L’islam ne peut pas être réformé

L’ORIENT LITTÉRAIRE (13/3/2016)

Ali Harb : «L’islam ne peut pas être réformé» par Tarek Abi Samara

Ali Harb

http://www.lorientlejour.com/article/975213/ali-harb-lislam-ne-peut-pas-etre-reforme-.html

 

Après l’affaire Kamel Daoud qui a valu à cette personne l’ire de l’islam « modéré », il est intéressant d’illustrer le fossé qui sépare la liberté d’expression en France de celle dont on peut jouir dans d’autres pays qui ne revendiquent pourtant pas le titre orgueilleux de « pays des droits de l’homme ». Voici, pour s’en convaincre un exemple d’article publié récemment (13 mars 2016) dans le quotidien libanais bien connu « L’Orient Le Jour », interview d’Ali Harb, philosophe libanais, publiée sans problème au Liban, mais dont on imagine quelles conséquences médiatiques ou judiciaires elle pourrait avoir sur l’interviewé en France si celui-ci,  n’était pas musulman (chiite).

Les propos sont d’une grande clarté et ne nécessitent pas d’explicitation particulière mais méritent néanmoins un commentaire quant au caractère supposé systématique et global de la violence dans les religions monothéistes.

  • Introduction de l’interview par le journaliste

Le journaliste : Quelle relation l’islam entretient-il avec le terrorisme qui sévit actuellement partout dans le monde? Depuis les attentats du 11 Septembre, cette question fait souvent la une de la presse et déchaîne des polémiques passionnées, voire haineuses. Certains affirment que le terrorisme est une aberration n’ayant aucun rapport avec l’islam en tant que tel; ils sont traités d’aveugles. D’autres pensent que cette religion, aux antipodes du christianisme, est fondamentalement violente; ils sont qualifiés d’islamophobes. Les deux camps font parfois référence à tel ou tel verset du Coran, espérant par ce moyen démontrer la barbarie de l’islam ou bien sa nature tolérante. Mais procéder ainsi, c’est oublier qu’une religion ne peut jamais être réduite à un livre fondateur, puisqu’elle est avant tout une pratique millénaire qui s’est cristallisée en une multitude d’institutions et de formes culturelles; c’est comme ramener tous les régimes communistes au seul Capital de Marx.

Le journaliste : Un tel retour aux textes fondateurs pour y déterrer l’essence d’une religion, Ali Harb refuse de le pratiquer. Selon cet écrivain et philosophe libanais, une simple lecture du Coran montre que celui-ci dit tout et son contraire. Il faudrait donc adopter une méthode différente, aborder l’islam sous un autre angle: en tant que doctrine du salut, c’est-à-dire comme un système de pensée qui, à l’instar du christianisme et du judaïsme, mais également des «religions» du XXe siècle telles que le communisme et le fascisme, prétend détenir la vérité absolue. Pareille approche dévoile un potentiel terroriste bien réel inhérent à l’islam, idée que Harb développe dans son dernier ouvrage, Le Terrorisme et ses créateurs: le prédicateur, le tyran et l’intellectuel.

  • Interview

Le journaliste : Il semble que la définition implicite du terrorisme qui sous-tend les thèses de votre livre est assez large, qu’elle s’applique autant à des actes de violence qu’à des systèmes de pensée…

Ali Harb : En effet, je pense que le terrorisme est surtout une attitude intellectuelle, celle de l’homme qui se croit le seul possesseur de la vérité absolue, le seul autorisé à parler en son nom. Cette vérité pourrait relever du domaine religieux, politique, social ou moral; elle pourrait concerner Dieu, la nation, le socialisme, la liberté ou l’humanisme. Le terrorisme est également une manière d’agir: celui qui se croit l’unique possesseur de la vérité se comporte avec l’autre, le différent ou l’opposant, en ayant recours à une logique de l’exclusion, que ce soit au niveau symbolique – le takfir et l’excommunication, la déclaration de quelqu’un comme traitre à la patrie – ou au niveau physique – l’éradication, le meurtre. La devise du terroriste: pense comme moi, sinon je t’accuse et te condamne. C’est en ce sens que le terrorisme est perpétré par le prédicateur détenteur d’un projet religieux, le tyran porteur d’un projet politique, ou l’intellectuel promoteur d’un projet révolutionnaire pour transformer la réalité. Le prédicateur excommunie, le tyran condamne et déclare quelqu’un comme traître, l’intellectuel théorise et le militant ou le jihadiste agit et tue. D’ailleurs, le sort de toute pensée fanatique, de toute doctrine sacrée, est de se transformer en un régime totalitaire ou en une organisation terroriste. Ainsi, des régimes laïques tels que le stalinisme, le nazisme et d’autres, théocratiques, comme le régime de Khomeiny ou le mouvement des Frères musulmans, sont sur un pied d’égalité.

Le journaliste : Le terrorisme islamiste a-t-il subi l’influence de ces régimes totalitaires?

Ali Harb : Les promoteurs des nouveaux projets religieux ont sans doute été influencés par les exemples de Franco, d’Hitler et de Mussolini, par leurs moyens de gouverner et leurs techniques de contrôler les hommes en les mobilisant et les remodelant pour en faire un troupeau scandant inlassablement un même slogan. Ce dualisme du dirigeant déifié et de la foule qui l’adore est une création assez récente. Mais d’un autre côté, les régimes totalitaires, malgré la modernité et la laïcité de leurs projets, sont une rémanence de la pensée religieuse, comme en témoigne la sacralisation de leurs doctrines et de la figure du dirigeant unique. 

Le journaliste : Dans quel sens dites-vous qu’un musulman modéré et tolérant est une chose qui n’existe pas?

Ali Harb : Toute religion monothéiste est en soi, de par sa définition même, un réservoir inépuisable de pratiques violentes. C’est l’une de ses potentialités toujours présentes, une sorte de virus logé au sein de ses gènes culturels. Tant que la religion est fondée sur l’exclusion de l’autre, sur le dualisme du croyant et de l’impie, du fidèle et de l’apostat, il est impossible de la comprendre autrement. Dans l’islam, la violence est encore accrue par un dualisme supplémentaire, celui de la pureté et de la souillure. C’est le scandale de la pensée religieuse islamique: le non-musulman est un être souillé, impur; c’est une des plus viles formes de violence symbolique. De là vient mon affirmation qu’il n’y a pas de musulman fidèle aux dogmes et pratiques de sa religion qui soit modéré ou tolérant, sauf s’il est hypocrite, ignorant de sa doctrine ou en a honte. L’exemple le plus flagrant est la relation entre sunnites et chiites. L’ouverture de ces deux groupes, l’un vis-à-vis de l’autre, ne s’est pas faite, après des siècles de conflits et d’hostilité, grâce à de prétendues valeurs de modération et de tolérance qui seraient inhérentes à leurs doctrines, mais à cause de leur intégration dans les institutions de la société moderne: l’école, l’université, le marché économique, l’entreprise… Et lorsque chacun a régressé vers sa doctrine originelle, le conflit a éclaté de nouveau, mais d’une manière encore plus cruelle et destructrice, comme en témoignent actuellement les guerres dévastatrices entre les milices sunnites et chiites, ce qui me fait dire que nous sommes en présence de deux «religions» plus hostiles l’une à l’autre qu’envers l’Occident ou Israël. Tel est le sort de celui qui tient radicalement à préserver la pureté de son identité et de ses origines: exercer le racisme, l’extrémisme et la violence sous leurs formes les plus horribles. Ainsi, les jihadistes sunnites et chiites sont pareils, tous étant fondamentalement takfiristes, mus par la vengeance et la volonté d’éradiquer l’autre.

Le journaliste : Vous dites que les religions ne deviennent tolérantes qu’après leur défaite. La seule solution pour nos sociétés serait-elle donc de vaincre l’islam comme l’Europe a vaincu le christianisme durant le siècle des Lumières? Ou bien l’islam peut-il être réformé

Ali Harb : L’islam ne peut pas être réformé. Les tentatives de réformes qui se sont succédé depuis plus d’un siècle, que ce soit au Pakistan, en Égypte ou ailleurs, ont toutes échoué et n’ont engendré que des modèles terroristes. C’est pourquoi je ne compte pas sur le renouveau du discours religieux réclamé par certains musulmans et même certains laïcs. La seule issue est la défaite du projet religieux tel que l’incarnent les institutions et les pouvoirs islamiques avec leurs idées momifiées et leurs méthodes stériles. Par ailleurs, je suis très critique à l’égard du concept de «tolérance», l’un des scandales de la pensée religieuse en général, puisqu’il implique une sorte d’indulgence de la part du croyant envers l’autre différent de lui, tout en considérant en son for intérieur que cet autre est un pécheur, un impie et un renégat, ou même une honte pour l’humanité. Ainsi, la tolérance annule toute possibilité de dialogue; seule la pleine reconnaissance d’autrui permet à quelqu’un de briser son narcissisme, de dialoguer avec l’autre, de l’écouter et d’en tirer bénéfice afin de créer des espaces de vivre-ensemble d’une manière fructueuse et constructive.

