Averroès : un discours vraiment décisif ?

  • Préambule

Parmi les quelques grandes figures de la pensée musulmane se situe en bonne place Averroès (XIIème siècle) – nom francisé du nom arabe Abu l-Walid Muhammad ibn Hamad ibn Rushd –. Une émission hebdomadaire de la série « Vivre l’islam » sur France 2 lui était consacré en mai 2016. Averroès, commentateur d’Aristote, a notamment écrit le « Discours décisif » (Fasl al-maqal), opuscule d’une petite vingtaine de pages en format A4, réputé être une des œuvres majeures de la pensée philosophique musulmane au travers des siècles par sa qualité, mais non a priori par son impact qui a été extrêmement limité.

France 2 Islam Averroes 1605 Traite decisif

Il est intéressant de revenir sur ce texte fondateur mais peu connu du grand public pour en dégager quelques traits qui marquent peut-être encore aujourd’hui la culture musulmane.

  • Une fatwa autorisant l’exercice de la philosophie

Le Discours décisif est une fatwa où Averroès intervient en tant que juge, c’est-à-dire un avis juridique visant à autoriser l’exercice de la philosophie et de la logique en islam. En effet, on peut résumer la question posée et la réponse positive apportée par les deux paragraphes suivants du texte :

§1. (…) Rechercher, dans la perspective de l’examen juridique, si l’étude de la philosophie et des sciences de la logique est permise par la Loi révélée, ou bien condamnée par elle, ou bien encore prescrite, soit en tant que recommandation, soit en tant qu’obligation.

§3. Que la Révélation nous appelle à réfléchir sur les étants faisant usage de la raison, et exige de nous que nous les connaissions par ce moyen, voilà qui appert à l’évidence de maints versets du Livre de Dieu. En témoigne, par exemple, l’énoncé divin : « Réfléchissez donc, ô vous qui êtes doués de clairvoyance», qui est une énonciation univoque du caractère obligatoire du syllogisme rationnel, ou du syllogisme rationnel et juridique tout à la fois. (…)

  • Car la raison ne peut pas contredire la Révélation

L’exercice de la raison est autorisé car le postulat d’Averroès est que la Révélation – Coran et autres textes sacrés – ne peut pas être entachée d’erreur puisqu’elle vient de Dieu (Allah) et ne court donc pas le risque d’être remise en cause par la raison démonstrative.

§18. Puisque donc cette Révélation est la vérité, et qu’elle appelle à pratiquer l’examen rationnel qui assure la connaissance de la vérité, alors nous, musulmans, savons de science certaine que l’examen des étants par la démonstration n’entraînera nulle contradiction avec les enseignements apportés par le Texte révélé : car la vérité ne peut être contraire à la vérité, mais s’accorde avec elle et témoigne en sa faveur.

En effet, de façon générale, il est impossible qu’Allah ait tort, contre l’esprit ou contre la matière.

§14. (…) Le Prophète a dit à l’homme à qui il avait ordonné de faire prendre du miel à son frère atteint de diarrhée, et qui, la diarrhée ayant ensuite empiré, s’en plaignait à lui : « Dieu a dit vrai, et c’est le ventre de ton frère qui a menti».

  • L’interprétation est ce qui permet de se conformer avec la Révélation

La Loi révélée ne pouvant donc pas être erronée, tout raisonnement démonstratif suivant les règles de la logique conduisant à une contradiction avec le sens obvie (c’est-à-dire qui se présente naturellement à l’esprit) de cette Loi révélée est la preuve que ce texte révélé ne doit pas être compris dans son sens obvie mais dans un autre sens qui permet de faire disparaître la contradiction : c’est le fondement de la démarche d’« interprétation » de la Loi révélée, procédé de transfert de sens du sens obvie à un autre sens, justifié par différentes méthodes.

