Et si nous lisions vraiment les textes musulmans au lieu d’en parler ?

Je vous propose de vous aider à plonger dans la lecture des textes musulmans authentiques, reconnus par tous les musulmans, pour, peut-être enfin (?), savoir de quoi on parle, car les médias et les islamologues ne nous aident guère en Occident à y parvenir.

Certes, il faut faire quelques efforts, mais le jeu n’en vaut-il pas la chandelle ? Que vaut la vérité ?

livret-musulman-27-juillet-2016

NB : texte librement diffusable

L’islam contemporain est-il capable de se réformer ?

À vrai dire, tout le monde probablement le souhaite.

L’émission France 2 « Islam » d’aujourd’hui (10 juillet 2016) contient une interview très intéressante de Mohammed Arkoun ainsi qu’un échange avec les deux invités qui montre la difficulté qu’a le monde musulman actuel (reflétée par le discours des islamologues) à envisager de se réformer véritablement.

France 2 Islam 160710 Humanisme Extrait

France 2 Islam 160710 Humanisme Extrait

En filigrane de l’échange avec Mohammed Arkoun se trouve le statut sacré du Coran, texte dont beaucoup de musulmans « modernistes » seraient sans doute soulagés de se défaire, tant il est incohérent, violent, répétitif, peu innovant et source de tant de maux pour les siècles des siècles.

Les échanges avec les deux invités sont par ailleurs assez révélateurs de la difficulté qu’a le monde musulman à se prendre en charge sans invoquer l’excuse infantile de la colonisation pour expliquer sa stagnation et l’existence de « clôtures dogmatiques ». Car, depuis la fin de la colonisation (pour autant qu’elle n’ait eu que des aspects négatifs, ce qui tout à fait discutable), qu’ont fait les pays du Maghreb notamment pour faire progresser leur pays ? Pourquoi beaucoup d’immigrés venus en France ont préféré finalement ne pas retourner dans leur pays d’origine et pourquoi les 2ème et 3ème générations font-elles de même ? Il semble qu’on ait eu moins d’égard pour les rapatriés d’Algérie. Il faudrait sans doute commencer par se poser les bonnes questions.

L’impasse coranique : le monde musulman peut-il en sortir ?

Le 5 mai 2016 s’est tenue à l’Institut du Monde Arabe une conférence-débat animée par Abdennour Bidar sur le thème : « Le Coran, dictée surnaturelle ou parole humaine inspirée ? »

IMA 160505

Je vous propose de revenir sur certains propos, principalement l’intervention d’Abdennour Bidar et certains commentaires de l’imam Abdelali Mamoun, personnalités musulmanes modérées, intelligentes, qui osent la critique, et dont voici les enregistrements :

Abdennour Bidar :

Abdelali Mamoun :

Ces extraits me paraissent intéressants à écouter et à analyser dans la mesure où ils illustrent bien l’impasse schrizophrénique dans laquelle se trouve le monde musulman face à son texte sacré, le Coran.

  • Une problématique simple qui fait ressortir les tabous

On peut tout d’abord remarquer que la question posée est déjà biaisée car elle suppose dans les deux cas que Dieu existe, puisque « l’inspiration » dont il s’agit vient nécessairement de Dieu dans ce contexte.

Que Dieu existe ou pas, Abdennour Bidar semble donc d’emblée (dans un premier temps) exclure la possibilité que le Coran ne soit qu’un texte tout simplement et strictement humain. Cette idée semble tellement insupportable qu’Adennour Bidar recourt à des formulations malaisées : « La possibilité étrange que certains textes soient à la fois (…) humain et divin, humain et plus qu’humain, humain trop humain plus qu’humain » ou « Est-ce que c’est Allah qui fait parler Mohammed, est-ce que c’est Mohammed qui fait parler Allah ? Est-ce qu’on est obligé de choisir entre les deux ? » ou encore « Le Coran nous invite à réfléchir sur la relation entre l’humain et le divin. »

En réalité, Abdennour Bidar résume bien un peu plus tard la problématique insoluble du monde musulman par cette phrase : « les consciences croyantes veulent conserver la possibilité d’entretenir un rapport avec le sacré ». Il est simplement curieux que ce rapport avec le sacré passe essentiellement chez les musulmans par l’idée que le texte vient d’Allah (créé ou incréé, cela n’a guère d’importance) et ne résulte pas simplement et plus authentiquement de la profondeur spirituelle du message.