Le journaliste : Peut-on comprendre la montée actuelle du terrorisme comme un signe du dynamisme et de la vitalité de l’islam, ceci étant donné que vous considérez la violence comme une des potentialités inhérentes à toute religion monothéiste?

Ali Harb : Parler de la vitalité du phénomène religieux nous ramène à une formule célèbre attribuée à Malraux et concernant le «retour du religieux». La religion est évidemment de retour, mais c’est un retour terrifiant qui a transformé le jihadiste en un prince terroriste, en un monstre et un bourreau. Mais il ne faut pas se laisser ensorceler par des mots tels que «retour» ou «vitalisme». Tout phénomène ou activité possède deux aspects: initialement bénéfique, il peut dégénérer et produire des effets nocifs si l’on ne réussit pas à le modifier pour le faire évoluer. C’est ce qui arrive actuellement en France: son modèle social et économique, le meilleur en Europe, s’est usé et a maintenant besoin d’être renouvelé, ce que la France semble incapable de faire. Pour toutes ces raisons, je dis que le projet religieux de l’islam, ainsi qu’il a été reformulé il y a plus d’un siècle, n’exprime ni vitalité ni créativité; il se réduit à une simple régression vers le passé, une réaction, motivée par un désir de vengeance contre l’Occident qui a réveillé la civilisation islamique de son sommeil. Je dis également que le projet de l’islam contemporain a échoué partout où des islamistes se sont emparés du pouvoir, et que des organisations terroristes comme Daech et ses semblables travaillent eux-mêmes à leur propre destruction et à celle du projet religieux en général. J’entends par là que les sociétés arabes devraient traverser tous ces malheurs, ces catastrophes, ces massacres et ces guerres civiles afin de se convaincre que l’islam n’est plus valable pour construire une civilisation développée et moderne. Il n’y a pas de réconciliation possible entre l’islam et la modernité ou l’Occident. Le projet islamiste d’établir un califat et le règne de la charia est une régression par rapport aux acquis de la civilisation. La seule issue, s’il y’en a une, pour sortir de cette impasse, c’est d’accomplir un travail d’autocritique, de désislamisation, afin de retirer le qualificatif d’«islamique» à nos partis politiques, nos États et nos sociétés. Seulement alors serons-nous capables de s’ouvrir à l’autre, de traiter avec notre tradition et le monde qui nous entoure d’une manière constructive et créative, et de contribuer ainsi au progrès de la civilisation.

Le journaliste : Quelle est la nature de la relation entre le terrorisme et les régimes arabes qui se prétendent laïcs?

Ali Harb : Les régimes arabes n’ont jamais été ni laïcs, ni démocratiques, ni progressistes. Ces mots ne sont que des slogans vides de sens dont la fonction est de légitimer la prise du pouvoir. Ces régimes engendrent le terrorisme qui, à son tour, leur fournit une raison d’être, une justification pour se maintenir au pouvoir et exercer encore plus d’oppression.

Le journaliste : Pourquoi dites-vous que les élites intellectuelles ont contribué à la montée du fondamentalisme religieux?

Ali Harb : Ils y ont contribué de deux manières. Premièrement, par l’échec de leurs projets de modernisation et de réforme. Leur attitude était utopique. Ils se sont comportés avec les idées qu’ils ont proposées d’une manière simpliste, les prenant pour des vérités absolues, des modèles préétablis n’ayant besoin d’aucune modification pour pouvoir s’appliquer à la réalité. Tandis qu’une idée, en passant d’une personne à une autre, d’une société à une autre, doit subir une sorte de transformation créative afin qu’elle puisse être efficacement implémentée dans un domaine ou un autre. Deuxièmement, certains intellectuels ont soutenu les régimes despotiques, dans leurs deux versions laïque et théocratique, sous prétexte que ceux-ci luttaient contre l’hégémonie des grandes puissances étrangères et à leur tête les États-Unis. Le plus fameux parmi ceux qui ont défendu cette position est probablement Chomsky, qui considère que la crédibilité de l’intellectuel se mesure en fonction de son opposition à la politique des États-Unis. Il a tracé le chemin à beaucoup d’intellectuels arabes qui se sont ainsi jetés dans les bras des tyrans.

  • Commentaire sur la violence dans les religions monothéistes

Si les religions monothéistes ont un penchant naturel à exclure les autres dans la mesure où chacune considère être la seule à détenir la vérité, et par voie de conséquence à user de la violence pour imposer leur point de vue, il faut toutefois souligner le caractère tout à fait spécifique de l’islam à cet égard.

En effet, s’il existe une violence juive dans l’Ancien Testament, elle est historique et souvent symbolique. Et a-t-on vu depuis 2.000 ans des juifs tenter d’imposer universellement leur foi par les armes au nom de la Torah ? Jamais. Y a-t-il un message justifiant d’un point de vue spirituel la violence ? Non. Les conséquences de la Shoah et de la création de l’État d’Israël font partie du domaine politique et n’ont aucun lien avec le fond de la doctrine juive, le judaïsme n’étant de toute façon pas prosélyte.

Pour ce qui concerne les chrétiens, quels sont les textes du Nouveau Testament qui appellent à la violence ? Aucun. Jésus a chassé du Temple quelques marchands juifs en leur faisant peur. Quant à la parabole des talents, texte auquel il est parfois fait référence, elle figure le jugement dernier dans un contexte précisément explicité. Comment les textes chrétiens pourraient-ils appeler à la violence, alors que le message du Christ a précisément été d’interdire toute violence au point d’avoir refusé d’être défendu et de s’être laissé crucifier ? En revanche, il existe une violence chrétienne historique réelle, qui s’est introduite petit à petit au cours des siècles dans le monde chrétien, jusqu’à être défendue par certains papes ou religieux pour des raisons essentiellement politiques, mais elle a toujours constitué un profond détournement du message originel du christianisme. Les représentants du christianisme ont d’ailleurs fait depuis longtemps leur mea culpa à ce propos.

La situation est en revanche tout à fait différente en ce qui concerne l’islam. Les textes sacrés musulmans (Coran, hadiths, Sîra) non seulement contiennent de nombreux passages violents, et appelant à la guerre contre les mécréants (le jihad), mais ancrent le message final dans cette violence. Mahomet a d’ailleurs été lui-même un chef de guerre pratiquant razzias, expéditions, esclavage, exécutions, et le jihad qu’il a ouvert n’a jamais été refermé doctrinalement. La justification du jihad par la légitime défense est un mythe – il suffit de lire la biographie originale de Mahomet pour le constater – et l’expansion de l’islam par les armes lors des conquêtes des VIIème/IXème siècles était clairement la traduction d’une politique militaire de conquêtes. La violence est constitutive de la doctrine musulmane. Si le Coran contient « tout et son contraire », c’est pour la très simple et très bonne raison que cette doctrine politique a fluctué en fonction des objectifs stratégiques et tactiques de Mahomet et de ses vicissitudes militaires.

Si une religion ne peut pas être réduite à son texte fondateur, celui-ci reste pourtant fondamental. Il est absurde de prétendre le contraire. La religion ne se réduit pas à ce que les hommes ont fait des textes fondateurs, sinon, oublions tous les textes, et considérons que les 3 religions monothéistes ont le même message : un véritable voyage en absurdie. Toutes les dictatures communistes ne se réduisent pas au Capital de Marx, mais sans le Capital de Marx et l’idéologie marxiste qui en a découlé directement il n’y aurait pas eu par définition de communisme.

 

La crise de la conscience musulmane : quelle issue sans remettre en cause l’islam même ?

  • Une époque charnière ?

Les attentats de 2015 en France, et ceux à venir, sont une rare occasion de briser la chape de plomb qui, en France, sous prétexte de la préservation d’un vivre ensemble dont on a beaucoup de mal à définir les contours et les règles, étouffe quasi systématiquement par la voie médiatique puis judiciaire (grâce notamment à l’énergie farouche de certaines organisations qui s’occupent des droits de l’homme mais d’un certain bord seulement) la réflexion sur la nature de l’islam et celle du projet de civilisation qu’il propose au monde.

D’un côté, le projet de l’État islamique consiste grosso modo à ressusciter l’islam authentique, c’est-à-dire l’islam de Mahomet à Médine (la même barbarie mais avec les moyens modernes et beaucoup de communication cf. jihad) : soit la lutte armée offensive contre tous les non-musulmans (ou identifiés comme tels) – les mécréants –, et l’extension de l’islam par la voie du « combat dans le sentier d’Allah » sous forme de l’agrandissement du califat (tout cela intervenant dans le contexte d’enjeux géopolitiques considérables et instrumentalisés, liés notamment à la remise en cause des frontières issues des accords Sykes-Picot et de la lutte fratricide entre les sunnites et les chiites).