§20. Ce que l’on veut dire par « interprétation », c’est le transfert de la signification du mot de son propre [haqiqa] vers son sens tropique [majaz], sans infraction à l’usage tropologique [règles de transfert/glissement de sens au sein d’une langue par l’emploi de procédés tels, pour le français, que la métaphore, la métonymie, etc.] de la langue arabe d’après lequel on peut désigner une chose par son analogue, a cause, son effet, sa conjointe, ou par d’autres choses mentionnées comme faisant partie des classes de tropes. (…)

§21. Nous affirmons catégoriquement que partout où il y a contradiction entre un résultat de la démonstration et le sens obvie d’un énoncé du Texte révélé, cet énoncé est susceptible d’être interprété suivant les règles d’interprétation conforme aux usages tropologiques de la langue arabe. C’est là une proposition dont nul musulman doute et qui ne suscite point d’hésitation chez le croyant. (…)

  • Les divergences d’interprétation

La question est alors de déterminer ce qui doit faire ou pas l’objet d’interprétation, et c’est là que les choses se corsent, car les musulmans ne sont bien souvent pas d’accord entre eux.

§22. Nous disons même plus : il n’est point d’énoncé de la Révélation dont le sens obvie soit en contradiction avec les résultats de la démonstration, sans qu’on puisse trouver, en procédant à l’examen inductif de la totalité des énoncés particuliers du Texte révélé, d’autre énoncé dans le sens obvie confirme l’interprétation, ou est proche de la confirmer. C’est pourquoi il y a consensus chez les musulmans pour considérer que les énoncés littéraux de la Révélation n’ont pas tous à être pris dans leur sens obvie, ni tous à être étendus au-delà du sens obvie par l’interprétation ; et divergence quant à savoir ce qui est à interpréter et ce qui ne l’est pas. Ainsi les Asharites interprètent-ils le verset évoquant l’assise divine et la tradition évoquant la descente de Dieu, tandis que les Hanbalites leur attribuent un sens obvie.

D’autre part, la tâche est compliquée par le fait que la Révélation coranique comporte des versets plus ou moins clairs, voire contradictoires.

§23. La raison pour laquelle la Révélation comporte des énoncés de sens obvie et d’autres de sens lointain est que les hommes se distinguent par leurs dispositions innées, et diffèrent quant au fonds mental qui détermine en eux l’assentiment. Et s’il s’y trouve des énoncés contradictoires pris dans leur sens obvie, c’est afin de signaler aux « hommes d’une science profonde » qu’il y a lieu d’interpréter, afin de les concilier. C’est à quoi fait allusion l’énoncé divin : « C’est Lui qui a fait descendre sur toi le Livre, on y trouve des versets univoques […] », jusqu’à : « et les hommes d’une science profonde ».

La situation devient si complexe qu’on finit par en perdre son latin et qu’il semble bien difficile de conclure quoi que ce soit car la communauté musulmane ne semble pas en mesure d’élaborer un consensus formel et précis qui seul pourrait mettre un terme à des interprétations illicites pouvant conduire à l’infidélité.

§24. Si l’on objecte : il y a dans le Texte révélé des énoncés auxquels les musulmans s’accordent par consensus à attribuer un sens obvie ; d’autres qu’ils s’accordent à interpréter ; d’autres enfin au sujet desquels il y a divergence – est-il donc licite qu’on soit amené, du fait de la démonstration, à interpréter un énoncé auquel les musulmans s’accordent par consensus à accorder un sens attribuer son sens obvie, ou à attribuer un sens obvie à un énoncé qu’ils s’accordent à interpréter ? Nous répondons : s’il était établi de façon certaine qu’il y a consensus, cela ne serait pas autorisé. Mais si l’existence du consensus sur le sens de ces énoncés n’est que conjectural, ce l’est sans doute. C’est pourquoi Abu Hamid al-Ghazali, Abu-l-Ma’ali al-Juwayni, et d’autres autorités tutélaires en matière d’examen rationnel, affirment que l’on ne peut taxer catégoriquement d’infidélité quelqu’un qui rompt le consensus à propos de l’interprétation de cette sorte d’énoncés.

  • Réserver l’interprétation aux hommes de science et laisser la foule dans l’ignorance

L’interprétation de la Loi révélée étant un exercice extrêmement malaisé du fait du manque de clarté du texte révélé, la science de l’interprétation et ses résultats ne doivent être exposés qu’aux hommes d’une science profonde, la foule devant être maintenue dans l’ignorance, loin de tous ces débats qui sont censés la dépasse et pourraient la conduire à douter de la qualité et de la vérité du texté révélé.

