Religion et blasphème

Le propos suivant de Marc Bonnant (grand avocat genevois), qui s’applique à l’islam, mais aussi aux autres religions et à tous autres sujets, n’est-il pas frappé au coin du bon sens ?

Marc BonnantMarc Bonnant Liberte d’expression

« Les idées abjectes s’asphyxient dans la liberté ; elles prospèrent dans l’interdit » : n’est-ce pas là une pensée profonde à méditer ?

La France n’est-elle pas en train d’étouffer, asphyxiée par les lois de la bonne conscience édictée par une prétendue intelligentsia intellectuelle (pseudo-intellectuels, associations antiracistes en tous genres,…) qui sait mieux que le peuple ce qui est bon pour lui, ce qui constitue souvent un principe simple qui fonde les dictatures ?

Quand aura-t-on le droit de critiquer sans contrainte l’islam (ou toute autre religion) ? Ne faut-il pas en finir avec la dictature de la culpabilisation et de l’intériorisation des valeurs de l’autre souhaitée par tous ceux qui veulent tuer la liberté d’expression dans l’œuf ?

Le Blasphème en islam : une problématique doctrinale bien actuelle

Au-delà de l’humour (cf. article humour et blasphème), la question fondamentale qui est posée est celle de savoir jusqu’où l’islam accepte l’analyse raisonnée de son texte sacré, le Coran, de son prophète, de son modèle sociétal, et ce d’autant plus lorsque cette analyse provient de non-musulmans. Y a-t-il des analyses par nature légitimes et d’autres illégitimes, des analyses par nature acceptables et d’autres inacceptables ? Qui fixe la frontière de ce qui est tolérable et de ce qui ne l’est pas ?

Pour l’homme de la rue, le mot « tolérance » n’est probablement pas ce qui lui vient en premier lieu à l’esprit lorsqu’on parle de l’islam. Il y a des musulmans pondérés et ouverts, ceux souvent qui parlent à la télévision le dimanche matin, mais ce ne sont pas nécessairement ceux qui se manifestent le plus.

On a plutôt l’impression que l’islam présente une certaine imperméabilité à la pénétration de la pensée rationnelle et critique occidentale (cf. article esprit critique), sauf dans certaines parties des élites ayant étudié, notamment à l’étranger. Un proverbe musulman ne dit-il pas : « la recherche de la connaissance après l’avoir trouvée est blâmable » (talabu-l-‘ilm ba‘da-l-wusûli ilä -l-ma‘lûm madhmûm) ? En d’autres termes, pourquoi continuer à chercher la vérité lorsqu’on l’a trouvée dans le Coran ?

Les occidentaux eux-mêmes ont mis le Christ « à toutes les sauces » dans l’art (peinture, chansons, films comiques, caricatures,…). Sans aller jusque-là, est-il par exemple licite, sans encourir une peine pour blasphème en terre d’islam, d’adopter une démarche relevant de l’analyse historique critique traditionnelle pour étudier la vie de Mahomet ?

Mahomet, du clan des Quraychites [1], et ses compagnons ont participé à la coutume habituelle dans le monde arabe des razzias et du pillage des caravanes [2], ce qui, on en conviendra, est une attitude assez différente de celle de Bouddha, du Christ ou de Gandhi (ex. article butin). Peut-on rappeler ce fait historique, de nature assez peu spirituelle mais qui n’est pas déshonorante dans le contexte culturel et tribal de l’époque, sans être automatiquement taxé d’islamophobie ?

[1] Nom donné par Qussay à un groupe de tribus fédérés de La Mecque après que Qussay eut conquis La Mecque contre les Banû Bakr et les Khuza’a. Qussay devint le souverain de la Maison Sacrée de La Mecque. Mahomet faisait partie des Quraych qui était la lignée la plus noble à La Mecque.

[2] La Sîra dénombre 38 raids et expéditions musulmanes commandités par Mahomet. D’ailleurs, Mahomet a participé dans sa jeunesse à certaines guerres tribales et expéditions de son clan. Ainsi, la Sîra relate la guerre de Fijâr lorsqu’il était adolescent, au cours de laquelle il fournissait des flèches à ses oncles paternels pendant les combats.

Rappelons que le président du Conseil européen des fatwas et de la recherche, Yûsuf Al-Qaradâwî, a remis en février 2015 une lettre à François Hollande dans laquelle il ne cache pas la nécessité d’instaurer un délit de blasphème en France. En effet, il y a appelé la France et les États européens à promulguer des lois protégeant le sacré. Car il indique qu’il est illogique que les lois interdisent l’outrage des individus et se taisent au sujet de l’outrage des Prophètes. Pour lui, le législateur français qui a pu promulguer une loi incriminant l’antisémitisme a le pouvoir de promulguer une loi incriminant l’outrage des religions, des Prophètes et du sacré.

Blasphème : deux poids, deux mesures ?

Il y a bien longtemps en France qu’on se moque et qu’on caricature ouvertement les chrétiens et plus particulièrement les catholiques (avec le pape, car les autres religions chrétiennes sont moins visées car aussi moins connues) – mais aussi les footballeurs –, que ce soit à la télévision ou sur les planches des théâtres, parfois jusqu’à l’abjection[1] dans le cadre d’une mouvance libertaire et nihiliste qui ne touche pas que la religion mais déborde plus largement sur le politique, les mœurs, etc.