De l’autre côté, un islam européen dit « modéré », tétanisé, à la fois incapable de lutter doctrinalement contre la doctrine de l’État islamique – puisque c’est en réalité l’islam authentique de Mahomet une fois qu’il eut émigré à Médine et déclaré le jihad, ce que les musulmans « modérés » sont bien en peine de nier (mais chut ! il ne faut pas le dire cf. Médine) –, et incapable de structurer et de formuler au-delà de vaines incantations un projet de société qui apporte quelque chose à un monde occidental dont les valeurs spirituelles et morales sont pourtant en pleine décomposition.

Dans cet étau, la « conscience musulmane » se retrouve de plus en plus pressée par le questionnement sur sa propre valeur et soulage ses maux à coups de « pas d’amalgame », mais avec un effet purement symptomatique qui ne traite nullement la problématique de fond, la véritable maladie.

  • Qu’en disent les musulmans eux-mêmes ?

Pour nous convaincre du caractère tragique de cette situation, lisons – car qui lit, surtout parmi les politiciens français ? –, quelques passages représentatifs (on peut facilement vérifier que ces extraits ne sont pas prélevés « hors contexte ») de ce qu’une personnalité éminente de la communauté musulmane, Tariq Ramadan, dit de ce déchirement et de la qualité du modèle de société que pourtant les musulmans nous proposent en exemple.

Commençons par le constat dressé par Tariq Ramadan : « Un quart de siècle passé à étudier la production des grands savants musulmans à travers l’histoire de même que la pensée islamique, classique et contemporaine, à essayer de comprendre et à évaluer au plus près, et au mieux, les contributions respectives des écoles littéraliste, traditionaliste, réformiste, rationaliste, soufie et les approches religieuse, sociale ou politique des mouvements islamiques et/ou islamistes anciens et modernes, à visiter, à vivre et travailler avec des communautés musulmanes à l’orient comme à l’occident ; un quart de siècle, disions-nous, et toujours la même lancinante interrogation : comment expliquer les blocages, le renouveau toujours réel et si souvent avorté et enfin la crise qui traverse la conscience musulmane contemporaine autant que les sociétés et les communautés islamiques à travers le monde ? Le problème est profond et les causes multiples, bien sûr, mais tout se passe comme si – en revenant aux sources – on constatait des obstacles accumulés à travers l’histoire qui tantôt peuvent s’expliquer par la crainte des savants et des intellectuels musulmans, tantôt par des conflits de pouvoir, tantôt par une méconnaissance du monde et des sociétés mariée – sans réel paradoxe – à une suffisance au sujet des solutions à promouvoir, tantôt enfin par la réduction du message de l’islam à un corpus de normes censées suffire à répondre aux questionnements fondamentaux sur le sens. »

Tariq Ramadan écrit également : « Les sociétés majoritairement musulmanes sont le plus souvent à la traîne sur le plan économique, elles ne présentent la plupart du temps aucune garantie démocratique et, quand elles sont riches, elles ne contribuent à aucun progrès intellectuel et/ou scientifique. Tout se passe comme si le monde musulman, se percevant comme dominé, n’avait pas les moyens de ses prétentions. L’expérience de l’exil économique va ajouter à ce sentiment présent, mais diffus, la dimension concrète des tensions et des contradictions. La peur de perdre sa religion et sa culture au cœur des sociétés occidentales provoque des attitudes naturelles de repli et d’isolement. »

Aussi l’islam ne doit-il pas regarder la poutre qui est dans son œil avant de s’intéresser à la paille qui est dans l’œil de son voisin comme l’a rappelé à juste titre Tariq Ramadan lors d’une conférence à Lausanne : « Moi je veux bien venir en Suisse, être suisse et être un citoyen suisse, et dire à la Suisse : « la façon dont vous traitez les immigrés, la façon dont vous traitez ceux qui viennent sauver l’économie de ce pays est innommable. Parce que quand on est africain sans argent, on est moins que rien aux frontières de la Suisse. Et que quand on est acteur africain ou joueur de football africain, algérien, marocain, surtout égyptien [rires dans la salle], et qu’on voit comment sont traités les immigrés pauvres, on est obligé de dire quelque chose du point de vue de la dignité humaine ». Mais soyez honnête avec moi, soyons tous honnêtes : quand maintenant on va dans les sociétés majoritairement musulmanes, quand elles sont riches ou quand elles sont pauvres, toute l’Afrique du nord, les pétro-monarchies, quand vous êtes un immigré pakistanais, philippin, bangladeshi, la façon dont vous êtes traité, la façon indigne dont vous êtes traité ! Et nous on viendrait dire : l’islam a des objectifs supérieurs et on accepterait ça ? Alors ça il faut le réformer de suite. On ne peut pas venir ici dire aux gens : vous maltraitez les immigrés, et se taire. Moi j’ai vu des gens qui étaient…mais… de façon… c’est immonde, c’est inacceptable. Et donc d’un point de vue islamique, si on doit réformer, c’est aussi de pouvoir parler de ça, de pouvoir parler de ces réalités-là. »

Tariq Ramadan Institutionnalisation

Tariq Ramadan Lausanne

Et Tariq Ramadan enfonce le clou en écrivant : « Les systèmes éducatifs officiels et étatiques des sociétés majoritairement musulmanes sont presque tous déficients et en crise. De l’Afrique à l’Asie en passant par le Moyen-Orient, on constate soit des taux d’analphabétisme inacceptables, soit des systèmes et des méthodes qui tuent l’esprit critique et renforcent le bachotage et les injustices sociales. Des réformes s’imposent d’urgence, car tout projet d’ouverture ou de démocratisation sera voué à l’échec si on entretient les populations dans l’analphabétisme, l’illettrisme fonctionnel ou encore une instruction fondée sur l’absence d’esprit critique, le renforcement des clivages sociaux et la protection des intérêts d’une élite. »

Difficile d’être plus clair !

Enfin, citons Malek Chebel qui va lui aussi dans le même sens : « Dans beaucoup de cas, on constate que les strates populaires sont restées en dehors de toute idée de progrès, allant jusqu’à magnifier la vie du chamelier pour mieux se complaire dans une fausse promotion. Elles n’ont tout simplement jamais connu le monde féroce du travail tel qu’on le voit aujourd’hui dans les usines du monde occidental. Que constate-t-on aujourd’hui ? Que le travail est particulièrement dénigré, tandis que la division économique de cette activité est demeurée presqu’en l’état depuis plusieurs siècles, et cela dans la plupart des pays de la ceinture sud de l’islam. Le maître ordonne à son contremaître d’exécuter une tâche que celui-ci délègue à son second, lequel l’exige du petit personnel, souvent étranger, qui l’effectue sans barguigner, car il risque de se voir congédier sans compensation particulière. »

  • Conclusion

Au vu d’un constat aussi accablant, n’est-il pas légitime de s’interroger sur ce qui semble paraître si désirable à certains dans le projet de société que proposent toutes les communautés musulmanes à travers le monde, y compris en Europe et plus précisément en France ?

Pourquoi tenter à toute force de valoriser et de promouvoir un système culturel et social musulman qui, visiblement, aux dires mêmes des islamologues, ne fonctionne pas ?

L’héritage musulman de l’Occident : l’islam ruminerait-il un complexe occidental ?

Une des frustrations revenant constamment dans la bouche de la communauté musulmane est l’absence de reconnaissance par l’Occident de ce qu’elle doit à la société musulmane. Cette frustration intense nourrit souvent une théorie du complot qui rend inaudible tout discours raisonnable et toute démarche rationnelle et scientifique sur ce sujet. Que peut-on succinctement dire de ce curieux phénomène ?

  • Une frustration constante et intense

La communauté musulmane, y compris dans ses sphères les plus éduquées, manifeste une profonde frustration. Ainsi, Tareq Oubrou écrit : « D’après ce qu’on lit dans les manuels – ou plutôt ce qu’on y lit pas –, les musulmans n’ont absolument rien légué à l’Occident dans le domaine des sciences, des arts ou de la philosophie. À commencer par l’algèbre – de l’arabe al-jabr –, qui a envahi tout notre univers mathématique. De même, entre l’Antiquité gallo-romaine et les Lumières, pas une ligne sur les huit siècles andalous ! Même les noms des savants arabes – Avicenne, Averroès –, ont été latinisés…Pourquoi s’interdire de revisiter l’histoire de France en mettant mieux en lumière l’apport des différentes populations présentes sur son sol ? »

Il est curieux de constater que la justification de cette frustration culturelle s’appuie le plus souvent sur un petit nombre d’arguments, répétés à satiété, et dont certains sont tout à fait discutables, comme ceux mentionnés par Tareq Oubrou : les mathématiques, et en particulier l’algèbre – au prétexte que le nom algèbre est d’origine arabe (quel rapport d’ailleurs avec l’islam ? cf. arithmétique) – ; l’âge d’or de l’Andalousie arabe (très discutée) ; la « latinisation » des noms arabes, mauvais procès fait à une considération pratique, ou savante s’agissant de la « vraie » latinisation (cf. latinisation).