§26. Or on sait, par la tradition de leurs propos, que de nombreuses figures du premier âge de l’islam jugeaient que la Révélation comprend de l’apparent et du caché, et qu’il ne faut pas que connaissent le caché ceux qui ne sont pas hommes à en posséder la science et qui seraient incapables d’y rien comprendre. (…)

§28. (…) Il existe des interprétations qu’on ne doit exposer qu’à ceux qui sont hommes à en connaître l’interprétation, et qui sont « les hommes d’une science profonde ». (…)

§63. Il vous est donc apparu que les interprétations vraies des énoncés révélés ne devaient pas être couchées par écrit dans les livres destinés à la foule, et moins encore celles qui sont viciées. (…)

§45. C’est pourquoi les interprétations ne doivent pas être couchées par écrit, hormis dans les ouvrages de démonstration, car si elles se trouvent dans ces livres-là, seuls les gens de démonstration y auront accès. Mais les consigner dans d’autres livres, et employer pour les exposer des méthodes poétiques et rhétoriques, ou dialectiques, comme le fait Abu Hamid, c’est pécher et contre la Révélation et contre la philosophie, même si cet homme a cru bien faire. Car son intention, ce faisant, était que s’accroisse le nombre des hommes de science, mais en réalité, le nombre de dépravés en a été accru non moins que celui des hommes de science. (…)

§46. Ce que doivent faire les chefs politiques des musulmans, c’est interdire ceux de ces livres qui concernent la science à qui n’est pas homme à pratiquer cette science, tout comme il leur incombe d’interdire les livres de démonstration à tous ceux qui ne sont pas hommes à la pratiquer, quoique les dommages survenant aux gens du fait de ces derniers soient bien moins graves, puisque la plupart du temps, seuls les hommes aux dispositions naturelles supérieures en ont connaissance, et que cette sorte d’hommes ne tombe éventuellement dans l’erreur que par défaut de vertu pratique, ou faute d’avoir procédé à la lecture dans le bon ordre, ou parce qu’ils les appréhendent sans l’aide d’un maître.

  • Ceux qui, n’étant pas des hommes d’une science profonde, osent interpréter sont des infidèles : aux sources du takfirisme ?

Tous les hommes qui ne sont pas d’une science profonde ont donc interdiction d’interpréter, au risque d’être qualifiés d’infidèles.

§44. (…) Ceux qui ne sont pas hommes de la science, eux, ont l’obligation de recevoir les énoncés dans leur sens obvie ; les interpréter serait de leur part, infidélité, dans la mesure où cela conduit à l’infidélité. Et voilà la raison de notre opinion suivant laquelle l’interprétation, pratiquée par des gens auxquels il est fait obligation de croire en le sens obvie, est infidélité : parce qu’elle conduit à l’infidélité. Or qui provoque à l’infidélité est un infidèle.

Il n’y a ensuite qu’un pas à franchir pour tomber dans les méandres du takfirisme, processus de fatwa assimilable à une excommunication en islam (expulsion de la communauté musulmane et déchéance de la qualité de musulman), car qui est légitime pour déterminer si quelqu’un est « de la partie ou non » ?

§36. En somme, il existe deux sortes d’erreur du point de vue de la Loi : l’erreur pardonnable lorsqu’elle est le fait d’hommes aptes à pratiquer l’examen rationnel dans le domaine où l’erreur a été produite (comme on pardonne au médecin expérimenté de s’être trompé dans l’art de la médecine, ou au juge expérimenté de s’être trompé dans un jugement), et impardonnable si elle provient de quelqu’un qui n’est pas de la partie ; et l’erreur impardonnable de qui qu’elle vienne, et qui, si elle touche les principes dogmatiques fondamentaux de la Loi révélée, est infidélité ou, si elle touche quelque chose en deçà de ces principes fondamentaux, est une innovation blâmable. (…)

C’est la porte ouverte au sectarisme, qui s’est épanoui en islam, chacun pouvant s’ériger en juge des erreurs des autres.

