Blasphème : deux poids, deux mesures ?

Il y a bien longtemps en France qu’on se moque et qu’on caricature ouvertement les chrétiens et plus particulièrement les catholiques (avec le pape, car les autres religions chrétiennes sont moins visées car aussi moins connues) – mais aussi les footballeurs –, que ce soit à la télévision ou sur les planches des théâtres, parfois jusqu’à l’abjection[1] dans le cadre d’une mouvance libertaire et nihiliste qui ne touche pas que la religion mais déborde plus largement sur le politique, les mœurs, etc.

[1] N’oublions pas les spectacles qui mélangent religion et propos scatologiques au sujet du christianisme, ou les Femen, qui, dans leur rejet de toute idée de religion, ont en 2014 uriné en public sur l’autel de l’église de la Madeleine, en mimant un avortement et en déposant un cœur sanguinolent d’animal, ou qui défilent à moitié nue dans l’église Notre-Dame de Paris. Il serait curieux de voir ce qui se passerait si elles faisaient la même chose dans une mosquée et quelle audience on y donnerait. Sont-elles prêtes à relever le défi avant qu’elles ne soient touchées par la ménopause qui réduira leur excitation ?

Cet état d’esprit est très en vogue sur certains chaînes de télévision dont les marionnettes et animateurs exploitent à des fins commerciales les penchants les moins louables de la nature humaine (voyeurisme, méchanceté, absence de respect, malhonnêteté intellectuelle, mensonge, dérision systématique car le sérieux est ennuyeux et ne remplit pas assez le vide existentiel de nos contemporains,…) ; bref, le niveau zéro de la maturité, le monde des Crados pour les adultes. « Dieu ne créa que pour les sots, les méchants diseurs de bons mots. » (La Fontaine, Le rieur et les poissons). [NB : ce texte écrit en 2014 a semble-t-il trouvé un certain écho dans la réorganisation récente mi 2015 d’un grand groupe de télévision : on peut penser que cet esprit nouveau a quelque chose de bienfaisant].

Il semble en revanche beaucoup plus délicat de critiquer avec la même causticité les autres religions. La critique, la simple caricature, sont promptement taxées de racisme, d’antisémitisme ou d’islamophobie.

Il y a quelques mois, à l’occasion des débats relatifs à un humoriste ayant mal tourné, le président de la LICRA indiquait que le sketch de Pierre Desproges sur les juifs ne serait sans doute plus acceptable aujourd’hui : il y a semble-t-il en France des organisations qui prétendent contraindre notre conscience (cela étant, je trouve pour ma part ce sketch tout à fait détestable).

 LICRA Humour

LICRA & Desproges

Et quels sont ceux de nos imitateurs ou humoristes qui se risquent à critiquer librement et avec autant de verve l’islam ? La question, posée par exemple il y a environ 3 ans à Laurent Gerra dans une réunion publique à Paris, avait suscité un certain malaise de la part de l’humoriste. Les humoristes ne s’attaquent-ils qu’aux proies faciles (avec en tête bien sûr les papes si l’on reste dans le domaine religieux, notamment Jean-Paul II puis Benoît XVI) ?

 

Hani Ramadan : tribune à propos des « héros du Thalys »

Hani Ramadan, musulman né à Genève et frère de Tariq Ramadan, a publié dans la Tribune de Genève en août 2015 un article après l’affaire de l’attentat du Thalys où on ne sent guère un amour particulier pour les sociétés occidentales : laisser entendre sans enquête complète qu’un individu qui prend le train avec une Kalchavnikov et près de 300 balles (entre autres) en sortant des toilettes le fusil chargé et qui tire sur une personne qui tente de l’arrêter (entre autres) a peut-être des intentions belliqueuses et terroristes est effectivement un raccourci odieux. Combien aurait-il fallu de morts pour que cette conviction devînt irréprochable ? Le jeune homme était d’origine maghrébine : cela ne veut pas dire que tous les maghrébins sont des terroristes en sommeil, mais qu’y pouvons-nous ? etc.

Imaginez un seul instant que de tels propos aient été tenus par un juif ou un chrétien dans une situation semblable les concernant : la tempête médiatique ne se serait-elle pas immédiatement déchaînée en France ? Quel journaliste s’est élevé de façon ferme en France contre ces insinuations ?