  • La reconnaissance du constat par les musulmans eux-mêmes

Or, au même instant, Tareq Oubrou reconnaît « Le déclin de toute une civilisation [ndlr la civilisation arabo-musulmane] qui a raté, dès la fin du Moyen Âge, le train de la modernité. », ce qui est quand même assez incompréhensible : se plaindre d’une frustration, la reprocher à l’Occident, et la justifier au même moment.

Car pour Tareq Oubrou : « Le monde musulman est en train de vivre une histoire inversement parallèle à celle de l’Occident. Dans le domaine de la pensée, l’islam a connu un véritable apogée moderne au Moyen-Âge. » Il confirme : « Le seul moyen de sauver l’islam, c’est de casser la vieille coquille civilisationnelle qui en étouffe l’esprit tout en précipitant son déclin. L’islam est appelé à vivre dans son époque ! Pas dans un imaginaire quelconque. »

À vrai dire, certains de ses coreligionnaires semblent assez largement partager ce diagnostic d’une culture et d’une civilisation qui n’ont guère apporté au monde depuis au moins cinq siècles et qui est quasiment absente des progrès du monde moderne (mathématiques, physique, médecine, biologie, informatique,…), sans parler de l’immobilisme – voire de la régression – du monde musulman en matière de questions culturelles et sociales.

Ainsi, Malek Chebel écrit : « Trop longtemps demeurés sur le bas-côté de la route, les musulmans n’ont pas été – c’est le moins que l’on puisse dire – des acteurs du progrès technologique moderne. Le monde musulman contemporain n’a rien inventé qui puisse susciter l’admiration. (…) Dans l’évaluation générale réalisée par l’ONU sur le développement durable des nations, les pays du bloc arabo-musulman se présentent (avec quelques nuances) parmi les derniers du peloton des États qui investissent dans la formation et l’éducation. »

Malek Chebel va encore plus loin : « Ce phénomène de dénigrement de la science en général et des sciences humaines en particulier ne concerne pas un seul pays ou une seule tranche de population ; il est tellement général que l’on se demande par quel miracle le lien social et la continuité des savoirs se sont maintenus. »

Tariq Ramadan remarque de son côté : « Il est curieux, et au fond inacceptable, de constater l’absence ou la pauvreté de la contribution musulmane à cette entreprise du dialogue entre les civilisations et les cultures. »

Il n’est pas exclu que le renouveau du salafisme, qui proclame un attachement viscéral à un âge mythique de l’islam, celui des premiers temps, ne soit que la conséquence de la difficulté, et même l’incapacité, du monde musulman à produire du progrès et à faire évoluer le monde moderne.

Dans ces conditions, tirant profit des bénéfices considérables tirés notamment de l’exploitation du pétrole et du gaz, il ne reste plus à certains mouvements ou régimes qu’à exploiter les travers – nombreux – de la société occidentale moderne (consommation de masse, champ de la morale qui rétrécit comme peau de chagrin – l’enfant devenant même un bien de consommation au travers de l’interruption volontaire de grossesse et de l’eugénisme déjà en marche –, fausses démocraties où le suffrage universel n’est que pantomime,…) pour construire sur cette base, de façon totalement défensive, sans rien construire, un projet de société qui n’est au fond qu’une immense régression.

  • En France, une frustration propre à la communauté musulmane

Il est intéressant de constater que la communauté musulmane est la seule communauté en France qui se dise maltraitée sous l’angle de l’héritage culturel : aucune autre communauté – asiatique, européenne, africaine, juive, etc. – ne trouve particulièrement à se plaindre dans ce domaine. Compte tenu de la liberté qu’à toute personne en France – contrairement à ce qui se passe dans les pays musulmans – d’effectuer les recherches historiques qu’elle souhaite et de publier le résultat de ses travaux, on ne peut que rester perplexe face à une telle attitude.

Il semble que cette attitude soit issue du même fonds victimaire que dénonce pourtant certains représentants éminents de la communauté musulmane comme Tariq Ramadan (cf. victimisation). Cette attitude conforte un repli sur soi identitaire mal vécu, qui conduit à un mécanisme d’auto-défense communautaire qui rejette en bloc une culture occidentale, l’absence d’argumentation réelle n’étant plus un problème dans ce contexte totalement irrationnel.

  • L’héritage arabo-musulman de l’Occident : une valorisation qui ne va pas de soi

Sur cette question particulièrement sensible de la valorisation de l’héritage musulman au sein de la culture occidentale, il est recommandé d’aller se documenter en lisant des ouvrages spécialisés car il est impossible, dans un article court comme sur ce site, de faire la part des choses compte tenu de la complexité de cette question et l’inévitable complexité de l’histoire.

Il est tout à fait probable, voire parfois certain, que la civilisation arabe a pu apporter certains progrès au monde, notamment compte tenu des conditions naturelles de son développement dans le désert d’Arabie (par exemple en médecine ou en astronomie), la question est néanmoins de rendre à César ce qui est à César, c’est-à-dire aux Arabes ce qui est aux Arabes, et à l’islam ce qui est à l’islam.

Or la confusion est très souvent entretenue intentionnellement, dans le souci de valoriser l’islam, entre la civilisation arabe et la civilisation musulmane, comme si arabe et musulman était une seule et même chose au Moyen Orient, ce qui est tout à fait faux.

D’une part, tous les arabes dans l’histoire n’étaient pas musulmans ; d’autre part, quand ils l’étaient, que devaient-ils réellement à l’islam dans les progrès par exemple scientifiques qu’ils ont pu faire faire au monde ? D’ailleurs, on constate plutôt dans le cas des religions une contradiction naturelle avec la science lorsque la religion sort de son domaine de « compétence » (déjà immense !) qui est celui de la morale, de l’éthique, des relations humaines, du sens à donner au monde et à la mort.

Ainsi, Sigrid Hunke, pourtant peu encline à être suspectée de défendre la société occidentale compte tenu de ses convictions et de son passé nazi, et au contraire assez impressionnée par la puissance politique de l’islam, a écrit un ouvrage assez connu de défense de l’apport arabo-musulman : « Le Soleil d’Allah brille sur l’Occident : notre héritage arabe ». Au-delà du caractère assez partisan de ce livre – tellement son intention et son propos sont systématiques –, il est intéressant de noter que Sigrid Hunke précise au fond de façon très claire dans l’introduction de son livre l’impérative nécessité d’éviter le terme « arabo-musulman » : « Cet ouvrage parlera des « Arabes » et de la civilisation « arabe », et non de la civilisation « islamique », car il est notoire que non seulement des chrétiens, des juifs, des parsis et des Sabéens ont contribué à cette civilisation mais qu’encore bon nombre des plus éclatantes réalisations de celle-ci se sont précisément effectuées contre l’islam orthodoxe. En effet, bon nombre des éléments qui constituent le génie scientifique de cet univers spirituel existaient déjà dans le caractère de l’Arabe des temps préislamiques. »

Dans un autre ouvrage distribué encore aujourd’hui dans les réseaux de librairies et recommandé semble-t-il par la communauté musulmane, « Visages de l’islam », publié aux Éditions Al Qalam, Haïdar Bammate, penseur musulman du XXème siècle, écrit : « Vers la fin du XIIIème siècle, l’élan religieux musulman s’apaise. La foi paraît avoir trouvé des assises définitives. Les autorités spirituelles, solidement établies, se montrent de plus en plus réfractaires à tout changement dans un ordre de pensée consacré par les grands docteurs des siècles précédents. La civilisation de l’islam, après avoir atteint son point culminant, commence à décliner. C’est le jugement porté par la plupart des historiens de l’Occident et de l’Orient. De l’Orient arabe surtout. À certains égards et dans des limites restreintes, il est justifié. Il convient cependant de ramener à ses justes proportions l’étendue de cette décadence. » Je laisse le lecteur se reporter à cet ouvrage et se faire sa propre opinion sur l’étendue de cette décadence, qui reste certaine même si elle peut dans certains cas être circonscrite comme essaie de le démontrer cet auteur.

  • Conclusion

Au-delà des ouvrages mentionnés ci-dessus, le lecteur peut se reporter à tous les ouvrages qu’il souhaite. Reste que le constat occidental sur la faible contribution du monde musulman au monde moderne semble bien partagé par de nombreux penseurs musulmans, jusqu’à ceux qui constatent à la télévision encore ces derniers jours [ndlr novembre 2015] une véritable régression du monde musulman (cf. régression).

