Procès de Georges Bensoussan : « Leur objectif est d’interdire de penser »

http://www.marianne.net/proces-georges-bensoussan-leur-objectif-est-interdire-penser-100249457.html

La comparution le 25 janvier devant la 17ème chambre correctionnelle de l’historien Georges Bensoussan, pour « provocation à la haine raciale », à la suite de la dénonciation du Collectif contre l’islamophobie en France et de plusieurs associations antiracistes, s’est transformée en procès idéologique. Compte-rendu d’audience.

L’historien Georges Bensoussan est responsable éditorial du Mémorial de la Shoah.

De quoi le procès fait à Georges Bensoussan est-il le nom ? L’expression, usée jusqu’à la corde, est pourtant la seule qui convienne. L’audience du 25 janvier 2017 devant la 17ème chambre correctionnelle a duré douze heures et ce fut long comme un jour injuste. Un jour dont l’on retiendra la date, tristement, à l’heure future où nos enfants tenteront de comprendre quels faits, obscurs ou spectaculaires, quelles compromissions, silencieuses ou tonitruantes, nous auront conduits à cette catastrophe : l’agonie de la lucidité et la criminalisation du courage dans notre pays.

L’historien, responsable éditorial du mémorial de la Shoah, auteur de nombreux ouvrages, était, rappelons-le, poursuivi par le Parquet  « pour provocation  à la haine raciale » sur dénonciation du Collectif contre l’islamophobie en France. En cause : des propos tenus lors de l’émission Répliques, sur France Culture, où il évoquait l’antisémitisme dans les familles arabes . Ce dernier s’était prétendu diffamé puis avait retiré sa plainte. Difficile en effet pour Laacher de nier avoir dit devant les caméras : « Cet antisémitisme, il est déjà déposé dans l’espace domestique. Il est quasi naturellement déposé  sur la langue, déposé dans la langue… Des parents à leurs enfants, quand ils veulent les réprimander, il suffit de les traiter de juifs. Bon. Mais ça, toutes les familles arabes le savent.  C’est une hypocrisie monumentale de ne pas voir que cet antisémitisme, il est d’abord domestique ». Georges Bensoussan, en s’y référant, avait usé métaphoriquement de l’expression « l’antisémitisme, on le tète avec le lait de sa mère ».

Ce sein, qu’on ne saurait voir, a déclenché toutes les fureurs. Apparemment, les choses sont bien différentes quand l’antisémitisme arabe est dénoncé par un sociologue issu de cette culture et quand la citation est reprise par un historien d’origine juive  comme l’a souligné douloureusement Georges Bensoussan dans une de ses interventions. Dans le premier cas, on refuse d’écouter Laacher, puis on le somme officieusement de revenir sur ses propos. Dans le second cas, Bensoussan est trainé devant les tribunaux par la justice de son pays puisque le Parquet avait choisi d’attaquer. Ce « deux poids, deux mesures » planait dans l’air raréfié de la 17e chambre du Palais de Justice de Paris.

Un étrange témoin

Le CCIF, représenté par Lila Charef, étroitement voilée, était appuyé par une pléiade d’associations antiracistes, Licra, Mrap, SOS racisme. SOS avait trouvé un témoin à charge surprenant en la personne de Mohamed Sifaoui. Ce dernier, qui a si souvent écrit dans nos colonnes, se retrouvait ainsi sur le même banc que le CCIF dont on pensait que le journaliste, menacé de mort par les islamistes, ne partageait pas vraiment les options. Sifaoui écrivait en effet du CCIF, le 6 juillet 2015, que cette « prétendue association antiraciste avait beaucoup de mal à condamner l’antisémitisme ». De son côté, en juin 2015, le CCIF traitait Sifaoui de « chantre de la haine ». Comment ces adversaires irréductibles se sont-ils ligués contre Georges Bensoussan ? Sans doute un de ces retournements de l’histoire qui n’augurent rien de bon pour le respect des faits. « Le déni de réalité est un cancer », écrit Elisabeth Badinter dans sa préface à l’ouvrage collectif, La France soumise coordonné par l’historien (Albin Michel)

