Pourquoi l’aveuglement occidental est la plus grande force de l’islam : illustration avec la « Déclaration de Marrakech » (3ème partie)

Dans ce troisième et dernier article relatif à la déclaration de Marrakech, je vous propose d’analyser la section finalement la plus importante, à savoir les conclusions du Collège des oulémas concernant les actions à mener pour améliorer les droits des minorités non-musulmanes dans les pays musulmans. Cette section a pour titre : « De la mise au point conceptuelle et l’exposé des fondements méthodologiques de la position canonique concernant les droits des minorités ».

Declaration de Marrakech 27 Janvier 2016

  • La reconnaissance de la condition difficile des minorités non-musulmanes en terre d’islam

Avant d’en venir aux explications et aux solutions proposées, il est d’abord fondamental de saluer le constat fait par le Collège des oulémas qui reconnaît de façon claire et non ambiguë – ce qui est exceptionnel de la part d’autorités religieuses musulmanes –, la condition difficile des minorités non-musulmanes en terre d’islam.

Le constat dressé par le Collège des oulémas apparaît en effet assez accablant si on formule de façon directe ce qui est expliqué « en creux », puisque le sort de ces minorités peut être caractérisé par (en fonction naturellement des situations, le constat n’étant probablement pas uniforme) :

– L’absence de citoyenneté égalitaire entre musulmans et non-musulmans

Le Collège invite en effet « Les politiciens et les décideurs à prendre les mesures constitutionnelles, politiques et juridiques nécessaires pour donner corps à la citoyenneté contractuelle et appuyer les formules et les initiatives visant à raffermir les liens d’entente et de coexistence entre les communautés religieuses vivant en terre d’islam ».

– La privation de droits

Le Collège conclut sa Déclaration, conclusion particulièrement forte qui sonne comme un rappel à l’ordre par cette phrase limpide : « Les participants déclarent qu’il n’est pas autorisé d’instrumentaliser la religion aux fins de priver les minorités religieuses de leur droits dans les pays musulmans. »

– Une culture musulmane qui semble avoir un certain penchant à l’extrémisme et l’agressivité

Le Collège fait le constat de l’existence en terre d’islam d’une « culture en crise qui, outre l’incitation à l’extrémisme et à l’agressivité, alimente les guerres et les dissensions et sape l’unité des sociétés ».

  • La « position canonique »

Je passerai rapidement sur l’explicitation de la « position canonique » figurant dans la déclaration dans la mesure où la formulation de certaines assertions semble assez complexe et peu explicite, comme par exemple :

– « La nécessité (…) de privilégier l’approche globale qui relie les textes canoniques les uns aux autres sans pour autant négliger les parties dont se compose le corpus dans sa globalité. »

– « Mettre en évidence le lien entre les commandements et les interdits d’une part et le système des intérêts et des risques de dégât »

Mais il est intéressant de noter deux points :

– « Il est indéniable que les dispositions changent selon les époques »

Cette assertion soulève une question essentielle de la doctrine musulmane puisque l’islam est une religion qui prétend avoir formulé le dernier message de Dieu pour les hommes, ce qui conduit à conclure a priori qu’il s’agit là d’un message définitif. En conséquence, comment un message définitif peut-il être dépendant d’un contexte ? Cette question a conduit à d’innombrables commentaires depuis des siècles de la part des religieux musulmans sans que le monde musulman soit pour autant capable encore aujourd’hui de s’accorder sur une position unique.

– « Les parties habilitées à pratiquer l’ijtihad doivent tenir compte du contexte »

Au-delà de la question du contexte déjà soulevée, cette assertion introduit l’idée que l’ijtihad [lecture/interprétation] n’est légitime que s’il provient de sources (musulmanes) habilitées : donc les autres sources ne le sont pas. Se pose alors la question de savoir quelle autorité est légitime à légitimer les avis religieux émis au sein de la communauté musulmane : il n’y a pas aujourd’hui de réponse à cette question.

  • La reconnaissance du contexte de luttes et de guerres qui a marqué l’islam

La déclaration reconnaît également avec lucidité que les minorités non-musulmanes ont eu à souffrir de l’islam en raison de « pratiques historiques dominées essentiellement par le paradigme des luttes et des guerres ».

Que l’islam ait été une religion qui s’est répandue dans le monde par la guerre et non pas seulement par la conviction des cœurs est une réalité historique qui ne fait aucun doute. Certains intellectuels musulmans le reconnaissent (ex. Malek Chebel : « « L’islam est une religion de conquêtes. Ce que l’on a appelé l’expansion de l’islam se révèle être une œuvre intimement liée à la nature même de la prédication. » et Tareq Oubrou qui évoque la « logique d’empire ») mais ils sont relativement isolés. Aussi, le fait que la Déclaration prenne acte également de ce constat doit être salué.