On peut penser que la problématique est renforcée par la prétention de l’islam à régenter de tous les aspects de la vie humaine, tous étant censés rentrer dans son champ de compétence puisque la parole d’Allah est universelle et omnisciente. Car c’est une revendication inouïe et singulière de prétendre, au-delà de quelques commandements, qu’on détient toute la parole de Dieu, prétention qui ne peut évidemment que se fracasser contre la réalité du monde (les chrétiens s’y étant aussi frottés à leurs dépens).

La régression de l’islam constatée par les musulmans eux-mêmes

Si les musulmans prétendent détenir le livre parfait, loin s’en faut que la doctrine musulmane soit claire aujourd’hui. Le bateau prend l’eau de tous côtés. Comme l’évoquent (cf. esprit critique) Tariq Ramadan, Malek Chebel ou encore Tareq Oubrou, l’islam ne sait pas (ou plus) dialoguer et débattre. À l’occasion des attentats du 13 novembre 2015, l’émission de France 2 « Islam » du 22 novembre 2015 revient sur cette question. Le constat dressé par les deux interlocuteurs est accablant, notamment en comparaison de la liberté de débat, d’idées, à laquelle le monde occidental est habitué depuis bien longtemps déjà.

France 2 Islam 151122 Extrait 1

France 2 Islam 151122 Extrait 2

Le journaliste : « Je vous ai entendu à plusieurs reprises, et avoir lu aussi, toujours revenir sur l’idée qu’il y aurait des clôtures dogmatiques depuis longtemps. Est-ce que ce n’est pas aussi la responsabilité des intellectuels musulmans, des penseurs musulmans, dans l’état actuel de ce que l’héritage musulman est devenu ? »

Ghaleb Bencheikh : « Vous avez tout à fait raison : nous avons une régression dans la régression. Je n’ose même pas imaginer – je n’ai pas envie que nos chers amis téléspectateurs pensent que, lors de notre entretien ce matin… : j’ai envie de dire que nous fûmes grands nous autres arabes et musulmans. Mais Bagdad fut le lieu des controverses, les fameuses controverses qui sont les ancêtres de la disputatio, elle-même ancêtre de la soutenance de thèse. Et on ne prenait pas ses propres références comme base de discussion. Je ne parle même pas de cela. Je parle de la régression par rapport aux années 30 par exemple, où on pouvait parler librement et on débattait. Là on ne le fait plus. Donc la responsabilité des intellectuels, la tâche, le statut, l’engagement, la responsabilité de l’intellectuel musulman, du théologien, du philosophe, est tout aussi engagée. Donc il est temps de sortir des clôtures dogmatiques. »

Le journaliste : « Mais pourquoi y a-t-il eu ces clôtures dogmatiques ? Autant dans les pays musulmans, la plupart d’entre eux malheureusement, la liberté d’expression, de pensée, n’est pas forcément une valeur reconnue, autant, je dirais l’espace européen et démocratique permet ces réflexions. Mais pourquoi nous n’avons pas, justement, avancé sur ces points-là ? »

Il est quand même surprenant de voir le journaliste reconnaître comme une évidence que la liberté de pensée et d’expression n’est pas reconnue dans la plupart des pays musulmans alors qu’elle est assurée en Europe.

Ghaleb Bencheikh : « Pourquoi ? Parce qu’il y a eu abdication de la raison, défaite de la pensée, abrasement de la réflexion, négation de l’intelligence, et on était resté dans ce qu’on appelle la raison religieuse. On est resté dans la pensée magique, on est resté dans l’argument d’autorité, dans les fantasmes superstitieux. Voilà, il faut libérer l’esprit et justement, se libérer de ces fameuses clôtures dogmatiques (…). Eh bien, c’est ce travail-là, et cette tragédie est aussi un moment propice pour l’investissement intellectuel, pour une raison émergente (…). »

L’argument d’autorité est effectivement le grand argument opposé aux non-arabisants pour leur dénier toute légitimité à toute réflexion sur l’islam, ce qui n’a évidemment aucun sens. Tout ne se résume pas à des problèmes de traduction et, au pire, il suffit de s’appuyer sur les traductions des plus érudits ou des plus reconnus. D’ailleurs, quelle signification accorder alors aux désaccords entre arabisants alors que le Coran est censé être un texte parfait et explicite ? En vérité, ces questions de traduction ne sont que des prétextes pour dénier aux non-arabisants le droit de faire ressortir les nombreuses incohérences et contradictions de l’islam.

Quant à l’incapacité du monde musulman à s’accorder le droit de réfléchir, de critiquer des textes tellement sacralisés que leur vénération devient une sorte de superstition, Mahomet étant lui-même très superstitieux, pourquoi s’en étonner ? Quels progrès spirituels l’islam, copie à la base du judaïsme, a-t-il apporté depuis des siècles au monde, et en comparaison avec les spiritualités qui l’ont précédé, notamment le bouddhisme et le christianisme ? À quoi sert l’islam ?

Discours de Bernard Cazeneuve à la mosquée de Cenon, Bordeaux (25 février 2015)

Il est intéressant d’analyser la position du gouvernement français, par la voie de son ministre de l’intérieur, sur la question musulmane. Voici quelques commentaires relatifs au discours prononcé le 25 février 2015 par Bernard Cazeneuve.

http://www.interieur.gouv.fr/Le-ministre/Interventions-du-ministre/25.02.2015-Discours-de-M.-Bernard-Cazeneuve-a-la-mosquee-de-Cenon-Bordeaux

  • « La loi interdisant le port du voile intégral doit ainsi être appliquée avec fermeté. » 

Bernard Cazeneuve peut-il alors nous expliquer pourquoi cette loi n’est pas appliquée et, pire, pourquoi les policiers semblent avoir reçu des consignes pour ne pas l’appliquer ?

  • « Le président de la République a d’ores et déjà annoncé sa volonté de durcir la répression des actes et des menaces racistes,  antisémites et anti-musulmans. La prévention et la répression des actes anti-musulmans constitueront un axe majeur du plan d’action pour la lutte contre le racisme et l’antisémitisme que prépare actuellement le nouveau délégué interministériel (…). J’ai pour ma part donné instruction aux préfets de signaler systématiquement aux procureurs de la République tous les actes racistes, antisémites ou anti-musulmans dont ils auraient connaissance.  »

Et les actes anti-chrétiens ? Ils ne comptent pour rien ? Bernard Cazeneuve mentionne en fin de discours un rapide : «  Quant aux profanations de cimetières et de lieux de cultes, elles touchent toutes les confessions, et notamment la religion chrétienne, et sont, hélas, en nombre croissant. » Mais on voit bien que cela n’est vraiment pas dans ses priorités ni dans celles du gouvernement français.

  • « Je comprends que les musulmans trouvent injuste de devoir sans cesse rappeler qu’ils n’ont rien à voir avec de tels crimes. Chacun sait que l’immense majorité des Français de confession musulmane ont fermement et évidemment condamné les attentats perpétrés sur notre sol, ainsi que la volonté des terroristes d’invoquer la religion pour justifier leurs actes criminels. Mettre en relation les exactions de quelques individus avec les comportements et les valeurs de cinq millions de Français musulmans relève soit d’une coupable ignorance, soit d’une malhonnêteté inacceptable. »

Pour quelle raison cette demande de justification paraît-elle aussi insupportable ? Les musulmans ne sont-ils pas les représentants vivants d’une idéologie religieuse qui, de façon objective, sème la terreur dans le monde depuis plusieurs décennies ? Les musulmans ne portent-ils pas une responsabilité collective dans l’absence de dénonciation et de manifestation ferme et massive devant ces faits, même ceux qui se passent à l’étranger ou dans les pays musulmans (ex. absence de respect des droits de l’homme), ainsi que dans leur incapacité à purger leur doctrine de tous les ferments d’extrême violence, nombreux, qui y figurent avec une évidence criante (cf. jihad) ? Vouloir ignorer cette réalité relève bien d’une coupable ignorance ou d’une malhonnêteté inacceptable : celle du personnel politique français depuis des années.

D’ailleurs plusieurs représentants de la communauté musulmane ne sont pas de l’avis du ministre et jugent bien qu’il y a effectivement aujourd’hui des comptes à rendre aux non-musulmans quant à la violence que l’Occident et notamment la France subie depuis tant d’années (cf. violence).

  • « La République laïque garantit à chaque Français la liberté de conscience, par là même la liberté de croire ou de ne pas croire » 

Bernard Cazeneuve semble oublier que le C.F.C.M., dont il vante par ailleurs les qualités et qu’il considère être « l’interlocuteur privilégié de l’État », refuse encore aujourd’hui d’inscrire dans la charte des droits du musulman le droit d’apostasier (cf. apostasie). Il est donc intéressant de noter que le gouvernement français choisit comme interlocuteur privilégié une organisation qui refuse la liberté de conscience.