« Les héros du Thalys décorés avant la fin de l’enquête »

Avant toute enquête, voilà que toute la presse et les médias reprennent en chœur le scénario qui célèbre les héros du Thalys, ce groupe d’hommes qui aurait réussi à neutraliser un terroriste avéré avant même qu’on songe à le taxer de terroriste présumé.
Avant toute enquête, et avant même que les interrogatoires mettent à jour les intentions réelles du coupable, Le Figaro parle dans son édition mise en ligne le 23 août 2015 d’un « jeune islamiste marocain qui a voulu semer la mort vendredi dans le Thalys entre Amsterdam et Paris. »
Le Monde rapporte les faits : « Trois jeunes Américains, Alek Skarlatos, Spencer Stone et Anthony Sadler (respectivement 22, 23 et 23 ans) aidés d’un sexagénaire britannique, Chris Norman, sont parvenus à neutraliser le suspect.»
Le Monde ne doute pas un instant qu’un « carnage a été évité, vendredi 21 août, dans un train Thalys reliant Amsterdam à Paris et transportant 544 passagers. »
Pourtant, à l’heure où la Légion d’honneur est décernée par le président Hollande à ceux qui ont mené cette action héroïque et qui ont nécessairement sauvé plus d’un demi-millier de victimes potentielles, un malaise accompagné de doutes gagne les esprits les plus éclairés.
Quelle mise en scène aux proportions extraordinaires et planétaires ! Amsterdam, Paris, la Belgique, la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis, tout le monde est concerné !
Cet événement va rehausser le prestige des militaires américains, passablement amoindri par les agissements d’une armée qui sème la mort à grande échelle depuis des décennies partout où elle se rend.
De qui se moque-t-on ? De peuples gavés par les séries américaines qui finissent par confondre la réalité et le cinéma ? Pourquoi l’actualité nous est-elle présentée de façon si superficielle ? Pourquoi nous oriente-t-elle à considérer désormais que tout « maghrébin », en apparence innocent et gentil garçon, peut cacher un monstrueux terroriste ?
N’y a-t-il pas là une forme de manipulation qui domine largement la presse et les médias occidentaux, nous conduisant à des raccourcis pervers, qui cachent des drames humains autrement plus conséquents ?
On trompe l’opinion publique en donnant à des actes isolés des proportions gigantesques et des interprétations précipitées, voire erronées. En contrepartie, on nous cache des crimes odieux, qui se comptent par centaines de milliers, comme s’ils ne se produisaient pas en temps réel !
Les grandes chaînes officielles ont renoncé à nous informer sur les drames quotidiens que subit le peuple syrien. Pourquoi ? Parce que ni le gouvernement français, ni le gouvernement britannique, ni le gouvernement états-unien, orientés par les lobbies financiers et leur électorat obnubilé, n’ont eu jamais l’intention de sauver des millions de Syriens qui appellent à l’aide depuis quatre ans !

Voilà le véritable scandale. Après cela, décernez des médailles à qui bon vous semble !

Hani Ramadan
Tribune de Genève,
L’invité, le 25 août 2015

Tariq Ramadan : pas de complot mais une manipulation

Quelques jours après l’attentat de Charlie Hebdo, Tariq Ramadan ne parle pas de « complot »  mais c’est tout comme : il « a des questions ». Son « questionnement » personnel laisse ainsi clairement entendre qu’il y a eu manipulation lors de l’attentat du 7 janvier contre Charlie Hebdo : « Comment cela se fait-il que les services de renseignement français ait laissé faire [ndlr l’attaque contre Charlie Hebdo] ? » Puis vient le couplet sur la stigmatisation : « pour pouvoir être dans l’air du temps en France, faut la boucler ».

Tariq Ramadan Salut les terriens janvier 2015

Tariq Ramadan Complot janvier 2015

Si Tariq Ramadan a sans conteste une très grande culture religieuse pour ce qui est de l’islam, que faut-il penser de son honnêteté intellectuelle et de ses intentions politiques au vu de ce type de réactions ? En tous cas, il y a certainement lieu d’être inquiet. La fin justifie les moyens dit-on.

Imaginez un seul instant que de tels propos aient été tenus par un juif ou un chrétien dans une situation semblable les concernant : la tempête médiatique ne se serait-elle pas immédiatement déchaînée en France ?

On se prend à rapprocher ce type de réaction stigmatisant la manipulation odieuse dont les musulmans serait par définition les victimes de celle de son frère Hani Ramadan en août 2015 au sujet de l’attaque du Thalys (cf. article Thalys).

