Toujours se reporter aux textes

  • La problématique

En matière religieuse, il est toujours nécessaire de reprendre les textes avec précision tant cette matière est sujette à des fantasmes et à des projections personnelles (indépendamment du fait d’ailleurs de savoir si ces textes correspondent à une quelconque réalité historique).

Quand on lit simplement la biographie de Mahomet (Sîra d’Ibn Hîcham, IXème siècle, reconnue par tous les musulmans et que Tariq Ramadan qualifie de « source classique »), il apparaît évident que la vie de Mahomet, qui a fait la guerre, ordonné l’exécution d’ennemis, pratiqué la razzia pour se procurer du butin et des femmes (échangées sur les marchés contre armes et chevaux), etc., est bien différente de celle du Christ qui a refusé qu’on le défende, n’a jamais monté d’armée et s’est laissé crucifier.

Pourtant, dans une interview donnée à un journaliste de l’Est Parisien en février 2016, Ghaleb Bencheikh, présentateur attitré de l’émission « Islam » sur France 2 le dimanche matin et esprit très cultivé, a dit : « Qui sait que Mahomet lui-même, en 619, fut lapidé et battu à son arrivée à Taef ? Et qu’il a dit alors : « Mon Dieu, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ! » Ce sont les paroles du Christ qu’il citait ! »

Ghaleb Bencheikh

Le problème est que tout cela ne figure absolument pas dans la Sîra. Lisons en effet ce texte puisqu’il est disponible en français (dans la version traduite par Abdurrâhman Badawî publiée aux éditions Al Bouraq), ce qui est par ailleurs une occasion intéressante de partager un texte authentique et original qui donne une idée de la vie de la façon dont Mahomet était perçu à La Mecque et dans ses alentours.

  • La texte de la biographie de Mahomet (Sîra)

Resituons le contexte : Mahomet était dénigré à La Mecque (un certain nombre de Mecquois le pensait d’ailleurs à moitié fou et possédé par les djinns) et sa prétention à être le messager de la nouvelle religion et par là à devenir le chef des Quraychites convertis n’était guère bien perçue : Mahomet appartenait à un des clans respectés de La Mecque (les Banû Hachim) mais cela ne lui conférait pas pour autant de légitimité tribale particulière pour s’arroger le titre de chef de toutes les tribus de La Mecque et de ses environs. S’il n’avait rien à craindre du fait du prestige de son oncle Abû Tâlib, la mort de ce dernier fragilisa sa position à La Mecque et il tenta de se rapprocher d’une tribu établie non loin à Taef, les Thaqîf.

Voici le texte de la Sîra :

« Section : l’Envoyé va à la tribu Thaqîf à la recherche de leur secours

Quand Abû Tâlib mourut, les Quraych outrageaient l’Envoyé d’Allah d’une manière qui ne s’était pas vue durant la vie de son oncle Abû Tâlib. Il partit pour al-Taîf, cherchant secours auprès de la tribu Thaqîf et leur protection son peuple, et aussi pour qu’ils acceptassent de lui ce qui lui venait de Dieu – Très Haut –. Il y alla seul.

Quand l’Envoyé d’Allah arriva à al-Taîf, il se dirigea vers quelques gens de Thaqîf (…). L’Envoyé d’Allah s’asseyait avec eux, les appelait à croire en Dieu, et leur parlait du sujet qui l’avait amené à venir chez eux, à savoir : de lui porter secours pour propager l’islam et de l’aider contre ses opposants parmi son peuple. L’un d’eux alors lui dit qu’il déchirerait la couverture de la Ka’bah si Dieu l’avait envoyé. Le deuxième lui dit : « Dieu n’a-t-il pas trouvé un homme mieux que toi pour l’envoyer ?! » Le troisième lui dit : « Je ne parlerais jamais avec toi si tu étais l’Envoyé d’Allah, comme tu le dis, tu serais trop important que je puisse te répondre, et si tu mentais sur Allah, je ne devrais par parler avec toi. » L’Envoyé d’Allah partit donc de chez eux, désespéré de l’élite de Thaqîf. D’après ce qui m[le biographe Ibn Ishâq]’a été rapporté, il leur dit : « Puisque vous vous comportez ainsi, gardez cela un secret entre nous ». En effet, l’Envoyé d’Allah craignit que cela fût porté à la connaissance de son peuple, ce qui les rendrait plus hardiment insolents à son égard.

