Pascal Bruckner : Invention des antiracistes, l’accusation d’« islamophobie » musèle toute critique de la religion musulmane

Valeurs actuelles – Propos recueillis par Anne-Laure Debaecker. Samedi 4 mars 2017

Nous sommes les témoins depuis vingt ans de la fabrication d’un nouveau délit d’opinion, avertit Pascal Bruckner dans son nouvel ouvrage percutant, « Un racisme imaginaire ». Le romancier et essayiste y dénonce les ravages causés par un antiracisme débridé, ce « marché en pleine expansion » au service du politiquement correct qui traque toute attaque supposée envers des minorités. La relecture du monde qui s’opère alors touche une religion considérée comme une race, l’islam, par un étonnant « miracle de la transsubstantiation ». « Arme d’intimidation massive » dont Pascal Bruckner a fait les frais à travers plusieurs procès, l’accusation d’islamophobie agit en véritable « bouclier politique et juridique » qui annihile tout débat. L’auteur du Sanglot de l’homme blanc décortique les soubassements de cette idéologie qui se nourrit de la haine de soi occidentale. Édifiant.

Objet de votre nouveau livre et combat de ceux qui vous ont récemment intenté un procès, quelle définition donneriez-vous de l’antiracisme aujourd’hui ?

Ce mouvement s’est développé après la Seconde Guerre mondiale, après les abominations nazies. Il a été théorisé essentiellement par des anthropologues anticolonialistes, dont le plus talentueux, Claude Lévi-Strauss. Il a connu un essor particulier aux États-Unis, marqués de façon traumatique par l’expérience de l’esclavage et de la ségrégation. D’abord soldat latéral des grandes armées politiques de la gauche — le socialisme devait effacer comme par miracle tous les défauts du capitalisme —, l’antiracisme est devenu central depuis la chute du communisme. Il est ce qui reste quand les partis n’ont plus rien à offrir, en termes politiques ou sociaux. L’antiracisme est ainsi devenu la religion civile du siècle, ce qui implique une vigilance très acérée dans la prise de parole publique. Il faut désormais peser ses mots comme si c’était de l’or car la moindre maladresse peut vous jeter dans l’opprobre et entraîner votre condamnation devant les tribunaux — on le voit bien avec le procès intenté à Georges Bensoussan. Le débat intellectuel s’est ainsi transformé en un champ de mines, avec, à chaque instant, le risque de sauter sur l’une d’entre elles.

L’antiracisme tient trop souvent lieu de programme politique et le radical-chic aujourd’hui est de débusquer une nouvelle forme de discrimination à combattre. L’une des dernières en date que j’ai relevée est la “pauvrophobie”. Ce néologisme créé par l’association ATD Quart Monde pour désigner les discriminations liées à la précarité est un cataplasme linguistique : on peut être poursuivi en justice pour avoir dit du mal des pauvres mais cela n’améliorera en rien la vie de ceux-ci. Philippe Muray parlait déjà de « cage aux phobes ». Dans une sorte de course en avant, ces phobies prolifèrent, en effet, et on peut y inscrire tous les groupes possibles et imaginables. Toute catégorie peut se décréter opprimée si elle arrive à prouver qu’elle “souffre”. On pourrait ainsi créer demain la “francophobie”, la “socialistophobie”, la “capitalistophobie”, et j’en passe. Dès que l’on veut critiquer une minorité, elle peut brandir l’accusation de racisme comme parade.

Distribuée à tout bout de champ, cette accusation a-t-elle alors encore de la valeur ?

À force de mettre le racisme à toutes les sauces on finira, en effet, par le dévaloriser. L’antiracisme fou finit par délégitimer l’idée même de lutte contre le racisme qui prend une extension démesurée et se contredit dans ses propres termes. On l’a vu en 2016 avec les ateliers interdits aux hommes ou aux Blancs de Nuit debout ou encore le camp décolonial interdit aux Blancs, l’été dernier, organisé par les Indigènes de la République, sorte de Ku Klux Klan inversé. Ces militants reproduisent ainsi malgré eux ce qu’ils veulent combattre. Ce qui est inquiétant, c’est que les tribunaux acceptent les accusations à tout-va produites par ces associations, souvent groupusculaires et qui cherchent à se faire connaître et reconnaître en intentant des procès. La justice, qui est censée arbitrer les passions adverses par la distance du droit, risque, si elle échoue, d’exacerber ces mêmes passions.