Angleterre : Prière publique pour défier la communauté chrétienne

Certains musulmans anglais ne semblent pas se préoccuper trop de la légalité de cette démarche lorsqu’ils décident d’organiser une prière provocante dans l’enceinte de l’abbaye de Westminster à Londres (que dirait-on en France si des chrétiens s’avisaient d’aller prier dans l’enceinte d’une mosquée…).

WestminsterWestminster

À cet égard, il est intéressant de rappeler que dans la culture musulmane, tout territoire conquis et donc devenu partie intégrante du dar-al-islam ne doit plus jamais revenir dans l’orbite du pouvoir des infidèles. Ce serait un  blasphème. Une telle prière n’est donc pas simplement une provocation à l’égard d’une communauté condamnée sévèrement dans l’islam pour son associationnisme, les chrétiens (cf. article chrétiens) mais un acte de foi sur le fait que cette terre sera un jour musulmane.

Le C.F.C.M. : une simple association gérant les lieux de culte

Le vice-président du C.F.C.M., Chems-Eddine Hafiz, précise que le CF.C.M. ne donne aucun avis religieux et se contente de gérer les lieux de culte et autres questions pratiques (ex. carrés musulmans).

CFCM Hafiz 2011CFCM Role 2011

Puisque tel est le cas, plusieurs remarques viennent à l’esprit :

1) Comment se fait-il que le C.F.C.M. prenne alors position pour déclarer que la religion musulmane est parfaitement compatible avec les valeurs de la République française, dont la laïcité, puisqu’il n’a donc aucune vocation à interpréter les textes sacrés et donc à trancher si nécessaire sur les questions touchant aux valeurs humaines et culturelles prônées par l’islam ?

2) Les musulmans de France peuvent continuer à interpréter comme bon leur semble en fonction des circonstances la doctrine musulmane puisqu’il n’y a pas d’autorité religieuse.

3) Il n’y a aucune possibilité de limiter l’influence des imams les plus virulents dans les mosquées de façon interne à la communauté musulmane. Seul le recours à la loi civile – dont on sait combien la simple application, dans le cas de la communauté musulmane, conduit rapidement à un procès en stigmatisation de la société française – peut donner quelques résultats.

Droit à l’apostasie : l’islam de France ne l’acceptera jamais

La doctrine musulmane est claire (cf. article doctrine apostasie) : un musulman n’a pas la liberté d’apostasier. L’apostasie est punie très sévèrement dans les pays musulmans, parfois jusqu’à la peine de mort.

En France, un débat à été ouvert sous Jean-Pierre Chevènement (1999) en vue de rédiger une charte des musulmans de France. À cette occasion, l’inscription du droit imprescriptible de liberté de conscience (et de liberté religieuse), et donc le droit d’apostasier, a été évoqué : finalement il a été rejeté par le C.F.C.M. qui rédigeait cette charte. Ce point est parfaitement clair et son authenticité est a été confirmée en 2011 par Chems-Eddine Hafiz, vice-président du C.F.C.M..

CFCM Hafiz 2011CFCM Apostasie 2011 1   CFCM Apostasie 2011 2  CFCM Apostasie 2011 3

On notera d’ailleurs dans cette interview que M. Hafiz refuse obstinément de donner son avis sur la question de savoir si un musulman est libre de quitter l’islam. Il se borne à constater que certains le font, en déplorant cet abandon de la façon la plus nette et la plus viscérale (en évoquant le terme de « blessure »). En d’autres termes, même à titre personnel, M. Hafiz refuse en réalité d’accorder ce droit légitime.

Il va de soi que la Convention citoyenne des musulmans de France publiée par le C.F.C.M. à l’été 2014 ne pouvait pas mentionner l’apostasie de façon précise, si ce n’était pour confirmer cette analyse et la validité de la condamnation claire de l’apostasie, au risque sinon de se trouver en porte-à-faux avec tout le monde musulman. Aussi, la clarification de cette question par une formulation totalement dépourvue d’ambiguïté a été omise dans la rédaction de cette Convention au profit (article 1) de la mention floue et lénifiante d’une notion générale de liberté de croyance, d’ailleurs non définie : « Les musulmans de France sont attachés à : . La liberté de croyance pour tous les citoyens, (…) » Laisser entendre que la liberté de croyance ainsi formulée contient la liberté d’apostasier est un mensonge.