Mais ces trois nobles de Thaqîf ne gardèrent pas le secret. Au contraire, ils excitèrent contre l’Envoyé d’Allah leurs hommes insolents et leurs esclaves, qui se mettaient à l’insulter et à le chahuter, en sorte que la foule s’assembla autour de lui et le poussa à se réfugier dans un jardin entouré d’un mur qui appartenait à Utbah ibn Rabî’ah et à Shaybah ibn Rabî’ah qui s’y trouvaient à ce moment. Alors les insolents de Thaqîf qui le poursuivaient le laissèrent tranquille. Il se mit sous l’ombre d’une treille de vigne. Il s’y assit, pendant que les deux fils de Rabî’ah le regardaient et voyaient ce qu’il avait souffert de la part des gens insolents de Thaqîf. (…) Lorsque l’Envoyé d’Allah sentit de la sécurité, il dit, d’après ce qu’on m’a rapporté : « Ô mon Dieu ! Je me plains à Toi de la faiblesse de mes forces, de la pauvreté de mes moyens et du mépris des gens pour moi. Tu es le plus miséricordieux des miséricordieux ; tu es le seigneur des jugés faibles, tu es mon Seigneur, à qui me confies-tu ? À un étranger qui prendrait un air dur envers moi ? Ou à un ennemi qui serait mon maître ? (…) »

Quand les deux fils de Rabî’ah le virent et aperçurent ce qu’il souffrait, leur lien de parenté s’émut. Ils appelèrent un domestique chrétien qui était à leur service, appelé Addâs, et lui dirent : « Cueille de ce raisin, mets-le dans ce plat, et va à cet homme-là et invite-le à en manger. » (…) Addâs répondit : « Je suis chrétien et je suis un des habitants de Ninive. » L’Envoyé d’Allah dit : « De la ville de l’homme pieux Jonas, fils de Matta. » Addâs lui dit : « Comment connais-tu Jonas, fils de Matta ? » L’Envoyé d’Allah répondit : « C’est mon frère : il était prophète et moi je suis prophète. » Alors Addâs se mit à embrasser la tête de l’Envoyé d’Allah et ses mains et ses pieds.

L’un des deux fils de Rabî’ah dit à l’autre : « Il semble qu’il a corrompu ton domestique ! » Quand Addâs revient à eux, ils lui dirent : « Malheur à toi, Addâs, pourquoi as-tu embrassé la tête, les mains et les pieds de cet homme ? » Addâs répondit : « Mon maître, il n’y a sur la terre aucun homme mieux que lui. Il m’a raconté une chose que ne connaît qu’un prophète. » Ils lui dirent : « Malheur à toi Addâs ! Il ne faut pas qu’il te fasse renoncer à ta religion, car ta religion est meilleure que la sienne. »

Puis, l’envoyé d’Allah partit d’al-Tâ’if et retourna à Makkah, ayant désespéré de la conversion de la tribu de Thaqîf. Lorsqu’il passa par la vallée de Nakhlah, il se mit à prier, au milieu de la nuit. Alors passa devant lui le groupe de djinns que Dieu – Très haut – a mentionné. D’après ce qu’on m’a dit, ils sont au nombre de sept et sont des djinns des habitants de Nisibe (Nasibin). Ils se mirent à l’écouter. Quand il termina sa prière, ils s’en allèrent à leur peuple pour les avertir : ils avaient écouté et avaient répondu affirmativement à ce qu’ils avaient écouté. [Suit une explication de la descente des versets 29 à 31 de la sourate 46 et des versets 1 et 2 de la sourate 72].