Avec l’accusation d’islamophobie, vous relevez que l’on est passé d’une politique qui vise à sanctionner toute attaque contre un état physique — la couleur de peau — à une politique qui cherche à punir toute critique d’une religion…

C’est un véritable retour de l’Ancien Régime dans notre histoire. Aujourd’hui tout est racialisé, y compris l’intolérance religieuse. Les grandes confessions sont devenues des “races” alors qu’elles incluent des fidèles du monde entier. L’islam, tel qu’il est rêvé par les intégristes, devient une identité et une citoyenneté, une civilisation qui regroupe les citoyens de l’oumma (“communauté globale”) dans une même nation par delà les frontières contingentes. Ses fidèles se sentent musulmans avant d’être, accessoirement, français, allemands, syriens, algériens. À partir du moment où l’identité nationale n’est plus assurée, l’islam se propose comme substitut universel.

Issu du vocabulaire colonial, le mot islamophobie est réinventé dans les années 1980 en Grande-Bretagne avec l’affaire Rushdie. Les musulmans britanniques en font un instrument de conquête et de mise sous le boisseau de tous les contestataires de l’islam. Ce mot amalgame deux sens très différents : la persécution des croyants — qui est évidemment un délit ou un crime — et la critique de la religion. Celle-ci est un droit en Occident depuis plusieurs siècles. Le crime de blasphème a été aboli en 1791, grâce à Le Peletier de SaintFargeau, rapporteur de la loi : pour lui, cette offense relève de crimes imaginaires tels que la lèse-majesté, l’hérésie, la satire vis-à-vis des prophètes, et le droit doit être nettement dissocié de la religion. Pourtant les wahhabites, les Frères musulmans tentent, chaque année, de ressusciter le délit de blasphème auprès de l’Onu.

On peut observer, à cet égard, un deux poids, deux mesures étonnant. Personne n’a parlé de christianophobie quand le père Hamel a été assassiné à Saint-Étienne-du-Rouvray ou quand les minorités chrétiennes du Moyen-Orient sont exterminées, chassées. Ce mot ne prend pas, on parle d’actes de haine ou encore d’intolérance religieuse. Seuls les musulmans ont droit à l’islamophobie, tel un titre de noblesse, qui fait d’eux les nouveaux “damnés de la terre”.

Pourquoi, justement, l’islamiste cherche-t-il à devenir le nouveau “juif allemand” ?

Pour toucher les coeurs il faut se présenter comme une victime. Or, dans le club très fermé des peuples parias se trouve le juif, qui y occupe une place prégnante en raison d’une longue antériorité historique. Par un révisionnisme tranquille, les islamistes, aidés des islamogauchistes, vont expliquer que la situation des musulmans aujourd’hui est celle des juifs des années 1930. De sorte que critiquer l’islam radical est assimilé à l’adoption d’une posture nazie et équivaudrait à préparer un Holocauste pour les musulmans. Dernière étape de cette démarche, on va déclarer qu’en raison de la situation israélo-palestinienne, les juifs ne méritent plus le titre de victimes et sont, au contraire, passés du côté des bourreaux. Cette analogie historique oublie juste que l’antisémitisme ne concerne pas la religion juive en tant que telle mais l’existence des juifs en tant que peuple. De plus, dans les années 1930, 1940, on n’a pas vu d’extrémistes juifs lancer des bombes dans les gares, les aéroports ou aller égorger des prêtres dans les églises.

« Il est possible que ce qui fascine tant de nos contemporains, dans la religion du Prophète, soit aussi le vertige de la régression. » Qu’entendez-vous par cela ?