L’objectif de la Convention serait-il simplement de rassurer la société française sur la compatibilité de l’islam avec les valeurs de la France, quitte à éluder les questions qui fâchent ? Pourquoi le C.F.C.M. n’a-t-il pas tout simplement écrit (dans cette charte ou ailleurs) : « Tout musulman est en droit d’apostasier et ainsi de quitter l’islam. » ? Parce qu’il en est incapable, quand bien même il l’envisagerait.

Ainsi, on voit que l’islam de France, de façon directe ou indirecte, que ce soit via le C.F.C.M. ou une autre autorité en France, rejette fondamentalement, au plus profond de sa doctrine et de sa culture, l’idée de liberté religieuse qui emporte nécessairement la possibilité de changer de religion.

Manuel Valls : quelle ligne directrice en matière religieuse ?

Il ne semble pas aisé de comprendre la pensée de Manuel Valls en matière religieuse ni d’estimer sa capacité à la neutralité éclairée dont ne doit pas se départir le ministre de l’intérieur du fait de ses responsabilités vis-à-vis des cultes, et encore moins un premier ministre, si l’on essaie d’en juger à partir de l’évolution radicale de ses positions passées.

En avril 2008, Manuel Valls, maire d’Évry, défendait avec conviction la cause palestinienne.

Valls et Les palestiniens avrill 2008Valls et Les palestiniens avril 2008

Manuel Valls épouse en 2010 Anne Gravoin qui est juive.

En avril 2011, Manuel Valls défend avec ardeur son « attachement éternel à la communauté juive et à Israël ».

Valls et Israel juin 2011Valls et Israel juin 2011

À cet égard, il est regrettable que les journalistes, toujours épris de morale et de déontologie, n’aient pas rappelé cet aspect lors de la controverse née de la déclaration de Roland Dumas en février 2015 qui considérait que Manuel Valls était sous influence juive. Les Français auraient certainement été beaucoup plus éclairés sur l’origine de la position de Roland Dumas (qu’on la partage ou non, ou qu’on la juge même abjecte, puisque là n’est pas le débat au regard de la déontologie journalistique) que par les lamentables propos de bistro entendus à l’époque du type « La vieillesse est un naufrage », etc., abondés par des personnalités du show business totalement incultes. Cette façon de procéder du milieu journalistique relève-t-elle de la déontologie journalistique ?

La lecture du Coran : c’est difficile ?

Lors d’une interview sur Canal + en mars 2015, Alain Juppé, interrogé par Michel Onfray, reconnaît ne pas avoir lu le Coran.

Juppe et le Coran mars 2015

Juppe et le Coran mars 2015

Il est toujours délicat pour un homme politique de reconnaître piteusement qu’il parle de quelque chose qu’il ne connaît pas (comme un enfant pris le doigt dans le pot de confiture…), mais il l’est encore plus, et encore plus irresponsable, de réitérer le même propos quelques mois après (août 2015 : voir ci-dessous).

Quant à l’argument consistant à dire que, pour un agrégé de lettres classiques, inspecteur des finances, cette lecture est « difficile », ou que cela ne figurait pas au programme de ses longues études (école normale supérieure et E.N.A.), nous sommes acculés à en rire pour éviter d’en pleurer.

Dans une interview accordé au Parisien en août 2015 à l’occasion de la présentation de son projet pour l’éducation, Alain Juppé est interrogé par un journaliste.

Juppe Le Parisien aout 2015

À la question du journaliste, « En janvier [ndlr 2015], l’hommage aux victimes de Charlie a été perturbé dans certains établissements. Faut-il parler des religions dès la primaire ? », Alain Juppé répond : « La primaire, c’est lire, écrire, compter, raisonner. Ne chargeons pas davantage le programme ! En revanche, au collège, il faut mieux enseigner le fait religieux pour que chacun comprenne ce qu’est une cathédrale, une fête patronale… La France a des racines judéo-chrétiennes. Elle a aussi une population musulmane. Il faut vaguement savoir ce qu’est le Coran. J’ai confessé un jour au philosophe Michel Onfray que je ne l’avais pas lu. Depuis, j’ai essayé de me rattraper. Mais c’est difficile à lire. »

Ainsi, Alain Juppé, ancien ministre, potentiel futur président de la République estime toujours inutile, même après « l’avertissement Onfray », de savoir précisément ce que dit le Coran, ce qui revient à dire qu’il ne juge pas nécessaire, en dépit de tous les événements nationaux et internationaux – pourtant au combien dramatiques – relatifs à l’islam depuis des années, de comprendre en quoi consiste la culture musulmane et les valeurs humaines et sociales qu’elle prône pour l’avenir de la France. Dont acte.