  • « Ma conviction (…) est que l’enseignement privé confessionnel musulman doit pouvoir se développer dans le respect des principes républicains. »

Bernard Cazeneuve peut-il nous expliquer comment l’enseignement confessionnel musulman pourrait être compatible avec les principes républicains puisqu’il consiste à enseigner une doctrine qui prône ou autorise (entre autres) l’inégalité naturelle homme/femme, la répudiation, la polygamie, les châtiments corporels, l’absence de liberté de conscience, le communautarisme ?

  • « Il y a beaucoup à faire aussi pour aider à mieux faire connaître l’islam comme religion et comme civilisation par nos compatriotes, en partenariat avec les musées, les bibliothèques, les médias audiovisuels. (…) Des cours de langue arabe et de civilisation arabo-musulmane, ainsi que des cours de soutien scolaire, seraient proposés à tous. Le Gouvernement a également décidé de relancer les études sur l’islam de France et l’islamologie à l’Université. Cette relance s’appuiera sur un programme précis, que je piloterai conjointement avec la ministre de l’Education nationale. Il existe une grande tradition d’islamologie française, illustrée par exemple par les noms de Louis MASSIGNON, Maxime RODINSON et Jacques BERQUE, et que nous devons contribuer à faire renaître.»

Il est extrêmement surprenant que l’État français se transforme ainsi factuellement en propagandiste de l’islam : est-ce bien là le rôle d’un État laïc ? Si la communauté musulmane se sent frustrée par une méconnaissance de la contribution de l’islam au monde occidental, que ne se prend-elle en main elle-même pour promouvoir cet héritage ? N’est-elle pas la mieux située ? Pourquoi, depuis tant d’années que chacun est libre en France et en Europe (contrairement à ce qui se passe dans les pays musulmans) de mener toutes les recherches possibles et imaginables cette évidence de la contribution musulmane ne s’est-elle pas imposée avec une immense clarté ?

Une telle ferveur : seul l’islam peut nous offrir cela !

Difficile de dire si « les épées purifient la tête ». Ce qui est sûr c’est que seule une religion d’amour et de paix peut susciter une telle ferveur mystique. Les chrétiens sont à la traîne avec leur timides processions (quand elle existent encore).

Ferveur populaire

Ferveur populaire

Mahomet, l’omniscient, n’aimait pas les chiens

Comme les cochons, il y a d’autres animaux qui n’ont guère la cote en islam : il s’agit des chiens.

Yusuf Qaradawi rappelle que : « Parmi ce que le Prophète a interdit, il y a la détention inutile de chiens dans les maisons. (…) On rapporte ces paroles du Prophète : « Gabriel est venu me dire : « Je suis venu vers toi hier et le fait qu’il y avait sur la porte des images et qu’il y avait dans la maison un rideau portant des dessins, m’a seulement empêché d’entrer chez toi. Il y a avait aussi dans la maison un chien. Ordonne donc de couper la tête des images pour qu’elles aient l’apparence d’arbres et de faire du rideau deux oreillers qu’on piétine. Ordonne aussi de faire sortir le chien » ». (hadith rapporté par Abou Dawoud, an-Nassa’i, at-Tirmidhi et Abou Hiban). »

Yusuf Qaradawi indique également : « Dans ce hadith unanimement reconnu authentique, le Messager de Dieu a dit : « Celui qui acquiert un chien autre qu’un chien de chasse ou un chien pour la garde des champs et des troupeaux diminue chaque jour sa part de récompense pour ses bonne œuvres ». » 

Yusuf Qaradawi fait référence aux parasites du chien, tout animal ayant des parasites, y compris l’homme : « Nous citons (…) ce pertinent article scientifique écrit par un savant allemand et un spécialiste en la matière, dans une revue allemande (Kosinos) [1], où il montre clairement les dangers menaçant ceux qui détiennent des chiens ou qui sont en contact avec eux. En voici un extrait : « La passion grandissante des gens pour la possession de chiens ces dernières années nous oblige à attirer l’attention de l’opinion publique sur les dangers qui en découlent. D’autant plus qu’on ne se contente plus de les détenir chez soi, mais on va jusqu’à jouer avec eux, les embrasser, leur permettre de lécher les mains des petits et des grands. On va même jusqu’à les laisser lécher des restes dans les ustensiles destinés à garder les aliments et les boissons des gens. Bien que toutes ces habitudes soient des défauts rejetés par les bonnes manières et réprouvés par la bonne éducation, d’autant plus qu’elles ne s’accordent pas avec les règles d’hygiène et de propreté, nous nous abstenons pourtant de les traiter sous ce point de vue, car ce serait sortir du sujet de cet article scientifique et nous laissons à l’éducation morale et au perfectionnement de la personne humaine le soin de leur donner leur appréciation. Du point de vue médical – et c’est ce qui nous importe dans cette étude – les dangers qui menacent la santé, et même la vie de l’homme, du fait de détenir des chiens et de jouer avec eux, ne sont nullement négligeables. Plusieurs personnes payèrent cher leur irréflexion puisque le taenia des chiens a été la cause de maladies chroniques et récalcitrantes, ces maladies ont souvent cause la mort de ceux qui les contractaient. Ce ver est l’un des parasites en forme de ruban qu’on appelle le taenia du chien. (…) On vient dernièrement de prouver que le corps humain sécrète, dans des situations pareilles, des anticorps capables de tuer ces parasites et de neutraliser leurs toxines. Ce qui est malheureusement regrettable, c’est que le cas où ces parasites meurent, sans laisser de traces et sans provoquer de dégâts, sont rares par rapport aux autres. Ajoutons que la chimiothérapie s’est montrée complètement inefficace. Tant que la personne infectée ne recourt pas aux armes de la chirurgie, aucune autre thérapie ne peut la sauver de la mort ». »

[1] Le terme « Kosinos » n’est pas référencé sur Google (y compris google.de) aujourd’hui (novembre 2015)

Oui, tout animal, le chien mais aussi l’homme, peuvent avoir des parasites naturels. Mais faire une fixation sur le taenia est pathologique. Si le chien constituait un vrai danger de façon générale pour les hommes, il y a belle lurette qu’il aurait été éradiqué. M. Qaradawi aurait pu en revanche mentionner la rage, danger autrement plus grand, mais il ne l’a curieusement pas fait (cette maladie pouvant être mortelle, notamment dans des pays ou régions ne disposant pas des infrastructures médicales suffisantes). Bref, tout cela n’est guère convainquant et scientifiquement peu pertinent.

Mais il y a surtout deux choses à noter, beaucoup plus intéressantes :

1) L’obsession de la différenciation, si ce n’est de l’opposition, vis-à-vis de l’Occident

En effet, le paragraphe ci-dessus est précédé des quelques lignes suivantes : « Nous pouvons bien sûr trouver dans notre pays des gens qui aiment passionnément l’Occident, qui prétendent avoir une tendresse compatissante, des sentiments humains élevés et de l’affection pour tout être vivant, et qui reprochent à l’islam de mettre les gens en garde contre le chien, cette bête confiante, fidèle et loyale ! Nous citons pour ces gens [ndlr en lieu et place de (…)] ce pertinent article scientifique écrit etc. »

2) La prétention à l’omniscience de Mahomet

Yusuf Qaradawi écrit : « En conclusion, vous avez bien vu comment Mohammad a interdit de fréquenter les chiens et a mis en garde contre leur habitude de mettre leur langue dans les récipients destinés aux aliments et aux boissons, comment il a aussi mis en garde contre leur détention sans nécessité, comment les directives de Mohammad, l’Arabe illettré [cf. Mahomet illettré ?], s’accordent pleinement avec les plus récentes découvertes de la science contemporaine de la médecine moderne. Pour ce qui nous concerne, nous ne pouvons que répéter ce qu’a dit le Coran au sujet de Mohammad : « Il ne prononce rien sous l’effet de la passion. Ce n’est en fait qu’une révélation inspirée » (sourate 53, versets 3 & 4) »

Notons d’abord que l’affirmation scientifique énoncée dans le paragraphe ci-dessus est parfaitement discutable. Des recherches scientifiques notamment anglo-saxonnes sont d’ailleurs menées aujourd’hui pour voir dans quelle mesure le chien pourrait être une sorte de probiotique pour l’homme qui aiderait à la construction de colonies de bactéries saines dans l’hôte humain.

Mais surtout l’exemple du chien est en réalité une façon d’illustrer la prétention invraisemblable et démente des musulmans à l’omniscience de Mahomet, énoncée par le Coran (cf. ci-dessus), façon de pensée qui conduit droit à la dictature religieuse puisque la raison n’a plus aucune prise : la révélation venant d’Allah, il ne peut y avoir aucune erreur. Il ne s’agit donc plus que de tordre la réalité scientifique pour la rendre cohérente avec le Coran !! De la part d’un esprit très cultivé du XXème siècle, c’est stupéfiant. Pourquoi aller alors s’étonner ensuite que certains musulmans doutent encore que la Terre tourne autour du Soleil (cf. soleil) ?