Nous y voilà, effectivement. Georges Bensoussan, sommé de s’expliquer sur ses propos mais aussi sur ses travaux, rappelle qu’il travaille depuis un quart de siècle sur les mécanismes conduisant à la haine de l’autre. Il s’est penché, notamment, sur la condition juive en pays d’Islam. Il cite l’expression, si proche de la sienne à Répliques, utilisée en 1965 dans la revue les Temps modernes par l’auteur marocain Saïd Ghallab. Sous le titre Les juifs vont en enfer, Ghallab écrivait alors : « ... la pire insulte qu’un Marocain puisse faire à un autre, c’est de le traiter de juif, c’est avec ce lait haineux que nous avons grandi… ». Plus de cinquante ans après, en France, toutes les enquêtes réalisées sur l’antisémitisme par le think tank Fondapol, comme les témoignages multiples recueillis par les enseignants depuis la parution des Territoires perdus de la République attestent une emprise grandissante des préjugés chez les jeunes de culture musulmane. Si l’on y ajoute les fameux 28% de partisans de la suprématie de la charia sur les lois françaises dénombrés dans la dernière enquête de l’Institut Montaigne (enquête dirigée par Hakim el Karoui), il y a de quoi s’inquiéter.

Sur la toile de fond des attentats, des crimes de Mohamed Merah à ceux de l’Hypercacher (sans oublier l’enlèvement et l’assassinat du jeune Ilan Halimi, en 2004, dont le caractère antisémite avait été honteusement nié) les juifs ont peur. Les élèves juifs fuient les écoles et les lycées publics des quartiers dits « sensibles ». Bensoussan, qui se définit lui-même comme « un enfant de l’école publique », souligne qu’ils n’en sont pas partis en masse par choix mais pour d’impérieuses raisons de sécurité. Les écoles juives dans lesquelles certains ont été inscrits ne sont-elles pas gardées par l’armée ? Ce qui arrache ce cri à l’historien : « Est-ce moi qui dois me trouver devant ce tribunal aujourd’hui ? N’est-ce pas l’antisémitisme qui nous a conduits à la situation actuelle qui devrait être jugé ? »

« Une dérive judiciaire »

Cette inversion du réel s’inscrit au cœur du témoignage d’Alain Finkielkraut. « Les associations antiracistes ne luttent plus contre le racisme, s’insurge l’académicien, leur objectif est d’interdire de penser, il s’agit de soustraire la réalité à l’investigation et les musulmans à la critique. Je suis étonné d’être ici : car la question n’est pas de savoir si Georges Bensoussan s’est rendu coupable : la question, c’est de savoir s’il dit vrai ! »

Et Finkielkraut poursuit : « Si le tribunal cède à cette intimidation, ce sera à la fois une catastrophe intellectuelle et une catastrophe morale… Si on refuse de voir la réalité et si on incrimine ceux qui s’efforcent de la penser, on n’a plus aucune chance d’échapper à la division et à la montée de la haine ! »

En dénonçant « une dérive judiciaire », le philosophe cite des témoignages sur les « insultes antisémites et antifrançaises ». Du coup, l’avocat du Collectif contre l’islamophobie en France le menace de « réserver » ses propos, allusion à une procédure judiciaire dont il pourrait relever. « Ah, je suis donc moi aussi sous surveillance ! » s’exclame Finkielkraut.

Cet échange donne le ton d’un procès qui, d’heure en heure, se fait plus tendu. Ainsi se vérifie la phrase de Jean-Paul Sartre : « L’antisémitisme n’est pas une pensée, c’est une passion. »

La déposition de Mohamed Sifaoui, extrêmement violente à l’encontre de Georges Bensoussan, alourdit encore l’atmosphère. D’un côté, le journaliste si engagé contre l’islamisme reconnaît qu’au cours de ses reportages dans le monde arabe, il a « rencontré partout de l’antisémitisme, personne ne nie non plus qu’il y a un antisémitisme endémique dans la communauté musulmane en France ». Où est donc la différence de propos qui l’amène à fustiger Bensoussan ? C’est que, de l’autre côté, Sifaoui s’indigne : « Bensoussan détricote tous les moments positifs entre juifs et arabes. N’est-il pas en train d’écrire une histoire qui peut servir à des milieux douteux ? C’est un destructeur des ponts entre juifs et arabes. » En s’attardant sur la fameuse métaphore de « l’antisémitisme tété au sein », il évoque même « un biberon empli d’un lait fabriqué en Israël ! ». Une heure plus tard, l’avocat du CCIF lancera à l’historien : « Les juifs ne tuent pas d’Arabes ? Et en Palestine ? » L’inversion des faits ne suffit donc pas ! Sifaoui comme le CCIF, adversaires d’hier mais peut-être pas de demain, se coalisent pour convoquer l’ombre du conflit israélo-palestinien sous les plafonds bleu-or de la 17ème chambre.

