L’islam : un cadre de référence religieux universel incompatible avec la laïcité

  • Une doctrine limpide

Dans la culture musulmane, la religion est omniprésente et rien ne peut être réellement envisagé dans un cadre totalement dépourvu de sens religieux. Comme le dit un dicton bien connu, « Al islam dine wa daoulat » : l’islam est religion et État.

Mohammad al-Ghazali rappelle que le caractère global de l’islam : « Les enseignements de l’islam forment un tout indissociable et qu’on doit obligatoirement les appliquer en tout lieu et tout temps. »

Pour Rémi Brague, « Contrairement à une légende tenace en Occident, l’islam a connu une séparation du politique et du religieux. Mais elle fut le produit graduellement atteint des circonstances ; elle était inscrite dans les faits, et nullement dans les idées : dans l’islam, rien ne correspond à la séparation, qui fut théorisée ailleurs, du temporel et du spirituel. (…) Pour l’islam, la séparation du politique et du religieux n’a pas le droit d’exister. Elle est même choquante, car elle passe pour un abandon au pouvoir du mal, ou une relégation de Dieu hors de ce qui lui appartient. La cité idéale doit être ici-bas. En principe, elle y est même déjà : c’est la cité musulmane. »

Le fait que l’islam soit religion et État ne veut pas dire qu’il y a nécessairement confusion des autorités politiques et religieuses ; les deux peuvent être dissociées. D’ailleurs on peut faire remonter cette distinction dialectique à Mahomet, qui avait deux casquettes : celui de prophète, et celui de chef de l’armée qu’il avait constituée (et dans ce cadre il pouvait arriver qu’il soumît une situation pour décision à l’avis de la communauté de ses partisans). Mais dans tous les cas, l’autorité politique ne peut s’exercer que sous la tutelle du religieux : donc gloser sur le fait qu’il y ait ou non confusion des autorités est à vrai dire de peu d’intérêt.

Rémi Brague écrit : « Le messianisme juif était une légitimation religieuse d’un événement paroxystique, non d’une autorité en vigueur. De même, l’empire chrétien était une simple juxtaposition de deux ordres conceptuels distincts qui ne fournissait aucun argumentaire intrinsèquement religieux pour le régime impérial. Ce que ni les chrétiens ni les juifs ne pouvaient machiner est une légitimation intrinsèquement religieuse d’une autorité en vigueur. Fournir le principe d’une telle légitimation, voilà justement ce que permet l’islam. (…) Selon l’islam orthodoxe, si les juifs et les chrétiens ont laissé adultérer le message dont ils étaient porteurs, c’est pour avoir perdu ou n’avoir initialement jamais possédé le pouvoir politique. La possession du pouvoir par les musulmans, en revanche, garantit l’intégrité du Coran. Le pouvoir politique se trouve de la sorte légitimé de façon immédiate par le devoir de respecter la Révélation divine. »

Malek Chebel confirme : « Les religieux sont unanimes : le seul pouvoir possible en islam est celui qui se réclame de Dieu, étant donné qu’il est le créateur de toute chose. » Il ajoute : « La confusion qui perdure entre le religieux et le politique permet aux potentats d’exciper du plan du religieux pour mieux avoir les mains libres sur le plan politique. » 

Rappelons que l’introduction de la Déclaration islamique universelle des droits de l’homme de 1981 ne limite pas la religion à un cadre « privé », bien au contraire : « Considérant qu’Allah a donné à l’humanité, par ses révélations dans le Saint Coran et la Sunna de son saint Prophète Mahomet, un cadre juridique et moral durable permettant d’établir et de réglementer les institutions et les rapports humains ; »

  • La contestation de cette réalité est-elle possible ?

Tariq Ramadan reconnaît qu’« Un grand nombre de musulmans n’ont cessé, à travers les âges, de le dire de façon lapidaire comme s’ils énonçaient des évidences : « Pas de différence, pour nous, entre privé, public, religion ou politique : l’islam englobe tous les domaines. » De nombreux orientalistes leur ont emboîté le pas et ont affirmé, et affirment encore, que l’islam ne se pense pas en catégories distinctes et tous les domaines sont régis par la même autorité. C’est d’ailleurs souvent à partir de ce type d’approches que l’on a supposé que les musulmans étaient forcément « non intégrables » dans les sociétés sécularisées parce que leur religion les empêchait de fait d’appréhender les démarcations modernes des domaines susmentionnés. On est pourtant en droit de se demander si ces évidences sont réellement fondées. Certes il existe bien « un caractère englobant de l’enseignement islamique » que l’on ne peut s’empêcher d’observer à la seule lecture du Coran, mais peut-on aussi facilement affirmer qu’il n’existe aucune distinction entre les différents domaines de l’agir humain ? »

Le caractère précautionneux, voire timoré, de ce type de questionnement marque l’absence d’argumentation. Quelles preuves viennent à l’appui de la thèse selon laquelle l’islam serait doctrinalement compatible avec la laïcité ? On ne voit pas. Bien sûr, il ne s’agit ici que d’un court extrait d’un seul auteur, mais j’invite le lecteur à étendre sa recherche et il continuera à faire cette constatation. Il est en réalité impossible de rendre l’islam compatible avec la laïcité, sauf à dénaturer l’islam.