Belle et Sébastien : au secours !! Ils sont devenus fous !

Toute la mathématique vient des musulmans (arabes)

Dans le contexte de la revendication d’une contribution qui se veut colossale du monde arabo-musulman à la civilisation occidentale, figure en bonne place sur les étagères les mathématiques, et en particulier le cas du mathématicien arabe Al-Khwarizmi. La courte vidéo ci-dessous, qui traite plus généralement de la « latinisation » des noms arabes et de la dette du monde occidental vis-à-vis du monde arabo-musulman (cf. latinisation), mentionne précisément ce cas.

Havre de savoir Occidentaux Latinisation

Havre de savoir Occidentaux Latinisation

Revenons sur cette question.

Le centre des mathématiques dans l’antiquité était grec, notamment à Alexandrie à l’époque d’Euclide vers 300 avant JC. La ville a été ravagée plusieurs fois, et la dernière fois par les musulmans en 640/642 après JC ; la bibliothèque fut détruite ou abandonnée et livrée au pillage. Dans les siècles qui ont suivi, les Arabes ont traduit en arabe des œuvres grecques (notamment Euclide, Aristote, Platon, Archimède, Apollonius, Ptolémée) et l’arithmétique indienne, qui est à l’origine des chiffres dits « arabes ». En effet, les ancêtres des chiffres que nous connaissons aujourd’hui en Occident (et qui ont remplacé la notation romaine) sont des chiffres indiens (devanagari), créés au IIIème siècle av. J.-C. en Inde par Brahmagupta, un mathématicien indien, mais dont la transmission à l’Occident est intervenue via le monde arabe.

L’algèbre (de l’arabe al jabr) est un héritage de l’antiquité grecque et orientale. Il est notamment connu par un ouvrage écrit au IXème siècle par le mathématicien arabe Al-Khwarizmi, Kitab al-jabr w’al mûqabala (Livre sur la science de la transposition et de la réduction) dans lequel il s’intéresse à la résolution des équations quadratiques – c’est -à-dire du type : x2 + ax = b en notation moderne –, et qu’il résout à l’aide de figures géométriques. Le nom Al-Khwarizmi va donner le terme « algorithme ».

Tout cela figure clairement et de façon transparente dans des ouvrages de mathématiques spécialisées (ex. ici Hairer/Wanner, section mathématique de l’université de Genève, publié chez Scopos) que cet intervenant ne s’est malheureusement pas donné la peine de consulter, tout absorbé et préoccupé qu’il est par la défense de l’islam.

Algorithme 1

Mais la résolution d’équations de degré 3 pose vite des problèmes difficiles si l’on cherche qu’une solution géométrique.

Algorithme 2

Les progrès en algèbre vont être lents. Ce n’est que plusieurs siècles après que la science mathématique va connaitre une très forte accélération en Europe et principalement en Italie avec Léonard de Pise (dit Fibonacci) au XIIIème siècle, puis avec Nicolo Tartaglia et Scipione del Ferro (tous deux morts dans la première moitié du XVIème siècle), et qui résolurent semble-t-il les équations de degré 3 du type x3 + ax = b. Une solution sans démonstration fut a priori communiquée à Jérôme Cardan (Gerolamo Cardano) qui reconstitua le raisonnement et publia en 1545 sa solution dans son « Ars Magna » (intégrant des solutions à des équations du 4ème degré), ouvrage fondateur en mathématiques car abordant des questions plus générales et avec une approche beaucoup plus moderne.

Puis suivront François Viète et surtout Descartes, à qui l’on doit selon Joseph-Louis Lagrange, « l’application de l’algèbre à la géométrie, clef des plus grandes découvertes dans toutes les branches des mathématiques ». À partir de ce moment, la mathématique ne sera quasiment plus qu’européenne et occidentale (ou indienne) jusqu’au XXème siècle.

Aussi, vouloir extrapoler à partir de cet exemple emblématique, de façon en outre plus qu’approximative scientifiquement, une prétendue captation dissimulée de l’héritage arabo-musulman par l’Occident laisse perplexe. Au cas d’espèce, d’autant plus que si Al-Khwarizmi était arabe et musulman, cela n’établit aucun lien entre l’islam et le génie mathématique. S’il avait été juif ou chrétien, il aurait fait les mêmes raisonnements. De la même façon, il ne vient à personne l’idée saugrenue d’attribuer la paternité de l’immense mathématique occidentale à Moïse, au Christ ou aux apôtres : les mathématiques n’ont pas de religion

Ce type de démarche pseudo-scientifique et consternante, dont l’objectif est en réalité d’alimenter le ressentiment mêlé de frustration vis-à-vis de l’Occident, est du même acabit que le raisonnement consistant à attribuer à des parents le mérite du prix Nobel de littérature de leur enfant sous prétexte de lui avoir enseigné l’alphabet.

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme

Le monde occidental a dépassé depuis longtemps le stade de l’absurdité consistant à vouloir plier les lois de l’univers physique aux lois de la religion. Il y a belle lurette que le Soleil tourne autour de la Terre. Pourtant, dans la prétention de l’islam à tout expliquer, ou à être à l’origine de tout, il peut arriver que les musulmans se réfèrent encore aujourd’hui à la religion, et donc aux avis des imams, sur des questions pourtant exclusivement scientifiques, au point de sombrer dans le ridicule (comme cela a pu d’ailleurs être le cas par le passé pour d’autres religions ou spiritualités).

Certains exemples sont tellement invraisemblables qu’on croirait à une caricature ou que les occidentaux qui les citent sont automatiquement vilipendés comme des conspirationnistes ne cherchant qu’à faire du tort à l’islam. Pourtant, ces exemples sont bien réels, comme le confirme Moncef Zenati :

Havre de savoir Asharisme

Havre de savoir Asharisme Extrait

Le commentaire de Moncef Zenati est tout à fait juste et intéressant : en effet, au-delà d’une ignorance abyssale, ce type de propos dénote surtout une incapacité à penser par soi-même de façon rationnelle et critique hors de la sphère du religieux. Le poids du religieux est tel que certains musulmans n’osent plus porter par eux-mêmes le moindre regard critique sur ce qui leur est dit ou enseigné (constatation faite par de nombreux penseurs musulmans, comme Tariq Ramadan cf. esprit critique).

Cette cécité intellectuelle invraisemblable ouvre la porte tout grand à l’obscurantisme et aux thèses complotistes de tous ordres, puisque tout est « retravaillé », régurgité, pour justifier une fin que la religion a auparavant écrite.   Et malheureusement il ne faut pas croire que cette tare ne touche que les populations les moins favorisées. Pour preuve cette élégante démonstration faite en 2015 par représentant d’Arabie Saoudite, Bandar Al-Khaybari, prédicateur saoudien affilié au Ministère des Affaires religieuses :

Bandar Al-Khaybari

Al Khaybari

Voici ce que dit ce prédicateur :

« Quelqu’un demande si la Terre tourne ou si elle reste sur place. Se meut-elle ou reste-t-elle immobile ? La vérité, décrite par nos érudits Imam Ibn Baz et Cheikh Saleh Al-Fawzan, est que la Terre est immobile et ne bouge pas. Cela correspond au texte coranique, et cela est logique. Le Coran contient de nombreuses preuves montrant que c’est le soleil qui tourne autour de la Terre. Une preuve basée sur la raison… Les Occidentaux présentent toutes sortes de théories, mais nous, les musulmans, avons aussi des théories et un cerveau. D’abord, supposons que nous allons d’ici à l’aéroport de Charjah et prenons un avion pour la Chine. Vous me suivez ? Concentrez-vous maintenant. Disons que c’est la Terre, et supposons qu’elle tourne… Si l’on prend un vol international de Charjah vers la Chine. Vous dites que la Terre tourne, n’est-ce pas ? Si l’avion s’arrêtait dans les airs, la Chine devrait venir à lui, n’est-ce pas ? Ai-je raison ou non ? Si la Terre tournait – la Chine devrait s’approcher de l’avion. A présent, supposons que la Terre tourne dans l’autre sens – l’avion n’atteindrait jamais la Chine, quelle que soit la durée de son vol. Puisque la Chine tourne aussi, il n’y arriverait jamais.

