Le mythe des « califes bien guidés »

Article de la série consacrée au livre de Robert Hoyland : « Dans la voie de Dieu » (http://islametoccident.fr/?p=4814).

« L’angoisse et les carnages occasionnés par la première guerre civile, et la concentration croissante du pouvoir entre les mains d’une petite élite ont assurément terni l’image de Muawiya. Pour autant, Uthman avait déjà inauguré un mode de gouvernement népotiste, et Ali avait sa part de responsabilité dans la première guerre civile. Comment se fait-il alors que les deux aient été, avec Abu Bakr et Umar, considérés comme des êtres guidés par la volonté divine (on parle généralement des califes « bien guidés », en arabe « rashidun »), alors que Muawiya et ses successeurs sont décrits comme des tyrans ? La réponse est que cette image résulte en réalité d’un compromis proposé bien plus tard par les savants religieux, par les « docteurs de la loi ». Au cours des VIIIème et IXème siècles, ces savants s’évertuèrent à démontrer que c’étaient eux, et non les califes, qui étaient les véritables héritiers du prophète, et qu’ils étaient par conséquent les seuls dépositaires des lois de Muhammad, et les seuls à pouvoir légiférer. Abu Bakr et Umar, qui étaient très proches de Muhammad, avaient cependant transmis un grand nombre de ses édits, et les savants ne voulaient pas s’aliéner les partisans modérés des Umayyades et des Alides en accablant Uthman et Ali. Une césure fut donc introduite dans l’histoire islamique : on estima que les quatre califes antérieurs à Muawiya étaient guidés par Dieu, que la période où ils avaient régné était un âge d’or au cours duquel l’islam était convenablement pratiqué, et on vilipenda Muawiya et ses successeurs comme des oppresseurs qui négligeaient les préceptes de l’islam. L’idée qu’un âge durant lequel le pouvoir était exercé de manière pieuse et juste avait été suivi d’une période de tyrannie ne gagna du terrain que très lentement, mais elle se généralise progressivement et devint majoritaire au milieu du IXème siècle quand le très respecté savant de Bagdad Ahmad ibn Hanbal (mort en 855) s’y rallia. Les partisans de cette lecture de l’histoire se nommèrent eux-mêmes les sunnites (ceux qui s’en tiennent à la « sunna », c’est-à-dire à la tradition, au chemin prescrit), et ceux qui la rejetèrent formèrent diverses sectes en dehors de ce courant « orthodoxe » dominant. Les partisans modérés des Alides (c’est-à-dire du clan d’Ali) furent séduits par ce compromis ; ils pouvaient reconnaître que les trois autres califes de Médine étaient aussi légitimes qu’Ali à exercer le pouvoir. Mais les plus radicaux continuèrent à soutenir qu’Ali et ses descendants étaient les seuls qualifiés pour diriger le monde musulman. Les adeptes de ce point de vue se séparèrent alors irrévocablement du courant sunnite dominant et formèrent un groupe séparé, à savoir « le parti d’Ali » (« shi’at ’Ali » en arabe), et se nommèrent les chiites. C’est à partir de ce moment, au milieu du IXème siècle, que la rivalité entre sunnites et chiites a commencé. À l’époque de Muawiya, il n’y avait pas de sectes distinctes dotées de doctrines clairement définies (les coalitions étaient lâches et se formaient autour de griefs spécifiques), et nombre de ses contemporains devaient le considérer comme un dirigeant légitime, approuvé – au même titre que ses prédécesseurs – par Dieu. Les historiens modernes, quoique dans un registre différent, ont également mis en doute l’engagement de Muawiya à l’égard de l’islam. Sur les pièces de monnaie et les documents officiels, Muawiya se présente comme le « serviteur de Dieu » et le « commandeur des croyants », et qualifie son pouvoir de « juridiction des croyants ». Le terme de « croyant » avait été utilisé par Muhammad dans le pacte de fondation de sa communauté, en référence à tous ceux qui avaient fait serment de loyauté envers elle, ses buts et son chef, quelles que fussent leurs convictions monothéistes, et il est probable que Muawiya ait simplement perpétué cette pratique. L’absence de toute référence explicite à l’islam ou à Muhammad dans ses proclamations publiques a cependant amené certains chercheurs à débattre pour savoir s’il n’était pas chrétien ou adepte d’une forme de monothéisme « non confessionnel » ou « indéterminé » à tendance œcuménique. L’idée selon laquelle, dans un premier temps, les musulmans ne se distinguaient pas totalement leur foi des autres confessions monothéistes n’est probablement pas dénuée de fondement. »

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