  • Les propositions pour améliorer la condition des minorités non-musulmanes en terre d’islam

Les propositions du Collège mettent en évidence certaines actions positives qui, effectivement, contribueraient à améliorer à terme les conditions de vie des minorités non-musulmanes :

– « Réaliser des révisions courageuses et responsables des manuels scolaires», la vision de l’histoire enseignée dans le monde musulman ayant certainement une difficulté à ne pas être influencée par le tropisme religieux ;

– Recommander aux oulémas et penseurs musulmans de « s’investir dans la démarche visant à ancrer le principe de citoyenneté, qui englobe toutes les appartenances, en procédant à une bonne appréciation et à une révision judicieuse du patrimoine du fiqh et des pratiques historiques, et en assimilant les mutations qui se sont opérées dans le monde », la citoyenneté – qui contient nécessairement le principe d’égalité – n’étant semble-t-il pas une notion naturelle au sein des sociétés musulmanes ;

– Œuvrer pour la prise en compte des droits des minorités en terre d’islam en poussant « les intellectuels, les créateurs et les composantes de la société civile à favoriser l’émergence d’un large courant social faisant justice aux minorités religieuses dans les sociétés musulmanes et suscitant une prise de conscience quant aux droits de ces minorités» alors que la culture musulmane y semble par nature peu favorable puis le Collège précise qu’il convient « d’œuvrer sur les plans intellectuel, culturel, éducatif et médiatique pour préparer un terrain propice à l’éclosion de ce courant social » ;

– Valoriser le vivre ensemble dans un contexte marqué encore aujourd’hui par « les traumatismes mémoriels nés de la focalisation sélective mutuelle sur des faits particuliers et l’occultation des siècles de vie commune sur une même terre», « la revivification du patrimoine commun », la mise en place de « passerelles de la confiance, loin des tentations d’excommunication et de violence. » Cela étant, quand on sait que la Turquie continue toujours à refuser de reconnaître le génocide arménien, on peut penser qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire.

  • Pourquoi alors l’aveuglement occidental reste-t-il malgré tout encore une des grandes forces de l’islam aujourd’hui ?

On ne peut trouver que positif qu’une prise de conscience de la condition difficile des minorités non-musulmanes en terre d’islam se fasse jour dans le monde musulman, et surtout soit rendue publique au travers de la Déclaration de Marrakech qui ose enfin, avec un certain courage, dire certaines vérités dérangeantes sur la relation de la culture musulmane aux valeurs universelles largement adoptés dans les sociétés occidentales.

En revanche, on ne peut que regretter que l‘aveuglement des sociétés occidentales, en particulier la France, conduise encore aujourd’hui à nier l’existence d’une réalité culturelle musulmane très différente de la culture occidentale – toutes les cultures étant dans une vision utopiste censées partager les mêmes valeurs humaines fondamentales – et empêche ainsi toute discussion de fond sur cette question, la critique de l’islam en occident étant le plus souvent taxée d’islamophobie.

Cet aveuglement irresponsable et coupable ne profite finalement qu’à la frange la plus dangereuse de l’islam, celle qui sait ce qu’était réellement l’islam de Mahomet et qui veut le rétablir, frange qui prospère idéologiquement à l’abri de la critique radicale de certains pans entiers de la doctrine musulmane qui serait nécessaire, critique muselée en Occident par une intelligentsia bien-pensante et imbue d’elle-même mais incompétente. Ainsi, en l’absence d’une critique doctrinale fondamentale, la question se trouve réduite en Occident à une problématique économique, sociologique et psychiatrique, preuve d’une incompréhension manifeste.

Mais si la conclusion de la Déclaration de Marrakech paraît tout à fait claire, « Il n’est pas autorisé d’instrumentaliser la religion aux fins de priver les minorités religieuses de leur droits dans les pays musulmans », il reste néanmoins très inquiétant d’y lire l’invitation faite à la « communauté internationale d’édicter des lois criminalisant les offenses aux religions, les atteintes aux valeurs sacrées et tous les discours d’incitation à la haine et au racisme. » Cette demande pressante – dont on peut d’ailleurs se demander dans quelle mesure elle ne conditionnerait pas dans l’esprit de certains oulémas les avancées vis-à-vis des minorités non-musulmanes –, semble malheureusement la preuve que le combat idéologique contre certaines tentations liberticides est encore loin d’être gagné, l’idée que le blasphème pourrait être constitutif d’un délit étant totalement inacceptable dans les pays occidentaux, laïcs, et particulièrement en France.

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