L’instrumentalisation par l’islam de la figure de Gabriel à des fins politiques

La prétention de Mahomet à appartenir à la filiation monothéiste du judaïsme puis du christianisme avait pour objectif politique l’appropriation/récupération de cet héritage religieux pour asseoir sa légitimité et sa crédibilité personnelle en tant que dernier prophète d’une longue tradition. C’est ce qui explique l’insistance mise par Mahomet (et par les musulmans jusqu’à nos jours) à vouloir trouver par tous les moyens dans la Torah ou les Évangiles des passages que les musulmans essaient d’interpréter comme une annonce de la venue de Mahomet.

Pour tenter de conforter cette thèse aux yeux des croyants musulmans, Mahomet s’est par ailleurs approprié les figures symboliques de la Bible, et notamment celle de l’ange Gabriel dont le rôle est mentionné dans la Torah et qui, selon la tradition chrétienne, est venu (entre autres) annoncer à Marie le futur enfantement de Jésus.

Ainsi, selon la tradition musulmane, c’est l’ange Gabriel qui, dans la révélation, a servi d’intercesseur entre Allah et Mahomet : c’est dire s’il s’agit là d’un rôle d’une importance tout à fait considérable. Il est donc intéressant d’analyser dans quelles conditions cette récupération de la figure de Gabriel par Mahomet a eu lieu.

  • La figure de Gabriel dans le Coran : une figure quasiment absente

Compte tenu de l’importance de Gabriel dans le statut de la révélation, on s’attendrait à trouver dans le Coran de multiples passages le mentionnant clairement. Or, force est de constater que Gabriel est quasiment absent du Coran.

Comme l’indique le Dictionnaire Encyclopédique du Coran (ouvrage de référence rédigé sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi) : « Gabriel, d’après le Coran, n’y est mentionné que trois fois seulement de façon explicite (sourate 2, versets 97 & 98 ; sourate 66, verset 4). » Il s’agit des versets suivants :

Coran, sourate 2, verset 97. Dis : « Qui est ennemi de Gabriel ? » C’est lui qui, avec la permission d’Allah, a fait descendre sur ton cœur [celui de Mahomet] cette révélation qui confirme les messages antérieurs et sert de direction et de bonne nouvelle aux croyants.

Coran, sourate 2, verset 98. Celui qui est ennemi d’Allah, de Ses anges, de Ses apôtres, de Gabriel, de Michel, – Allah est l’ennemi des infidèles –.

(NB : Coran, sourate 2, verset 99. Nous t’avons révélé des versets parfaitement clairs. Seuls les pervers n’y croient pas.)

Coran, sourate 66, verset 4. (…) Gabriel est le Saint des croyants [le soutien d’Allah] (…).

Jacqueline Chabbi (professeur en études arabes à l’université de Paris VIII, spécialiste du monde musulman médiéval) remarque : « Même lorsque Gabriel est finalement nommé, il n’y a pas de commune mesure avec le rôle de premier plan qui lui est attribué plus tard en dehors du texte coranique proprement dit. (…) Le corpus coranique de Gabriel se résume en tout et pour tout à deux passages qui n’ont d’ailleurs rien à voir l’un avec l’autre. Le premier (C66/4) place l’inspirateur présumé de Mahomet au centre d’un conflit matrimonial. Le second passage (C2/97-99), qui cite Gabriel à deux reprises, est particulièrement ambigu, comme si le texte avait subi des altérations. »

Elle ajoute : « Le moins que l’on puisse dire, est que cette séquence de versets de C2/97-99 pose problème, quant à sa formulation, sa compréhension, et quant au rôle qui est attribué à Gabriel. C’est pourtant sur le verset interrompu dans sa première partie de C2/97 que repose la charge de la transmission exclusive de la révélation imputée à Gabriel par la tradition musulmane. (…) C’est (…) sur cette base très étroite que s’est développée la représentation musulmane hypertrophiée de la figure de Gabriel

Le Dictionnaire Encyclopédique du Coran indique par ailleurs que « selon la tradition exégétique, de nombreux versets y font également allusion » mais il s’agit là d’extrapolations hypothétiques, l’occurrence la plus remarquable au dire des musulmans étant :

Coran, sourate 53, versets 4 à 6. C’est seulement une révélation qui lui [à Mahomet] été inspirée. Le puissant, le fort la lui a fait connaître. Celui qui possède la force [qui serait donc l’ange Gabriel] s’est tenu en majesté.

