou encore « sécularisation », « laïcité », « citoyenneté », « principes démocratiques », « modèles démocratiques », ainsi que « droits de l’homme » et « universel ». On les lit, on les utilise, mais la confusion est générale et les musulmans doivent se doter d’un discours plus clair, s’appuyant sur une terminologie mieux maîtrisée et mieux définie. »

Un pilier de l’interprétation : la contextualisation historique

Un des principes d’interprétation (cf. article interprétation) permettant de limiter fondamentalement la portée d’un texte est évidemment la réduction au contexte historique d’origine. Les exemples foisonnent, en particulier s’agissant du jihad dont le caractère notoirement agressif doit impérativement être désamorcé pour que les sociétés occidentales acceptent la présence de communautés musulmanes sur leur sol.

Ainsi, Tareq Oubrou indique« Tel passage qui revêt un sens précis à l’époque du prophète, c’est-à-dire dans la péninsule arabique au début du VIIème siècle de notre ère, se retrouve ainsi plaqué sur notre réalité occidentale au début du XXIème siècle. Prenons le cas du « djihad » islamique. Sous la plume des grands juristes musulmans, le djihad (littéralement effort dans la voie de Dieu) renvoie à un concept de légitime défense dont seul l’État a le monopole. Il peut aussi désigner, dans certains cas, une guerre préventive dans le but de préserver la paix et la stabilité nécessaires à l’exercice de la religion. (…) Or, dans son acception la plus commune, le djihad désigne aujourd’hui le combat mené par une poignée de terroristes contre l’Occident. Funeste glissement de sens. D’où le rôle fondamental de l’exégète : ce dernier établit une distinction entre les passages du Coran dits « principiels » – qui énoncent des vérités constantes – et les passages circonstanciels, liés au contexte historique de la révélation. En résumé, ce n’est pas parce qu’un conflit mentionné dans le Coran se justifiait à l’époque du prophète qu’il doit être sacralisé et poursuivi en tout temps et en tout lieu. »

La difficulté est qu’il n’existe aucun recueil de principes clairs reconnus par l’ensemble des musulmans quant aux critères permettant de distinguer ce qui relève de l’histoire, et y reste cantonné, de ce qui relève d’une directive à suivre pour la suite des temps. Le Coran ne donne peu ou pas d’indication à cet égard. Et naturellement, la lecture qui est faite du caractère normatif ou non des principes énoncés dans le Coran ou la Tradition est très différente selon qu’on se situe dans un pays musulman ou qu’on est un musulman « modéré » qui cherche à faire accepter l’islam dans un pays occidental.

Pour Tariq Ramadan, « Les textes ne parlent pas tout seuls, et les enseignements sont à la fois synchroniques et diachroniques : le rapport au temps est crucial, la relation à l’époque, impérative. Une lecture littéraliste ne peut pas rendre compte de ces dynamiques évolutives et en tension avec le temps et les environnements, et une spécialisation quant au strict contenu des textes, comme celle prioritairement requises pour les “fuqaha“, est de nature à tronquer tant la substance du message que ses objectifs supérieurs. » Tout cela reste assez nébuleux et les exégètes musulmans n’ont pas fini de débattre, même sur les questions les plus simples.

En outre, la contextualisation historique est très dangereuse pour l’islam car il faut en dessiner les limites : il ne s’agirait pas de s’orienter dans une direction conduisant à conclure que tout le Coran n’est valable que dans le contexte de l’Arabie du VIIème siècle…

Interprétation : Haro sur le littéralisme !

Le sens d’un texte devrait naturellement découler de la clarté et de la précision de l’expression, sur la base du sens courant des mots, donc selon une lecture dite « littérale » (nous ne sommes pas en train de parler ici de poésie). C’est la lecture légitime et parfaitement naturelle que nous utilisons tous les jours.

Ainsi, souvenons-nous de l’Art poétique de Boileau :
« Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d’un nuage épais toujours embarrassées ;
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d’écrire apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément. »

Mais le monde n’étant pas parfait, tous les textes n’ont pas cette clarté « classique », ce qui veut dire qu’on peut comprendre plusieurs choses à partir du même texte. Et il en est parfois ainsi en matière religieuse.

S’agissant des textes musulmans, les islamologues et les exégètes musulmans – vivant essentiellement dans les pays occidentaux – tentent souvent de justifier le rejet de la lecture la plus naturelle et la plus courante, c’est-à-dire la lecture « littérale » – même si le texte est tout à fait clair –, en particulier lorsqu’il s’agit de questions qui conduisent à identifier des principes et valeurs musulmanes fondamentalement incompatibles avec les sociétés occidentales.

Michel Onfray a rappelé en février 2015 sur le plateau de Canal Plus que la lecture littérale est juste l’application du bon sens face à un Antoine de Caunes qui ne sait visiblement pas de quoi il parle :

Le grand journal InterpretationLe grand journal Interpretation

Aussi l’« interprétation » vise souvent à réduire l’impact menaçant du texte aux yeux de l’Occident en lui faisant dire autre chose que ce qu’il signifie à tout être normalement constitué et sachant lire, ou à en restreindre la portée. La difficulté soulevée par ce type d’interprétation est qu’elle est fréquemment contradictoire avec la lecture des textes que font les pays musulmans eux-mêmes car ces derniers n’ont guère à se soucier des valeurs occidentales.

Les deux mamelles de l’interprétation sont ainsi : 1) la contextualisation historique (cf. article contextualisation) ; 2) l’existence de conditions d’applicabilité.