« On ne peut pas parler de racisme quand on évoque la transmission culturelle »

Le témoignage de la philosophe Elisabeth de Fontenay, toujours vigilante et précise, allège un peu l’ambiance. Elle aussi « accepte mal qu’un chercheur qui fait état d’études de terrain soit poursuivi ». Et souligne à l’intention des accusateurs de l’historien : « On ne peut pas parler de racisme quand on évoque la transmission culturelle ».

En face, la sociologue Nacira Guénif, témoin cité par l’accusation, se fendra d’une longue analyse, véritable morceau d’anthologie, qui consiste à prendre le contre-pied de la réalité. A la présidente du tribunal, Fabienne Siredey-Garnier, qui lui demande de réagir aux propos de Smain Laacher, elle répond par une esquive et entreprend de décortiquer l’insulte arabe « espèce de juif ! » Des « explications » fournies par l’éminente universitaire, il ressort qu’en disant l’insulte « on ne pense pas ce qu’on veut dire », qu’il s’agit « d’une expression figée passée dans le langage courant ». Bref une insulte antisémite en arabe n’est pas… antisémite.

Une insulte antisémite en arabe ne serait pas… antisémite.Suivra un dernier et obscur témoignage de Michèle Sibony, enseignante retraitée, par ailleurs animatrice d’une « Union juive française pour la paix » qui, en se drapant dans la cape de la bonne moralité identitaire, s’enlise dans la phraséologie la plus ossifiée pour flatter l’islamisme. Devant le tribunal, elle va manier l’injure en accusant Bensoussan de « discours digne d’un Drumont » ( Edouard Drumont, antidreyfusard, était un célèbre idéologue antisémite du début du XXème siècle).  Nous sommes toujours à des années-nuits du réel et de la clarté intellectuelle.

« Pour la première fois de ma vie j’ai eu la tentation de l’exil »

Il y aura heureusement l’intervention d’Yves Ternon, historien qui salue « Georges Bensoussan, le lanceur d’alerte », puis la lettre de soutien adressée d’Algérie par le grand écrivain Boualem Sansal, et lue par la présidente : « Les propos reprochés ne sont en rien un acte d’islamophobie… (…) J’ai moi-même dénoncé cette culture de la haine inculquée dans les familles arabes à leurs enfants, haine contre le juif, le chrétien, l’homosexuel… »

Boualem Sansal ose ensuite écrire : « Dire que l’antisémitisme relève de la culture, c’est simplement répéter ce qui est écrit dans le Coran et enseigné à la mosquée ».

Suivront les plaidoiries des associations, aussi creuses que leurs accusations, puis celle, incisive et brillante, de Me Michel Laval, avocat de Georges Bensoussan. Le réquisitoire de la Procureure sera à l’image du procès, intégralement idéologique.

« Ce soir, Madame la présidente, conclura Georges Bensoussan, dans le silence de la nuit qui s’est abattue sur le Palais de justice, pour la première fois de ma vie j’ai eu la tentation de l’exil. »

C’était un jour dans la vie de la justice française. Jugement le 7 mars.

« Si les juifs ont quitté en masse le Maroc, c’est parce qu’ils avaient peur »

INTERVIEW. Pour Georges Bensoussan, la tolérance de l’islam n’est qu’un mythe. La preuve, les souffrances subies par les juifs en terre musulmane.

Propos recueillis par Catherine Golliau. Article publié dans Le Point.fr le 24 janvier 2017

Georges Bensoussan sort chez Albin Michel « Une France soumise », un ouvrage collectif où enseignants, policiers, travailleurs sociaux disent pourquoi ils ne peuvent plus exercer leur métier dans les écoles et les banlieues.