Deuxièmement, Allah a parlé de la maison céleste fréquentée par des anges.  La maison est située dans le septième ciel. Le prophète Mahomet a dit que si elle  tombait du ciel, elle tomberait sur la Ka’ba. Mais si la Terre tournait, elle ne tomberait pas sur la Ka’ba. Elle tomberait dans l’océan ou quelque part sur la terre ferme. Cela prouve que la Terre est immobile. Les Américains disent qu’ils ont atterri sur la Lune, mais ils ne l’ont jamais foulée du pied ni posé les yeux sur elle. Ils ont produit tout cela à Hollywood. Ils ont raconté qu’ils sont allés sur la Lune et nous les avons crus sur parole. »

Mais cela s’arrête-t-il aux questions scientifiques ? Eh bien, non, malheureusement. C’est un travers qui semble s’insinuer dans tous les types de comportement. L’enseignement prodigué par les imams, dans tous les domaines, n’est pas remis en cause. Le bon musulman se soumet à l’enseignement qu’il reçoit, car on lui enseigne généralement qu’il n’est pas légitime à oser la moindre question critique. Ainsi, le rappeur français Kery James nous explique dans l’échange qu’il eut il y a quelques années avec Taslima Nasreen qu’il se fie uniquement à l’enseignement qu’il a reçu :

Kery James et Taslima Nasreen

Islam Kery James et Taslima Nasreen

Face à une femme qui a dû fuir son pays son peine de mort car ayant critiqué puis apostasié l’islam, Kery James n’a d’autre réponse que les enseignements qu’il a reçus et dont on voit bien qu’il ne les a aucunement questionnés. L’absence totale de regard critique face à une situation vécue pourtant bien réelle va jusqu’au déni de réalité.

Kery James parle de « ce qu’il sait », de « ce qu’il a appris », de « ce qui est confirmé » : et que sait-il ? qui a confirmé quoi ? Bref, il ramène toute la discussion à son cas personnel sans se préoccuper un instant de ce qui se passe dans le monde ou autour de lui.

Puis il démontre son ignorance du Coran car ce que dit Taslima Nasreen à propos du Coran est tout à fait exact. Si le format de l’émission s’y était prêté et si Kery James lui avait laissé vraiment l’opportunité de répondre, elle aurait pu aisément fournir les références précises du Coran qu’il lui réclame (vous les trouverez sur ce site…). Mais en réalité Kery James ne peut pas entrer dans un dialogue critique avec Taslima Nasreen.

Comment est-il encore possible aujourd’hui de raisonner ainsi (si on peut encore appeler cela raisonner) ? Comment imaginer alors entamer le moindre dialogue critique et constructif dans ces conditions pour un éventuel vivre-ensemble ?

L’immense Jean de La Fontaine est un voleur

Pour cet imam, Jean de La Fontaine n’est qu’un plagieur, qui a « volé et retapé » (si tout le monde pouvait retaper de la sorte…) des fables d’un recueil arabe : « Kalila wa Dimna » de Ibn Al Muqaffa.

Havre de savoir Occidentaux

Havre de savoir Occidentaux La Fontaine

Les fables « Kalila wa Dimna » sont à la base une traduction en arabe d’un recueil Indo-Persan beaucoup plus ancien, le Pañchatantra. D’autres fables d’origine arabes semblent avoir été ajoutées et certaines fables indiennes retirées ; ce qui peut rendre difficile une analyse précise de la généalogie de cet héritage.

Mais le problème en réalité n’est pas là : c’est l’honnêteté même de cet immense auteur qui est mise directement en cause sans motif, et par un amalgame – surpassant même les amalgames pratiqués de nos jours par l’intelligentsia bien-pensante française – qui emporte avec lui toute la civilisation occidentale, qui est ainsi vouée aux gémonies.

Or, au cas particulier, Jean de La Fontaine n’a pas du tout caché s’être inspiré de certaines sources pour le choix de ses sujets, principalement Ésope, comme il le mentionne clairement dans la préface de son premier recueil :

 « À Monseigneur le Dauphin,

S’il y a quelque chose d’ingénieux dans la république des Lettres, on peut dire que c’est la manière dont Ésope a débité sa morale. Il serait véritablement à souhaiter que d’autres mains que les miennes y eussent ajouté les ornements de la poésie, puisque le plus sage des Anciens a jugé qu’ils n’y étaient pas inutiles. J’ose, Monseigneur, vous en présenter quelques essais. C’est un entretien convenable à vos premières années. Vous êtes en un âge où l’amusement et les jeux sont permis aux princes ; mais en même temps vous devez donner quelques-unes de vos pensées à des réflexions sérieuses. Tout cela se rencontre aux fables que nous devons à Ésope. L’apparence en est puérile, je le confesse ; mais ces puérilités servent d’enveloppe à des vérités importantes. »

Quant à sa dette vis-à-vis des fables d’origine indienne, La Fontaine ne s’en est jamais caché non plus comme en témoigne l’avertissement à son second recueil :

« Voici un second recueil de fables que je présente au public. J’ai jugé à propos de donner à la plupart de celles-ci un air et un tour un peu différent de celui que j’ai donné aux premières, tant à cause de la différence des sujets, que pour remplir de plus de variété mon ouvrage. Les traits familiers que j’ai semés avec assez d’abondance dans les deux autres parties convenaient bien mieux aux inventions d’Ésope qu’à ces dernières, où j’en use plus sobrement pour ne pas tomber en des répétitions ; car le nombre de ces traits n’est pas infini. Il a donc fallu que j’aie cherché d’autres enrichissements, et étendu davantage les circonstances de ces récits, qui d’ailleurs me semblaient me le demander de la sorte : pour peu que le lecteur y prenne garde, il le reconnaîtra lui-même ; ainsi je ne tiens pas qu’il soit nécessaire d’en étaler ici les raisons, non plus que de dire où j’ai puisé ces derniers sujets. Seulement je dirai, par reconnaissance, que j’en dois la plus grande partie à Pilpay [1], sage indien. Son livre a été traduit en toutes les langues. Les gens du pays le croient fort ancien et original à l’égard d’Ésope, si ce n’est Ésope lui-même sous le nom du sage Locman [2]. Quelques autres m’ont fourni des sujets assez heureux. Enfin j’ai tâché de mettre en ces deux dernières parties toute la diversité dont j’étais capable. »

[1] Pilpay est généralement l’auteur auquel on attribue l’œuvre en Europe à l’époque de La Fontaine bien que son existence ne soit pas avérée. Le nom de Pilpay est dérivé de Bidpaï, qui se trouve dans la version arabe, mais non dans l’original indien.

[2] Personnage imaginaire sous le nom duquel avait été mise la traduction arabe des fables d’Ésope.

En plus de cette préface, La Fontaine, fait référence par trois fois à ce Pilpay dans : La Souris Métamorphosée en Fille ; Le Milan, le Roi et le Chasseur ; Le Corbeau, La Gazelle, la Tortue et le Roi. C’est dire que cette reconnaissance est claire et assumée ! Si La Fontaine avait pensé être redevable (en fonction des connaissances de l’époque) de façon notable d’un auteur arabo-musulman, pourquoi l’aurait-il caché ? La talent littéraire de La Fontaine est surtout dans le génie de sa langue.

Faire dédaigneusement et avec autant de suffisance aussi peu de cas du génie littéraire et poétique de La Fontaine en dit long sur la frustration intense de ce petit monsieur mais aussi de certains autres, envieux d’une contribution immense à l’humanité dont ils sont tout à fait incapables. Pour supporter cette frustration, c’est malheureusement une tendance assez commune chez ces musulmans de vouloir sans aucune objectivité tenter de rendre la civilisation occidentale redevable à l’islam de tout ce qu’elle a pu produire jusqu’à aujourd’hui, de façon tellement partisane qu’elle en devient totalement ridicule. Quand on prétend dresser un bilan, il faut le faire avec un minimum de bonne foi.

Malheureusement, il semble que pour calmer la frustration d’une contribution assez modeste à la civilisation mondiale depuis plusieurs siècles, et ainsi « excuser » le monde musulman, les théories, livres et vidéos (il suffit d’aller sur internet) qui pratiquent un révisionnisme historique pro-musulman qui ferait pâlir d’envie les Faurisson & Co  abondent, en lieu et place d’une analyse critique et raisonnée des échanges intra-civilisationnels extrêmement divers qui ont toujours marqué l’histoire.

Rappelons à ce propos ce qu’écrit Malek Chebel : « Trop longtemps demeurés sur le bas-côté de la route, les musulmans n’ont pas été – c’est le moins que l’on puisse dire – des acteurs du progrès technologique moderne. Le monde musulman contemporain n’a rien inventé qui puisse susciter l’admiration. (…) Dans l’évaluation générale réalisée par l’ONU sur le développement durable des nations, les pays du bloc arabo-musulman se présentent (avec quelques nuances) parmi les derniers du peloton des États qui investissent dans la formation et l’éducation. »

Quant à Tareq Oubrou, le jugement semble encore plus général : « Le déclin de toute une civilisation [nldr musulmane] qui a raté, dès la fin du Moyen Âge, le train de la modernité. »