  • Un texte dont la valeur littéraire et spirituelle serait indiscutable

Le second présupposé de ce débat, qui rejoint le point précédent, est que le Coran est un texte admirable, tellement admirable qu’il n’est pas envisageable qu’il ne puisse sortir que d’un cerveau humain. Abdennour Bidar le présente comme « une œuvre de génie, une œuvre prodigieuse » et dit à son propos : « Est-ce que le Coran est un miracle ? S’il est une dictée surnaturelle, il est un miracle » ; « On ne le pose pas dans une pile de livres au-dessous d’autres livres ». Il provoque « une vénération quotidienne au jour le jour qui entraîne un frisson dans l’âme et un frisson dans le corps à chaque fois qu’on se saisit de cet objet ».

Tout cela est naturellement subjectif. Si le Coran est effectivement à la source de l’arabe littéraire qu’il a codifié, le caractère « inimitable » du Coran peut laisser perplexe, y compris pour un arabisant. Marie-Thérèse Urvoy (professeur d’islamologie, d’histoire médiévale arabe et de langue arabe) précise d’ailleurs dans son « Essai de critique littéraire dans le nouveau monde arabo-islamique » que « L’importance de la langue arabe vient de ce que Dieu l’a parlée pour communiquer avec les Arabes afin de les gratifier d’une « révélation du Seigneur des mondes, descendue du ciel (…) en une langue arabe pure (mubîn) » (Coran, sourate 26, versets 192 à 195). « Pure » et non « claire », comme on traduit souvent, car le langage du Coran est loin d’être clair, à preuve la masse considérable de commentaires philologiques qui ont été élaborés à son sujet. Il faut plutôt déceler dans cette phrase une réponse à la récrimination des contemporains de Muhammad se plaignant que les Arabes, contrairement aux juifs et aux chrétiens, n’aient pas bénéficié d’une révélation propre ».

Inutile de rentrer dans les polémiques sans fin sur la valeur littéraire du Coran mais on peut noter que la multitude de traductions du Coran (plus d’une centaine en français) questionne effectivement le sens et la clarté du texte, d’autant que le Coran est un texte extrêmement répétitif (un livre en cours de rédaction le prouvera, je crois, avec force) et qui n’a pas de structure (aucun classement des thèmes, aucune chronologie) comme cela a été rappelé – hasard de calendrier – dans l’émission de France 2 « Islam » diffusée le dimanche 1er mai 2016 :

France 2 Islam 160501 LIre et interpréter le Coran Partie 1

France 2 Islam 160501 LIre et interpréter le Coran Partie 1 Structure

  • La « mauvaise querelle » des traductions

Abdennour Bidar rappelle que pour certains, « pour avoir accès au Coran, il faut avoir accès au texte en arabe ».

Cette « querelle » sur la valeur par essence extrêmement réduite des traductions du Coran (« considérées par les traditionnalistes, ou les conservateurs, comme simplement comme des interprétations du texte »)  n’est pas fondée. Qu’une traduction ne puisse jamais refléter exactement tous les sens et toutes les images auxquels chaque mot ou chaque phrase renvoie dans une culture donnée est une évidence d’un point de vue littéraire. Il peut être intéressant à cet égard de lire Julien Green et en particulier « Le langage et son double ». Mais pour ce qui est du religieux, du spirituel ou du philosophique, il est toujours possible de préciser autant que nécessaire les différents sens auquel un concept peut renvoyer ; sauf à dire – dans le cas du Coran – que déjà en arabe le texte pose souvent problème, alors même que le Coran ne semble pas renfermer par ailleurs de concepts spirituels ou philosophiques d’un abord difficile. Pour sortir de cette impasse, il suffit simplement de se rappeler que Mahomet parlait arabe (dialecte Quraych) ainsi que la plupart de ceux qu’ils cherchait à convertir : n’est-ce pas suffisant ? Donc laissons là cette querelle stérile, inutile et puérile de l’arabe comme langue d’Allah par excellence.

En outre, il est curieux de noter que cette question de la pertinence des traductions ne soit pas mise en exergue par exemple dans le cas du christianisme, même si des débats de spécialistes existent à propos d’un certain nombre d’expressions d’interprétation difficile (paraclet, fils de l’homme,…). Personne ne remet en cause dans le monde chrétien la validité des « bonnes » traductions du Nouveau Testament (il y en a quelques-unes tout à fait « classiques », notamment en français) à partir de leurs originaux grecs (le travail de Luther n’étant pas du tout une première en matière de traduction et ne posant pas la question de la traduction du tout dans les mêmes termes que pour le Coran, en dépit de ce que laisse entendre Abdennour Bidar). C’est sans doute que le côté identitaire, ethnique, et, sous cet angle, affectif de la religion tient une place beaucoup plus réduite, voire même quasi inexistante, dans le monde chrétien. Alors pourquoi tout ce remue-ménage à propos du Coran ?

