L’impasse coranique : le monde musulman peut-il en sortir ?

Le 5 mai 2016 s’est tenue à l’Institut du Monde Arabe une conférence-débat animée par Abdennour Bidar sur le thème : « Le Coran, dictée surnaturelle ou parole humaine inspirée ? »

IMA 160505

Je vous propose de revenir sur certains propos, principalement l’intervention d’Abdennour Bidar et certains commentaires de l’imam Abdelali Mamoun, personnalités musulmanes modérées, intelligentes, qui osent la critique, et dont voici les enregistrements :

Abdennour Bidar :

Abdelali Mamoun :

Ces extraits me paraissent intéressants à écouter et à analyser dans la mesure où ils illustrent bien l’impasse schrizophrénique dans laquelle se trouve le monde musulman face à son texte sacré, le Coran.

  • Une problématique simple qui fait ressortir les tabous

On peut tout d’abord remarquer que la question posée est déjà biaisée car elle suppose dans les deux cas que Dieu existe, puisque « l’inspiration » dont il s’agit vient nécessairement de Dieu dans ce contexte.

Que Dieu existe ou pas, Abdennour Bidar semble donc d’emblée (dans un premier temps) exclure la possibilité que le Coran ne soit qu’un texte tout simplement et strictement humain. Cette idée semble tellement insupportable qu’Adennour Bidar recourt à des formulations malaisées : « La possibilité étrange que certains textes soient à la fois (…) humain et divin, humain et plus qu’humain, humain trop humain plus qu’humain » ou « Est-ce que c’est Allah qui fait parler Mohammed, est-ce que c’est Mohammed qui fait parler Allah ? Est-ce qu’on est obligé de choisir entre les deux ? » ou encore « Le Coran nous invite à réfléchir sur la relation entre l’humain et le divin. »

En réalité, Abdennour Bidar résume bien un peu plus tard la problématique insoluble du monde musulman par cette phrase : « les consciences croyantes veulent conserver la possibilité d’entretenir un rapport avec le sacré ». Il est simplement curieux que ce rapport avec le sacré passe essentiellement chez les musulmans par l’idée que le texte vient d’Allah (créé ou incréé, cela n’a guère d’importance) et ne résulte pas simplement et plus authentiquement de la profondeur spirituelle du message.

  • Un texte dont la valeur littéraire et spirituelle serait indiscutable

Le second présupposé de ce débat, qui rejoint le point précédent, est que le Coran est un texte admirable, tellement admirable qu’il n’est pas envisageable qu’il ne puisse sortir que d’un cerveau humain. Abdennour Bidar le présente comme « une œuvre de génie, une œuvre prodigieuse » et dit à son propos : « Est-ce que le Coran est un miracle ? S’il est une dictée surnaturelle, il est un miracle » ; « On ne le pose pas dans une pile de livres au-dessous d’autres livres ». Il provoque « une vénération quotidienne au jour le jour qui entraîne un frisson dans l’âme et un frisson dans le corps à chaque fois qu’on se saisit de cet objet ».

Tout cela est naturellement subjectif. Si le Coran est effectivement à la source de l’arabe littéraire qu’il a codifié, le caractère « inimitable » du Coran peut laisser perplexe, y compris pour un arabisant. Marie-Thérèse Urvoy (professeur d’islamologie, d’histoire médiévale arabe et de langue arabe) précise d’ailleurs dans son « Essai de critique littéraire dans le nouveau monde arabo-islamique » que « L’importance de la langue arabe vient de ce que Dieu l’a parlée pour communiquer avec les Arabes afin de les gratifier d’une « révélation du Seigneur des mondes, descendue du ciel (…) en une langue arabe pure (mubîn) » (Coran, sourate 26, versets 192 à 195). « Pure » et non « claire », comme on traduit souvent, car le langage du Coran est loin d’être clair, à preuve la masse considérable de commentaires philologiques qui ont été élaborés à son sujet. Il faut plutôt déceler dans cette phrase une réponse à la récrimination des contemporains de Muhammad se plaignant que les Arabes, contrairement aux juifs et aux chrétiens, n’aient pas bénéficié d’une révélation propre ».