Mercredi 25 janvier [demain] , Georges Bensoussan passe devant un tribunal pour avoir dit que l’antisémitisme des musulmans était une transmission familiale. À tort ou à raison ? Ce spécialiste de l’histoire des juifs d’Europe de l’Est et de la Shoah est un historien engagé. En 2002, il rédigeait la postface des Territoires perdus de la République (Fayard), où des professeurs de collège témoignaient de la violence des adolescents, de leur racisme, leur antisémitisme et leur sexisme. Lui-même sort chez Albin Michel Une France soumise, un ouvrage collectif préfacé par Élisabeth Badinter « herself », où enseignants, policiers, travailleurs sociaux disent pourquoi ils ne peuvent plus exercer leur métier dans les écoles et les banlieues. Toujours à cause de cette violence et de ce rejet de l’autre – et particulièrement du Juif – , qui ne font que s’accentuer. Mais cette haine, d’où vient-elle ? Pour l’historien, comme il l’explique dans Les Juifs du monde arabe. La question interdite, qui paraît également cette semaine chez Odile Jacob, elle est directement liée au statut du dhimmi, imposé par le Coran au juif et au chrétien, soumission imposée qui s’est perpétuée jusqu’à la période coloniale, et qui est resté dans les consciences, même s’il a officiellement disparu des États modernes.

Le Point.fr : Pour vous, contrairement à ce qu’affirment nombre d’historiens, les juifs n’ont pas été bien traités dans le monde musulman…

Georges Bensoussan : Oui, nous sommes dans le déni. Peut-être parce qu’étant donnée l’horreur des exactions subies par les juifs dans le monde chrétien, et particulièrement sous les nazis, on a voulu croire à un islam tolérant. Or la légende d’Al Andalus, cette Espagne musulmane où les trois monothéismes auraient cohabité harmonieusement sous des gouvernements musulmans, a été forgée de toute pièce par le judaïsme européen au XIXe siècle, en particulier par les Juifs allemands, afin de promouvoir leur propre émancipation. Elle a ensuite été reprise par le monde arabe dans le but de montrer que les responsables de l’antagonisme entre juifs et Arabes étaient le sionisme et la naissance de l’État d’Israël. Coupables du départ massif des communautés juives d’Irak, d’Égypte, de Syrie, de Libye, du Maroc, etc., soit près d’un million de personnes entre 1945 et 1970. Mais, s’ils étaient si heureux dans leur pays d’origine, pourquoi ces gens sont-ils partis de leur plein gré ? En Irak, par exemple, les juifs comptaient parmi les plus arabisés d’Orient, et n’étaient guère tentés par le sionisme. Or ils ont été plus de 90 % en 1951-1952 à quitter le pays, après avoir subi le pogrom de Bagdad en juin 1941 – plus de 180 morts –, après avoir été victimes de meurtres, d’enlèvements, d’arrestations, de séquestrations, de vols et de torture dans les commissariats. C’est cette réalité-là qui a poussé ces juifs à l’exil. Un véritable processus d’épuration ethnique, d’autant plus sournois qu’à l’exception de l’Égypte, il n’a pas pris la forme d’une expulsion.

Vous ne pouvez nier pourtant que les sionistes ont largement œuvré pour que les juifs viennent s’installer en Israël…

Bien évidemment, et comment le leur reprocher ? Ils voulaient renforcer leur jeune État. Mais à eux seuls, des agents sionistes peuvent difficilement déraciner une communauté qui ne veut pas partir. Si les Juifs du Maroc ont quitté en masse leur pays – un tiers déjà avant l’indépendance –, c’est parce qu’ils avaient peur. D’expérience, ils craignaient le retour de la souveraineté arabe sur leurs terres. Ils ne se voyaient pas d’avenir dans leur pays, où la législation leur rendait la vie de plus en plus difficile. L’administration de Vichy était si gangrenée par l’antisémitisme que l’attitude du sultan du Maroc, par contraste, en apparaissait presque bienveillante !

Le sultan du Maroc a pourtant la réputation d’avoir protégé les juifs entre 1939 et 1945, quand le pays était contrôlé par le gouvernement de Vichy…

Le Sultan, dit-on, se serait opposé au port de l’étoile jaune par ses sujets juifs. À ceci près qu’il n’y eut jamais d’étoile jaune au Maroc (et pas même en zone sud en France). Le sultan a fait appliquer à la lettre les statuts des juifs d’octobre 1940 et de juin 1941.