D’ailleurs, Abdennour Bidar dit à juste titre : « vous savez comme moi que dans l’immensité du monde musulman, la majorité des sociétés, des peuples, ne sont pas arabophones ». Alors, autant qu’il y ait des traductions « acceptables » car sinon cela revient à dire que peut-être 80% du monde musulman est étranger à sa propre religion (sans parler de la capacité à lire un arabe classique datant de 1.400 ans, ce qui n’est sans doute pas donné à tout arabophone puisque le contexte d’emploi des mots a nécessairement évolué).

On peut en revanche s’interroger sur l’intérêt politique certain qu’il y a à dénier à toute traduction sa valeur car cela réduit grandement le champ de la critique, en particulier en provenance des Occidentaux non arabisants, et concentre par ailleurs le pouvoir religieux entre les mains des « érudits ».

  • Le Coran, un texte compilé à partir de sources diverses, loin du mythe fondateur de l’origine divine

Si le Coran est la parole de Dieu, il s’en faut de beaucoup que ce texte soit d’origine unique et certaine. Comme beaucoup de textes anciens, c’est une compilation d’un certain nombre d’écrits, les versets du Coran ayant été notés sur tout ce qui était disponible : troncs de palmiers, omoplates de chameau, papyrus…

Abdennour Bidar rappelle justement qu’« il y a une historicité du texte, il y a une composition du texte » et que « la vulgate d’Othman [est] un texte qui est une recension officielle qui a été sélectionnée à partir de tout un ensemble de textes concurrents ». Pierre Lori, dans l’émission télévisée précitée, ne dit pas autre chose :

France 2 Islam 160501 LIre et interpréter le Coran Partie 1

France 2 Islam 160501 LIre et interpréter le Coran Partie 1 Recension

Le Coran n’est donc pas un texte indiscutable par son origine certaine et unique mais un choix tout à fait postérieur à la mort de Mahomet d’un certain nombre de textes divers, choix qui a fait l’objet de moult discussions, voire oppositions (ex. chiite dans les premiers siècles).

  • Le monde musulman est dans une impasse

Abdennour Bidar reconnaît avec beaucoup d’honnêteté qu’« il y a évidemment là débat, et ce débat dans beaucoup de pays musulmans est « tabou », entre d’un côté ce mythe fondateur d’un texte qui serait descendu tel quel et que nous aurions dans les mains tel quel, et cette enquête critique qui commence à dire depuis deux siècles et qui veut avoir le droit de dire que le Coran peut être considéré comme un objet historique ».

Abdennour Bidar poursuit : « on est dans une alternative qui aujourd’hui, moi, personnellement, me semble être véritablement une impasse : cette impasse, c’est soit on continue d’adhérer au mythe fondateur, et ce faisant on nie la réalité historique, soit on accède et on donne droit de cité à la discussion sur la constitution historique du texte, mais, dans ce cas-là, ce qui risque d’être perdu, c’est la dimension sacrée ».

Comment alors concilier l’inconciliable ? C’est impossible et ne peut conduire qu’à la schizophrénie ou à l’absurde. Abdennour Bidar en fait la triste expérience lorsqu’il dit en conclusion de son intervention : « il me semble qu’il serait peut-être intelligent mais particulièrement difficile d’essayer en même temps de faire droit à la possibilité d’entretenir un rapport critique, historico-critique au texte, sans pour autant considérer qu’il est de ce fait complètement décrédibilisé dans sa prétention originelle, dans sa prétention première à nous offrir peut-être un support de méditation ou d’accès à quelque chose de transcendant ». Ce n’est pas « particulièrement difficile », c’est tout simplement impossible.

Abdennour Bidar, comme certains autres intellectuels musulmans, me semble être atteint du syndrome identitaire : refusant de remettre fondamentalement en cause une culture qui a structuré sa personnalité depuis l’enfance – et donc incapable de « tuer le père » –, mais ayant assez d’intelligence pour voir les immenses contradictions et les problèmes que l’islam soulève – notamment (cf. son intervention) quant à l’absence de liberté qui règne dans le monde musulman si le Coran n’est que parole que l’on peut réciter –, il se retrouve pris entre deux feux, incapable de faire un choix (un prochain article reprenant d’ailleurs certains de ces écrits en donnera une illustration à mon sens assez convaincante).