Comme le souligne Jacqueline Chabbi : « Gabriel brille dans le Coran de la première période par son absence totale. Là encore, le hiatus est énorme entre le texte même du Coran et le discours de la tradition de l’époque califale. »

  • Gabriel : une « découverte tardive »

Pour Jacqueline Chabbi, « C’est presque a posteriori, peu de temps avant sa mort, qui marque la fin de la période coranique proprement dite, que Mahomet semble découvrir le nom de celui qui passera, dans la tradition postcoranique, pour son inspirateur initial. Les deux uniques passages – dont l’un contient d’ailleurs deux mentions successives – de C2/97-98 et C66/4 sont extrêmement tardifs dans la chronologie coranique. Le sens à donner à ces deux versets qui sonnent comme une mention innovante que rien ne laissait auparavant présager est très problématique. Si Gabriel n’est pas mentionné dans les sourates réputées anciennes, il n’y a pas lieu de penser qu’il y est présent de manière sous-jacente, comme le soutiennent les exégètes musulmans tant médiévaux que modernes, et qu’on peut le reconnaître en interprétant le texte qui l’ignore. »

Jacqueline Chabbi poursuit : « Ignorant toute chronologie du texte, la tradition musulmane d’après le Coran considère donc que Gabriel est là sans avoir besoin d’être nommé. (…) Au grand dam de l’analyse historique du texte coranique, ce sont des passages visionnaires anciens dans lesquels Gabriel n’est pas nommé qui donnent prétexte de se dire à de telles interprétations (C81/15-25, C53/1-18). Selon les lectures qui se fondent sur ce type de présupposé et sur une pure logique de croyance, c’est encore Gabriel et nul autre qui commanderait donc à Mahomet : « Répète au nom de ton Seigneur qui créa l’homme de sang coagulé ». Ce début de la sourate 96 (1-5) est vu, en contexte musulman traditionnel, comme constituant les premiers versets coraniques révélés. Sans que le texte coranique y soit pour rien, il met en scène Gabriel dans un rôle majeur. Il est présenté comme celui qui contraint Mahomet, encore inconscient de son destin prophétique, à proférer les premiers mots de la révélation. »

Ainsi, pour Jacqueline Chabbi, « Ce qui n’est qu’allusif dans le Coran devient détaillé dans la littérature du hadith et de la Sîra. L’ange Gabriel y est décrit comme le compagnon de Mahomet, celui qui l’accompagne et le guide pendant toute sa vie, en toutes circonstances. »

  • Conclusion

La question de savoir si un ange prénommé Gabriel aurait effectivement murmuré à l’oreille de Mahomet ne peut que laisser tout homme raisonnable hautement perplexe et dubitatif. Il faudrait interviewer Gabriel pour savoir ; mais nul n’a encore trouvé le moyen de monter au ciel de son vivant et d’en revenir dans le même état pour en témoigner. En réalité, cette question est rationnellement absurde et n’a sur le fond aucune importance en l’absence de toute possibilité de vérification objective. C’est une question de foi : conviction pour les croyants, élucubrations pour les autres.

Cette question témoigne surtout et clairement – l’islam n’étant qu’une invention purement humaine, sauf preuve du contraire que l’on attend toujours – de la tactique politique mise en œuvre par Mahomet (ou plus généralement par l’islam) pour tenter de se donner une filiation qui confère une légitimité innée, valant dogme inattaquable. Une « preuve » beaucoup plus convaincante de la valeur de l’islam aurait été la qualité de sa spiritualité et la nouveauté de son message : mais si l’on met de côté les emprunts massifs faits par l’islam au judaïsme (dans de multiples domaines), la moisson originelle semble bien chiche et de peu de poids.