Si c’est une légende, elle est pourtant entretenue dans les milieux juifs d’origine marocaine…

En partie, oui, et pour plusieurs raisons. L’administration de Vichy était si gangrenée par l’antisémitisme (à commencer par le Résident général Charles Noguès) que l’attitude du sultan, par contraste, en apparaissait presque bienveillante ! En second lieu, les Juifs marocains partis en masse s’installer en Israël constituaient la partie la plus pauvre de la judéité marocaine, celle qui, de faible niveau social et professionnel, essuiera de front le racisme des élites ashkénazes. Être « marocain » en Israël était (et demeure) un « marqueur » péjoratif. Cette immigration s’est mise à idéaliser son passé marocain, sa culture, le temps de sa jeunesse, parfois tissé, au niveau individuel, de relations d’amitié entre juifs et Arabes. Ajoutons que la mémoire collective est socialement stratifiée. Il faut donc compter avec celle, moins douloureuse, des classes plus aisées qui ont émigré, elles, davantage, en France ou au Canada. Leurs maisons ne doivent pas être plus hautes que celles des musulmans, ils doivent pratiquer discrètement leur foi, et leur voix ne vaut rien devant un tribunal musulman

Le statut de « dhimmi » imposé aux chrétiens et aux juifs par le Coran explique-t-il l’antisémitisme que vous dénoncez ?

Il justifie l’infériorisation du juif par le musulman : il autorise en effet les membres des religions dites du Livre à pratiquer leur foi, à la condition de payer un impôt spécial et d’accepter de se comporter en « soumis ». Leurs maisons ne doivent pas être plus hautes que celles des musulmans, ils doivent pratiquer discrètement leur foi, et leur voix ne vaut rien devant un tribunal musulman. Tout cela a fait du juif un être de second ordre. Les témoignages abondent, de non-juifs en particulier – des militaires, des commerçants, des médecins –, sur la misère et la manière infamante dont les juifs pouvaient être traités. Mais ce statut avait été intégré par des communautés profondément religieuses, marquées par l’attente messianique et considérant que ce qu’elles vivaient était le prix de l’Exil. Les choses ont changé avec l’arrivée des Européens et la possibilité d’avoir accès à une éducation marquée par les valeurs issues des Lumières. Pour autant, le regard arabo-musulman sur « le Juif » ne changera pas de sitôt : un sujet toléré tant qu’il accepte son infériorité statutaire. Même les juifs qui rejoindront le combat des indépendances arabes comprendront peu à peu qu’ils ne seront jamais acceptés. De fait, tous ont été écartés ou sont partis d’eux-mêmes, et la création de l’État d’Israël ne fera qu’accroître le rejet.

Mais leur situation était-elle la même partout ? Les Juifs de Salonique ont prospéré sous les Turcs et ont vu leur statut se détériorer quand les Grecs orthodoxes ont pris le contrôle de la ville, en 1922…

En effet, il faut distinguer le monde turc, plus tolérant que le monde arabe, même si la situation est loin d’y avoir été idyllique. Le statut de dhimmi a été aboli dans l’Empire ottoman par deux fois, en 1839 et 1856, et l’on constate que les contrées où les juifs connurent la condition la plus dure – le Yémen, la Perse et le Maroc – ne furent que peu ou pas du tout colonisées par les Turcs. Dans la France d’aujourd’hui, les problèmes d’intégration d’une fraction des jeunes Français d’origine arabo-musulmane font rejouer les préjugés ancestraux.

Vous dénoncez l’antisémitisme des émigrés de la troisième génération en France, ce qui vous vaut d’ailleurs un procès pour racisme intenté par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF).

J’ai effectivement été assigné pour « propos racistes », parce que, lors d’une émission de France Culture, et à propos d’une partie de l’immigration maghrébine, j’ai usé de la métaphore d’un « antisémitisme tété avec le lait de sa mère ». Je ne faisais pourtant, par cette formule, que reprendre celle utilisée par le sociologue Smaïn Laacher qui, dans un documentaire diffusé sur France 3, parlait d’un antisémitisme « quasi naturellement déposé sur la langue, déposé dans la langue […]. Bon, mais ça toutes les familles arabes le savent ! C’est une hypocrisie monumentale de ne pas voir que cet antisémitisme, il est d’abord domestique […] comme dans l’air qu’on respire ». Ces deux métaphores disaient la même chose, une transmission culturelle et non génétique : le lait n’est pas le sang. À ceci près que l’une est dite par un Arabe, l’autre par un juif. L’indignation est sélective… Dans la France d’aujourd’hui, les problèmes d’intégration d’une fraction des jeunes Français d’origine arabo-musulmane font rejouer les préjugés ancestraux et donnent prise à la culture du complot qui cristallise sur « le Juif », cette cible déjà désignée dans l’imaginaire culturel maghrébin, et aggravée par la réussite de la communauté juive de France. Mais qu’y a-t-il de « raciste » à faire ce constat, à moins d’invalider toute tentative de décrire le réel ? Ce qui est inquiétant dans mon affaire, au-delà de ma personne, est que la justice donne suite à la dénonciation du CCIF, dont l’objectif est de nous imputer le raisonnement débile du racisme pour mieux, moi et d’autres avec moi, nous réduire au silence.

