Instance de Dialogue : un départ a priori décevant

Article publié dans Atlantico le 17 avril 2016.

Compte tenu du contexte dramatique que connaît depuis de nombreux mois la France en raison du terrorisme musulman et de la radicalisation de certains jeunes musulmans qui viennent alimenter ce fléau, il paraît effectivement essentiel que l’islam de France trouve des moyens efficaces pour endiguer ce phénomène. Les actions envisagées concrètement à l’occasion de la 1ère réunion de l’Instance de Dialogue entre le gouvernement français et les représentants de l’islam de France étaient donc particulièrement attendues.

J’invite donc le lecteur à lire in extenso le « Discours de monsieur Anouar Kbibech, président du C.F.C.M., à l’occasion de la 1ère réunion de l’Instance de Dialogue instituée entre le gouvernement français et les représentants de l’islam de France », prononcé le 21 mars 2016 :

CFCM Instance de dialogue 160321

Ce texte me paraît appeler certaines remarques :

  • « la pertinence de la démarche qui a été proposée par le Gouvernement qui apporte ainsi une réelle plus-value dans la prise en compte des attentes et des aspirations des citoyens français de confession musulmane »

Il peut apparaître assez étonnant que le discours d’Anouar Kbibech, dont l’objectif prioritaire est de lutter contre la radicalisation des musulmans, commence par insister sur l’importance de la « prise en compte des attentes et des aspirations des citoyens français de confession musulmane ». On aurait pu penser au contraire que c’était aux musulmans français à être à l’écoute des citoyens français (majoritairement non musulmans) compte tenu des attaques terroristes subies en France au nom de l’islam.

  • « Les musulmans de France se sont alors soulevés comme un seul homme »

Je ne crois pas que la France se souvienne que les musulmans de France se soient « soulevés comme un seul homme » après les attentats de janvier ou de novembre 2015. À l’inverse, le silence relatif de la communauté musulmane au regard de l’énormité tragique des faits a semble-t-il surtout frappé les observateurs. N’a-t-on pas entendu parfois certaines banlieues se réjouir, ou des écoliers refuser de respecter la minute de silence ? Sur quels faits précis cette assertion d’un soulèvement en masse est-elle fondée ? Quelle comparaison faire avec l’obstruction médiatique qui a marqué la crise du voile islamique, vécue par la communauté musulmane comme un affront terrible et stigmatisant ?

J’invite par ailleurs le lecteur à lire le prêche distribué par le C.F.C.M. à toutes les moquées de France pour être lu lors de la prière du vendredi 20 novembre, soit une semaine après les attentats du 13 novembre : il pourra juger par lui-même si des marques de compassion y figurent et si une attention particulière est portée aux victimes.

  • « Notre attachement au principe de laïcité garant de la liberté de conscience et du respect de la diversité des convictions et des pratiques religieuses. »

Il est surprenant de revendiquer l’attachement au principe de la laïcité alors que l’islam est une religion fondamentalement anti-laïque car elle ne dissocie pas l’État de la religion. Hassan II, particulièrement lucide, le rappelait clairement : « À partir du moment où on est musulman, on ne peut pas être laïc. »

Surtout, on ne voit pas bien comment cette laïcité pourrait garantir la liberté de conscience puisque le C.F.C.M. lui-même refuse encore aujourd’hui d’accorder aux musulmans de France le droit d’apostasier ! En islam, abandonner l’islam n’est pas un droit. L’apostasie est même punie de mort dans certains pays musulmans qui appliquent le principe édicté par Mahomet lui-même (hadith authentique de Bukhari n°3017) : « Le Prophète a dit : « Celui qui change pour une autre la vraie religion [l’islam], qu’on le tue ». 

On comprend mieux alors pourquoi une conférence a pu être organisée le jeudi 26 novembre 2015 à l’Institut du Monde Arabe sur le thème : « Quelle place dans la religion musulmane pour une véritable liberté personnelle, de conscience et de choix ? » C’est que cette question est effectivement d’une particulière acuité en islam.

  • « Daech est en totale contradiction avec les principes et les fondements même de l’islam»

C’est une opinion mais qui mérite d’être précisément étayée.

  • « Proposition 1 : Renforcer la formation et le rôle des imams »

On ne voit pas très bien le lien avec le thème de la « prévention de la radicalisation », objet de la réflexion, sauf à dire que les imams seraient aujourd’hui incapables de l’empêcher, ce qui est très inquiétant. Car si un imam n’est pas en mesure d’argumenter simplement par le B.A.BA de sa formation pour empêcher la « radicalisation », c’est que tout cela n’a en réalité rien de très évident et donc que la « radicalisation » trouve dans l’islam de bonnes justifications. Si c’est le cas, que veut dire « radicalisation » ?