Inutile de rentrer dans les polémiques sans fin sur la valeur littéraire du Coran mais on peut noter que la multitude de traductions du Coran (plus d’une centaine en français) questionne effectivement le sens et la clarté du texte, d’autant que le Coran est un texte extrêmement répétitif (un livre en cours de rédaction le prouvera, je crois, avec force) et qui n’a pas de structure (aucun classement des thèmes, aucune chronologie) comme cela a été rappelé – hasard de calendrier – dans l’émission de France 2 « Islam » diffusée le dimanche 1er mai 2016 :

France 2 Islam 160501 LIre et interpréter le Coran Partie 1

France 2 Islam 160501 LIre et interpréter le Coran Partie 1 Structure

  • La « mauvaise querelle » des traductions

Abdennour Bidar rappelle que pour certains, « pour avoir accès au Coran, il faut avoir accès au texte en arabe ».

Cette « querelle » sur la valeur par essence extrêmement réduite des traductions du Coran (« considérées par les traditionnalistes, ou les conservateurs, comme simplement comme des interprétations du texte »)  n’est pas fondée. Qu’une traduction ne puisse jamais refléter exactement tous les sens et toutes les images auxquels chaque mot ou chaque phrase renvoie dans une culture donnée est une évidence d’un point de vue littéraire. Il peut être intéressant à cet égard de lire Julien Green et en particulier « Le langage et son double ». Mais pour ce qui est du religieux, du spirituel ou du philosophique, il est toujours possible de préciser autant que nécessaire les différents sens auquel un concept peut renvoyer ; sauf à dire – dans le cas du Coran – que déjà en arabe le texte pose souvent problème, alors même que le Coran ne semble pas renfermer par ailleurs de concepts spirituels ou philosophiques d’un abord difficile. Pour sortir de cette impasse, il suffit simplement de se rappeler que Mahomet parlait arabe (dialecte Quraych) ainsi que la plupart de ceux qu’ils cherchait à convertir : n’est-ce pas suffisant ? Donc laissons là cette querelle stérile, inutile et puérile de l’arabe comme langue d’Allah par excellence.

En outre, il est curieux de noter que cette question de la pertinence des traductions ne soit pas mise en exergue par exemple dans le cas du christianisme, même si des débats de spécialistes existent à propos d’un certain nombre d’expressions d’interprétation difficile (paraclet, fils de l’homme,…). Personne ne remet en cause dans le monde chrétien la validité des « bonnes » traductions du Nouveau Testament (il y en a quelques-unes tout à fait « classiques », notamment en français) à partir de leurs originaux grecs (le travail de Luther n’étant pas du tout une première en matière de traduction et ne posant pas la question de la traduction du tout dans les mêmes termes que pour le Coran, en dépit de ce que laisse entendre Abdennour Bidar). C’est sans doute que le côté identitaire, ethnique, et, sous cet angle, affectif de la religion tient une place beaucoup plus réduite, voire même quasi inexistante, dans le monde chrétien. Alors pourquoi tout ce remue-ménage à propos du Coran ?

D’ailleurs, Abdennour Bidar dit à juste titre : « vous savez comme moi que dans l’immensité du monde musulman, la majorité des sociétés, des peuples, ne sont pas arabophones ». Alors, autant qu’il y ait des traductions « acceptables » car sinon cela revient à dire que peut-être 80% du monde musulman est étranger à sa propre religion (sans parler de la capacité à lire un arabe classique datant de 1.400 ans, ce qui n’est sans doute pas donné à tout arabophone puisque le contexte d’emploi des mots a nécessairement évolué).