Vos collègues vous reprochent de manquer de l’objectivité indispensable à l’historien…

Quand les faits leur donnent tort, ils invoquent l’« objectivité » alors que le seul souci de l’historien face aux sources, a fortiori quand elles contreviennent à sa vision du monde, demeure l’honnêteté. Comme au temps où il était impossible de critiquer l’Union soviétique au risque, sinon, de « faire le jeu de l’impérialisme », la doxa progressiste s’enferme dans cette paresse de l’esprit. Il n’est donc pas possible aujourd’hui de dire que le monde arabe, quoique colonisé hier, fut tout autant raciste, antisémite et esclavagiste. Quand la sociologue franco-algérienne Fanny Colonna a montré dès les années cinquante le poids de l’islamisme dans le nationalisme algérien, elle s’est heurtée aux « pieds rouges », ces intellectuels qui soutenaient le FLN et qui ne voulaient pas faire le jeu des opposants à la décolonisation. Orwell le soulignait jadis, certains intellectuels ont du mal à accepter une réalité dérangeante.

Les Juifs du monde arabe. La question interdite, Odile Jacob, 167 pages, 21,90 euros

Mort aux juifs !

Que dirait-on en France si des juifs ou des chrétiens lançaient dans la rue des « mort aux musulmans » vigoureux ? Dirait-on qu’ils « expriment leur frustration » ou leur « malaise » de façon légitime ? La bienveillance judiciaire qui s’applique dans ce cas ne tranche-t-elle pas avec la rigueur impitoyable qui s’abat habituellement en France sur la simple critique du fait religieux musulman, les grands médias de radio et de télévision étant particulièrement surveillés ?

Havre de savoir Peur de l'islam Mort aux juifsHavre de savoir Peur de l’islam Juifs

La condamnation des juifs dans l’islam

La condamnation doctrinale des juifs est très présente dans le Coran, les juifs étant accusés d’avoir perverti ou falsifié le message de Dieu. À compter du moment où Mahomet eut perdu l’espoir de convertir les juifs de Médine, elle fut accompagné par des appels à la violence dépourvus d’ambiguïté (se reporter également à l’article sur l’Extermination des Banu Quraydha).

Coran sourate 2, verset 75 : « Comment pouvez-vous espérer, musulmans, que de pareils gens [ndlr les juifs] partageront votre foi, alors qu’un groupe d’entre eux, après avoir entendu et compris la parole d’Allah, la falsifia sciemment ? »

Coran, sourate 4, verset 155 :  « Nous les avons maudits car ils ont rompu l’alliance, car ils ont été incrédules aux signes d’Allah, car ils ont tué injustement des prophètes, et parce qu’ils ont dit : « Nos cœurs sont incirconcis ». Non ! Allah a scellé leurs cœurs à cause de leur incrédulité ; rares sont donc ceux qui croient. »

Coran, sourate 5, verset 63 : « Pourquoi les rabbins et les docteurs de la Loi ne les empêchent-ils pas de tenir des propos mensongers et de manger des gains illicites ? Que leurs actions sont donc mauvaises ! »

Coran, sourate 5, verset 64 : « Les Juifs disent : « La main d’Allah est fermée ! » Que leurs propres mains soient fermées et qu’ils soient maudits à cause de leurs paroles. Au contraire, ses deux mains sont largement ouvertes et Allah distribue ses dons comme Il veut. Certes, ce qui a été descendu vers toi de la part de ton Seigneur fait beaucoup croître en eux la rébellion et l’incrédulité. Nous avons suscité parmi eux l’inimitié et la haine jusqu’au jour de la résurrection. Chaque fois qu’ils allument un feu pour la guerre, Allah l’éteint. Ils s’efforcent de semer le désordre sur la terre, alors qu’Allah n’aime pas les semeurs de désordre. »

Coran, sourate 62, verset 5 : « Ceux qui ont été chargés de la Torah mais qui ne l’ont pas appliquée sont pareils à l’âne qui porte des livres. Quel détestable exemple que celui de ces gens qui traitent de mensonges les versets d’Allah. Allah ne guide pas les gens injustes. »

