Abdennour Bidar : un apostat qui s’ignore ?

Abdennour Bidar est un intellectuel musulman appartenant au monde de l’islam modéré et réformateur. Il intervient régulièrement dans des conférences à l’Institut du Monde Arabe. Abdennour Bidar fait partie des personnalités avec lesquelles il est a priori possible d’engager un vrai dialogue, critique et réaliste, sans trop de tabous. Nul doute que si tous les musulmans partageaient son point de vue, la face de l’islam en serait significativement changée.

Je vous propose ici quelques extraits de son livre « Lettre ouverte au monde musulman » – publié en avril 2015 et dont je recommande la lecture (qui vaudrait sans doute à un non-musulman les pires procès en affabulation et stigmatisation, jusqu’à être poursuivi en justice probablement par certaines officines) – et qui soulève pour cet intellectuel une question personnelle et intime qui paraît essentielle et évidente, tant le constat qu’il dresse de sa religion et de sa culture est accablant (quoiqu’il fasse écho par certains constats à la récente déclaration de Marrakech cf. Marrakech 1) : Étant donné le large choix de religions et spiritualités disponibles en dehors de l’islam, jusqu’à l’athéisme, pourquoi rester musulman si ce diagnostic est avéré ? Est-il utile de  déployer ces efforts considérables (faut-il parler d’acharnement thérapeutique ?) pour tenter de faire évoluer cette situation alors qu’il suffit de se tourner vers d’autres cercles pour assouvir son besoin de ressourcement religieux ? Quel trésor spirituel musulman, inconnu des autres spiritualités ou religions, serait donc tant à protéger de la disparition ?

J’ai bien conscience que poser cette question (qui vaut pour toute spiritualité ou religion : « qu’apportes-tu ? » peut choquer certains esprits chagrins dans un monde où, Alain Finkielkraut le rappelait encore récemment (avril 2016) au Collège des Bernardins, la notion de « culture » se dissout dangereusement en Occident dans l’universalité, car la culture, ce n’est pas tout accepter en bloc dans un grand nivellement des valeurs (le rap de Booba et la musique de Jean-Sébastien Bach), mais c’est au contraire faire des choix, écarter ou rejeter certaines choses au profit d’autres beaucoup plus essentielles. Néanmoins cette question est légitime, car qui ferait des efforts surhumains pour quelque chose qui n’en vaudrait pas la peine ?

Voici donc quelques extraits du texte d’Abdennour Bidar (les lecteurs qui prendront la peine de lire complètement ce livre, au demeurant assez petit, constateront facilement qu’il ne s’agit pas de ma part d’un choix « orienté » de ses propos sur l’islam) :

« Je te vois toi [monde musulman] dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer État Islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : Daesh. Mais le pire est que je te vois te perdre – perdre ton temps et ton honneur – dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement interminable entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine. Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Quel est ton unique discours ? Tu cries : « Ce n’est pas moi ! », « Ce n’est pas l’islam ! » (…) Il est indispensable qu’à la face du monde tu proclames aussi, haut et fort, que l’islam dénonce la barbarie. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi et surtout la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner alors que ce moment historique aurait été une si formidable occasion de te remettre en question ! Et, comme d’habitude, tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous les Occidentaux, et vous tous les ennemis de l’islam de nous associer à ce monstre ! (…) ». »

« Cela m’inspire une question, LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? (…) Je vais te le dire mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. (…) Le monstre est sorti de tes propres tripes, le cancer est dans ton propre corps. (…) Même les intellectuels occidentaux, quand je leur dis cela, ont de la difficulté à le voir : la plupart d’entre eux ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion (…) qu’ils me disent : « Non, le problème du monde musulman n’est pas l’islam, par la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. ». Ils vivent dans des sociétés si sécularisées qu’ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine. »

« Mon cher islam, tu as construit l’édifice entier de tes dogmes, de les lois, de tout ton univers religieux sur la dissimulation d’un secret – un secret trop colossal pour toi, et que tout ton système religieux a servi à cacher pour mieux l’ignorer. (…) C’est l’inspiration du Coran qui fait de l’être humain le khalife de Dieu sur terre… (…) À partir de cette pulsion d’écrasement de l’homme, les plus obtus de tes docteurs ont défini l’islam tout entier comme l’empire de la soumission. Ils se sont trompés. L’homme khalife de Dieu est littéralement son héritier, son successeur ! »