§64. C’est du fait des interprétations, et du fait de l’opinion que celles-ci devraient, du point de vue de la Loi révélée, être exposées à tout un chacun, que sont apparues les sectes de l’islam, qui en vinrent au point de s’accuser mutuellement d’infidélité ou d’innovation blâmable, en particulier celles d’entre elles qui étaient perverses. Les Mutazilites ont ainsi interprété nombre de versets et de traditions prophétiques, et exposé ces interprétations à la foule, et pareillement les Asharites, même si ces derniers ont moins interprété. Ils ont de ce fait précipité les gens dans la haine, l’exécration mutuelle et les guerres, déchiré la Révélation en morceaux et complètement divisé les hommes.

§66. Leurs penseurs spéculatifs sont devenus des oppresseurs pour les musulmans, en ce sens qu’une fraction des Asharites a déclaré que quiconque ne reconnaîtrait pas l’existence du créateur d’après les méthodes qu’eux-mêmes ont instituées dans leur Livre pour le connaître était infidèle, alors que les infidèles, les égarés, ce sont eux en vérité ! (…)

Cette propension musulmane à l’exclusion semble d’ailleurs assez répandue si l’on en juge par le grand exégète Tabari (IXème siècle) pour qui « tout musulman ayant atteint l’âge de la puberté, qui ne connaît pas Dieu avec tous ses noms et tous ses attributs par le raisonnement, est un infidèle dont la vie et les biens sont hors-la-loi ».

  • Conclusion

Si l’on doit retenir quelque chose de simple de ce texte, au-delà des complexités intellectuelles et spéculatives inutiles propres aux raisonnements dont les religions ont le triste secret (voir également la christologie chrétienne), c’est probablement que 1) le Coran a toujours raison (pas de critique possible du fond) et 2) la compréhension du Coran est mauvaise si elle contredit la raison logique et démonstrative : il faut donc alors chercher une autre interprétation du texte coranique. Si c’est bien à cette conclusion assez maigre que se résume in fine cette réflexion, on peut être assez déçu.

En réalité, l’averroïsme a été un échec et l’exercice philosophique dans la conception d’Averroès a été rejeté par les religieux ; cette ouverture a été close avec sa mort. On peut néanmoins s’interroger sur la façon dont le principe qu’illustre Averroès de la recherche de l’interprétation qui convient en fonction des objectifs poursuivis (pour éviter toute contradiction avec la Loi révélée) imprègne la culture musulmane.

Il est en effet aisé de constater combien les interprétations des uns et des autres du même texte peuvent être différentes, jusqu’à s’écarter complètement d’un sens littéral pourtant parfois sans ambiguïté. Chacun semble avoir en effet son interprétation en fonction du but qu’il poursuit : chacun peut ainsi toujours trouver réponse à tout et peut répondre à toutes les objections par des pirouettes intellectuelles.

Ce travers consistant ainsi à vouloir démontrer qu’on a toujours raison finit par affecter toute la société musulmane. Chacun peut dénier aux autres le statut de bon musulman au travers du takfirisme, dont on voit que les racines doctrinales sont extrêmement profondes et anciennes, qu’il s’agisse de groupes simplement orthodoxes ou de fondamentalistes. C’est ainsi que l’État Islamique met constamment en garde dans ses revues, notamment Dar-al-islam, contre le danger à suivre les « imams qui égarent », en s’attribuant à lui seul la capacité d’être au plus proche des textes sacrés musulmans (Coran, hadiths, vie de Mahomet).

Quant à la critique des textes sacrés musulmans par un non-musulman, il ne faut même pas y songer…le non-musulman est par définition totalement illégitime dans une telle démarche et il ne peut bien évidemment pas faire partie des hommes d’une science profonde.

Enfin, pour ce qui est de la qualité proprement philosophique de cet opus, elle est certaine mais renvoie – outre à l’emploi du syllogisme légué par Aristote aux Arabes – à des considérations qu’on peut trouver subjectives, surannées, et suspendues, comme tant d’autres, au monde de la pure spéculation intellectuelle théorique et gratuite.