Si l’on quitte la sphère doctrinale pure, on ne règle pas le problème car la laïcité ne fait clairement pas partie de la culture musulmane, et est même ressentie comme en opposition frontale avec elle comme l’indique Tariq Ramadan : « La sécularisation et la laïcité ont été surtout perçues comme des processus de « désislamisation », d’opposition à la religion, avec leur lot de mesures répressives. Il était historiquement et factuellement impossible d’associer le « sécularisme » ou la « laïcité » avec la liberté et la démocratisation. En arrivant en Occident, les premières générations portaient en elles (et souvent portent encore) ces perceptions et ce passif négatif. »

  • Revenons donc avec Hassan II à l’évidence : islam et laïcité sont fondamentalement incompatibles

Hassan II Laicite

Hassan II Laicite

Califat & Gouvernement des territoires conquis

Un pays musulman ne peut être dirigé que par une autorité musulmane, ou sous la tutelle religieuse musulmane. Se pose alors la question de l’autorité suprême au sein du monde musulman.

Coran, sourate 2, verset 30 : « Lorsque ton Seigneur confia aux anges : « Je vais établir sur la terre un vicaire [ndlr Khalifa] ». Ils dirent : « Vas-Tu désigner quelqu’un qui y mettra le désordre et répandra le sang, alors que nous, nous te glorifions et proclamons Ta sainteté ? ». Il dit : « Je sais ce que vous ne savez pas ! ». »

Malek Chebel indique que « Littéralement Khalifat Rassûl Allah, « successeur de l’envoyé d’Allah », est utilisé pour désigner ceux qui ont pris le pouvoir dans la Maison du prophète après sa mort. (…) Il semble que la théorie du califat ne fût rendue possible qu’au Xème siècle, 3 siècles après l’avènement de l’islam. Le mérite en reviendrait à Abou-Hassan Ali El-Mawerdi (974-1058), fameux juriste de Bagdad, qui sut se faire apprécier par les califes régnant à la cour abbasside et qui put achever son traité de droit public et administratif en islam, Les Statuts gouvernementaux. »

La jurisprudence chaféite indique :

Section o25.0 « Cette section a été ajoutée par le traducteur car le califat est à la fois obligatoire en lui-même et la condition préalable nécessaire pour la mise en œuvre de centaines de règles établies par Allah pour gouverner et guider la vie de la communauté musulmane. (…) »

Section o25.1 « La raison pour laquelle l’office du commandement suprême a été établi dans la Loi sacrée est de d’accomplir la succession califale du prophète dans le but de préserver la religion et de gérer les affaires mondiales. L’investiture de quelqu’un de la communauté musulmane (Oumma) apte à assumer les devoir du calife est obligatoire selon le consensus des érudits, quoique les érudits diffèrent quant à la question de savoir si ce caractère obligatoire est une nécessité de la raison ou a été établi par la Loi révélée (…). »

Le califat, ordre musulman global dirigé par un calife, semble toujours constituer un objectif des musulmans comme en témoigne la Déclaration islamique universelle des droits de l’homme de 1981 qui précise dans son introduction : « En conséquence, nous, musulmans
b) qui croyons dans le vicariat (khilafah) de l’homme qui a été créé pour accomplir la volonté de Dieu sur terre ;
e) qui croyons dans notre obligation d’établir un ordre islamique : (…) où personne ne soit privé des droits qui lui sont garantis par la chari’a, sauf en vertu de ladite chari’a et dans la mesure autorisée par elle ; (…) »

De ce point de vue, les membres de l’État Islamique sont cohérents dans leur conception (leur chef, Abû Bakr al-Baghdadi, s’est d’ailleurs auto-proclamé calife à l’été 2014).

Au vu du silence assourdissant des communautés musulmanes à l’égard des exactions de l’État Islamique vis-à-vis des non-musulmans ou plus généralement du sort peu enviable des minorités non-musulmanes au Moyen Orient, on peut penser que ce qui pose un problème aux pays musulmans n’est pas la prétention à l’extension mondiale de l’islam dans le cadre du califat (au-delà des querelles consistant à savoir qui est légitime à se proclamer calife), ni véritablement la barbarie des méthodes de l’État Islamique (bien qu’il faille de temps à autre faire un geste envers les occidentaux horrifiés), mais bien les dissensions créées par l’État Islamique au sein du monde musulman, y compris au sein même de la communauté sunnite.