Dans ces conditions comment l’islam peut-il évoluer, voire se réformer (cf. l’islam irréformable) ?

Lecture du Coran & Esprit critique

On trouve dans le Coran quelques versets à propos des gens qui raisonnent ou réfléchissent, notamment pour prouver l’existence d’Allah :

Coran, sourate 16, verset 12 : « Pour vous, Il [ndlr Allah] a assujetti la nuit, le jour, le soleil et la lune. Et les étoiles lui sont soumises. Voilà bien là des preuves pour les gens qui raisonnent. »

Coran, sourate 30, verset 21 : « Parmi ses signes, Il a créé de vous, pour vous, des épouses pour que vous vous reposiez auprès d’elles et Il a mis entre vous de l’affection et de la bonté. Il y a en cela des preuves pour les gens qui réfléchissent. »

En revanche, le Coran ne semble guère favoriser l’exercice de la raison comme outil d’exercice de l’esprit critique individuel :

Coran, sourate 2, verset 170 . « Lorsqu’on leur dit : « Conformez-vous à ce qu’Allah a révélé », ils répondent : « Non, nous suivons la coutume de nos pères. » Et si leurs pères ne comprenaient rien ? Et s’ils ne se trouvaient pas sur la voie droite ? »

Coran, sourate 3, verset 60 : « La vérité vient de ton Seigneur. Ne sois donc pas au nombre des sceptiques. »

Coran, sourate 3, verset 61 : « À ceux qui te contredisent, maintenant que tu es bien informé, tu n’as qu’à dire : « Venez, appelons nos fils et les vôtres, nos femmes et les vôtres, nous-mêmes et vous-mêmes, puis proférons une exécration réciproque en appelant la malédiction d’Allah sur les menteurs. » »

Coran, sourate 5, verset 101 : « Ô les croyants! Ne posez pas de questions sur des choses qui, si elles vous étaient divulguées, vous causeraient du mal. Si vous posez des questions à leur sujet, au moment où le Coran est révélé, elles vous seront néanmoins divulguées mais Allah effacera votre faute à ce propos. Allah pardonne et est miséricordieux. »

Coran, sourate 5, verset 102 : « Un peuple avant vous avait posé des questions pareilles puis, devint pour cette raison mécréant. »

Coran, sourate 33, verset 35 : « Soumis et soumises à Allah, croyants et croyantes, obéissants et obéissantes, loyaux et loyales, endurants et endurantes, craignants et craignantes, (…) : Allah a préparé pour eux un pardon et une énorme récompense. »

Coran, sourate 33, verset 36 : « Il n’appartient pas à un croyant ou à une croyante, une fois qu’Allah et son messager ont décidé d’une chose, d’avoir encore le choix dans leur façon d’agir. Quiconque désobéit à Allah et à son messager est dans un égarement évident. »

La jurisprudence chaféite précise :

Section a4.2 : « (…) il est approprié pour chacun de croire dans tout ce qui a été apporté par le messager d’Allah et d’y associer une absolue conviction, libre de tout doute. »

Section r14.1 : « Le prophète a dit : « Quiconque parle du Livre d’Allah à partir de son opinion personnelle est dans l’erreur. » »

Pour Malek Chebel, le constat est simple :

–  « À l’étudiant qui s’engage dans les études religieuses, le « talib », on demande surtout une capacité d’assimilation passive des textes et de la tradition, sans aucun recul. »

–  « Pour le croyant islamoïde, l’islam se situe au-dessus et en dehors de la critique humaine. Pour lui, la doxa ne peut être questionnée, ni dans sa généralité ni dans son détail, car cela mettrait en péril tout l’édifice de la croyance. Le comportement « islamoïde » consiste donc à rejeter en bloc toute innovation inconvenante, tout en donnant le change à quiconque s’avise de critiquer tel ou tel précepte islamique. À ce sujet borné, l’islam n’offre que des avantages : une religion divine, avec un prophète d’une sagesse à toute épreuve et une histoire arabo-islamique flamboyante. »

–  « C’est pourquoi j’apporte du crédit à ceux qui soutiennent que les musulmans d’aujourd’hui n’ont qu’une aptitude limitée à l’autocritique. (…) L’école coranique où l’on égrène à longueur de journées des sourates et des versets, sans les comprendre et sans les relier à un contexte historique, est, de ce point de vue, la caricature de l’apprentissage mécanique. Sortir de cette méthode répétitive est en soi considéré comme un début explicite d’indiscipline, et parfois de vaine spéculation. »