« Tous ceux-là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c’est l’état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms d’Al Qaida, Al Nostra, Aqmi ou « État Islamique ». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus graves et les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes : impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion ; prise morale et sociale d’une religion dogmatique, figée, et parfois totalitaire ; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l’égalité, de la responsabilité et de la liberté ; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion ; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses ; incapacité enfin à sortir de la conviction farouche, incrustée chez la plupart de tes fidèles et jamais remise en question, que l’islam est la religion supérieure à toutes les autres, qui n’a et n’aura jamais de leçons à recevoir de personne, ni jamais le moindre enrichissement spirituel à attendre de l’extérieur ! Tout cela serait-il donc la faute de l’Occident ? (…) Combien de temps précieux, d’années cruciales, vas-tu perdre encore, ô mon cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ? »

« Qu’as-tu d’admirable aujourd’hui, mon ami ? Qu’est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect et l’admiration des autres peuples et civilisations de la terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes, qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs, tes intellectuels dont les livres devraient être lus dans le monde entier (…) ? En réalité, tu es devenu si faible, si impuissant derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même… »

« Il y a tant de ces familles, tant de ces sociétés musulmanes où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès le plus jeune âge, et où l’éducation spirituelle est d’une telle pauvreté que tout ce qui concerne de près ou de loin la religion reste ainsi quelque chose qui ne se discute pas ! »

« Il y a en terre d’islam et partout dans les communautés musulmanes du monde des consciences fortes et libres, mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans assurance, sans reconnaissance d’un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou bien même parfois face à la police religieuse. »

« Dans trop de tes contrées tu associes encore la religion et la violence – contre les femmes, contre les « mauvais croyants », contre les minorités chrétiennes ou autres, contre les penseurs et les esprits libres, contre les rebelles – (…) »

« Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfants, que tu réformes chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon les principes universels (même si tu n’est pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. »

« Made in France » : comment réduire la problématique du terrorisme musulman à de la psychiatrie

Made in France

Les attentats du 13 novembre 2015 ont conduit au report de la sortie d’un film : « Made in France ». Il m’a néanmoins été donné de le voir en avant-première. Non, sans un grand malaise. Voici pourquoi.

Ce film retrace le parcours d’un petit groupe de jeunes français de banlieue, musulmans de fraîche date ou dont l’islam est en cours de radicalisation, décidés à faire le jihad, jusqu’à l’engrenage de la préparation d’un attentat.

La qualité essentielle du film est de donner un bon aperçu de la vacuité abyssale de l’existence de ces jeunes garçons qui trouvent dans l’islam et le jihad une façon de se donner un peu de contenu existentiel : bref, des paumés qui ne savent même plus bien à la fin quelles sont leurs motivations réelles. Cette violence de bas étage a déjà été filmée de façon très percutante : regardez Gomorra.

Le problème est que l’islam n’est dans ce film qu’un prétexte pour entrer dans une problématique qui n’est plus vue que sous un angle psychiatrique : qu’est-ce qui peut conduire des jeunes à envisager des actes extrêmement violents consistant à tuer des gens au hasard ? y a-t-il une fascination du mal ? etc…

Tout lien est en réalité rompu rapidement avec la question de l’islam : une fois l’amorce consumée (un prêche musulman classique dans un local rudimentaire pour situer l’action dans le monde des banlieues musulmanes françaises), l’action perd tout lien avec l’islam : le film veut couper le cordon ombilical entre la violence et l’islam. On bascule ainsi dans une étude psycho-sociologique qui pourrait s’appliquer à n’importe quel désordre mental.

Pourtant, depuis des décennies, il n’y a que l’islam qui conduise à des attentats dans les pays occidentaux : inutile d’en faire une liste que tout le monde connaît et qui remplit page après page… Rappelée à cette triste réalité, l’équipe du film n’a eu aucune réponse à apporter. Les auteurs s’interrogent-ils sur la raison pour laquelle c’est l’islam qui depuis des décennies alimente le terrorisme religieux et non le bouddhisme, le christianisme ou le judaïsme ? Pas le moins du monde.

En réalité, l’argument implicite du film, argument hautement discutable, est qu’il n’y a pas de problème de violence dans l’islam et qu’il faut donc se concentrer sur le seul vrai problème qui reste : la psycho-pathologie de jeunes garçons complètement perdus placés sous les ordres d’un psychopathe et auxquels tout bon psychanalyste va trouver moult circonstances atténuantes. D’un côté, le gentil journaliste musulman, de l’autre les méchants islamistes qui fomentent des attentats et qui ne sont en réalité que de pauvres jeunes gens perdus : c’est pathétique !