Nous vivons un moment de transition. Les sociétés occidentales ont vécu depuis cinquante ans des transformations fondamentales dans le domaine des moeurs, de la condition féminine, du mariage, de l’éducation des enfants, de la procréation. Pour tempérer ces révolutions, elles sont tentées par un mouvement de conservatisme inverse. Certains vont donc demander à une religion étrangère le soulagement psychologique nécessaire pour éponger ces innovations qui les angoissent.

C’est le phénomène des convertis. Il est plus paradoxal que cette régression soit portée par une certaine gauche qui s’était posée comme la tenante du progrès et de l’émancipation. Voir des trotskistes, des “révolutionnaires”, se battre pour que des femmes restent grillagées est un spectacle hallucinant où l’on a l’impression que le monde marche sur la tête ! Judith Butler, la théoricienne américaine du genre, estime ainsi que toute musulmane qui n’est pas voilée fait allégeance à l’impérialisme occidental et trahit sa culture au profit de la nôtre.

Comment expliquer la collusion entre une extrême gauche progressiste et un islamisme fondamentaliste conservateur ?

Pour beaucoup de gauchistes, le nouveau fer de lance contre le capitalisme n’est plus la classe ouvrière — moins nombreuse qu’antan et qui désormais vote FN — mais l’islam radical. Pour ces gauchistes, cet islam est porteur d’une radicalité stupéfiante même si elle se trompe d’objet. C’est contre le capitalisme et lui seul qu’elle devrait s’insurger. On assiste à un jeu de dupes entre gauchistes et islamistes où chacun fait la courte échelle à l’autre en espérant retirer les marrons du feu… En réalité les intégristes sont plus forts et plus puissants, d’autant que l’extrême gauche, très influente dans les médias où elle agit comme une sorte de surmoi, ne représente plus beaucoup de monde sur le terrain. Les Frères musulmans et les salafistes ont, de manière habile, repris la stratégie de l’entrisme qui était celle des trotskistes et noyautent les entreprises, les hôpitaux, la fonction publique, les syndicats.

Quel avenir pour l’islam en Europe ? Que devons-nous faire ?

Il faut européaniser l’islam et non pas islamiser l’Europe. Beaucoup d’imams, comme Al-Qaradawi, réfugié au Qatar, appellent à la reconquête de l’Europe où l’islam s’est par deux fois cassé les dents, en Espagne avec la Reconquista et devant les portes de Vienne où l’Empire ottoman a été battu en 1683. Les intégristes voudraient repartir à l’assaut du vieux monde par la double arme de la prédication et de la terreur, l’une épaulant l’autre. Ce pourquoi la guerre à la terreur ne suffit pas. C’est aux Frères musulmans, aux salafistes dans leurs diverses obédiences qu’il faut s’attaquer en même temps qu’aux djihadistes. L’idéal serait de ramener, autant que faire se peut, l’islam au statut d’une religion parmi d’autres, de le banaliser dans le vaste marché des spiritualités. Le combat va être long car les fanatiques du Coran sont persuadés que l’islam n’est pas une religion comme les autres mais celle qui les résume toutes et rend les autres obsolètes. Il serait la “révélation” ultime qui périme le judaïsme, le christianisme sans parler de l’hindouisme, du bouddhisme. Les prêcheurs sont là pour admonester tout musulman soupçonné de tiédeur et le réislamiser.

En France, il y a peu de candidats conscients de la réalité. Seuls deux ont mis l’accent sur cette problématique : Manuel Valls à gauche et François Fillon à droite. Je regrette que l’un ait été éliminé par la primaire et que l’autre se trouve en grande difficulté. Reste Marine Le Pen, la néobolchevique de La Trinité-sur-Mer, qui forme avec Jean-Luc Mélenchon une famille reconstituée dans un anticapitalisme primaire. Mais avec elle, je redoute que le remède proposé ne terrasse le malade et ne laisse notre beau pays en ruine.

Un racisme imaginaire, islamophobie et culpabilité, de Pascal Bruckner, Grasset, 272 pages, 19 €.