On peut en revanche s’interroger sur l’intérêt politique certain qu’il y a à dénier à toute traduction sa valeur car cela réduit grandement le champ de la critique, en particulier en provenance des Occidentaux non arabisants, et concentre par ailleurs le pouvoir religieux entre les mains des « érudits ».

  • Le Coran, un texte compilé à partir de sources diverses, loin du mythe fondateur de l’origine divine

Si le Coran est la parole de Dieu, il s’en faut de beaucoup que ce texte soit d’origine unique et certaine. Comme beaucoup de textes anciens, c’est une compilation d’un certain nombre d’écrits, les versets du Coran ayant été notés sur tout ce qui était disponible : troncs de palmiers, omoplates de chameau, papyrus…

Abdennour Bidar rappelle justement qu’« il y a une historicité du texte, il y a une composition du texte » et que « la vulgate d’Othman [est] un texte qui est une recension officielle qui a été sélectionnée à partir de tout un ensemble de textes concurrents ». Pierre Lori, dans l’émission télévisée précitée, ne dit pas autre chose :

France 2 Islam 160501 LIre et interpréter le Coran Partie 1

France 2 Islam 160501 LIre et interpréter le Coran Partie 1 Recension

Le Coran n’est donc pas un texte indiscutable par son origine certaine et unique mais un choix tout à fait postérieur à la mort de Mahomet d’un certain nombre de textes divers, choix qui a fait l’objet de moult discussions, voire oppositions (ex. chiite dans les premiers siècles).

  • Le monde musulman est dans une impasse

Abdennour Bidar reconnaît avec beaucoup d’honnêteté qu’« il y a évidemment là débat, et ce débat dans beaucoup de pays musulmans est « tabou », entre d’un côté ce mythe fondateur d’un texte qui serait descendu tel quel et que nous aurions dans les mains tel quel, et cette enquête critique qui commence à dire depuis deux siècles et qui veut avoir le droit de dire que le Coran peut être considéré comme un objet historique ».

Abdennour Bidar poursuit : « on est dans une alternative qui aujourd’hui, moi, personnellement, me semble être véritablement une impasse : cette impasse, c’est soit on continue d’adhérer au mythe fondateur, et ce faisant on nie la réalité historique, soit on accède et on donne droit de cité à la discussion sur la constitution historique du texte, mais, dans ce cas-là, ce qui risque d’être perdu, c’est la dimension sacrée ».

Comment alors concilier l’inconciliable ? C’est impossible et ne peut conduire qu’à la schizophrénie ou à l’absurde. Abdennour Bidar en fait la triste expérience lorsqu’il dit en conclusion de son intervention : « il me semble qu’il serait peut-être intelligent mais particulièrement difficile d’essayer en même temps de faire droit à la possibilité d’entretenir un rapport critique, historico-critique au texte, sans pour autant considérer qu’il est de ce fait complètement décrédibilisé dans sa prétention originelle, dans sa prétention première à nous offrir peut-être un support de méditation ou d’accès à quelque chose de transcendant ». Ce n’est pas « particulièrement difficile », c’est tout simplement impossible.

Abdennour Bidar, comme certains autres intellectuels musulmans, me semble être atteint du syndrome identitaire : refusant de remettre fondamentalement en cause une culture qui a structuré sa personnalité depuis l’enfance – et donc incapable de « tuer le père » –, mais ayant assez d’intelligence pour voir les immenses contradictions et les problèmes que l’islam soulève – notamment (cf. son intervention) quant à l’absence de liberté qui règne dans le monde musulman si le Coran n’est que parole que l’on peut réciter –, il se retrouve pris entre deux feux, incapable de faire un choix (un prochain article reprenant d’ailleurs certains de ces écrits en donnera une illustration à mon sens assez convaincante).

Dans ces conditions comment l’islam peut-il évoluer, voire se réformer (cf. l’islam irréformable) ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

trois × 3 =

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.