Interrogée à l’issue de la projection sur l’absence totale de réflexion et de base doctrinales sérieuses dans le film à propos de l’islam, l’équipe du film, et en particulier l’un des deux acteurs principaux, Dimitri Storoge, n’a eu d’autre argument que celui de répondre comme toujours qu’« il ne fallait pas faire d’amalgame », réponse stéréotypée quand on n’a pas d’argument et qu’on y connaît rien.

Un film à fuir donc si vous aimez la vérité et si vous en avez assez du politiquement correct et de la censure médiatique en France qui empêchent de poser les questions qui fâchent et donc surtout de comprendre, dans le contexte par ailleurs que nous connaissons tous en ce mois de décembre 2015. Dans ce cas d’ailleurs, il est probable vous ne tarderez pas à vous faire traiter d’islamophobe…

En revanche, si votre ambition est seulement de voir un film à suspense français, vous y trouverez peut-être votre compte.

Le procès de l’islamophobie en France

La censure de toute réflexion critique sur l’islam est revendiquée en France aujourd’hui au nom de l’islamophobie, terme manipulé avec doigté afin de faire taire la critique au nom de la morale bien-pensante (dont le voile islamique recouvre par ailleurs avec pudeur de sa blancheur immaculée les arrangements nécessaires au maintien d’intérêts stratégiques et géopolitiques évidents – il suffit de voir le silence de la France vis-à-vis de l’Arabie Saoudite pour s’en convaincre… –).

Alain Finkielkraut ONPC 151013

Alain Finkielkraut ONPC 151003 Islamophobie

Le phénomène n’est pas nouveau, comme en témoigne par exemple cette émission de 2012 :

CSOJ Islamophobie 121120

CSOJ Islamophobie 121120 1

En effet, certains philosophes ou journalistes occidentaux, qui parfois pensent incarner avec une certaine arrogance la « conscience » de leur profession, défendent des amalgames historiques détestables, en particulier celui, très en vogue, consistant à assimiler les actes islamophobes d’aujourd’hui avec les actes antisémites d’hier. La problématique musulmane en occident se trouve ainsi réduite à un simple problème de racisme de bas étage et est noyée dans un ensemble beaucoup plus vaste embarquant la défense de toutes les minorités, sans se préoccuper le moins du monde des questions doctrinales ou philosophiques sous-jacentes.

En effet, la clef de voûte de ce raisonnement consiste à vouloir assimiler toute critique de la doctrine islamique à la critique des musulmans en tant que personnes humaines, et donc à du racisme, procédé profondément malhonnête. L’islamophobie occidentale prend ainsi la place de l’antisémitisme occidental (l’antisémitisme musulman soulevant néanmoins de son côté quelques difficultés…). Le piège se referme : toutes les personnes qui osent la critique de l’islam sont marquées par l’infamie d’une proximité irréfragable avec les doctrines des mouvements extrémistes et racistes, avec un renvoi parfois explicite au nazisme. La boucle ainsi bouclée, la calomnie et l’infamie ont fait leur œuvre, et les critiques sont fermement invités à se taire.

En revanche, qu’on puisse critiquer de façon virulente et parfois presque insultante la doctrine chrétienne ne semble poser aucun problème à personne : point d’évocation de relents de racisme anti-chrétien à l’horizon dans ce cas. C’est normal, la crucifixion est dans la tradition des chrétiens.

Cette absence volontaire de discernement vise à entretenir la confusion. Il semble bien commode à certains, alimentant le processus de culpabilisation, de renvoyer un Occident d’origine essentiellement chrétienne à certaines des contradictions de son histoire afin d’esquiver les questions délicates et qui peuvent fâcher concernant l’islam d’aujourd’hui, mais qu’un débat neutre et posé devrait permettre d’aborder de façon rationnelle et factuelle.

Plutôt que de disserter sur des anachronismes stériles, le point central n’est-il pas simplement de comprendre et de synthétiser ce que dit la doctrine religieuse islamique sur sa conception de ce que doit être le fonctionnement de notre société d’aujourd’hui ? On nous dit que le Coran est un livre saint qui ne peut pas être modifié et dont les dispositions valent aujourd’hui pour tous les musulmans. On nous dit que Mahomet est un personnage incontournable et sacré pour les musulmans, dont la vie, retracée par sa biographie et ses dires ou actes (hadiths), est jugée édifiante par les musulmans encore aujourd’hui. Alors lisons ces documents. A-t-on besoin de s’enfoncer dans le labyrinthe des analyses et des parallèles historiques sur des centaines d’années d’histoire religieuse ? Peu importe l’histoire ; seul le présent compte et la capacité à répondre aujourd’hui sans détours à des questions simples.