Section : L’Envoyé d’Allah propose sa religion aux tribus et leur demande protection

Ibn Ishâq dit : Puis l’Envoyé d’Allah arriva à Makkah. Là, son peuple était en plein désaccord avec lui et en totale opposition à sa religion, à l’exception d’un petit nombre de gens jugés faibles qui ont cru en lui. Durant les fêtes de pèlerinage, l’Envoyé d’Allah proposait sa religion aux tribus arabes, les invitant à croire en Dieu, leur annonçant qu’il était un prophète envoyé d’Allah, leur demandant de croire en sa véracité et de le protéger, afin qu’il leur expliquât ce pour quoi dieu l’avait envoyé. »

  • Conclusion

D’après ce texte, incontesté chez les musulmans, Mahomet ne fut donc pas battu et encore moins lapidé, et ne prononça bien entendu pas les paroles du Christ lors de sa crucifixion (Luc 23, 34 Et Jésus disait : « Père, pardonne-leur : ils ne savent ce qu’ils font. ») !

Soit c’est une erreur du journaliste qui n’a pas compris ce qu’on lui disait (encore faut-il connaître cet épisode…), soit c’est une erreur monumentale de Ghaleb Bencheikh, doublée d’une projection imaginaire dont l’intention questionne (car il faut avoir beaucoup d’imagination pour aller mettre les paroles du Christ crucifié dans la bouche de Mahomet !) ; à moins que celui-ci fasse référence à un autre texte (mais lequel ? Texte qui serait d’ailleurs à ce moment-là en contradiction avec celui cité ci-dessus).

La version relatée par la Sîra semble tout à fait logique : Mahomet, n’arrivant pas à convertir les Mecquois et ayant perdu l’appui de son oncle décédé, est allé chercher un autre appui dans une tribu vivant dans les environs, sans d’ailleurs parvenir non plus à la convertir. Il est donc retourné à La Mecque. Fin de l’histoire.

Quant à ce récit, il reste un récit religieux, puisqu’il faut garder à l’esprit que la vie de Mahomet n’a commencé à être rédigée que plus de 150 ans après sa mort environ, et que l’historicité du personnage est très discutée compte tenu de la faiblesse des sources fiables du point de vue de l’historien. Marie-Thérèse Urvoy, professeur d’islamologie, d’histoire médiévale arabe et de langue arabe classique, écrit à cet égard : « Dans les chroniques extérieures à l’Arabie et contemporaines de l’émergence de l’islam, Muhammad est seulement signalé comme le chef des bandes armées d’invasion, sans plus de précision ».

Aussi, vouloir considérer la Sîra comme un texte de valeur « historique » et une « preuve » de quoi que ce soit est illusoire. C’est très certainement un mélange d’événements réels et imaginaires, ou du moins dont le récit traduit une visée symbolique et valorisante. D’ailleurs, c’est l’idée que s’en font les musulmans aujourd’hui qui est importante, puisque celui-ci est censé être un modèle à imiter, plutôt que la réalité historique que personne ne connaît.

Ainsi, on retrouve dans le récit ci-dessus, ce qui ne doit guère étonner, certaines « figures » ou certains « mythes » classiques de l’hagiographie religieuse : le prophète incompris de son peuple, dont la raison est obscurcie et le cœur endurci ; le prophète qui ne comprend pas pourquoi Dieu semble l’abandonner ; le prophète qui en revanche parvient à convertir celui qui a le moins de raisons de se rallier à lui puisqu’il a déjà sa religion (le domestique chrétien), conversion qui symbolise par ailleurs la légitimité de Mahomet à prétendre à l’héritage chrétien et juif. De ce point de vue, l’exemple mahométan ne semble pas apporter pas grand-chose de neuf par rapport au judaïsme (cf. Moïse) et au christianisme (cf. Jésus) dont il copie assez largement les précédents.

Une réflexion au sujet de « Toujours se reporter aux textes »

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