L’apostasie : Aujourd’hui

La condamnation doctrinale de l’apostasie, jusqu’à la peine de mort, ne faisant aucun doute (cf. article Apostasie), la question se pose de savoir si les musulmans d’aujourd’hui considèrent cette doctrine toujours applicable.

Tareq Oubrou constate de son côté l’application toujours actuelle de la peine de mort dans un certain nombre de pays musulmans et recourt à l’argument historique pour tenter de rendre caduc ce point doctrinal totalement valide du point de vue de son authenticité : « Bien que les conversions soient punies de peine de mort pour apostasie dans les pays les plus conservateurs, comme l’Iran ou l’Arabie Saoudite, aucun texte ne les interdit formellement. Le deuxième calife Omar, qui régna jusqu’en 644, considère que changer de religion n’est pas « passible de la peine capitale ». Cela dit, c’est effectivement sur la parole « Celui qui change de religion, tuez-le » attribuée au prophète que s’appuient la plupart des légistes. Là encore, le recours à l’histoire s’impose. À l’époque des premiers musulmans, l’apostasie entraînait en général des troubles au sein de la communauté. C’est donc pour prévenir toute forme de rébellion armée que Muhammad aurait prononcé ces mots – sans toutefois jamais les mettre à exécution de son vivant. (…) À l’inverse, le Coran regorge de versets mettant l’accent sur la nécessaire adhésion du cœur et de la volonté en matière de foi. Comme le résume une sourate : « Point de contrainte en religion » (Coran 2, 256). C’est cet esprit qui devrait normalement prévaloir. »

Tareq Oubrou, ne pouvant effectivement pas remette en cause la doctrine de l’islam, s’appuie sur un verset du Coran abondamment cité (vu qu’il n’en existe très peu d’autres en matière de tolérance, contrairement à ce qui est indiqué par Tareq Oubrou, c’est-à-dire que le Coran « en regorgerait ») : il met là en évidence une contradiction très intéressante des textes qui s’explique a priori assez bien si on replace ce verset de tolérance dans le contexte des discussions que Mahomet eut avec les juifs à l’époque où il avait encore l’espoir de les convertir, avant que celui-ci décide de les chasser ou de les exterminer.

Quant au Conseil Européen des fatwas, il indique : « À la question de l’apostasie, les savants rappellent qu’elle est une question où il existe des divergences de vue parmi les savants classiques et qu’elle se comprend surtout en termes de trahison de guerre. Elle ne concerne pas, de toute façon, les musulmans en Occident. (…) La question de la condamnation à mort de l’apostat relève des prérogatives de l’État. C’est au gouvernement islamique qu’il appartient d’en juger, et les institutions, associations ou centres islamiques ne sont pas concernés par cette question. Certains parmi les pieux anciens et les oulémas sont même allés jusqu’à déclarer que tout apostat n’est pas passible de la mort, mais celui seulement qui affiche son apostasie, appelle à la discorde ou à nuire à Dieu et à son Envoyé ainsi qu’aux croyants. Sa mort vise en fait à protéger la religion et la société de ses méfaits et ne constitue pas un déni de la liberté de conscience vu le tort qu’il fait à autrui en piétinant leurs droits. Les intérêts de l’État et de la société prévalent sur l’intérêt individuel personnel. Cette question est en vérité similaire à ce que les lois modernes qualifient de « haute trahison », à la suite des préjudices qui en découlent pour l’intérêt général. »

Le Conseil européen des fatwas valide donc encore aujourd’hui la condamnation à la peine de mort mais en précisant qu’il s’agit d’une prérogative étatique et non individuelle, avec des subtilités touchant à la notion de haute trahison mais qui paraissent être du second ordre, mais qui manifeste sans doute un certain malaise sur cette question. En outre, cela ne concernerait pas l’Occident, ce qui est rassurant, mais on ne comprend pas très bien pourquoi et cela ne remet en rien en cause l’énormité de la faute, même dans un pays d’Occident. Il est vrai qu’il paraît difficile de demander aux musulmans de France de réclamer la peine de mort pour leurs coreligionnaires français ayant apostasié.

De façon plus générale d’ailleurs, toute action visant à détourner l’homme de la religion « naturelle », c’est-à-dire l’islam, est condamnable aux yeux de l’islam, comme le stipule l’article 10 de cette Déclaration des droits de l’homme islamique de 1990« Aucune forme de contrainte ne doit être exercée sur l’homme pour l’obliger à renoncer à sa religion [ndlr l’islam, puisque religion de l’innéité] pour une autre ou pour l’athéisme ; il est également défendu d’exploiter à cette fin sa pauvreté ou son ignorance. »

Cette disposition est dans son esprit totalement contraire à l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme, à laquelle certains musulmans « modérés » disent adhérer, et qui stipule dans son premier alinéa : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. »

En d’autres termes, obtenir aujourd’hui – ou même demain – des communautés musulmanes vivant dans les pays occidentaux qu’elles déclarent que tout musulman est totalement libre de changer ou non de religion, et donc est libre d’abandonner l’islam à sa guise, relève de l’utopie. Seules des personnalités musulmanes isolées et sans représentativité institutionnelle au sein du monde musulman se risquent à s’orienter timidement vers cette voie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

8 − 6 =

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.