  • « Proposition 2 : Mettre en place un « Conseil religieux » pour élaborer un contre discours.  Le moment est venu pour mettre en place un Conseil sur le plan théologique qui pourra être saisi sur des questions ou des problématiques liées à l’exercice du culte musulman en France. »

Proposition intéressante mais dont on peut se demander si le niveau de morts qui l’a déclenchée n’aurait pas pu être abaissé. On se demande en effet pourquoi « le moment est venu » aujourd’hui et pourquoi ce n’était pas le cas auparavant.

En outre, il est un peu étonnant que l’objet de ce « conseil religieux » soit limité à l’exercice du culte musulman en France. Le terrorisme musulman ne se nourrit pas sur le terreau des questions cultuelles (savoir comment faire sa prière, ses ablutions,…) mais sur celui des questions doctrinales (le jihad, le sens du martyr,…). Est-ce à dire que ces questions fondamentales de doctrine sont laissées de côté ? Cela n’aurait aucun sens.

  • « Ce Conseil, qui devra refléter la diversité de l’Islam de France, aura pour objectif d’engager la réflexion et l’effort intellectuel (Ijtihad) sur la « contextualisation » de la pratique religieuse en France. »

Chacun sait qu’il n’existe pas dans l’islam sunnite d’autorité religieuse supérieure fixant la doctrine. Cette remarque a visiblement pour objectif de ne pas froisser les susceptibilités au sein du monde musulman. Pourtant, le C.F.C.M. rappelait en introduction de sa déclaration emblématique pour le vivre ensemble de juin 2014 : « L’islam est unique en sa doctrine », seul mot souligné dans cette déclaration, ce qui marquait bien son extrême importance.

Ce propos est visiblement une façon de donner le change vis-à-vis de la « diversité » des courants de la communauté musulmane française. Sur le fond, ce Conseil sera vraisemblablement inutile d’un point de vue doctrinal puisque son objectif semble se limiter à la « contextualisation de la pratique religieuse », ce qui n’a guère de rapport avec la réflexion doctrinale sur le statut de la femme, le rapport aux communautés non-musulmanes et le communautarisme, la laïcité, les châtiments corporels,…

  • « Dans le cadre de la prévention de la radicalisation, le Conseil aura pour mission d’élaborer un « contre discours » basé sur un argumentaire théologique solide (…) Cette démarche permettra de doter les Imams et les Aumôniers qui sont au contact des fidèles, de l’argumentaire théologique nécessaire pour face à l’argumentaire des « djihadistes » qui dévoient les textes sacrés et les valeurs de l’Islam. »

Si le traitement de la question doctrinale est évacué dans son principe pour un repli sur la question de la pratique religieuse, difficile néanmoins d’éluder la question du terrorisme musulman. Il semble ici que le C.F.C.M. ait, enfin (!), pris conscience de la qualité de l’argumentaire religieux présenté par l’État Islamique, sinon il n’aurait pas besoin de préciser que le contre-argumentaire se doit d’être « solide ». Il est d’ailleurs assez surprenant qu’un tel argumentaire n’existe pas déjà si l’islam est effectivement une « religion d’amour et de paix », alors que l’islam existe depuis 1.400 ans et que la violence en islam et le jihad ne sont pas des faits nouveaux. Mieux vaut tard que jamais. En tous cas, cet argumentaire est attendu avec impatience !

  • « Ce Conseil aura également comme mission de relancer l’effort de la Réforme. Ceci nous permettra de relancer l’ère du changement et du progrès. »

Il est assez difficile de savoir de quelle réforme et de quelle ère de changement et de progrès il est question, car on ne voit pas bien ces 30 dernières années en quoi l’islam de France a pu se réformer et avancer sur la voie du changement et du progrès. Tariq Ramadan a bien publié un ouvrage intitulé « La réforme radicale » mais il s’agit au contraire d’un livre contenant une critique sévère de l’islam et de son extrême difficulté à se réformer.

  • « Certaines Contributions proposent même de promouvoir les vertus de la mystique de l’Islam, à travers le développement du Soufisme selon la tradition sunnite pour lutter en amont contre toutes les formes de violence ou de fanatisme. »

Si l’islam peut contenir des courants fondamentalement orientés vers la dimension personnelle et individuelle, indépendamment de considérations communautaires ou politiques, pourquoi pas. Cela étant, le soufisme existe depuis longtemps et si des individus par nature pacifistes peuvent naturellement être séduits, on ne voit pas bien comment le soufisme va aller recruter au sein des esprits attirés par la revivification de l’islam authentique de Mahomet et le jihad qu’il implique.