Halal : Quid de la souffrance animale ?

Conformément à la doctrine musulmane (cf. article Doctrine Halal), l’article 15 de la Convention citoyenne des musulmans de France stipule : « Pour que la viande soit « Halal », c’est-à-dire licite et consommable par le musulman, le sacrifice doit être rapide pour être le moins douloureux possible. Le sang doit être évacué et le sacrificateur musulman doit prononcer la formule religieuse en égorgeant l’animal, la tête tournée vers la Mecque. »

Il faut sans doute apporter une précision importante : la viande n’est pas halal parce que l’animal a souffert le moins possible mais parce que l’animal a été abattu rituellement. La formulation est trompeuse et aurait été plus précise en rédigeant : « Pour que la viande soit « Halal », c’est-à-dire licite et consommable par le musulman, le sang doit être évacué et le sacrificateur musulman doit prononcer la formule religieuse en égorgeant l’animal, la tête tournée vers la Mecque. »

La question de la souffrance de l’animal est d’un autre ordre qui, sans être nié, est tout à fait secondaire par rapport à la primauté du religieux. La souffrance de l’animal, résultant des règles religieuses qui imposent l’absence d’étourdissement préalable, doit simplement être atténuée si possible, dans le cadre de ce qui est imposé par le religieux. En réalité, la souffrance animale n’a pas beaucoup d’importance.

Tareq Oubrou adopte néanmoins de son côté une attitude plutôt pratique et non dogmatique, ce que l’on ne peut que louer :

–  « Le halal n’est pas une offrande destinée à Dieu mais un abattage éthique. En ce sens, les termes de « sacrifice » ou d’abattage « rituel » sont des abus de langage. »

–  « Il existe en réalité trois types d’abattage rituel ou sacrificiel. Les deux premiers sont l’offrande annuelle commémorant le geste d’Abraham, à l’occasion de la fête du sacrifice (Aïd-El-Kébir) et le sacrifice fait à l’occasion de la naissance d’un enfant. Ces deux formes de sacrifices, très répandues chez les musulmans originaires du Maghreb, ne sont pas des obligations canoniques mais seulement des recommandations. Le seul sacrifice obligatoire est celui que le pèlerin effectue lors du pèlerinage à La Mecque (hajj).»

–  « Nous ne sommes pas dans le sacré. Le musulman a simplement pour obligation d’alléger au maximum la souffrance de la bête. »

–  « Obligation éthique d’alléger au maximum la souffrance et de faire en sorte que l’animal se vide très rapidement de son sang pour des raisons d’hygiène – un animal vivant se vide mieux de son sang qu’un animal mort. D’où la nécessité d’utiliser un couteau très aiguisé afin de stopper d’un coup l’irrigation du cerveau et de permettre à l’animal de perdre rapidement conscience. L’animal ne souffre pas. Les soubresauts qui suivent l’égorgement sont purement végétatifs et inconscients puisque son âme a déjà quitté son corps dès la mort cérébrale. » ; « Il n’est pas prouvé que l’étourdissement réduise la souffrance. »

NB : Si le souhait de ne pas souffrir l’animal est tout à fait louable, la position selon laquelle l’égorgement fait moins souffrir que l’étourdissement est tout à fait discutable. En effet, si l’étourdissement a été retenu comme méthode standard d’abattage, c’est bien parce que les scientifiques considèrent que c’est la méthode la moins pénible pour l’animal. L’abattage musulman et juif est une dérogation accordée aux religions pour s’exonérer de ce souci de la souffrance.

–  « Si un jour il est prouvé que l’étourdissement préalable réduit effectivement la souffrance, alors pourquoi pas… »

Tariq Ramadan modère également l’importance religieuse du halal : « Être obsédé par les techniques du “halal“ et, a fortiori, en en disant et en ne proposant rien sur la question du traitement absolument indigne des animaux dans nos univers de surconsommation et de productivités à outrance (dans certains élevage, dans les abattoirs, etc.) – de même que sur le mauvais traitement des animaux dans les sociétés les plus pauvres –, cela est proprement illogique, sidérant et tout simplement schizophrénique. (…) La consommation de la viande “halal“ est réduite à une question d’ordre technique sans considération fondamentale pour les finalités du sacrifice, qui ne devrait se permettre de prendre la vie qu’en l’ayant respectée et protégée des mauvais traitements et de la souffrance. »

Si ces deux positions mettent clairement en avant la priorité de la moindre souffrance de l’animal, on en est très loin dans la pratique. Il suffit de voir combien de temps nos amis les bêtes suffoquent après qu’on leur a coupé la gorge pour s’en convaincre :

Abattage HalalAbattage Halal

Abattage Halal Belgique 2009

Abattage Halal Belgique 2009

L’abattage rituel est interdit en Suisse, en Suède et depuis février 2014 au Danemark, le ministre danois de l’agriculture précisant avec beaucoup de bon sens que « les droits des animaux sont prioritaires par rapport aux droits religieux ». En France, l’abattage rituel fait l’objet de dérogations ad hoc, le religieux continuant à primer sur le politique et la laïcité.

En attendant une évolution de notre droit, il paraît a minima indispensable qu’un label certifié de viande non casher et non halal soit instauré, car si certains trouvent normal de pouvoir consommer de la viande abattue rituellement, il est tout aussi normal que d’autres consommateurs souhaitent ne pas participer d’une façon quelconque à un procédé d’abattage qu’ils peuvent trouver répugnant et d’un autre âge.