[1] N’oublions pas les spectacles qui mélangent religion et propos scatologiques au sujet du christianisme, ou les Femen, qui, dans leur rejet de toute idée de religion, ont en 2014 uriné en public sur l’autel de l’église de la Madeleine, en mimant un avortement et en déposant un cœur sanguinolent d’animal, ou qui défilent à moitié nue dans l’église Notre-Dame de Paris. Il serait curieux de voir ce qui se passerait si elles faisaient la même chose dans une mosquée et quelle audience on y donnerait. Sont-elles prêtes à relever le défi avant qu’elles ne soient touchées par la ménopause qui réduira leur excitation ?

Cet état d’esprit est très en vogue sur certains chaînes de télévision dont les marionnettes et animateurs exploitent à des fins commerciales les penchants les moins louables de la nature humaine (voyeurisme, méchanceté, absence de respect, malhonnêteté intellectuelle, mensonge, dérision systématique car le sérieux est ennuyeux et ne remplit pas assez le vide existentiel de nos contemporains,…) ; bref, le niveau zéro de la maturité, le monde des Crados pour les adultes. « Dieu ne créa que pour les sots, les méchants diseurs de bons mots. » (La Fontaine, Le rieur et les poissons). [NB : ce texte écrit en 2014 a semble-t-il trouvé un certain écho dans la réorganisation récente mi 2015 d’un grand groupe de télévision : on peut penser que cet esprit nouveau a quelque chose de bienfaisant].

Il semble en revanche beaucoup plus délicat de critiquer avec la même causticité les autres religions. La critique, la simple caricature, sont promptement taxées de racisme, d’antisémitisme ou d’islamophobie.

Il y a quelques mois, à l’occasion des débats relatifs à un humoriste ayant mal tourné, le président de la LICRA indiquait que le sketch de Pierre Desproges sur les juifs ne serait sans doute plus acceptable aujourd’hui : il y a semble-t-il en France des organisations qui prétendent contraindre notre conscience (cela étant, je trouve pour ma part ce sketch tout à fait détestable).

 LICRA Humour

LICRA & Desproges

Et quels sont ceux de nos imitateurs ou humoristes qui se risquent à critiquer librement et avec autant de verve l’islam ? La question, posée par exemple il y a environ 3 ans à Laurent Gerra dans une réunion publique à Paris, avait suscité un certain malaise de la part de l’humoriste. Les humoristes ne s’attaquent-ils qu’aux proies faciles (avec en tête bien sûr les papes si l’on reste dans le domaine religieux, notamment Jean-Paul II puis Benoît XVI) ?

 

La fatwa contre Salman Rushdie

Les fatwas sont des décisions, souvent émises à titre individuel et en général non contraignantes, émises par des experts dont la légitimité en matière de droit jurisprudentiel religieux (fiqh) est reconnue. La grande majorité des fatwas portent sur des situations privées soumises à des religieux pour obtenir un avis, un arbitrage. Les fatwas à vocation universelle sont plus rares. Les fatwas manifestent de façon générale l’intervention du religieux dans tous les domaines de la vie, ce qui est la négation même du principe de laïcité.

Certaines fatwas peuvent avoir une valeur exécutoire vis-à-vis de la communauté musulmane, en particulier en Iran où des fatwas à valeur exécutoire peuvent être rendues par l’ayatollah (chef suprême des chiites). Mais il en existe également dans le monde sunnite, même si le caractère exécutoire est parfois plus complexe à cerner (cf. en cas d’apostasie).

Dans son ouvrage, « Les versets sataniques », publié en 1988, Salman Rushdie fit référence aux 3 divinités mentionnées dans le Coran (cf. versets sataniques) pour alimenter une réflexion créatrice en matière littéraire. L’ayatollah Khomeiny émit alors la fatwa de mort suivante 1989 : « Au nom de Dieu le Tout-Puissant. Il n’y a qu’un Dieu à qui nous retournerons tous. Je veux informer tous les musulmans que l’auteur du livre intitulé « les versets sataniques », qui a été écrit, imprimé et publié en opposition à l’islam, au Prophète et au Coran, aussi bien que ceux qui l’ont publié ou connaissent son contenu ont été condamnés à mort. J’appelle tous les musulmans zélés à les exécuter rapidement où qu’ils se trouvent, afin que nul n’insulte les saintetés islamiques. Celui qui sera tué sur son chemin sera considéré comme un martyr. C’est la volonté de Dieu. De plus, quiconque approchera l’auteur du livre, sans avoir le pouvoir de l’exécuter, devra le traduire devant le peuple afin qu’il soit puni pour ses actions. Que Dieu vous bénisse tous. »

Quelle que soit la pertinence religieuse de cette référence au regard du projet littéraire de Salman Rushdie, on peut noter que cette fatwa, jamais abolie, demandait à tous les musulmans d’assassiner l’écrivain, cet assassinat étant récompensé par une somme de 21.500 US$.

Cat Stevens
Cat Stevens, converti à l’islam, approuve la condamnation à mort de Salman Rushdie

 Cat Stevens Yusuf Islam

En septembre 2012, cette somme a été portée à 3.300.000 US$ par l’imam Hassan Sanei et sa fondation religieuse iranienne du 15 Khordad au motif que l’écrivain a entretenu par cette publication et son absence de repentir depuis un climat général hostile à l’islam, voire une conspiration anti-islam, notamment illustré par la production de films attaquant cette religion, comme l’« innocence des musulmans ».