La Sîra rapporte l’événement suivant : « Mahomet avait dit : « Tuez tout homme juif dont vous vous emparez. » Alors, Muhayyisah ibn Masûd sauta sur Ibn Sunaynah, un commerçant juif qui le fréquentait, faisait du commerce avec lui et le tua. Huwaysah ibn Masûd n’était pas encore musulman et était plus âgé que Muhayyisah. Quand Muhyyisah tua Ibn Sunaynah, Huwaysah se mit à battre Muhayyisab en disant : « ô ennemi de Dieu ! L’as-tu tué ? Peut-être y a-t-il de la graisse dans son ventre qui vienne de son argent ! » Alors Muhayyisah répondit : « Je jure par Dieu que celui qui m’a ordonné de le tuer est quelqu’un qui, s’il m’ordonne de te tuer, je te couperai le cou ». Cette phrase fut la cause de la conversion de Huwaysah à l’islam. En effet, Huwaysah lui dit : « Ah ! Si donc Muhammad t’ordonne de me tuer, tu me tueras ? ! » Muhayyisah répondit : « Oui, certes. Je jure par Dieu que si Muhammad m’ordonne de couper ton cou, je le ferai. » Alors Huwaysah dit : « Une religion qui te rend ainsi est quelque chose d’extraordinaire ! » Et Huwaysah a (aussitôt) embrassé l’islam. »

Pour l’islam, les juifs sont responsables de leur sort car comme le rappelle Jacqueline Chabbi : « Si les juifs médinois ne croyaient pas en Mahomet, c’est qu’avec une obstination coupable, ils avaient trahi leur propre cause. La divinité avait pourtant tenté de les remettre à plusieurs reprises sur le bon chemin. »

Rien d’étonnant donc à ce que la Tradition authentique (Bukhari) rapporte le propos suivant de Mahomet : « Vous combattrez les juifs au point que si l’un d’entre eux se cache derrière une pierre, la pierre dira : serviteur d’Allah ! Voilà un juif derrière moi : tue-le ! ».

L’extermination des juifs Banû Quraydha par Mahomet

Les Banû (« fils de ») Quraydha était la plus grande des tribus juives de Médine. Elle fut exterminée par Mahomet comme le relate précisément la Sîra :

« Le même jour, à midi, Gibrîl vint voir le Prophète. L’ange, coiffé d’un turban de soie, était sur une mule dont le bât était couvert de brocart :
–  Envoyé de Dieu, demanda Gibrîl, tu as donc déposé les armes ?
–  Les anges ne l’ont pas encore fait. Dieu t’ordonne, Muhammad, d’aller combattre le clan juif des Banû Quraydha. Moi-même j’y vais de ce pas et j’ai l’intention de faire trembler la terre sous leurs pieds.
(…)
S’approchant des fortins, le Prophète cria aux Quraydha : « Frères de singes, vous n’avez pas encore connu, je le vois, l’humiliation et la vengeance de Dieu. Vous allez la connaître !
(…)
Le Prophète ordonna de tuer tous les hommes des Banû Quraydha, et même les jeunes, à partir de l’âge où ils avaient les poils de la puberté.
Le Prophète ordonna de faire descendre de leurs fortins les Banû Quraydha et de les enfermer dans la maison de Bint al-Hârith. Il alla ensuite sur la place du marché de Médine, la même que celle d’aujourd’hui [ndlr époque d’Ibn Hichâm], et y fit creuser des fossés. Puis il fit venir les Banû Quraydha par petits groupes et leur coupa la gorge sur le bord des fossés.
Parmi eux, il y avait Huyayy ibn Akhtab, l’ennemi de Dieu, et ka’b ibn Asad, le chef des Quraydha. Ils étaient six à sept cents hommes. On dit même huit cents et même neuf cents. Pendant qu’ils étaient amenés sur la place par petits groupes, certains juifs demandèrent à Ka’b, le chef de leur clan :
–  Que va-t-on faire de nous ?
–  Est-ce que cette fois vous n’allez pas finir par comprendre ? Ne voyez-vous pas que le crieur qui fait l’appel ne bronche pas et que ceux qui sont partis ne reviennent pas ? C’est évidemment la tête tranchée !
Le Prophète ne cessa de les égorger jusqu’à leur extermination totale. »