  • « 3) Renforcer le rôle éducatif de l’école. (…) L’apport éducatif de l’école pourrait s’enrichir par la mise en place d’un « enseignement laïque du fait religieux » dans les écoles et les lycées. Ceci permettra d’assurer aux enfants l’ouverture nécessaire aux autres religions et aux autres convictions. Cette démarche permettra également de semer les « germes du vivre-ensemble » dès le plus jeune âge. »

C’est une idée qui pourrait être séduisante mais qui est en réalité mauvaise et impraticable.

Car que vise-t-on par cette initiative : en réalité, un grand nivellement des discours religieux pour gommer les différences fondamentales de contenu et de vision du monde qui les séparent (jusqu’à les opposer), en vue de les rendre ainsi tous « acceptables » et de faire accroire que les différences entre l’islam et le judaïsme et le christianisme ne sont pas significatives et que toutes ces religions ont en réalité le même dieu et les mêmes valeurs, ce qui est une pure absurdité.

Les juifs rejettent totalement la vision chrétienne du Christ, attendant toujours leur Messie, ainsi que Mahomet et son islam. Les chrétiens prétendent prolonger et « accomplir » la tradition juive, tout en ayant depuis des siècles une difficulté claire à faire totalement leur la transition entre Yahvé Sabaot et le Christ crucifié. Quant à l’islam, les chrétiens ne le reconnaissent aucunement et, si la vision œcuménique critiquable développée par Rome depuis un demi-siècle ne les culpabilisait pas sur cette question, ils seraient sans doute beaucoup plus nets dans leur rejet de Mahomet et son islam.

En outre, est-il envisageable que les programmes de l’Éducation Nationale expliquent à tous les élèves que Mahomet a exterminé une bonne partie des juifs de Médine, puis appelé à tuer tous les juifs ? Qu’il a pratiqué à de multiples reprises les razzias, les guerres pour se procurer du butin et dans un contexte qui n’avait rien à voir avec la légitime défense ? Qu’il s’appropriait des concubines comme butin et faisait vendre les femmes captives si nécessaire sur les marchés pour se procurer des chevaux ? Qu’il s’est marié à Aïcha quand elle avait 6 ans et que le mariage a été consommé à ses 9 ans (lui en ayant 53) ? Qu’il a demandé l’exécution nominative de ceux qui lui nuisaient (jusqu’à faire exécuter un simple poète) ? Que l’homme est autorisé par le Coran à battre les femmes dont il craint la désobéissance ? etc… Tout cela paraît hautement improbable.

Comment le fait religieux musulman pourrait-il être dans ces conditions enseignable dans les écoles de la République, sauf à travestir la vérité et la réalité telle qu’elle ressort des textes musulmans authentiques eux-mêmes (qu’une infime minorité lit…), ou à faire tomber de son piédestal le grand Mahomet – ce à quoi toute la communauté musulmane se refuse – en proposant une vision strictement historique de l’islam originel ?

  • « Concernant l’apprentissage de la langue arabe et de la religion en dehors de l’école, il devient nécessaire d’élaborer un Programme éducatif d’apprentissage de l’arabe et de la religion commun et partagé. »

Il est normal qu’une culture d’origine soit transmissible par l’apprentissage de la langue. Cela fait partie des racines culturelles de tout un chacun. D’ailleurs, l’enseignement de l’arabe littéraire aurait au moins pour avantage de donner à bon nombre de musulmans vivant en France, qui parlent en réalité des dialectes et connaissent très mal l’arabe classique, des connaissances utiles pour lire véritablement le Coran prendre mieux la mesure de ce qui y est écrit.

  • « 4) Accompagner les Jeunes et les Convertis. Il convient de mettre en place de véritables Programme éducatif pluriannuels pour les Jeunes et les Convertis, afin de les immuniser vis-à-vis du dévoiement du texte sacré. »

Ces propos laissent entendre que seules ces deux catégories, les jeunes et les convertis, seraient susceptibles de basculer dans la radicalisation : c’est une assertion intéressante qu’il faudrait vraiment expliciter. La question ne touche pas en effet la profondeur de la religiosité qui, on peut l’imaginer, peut prendre une place plus grande chez des jeunes et des personnes récemment converties – car leur investissement personnel est plus intense – par rapport à des musulmans qui baignent dans l’islam de longue date et qui n’appliquent qu’une version très adoucie et même détachée de l’islam authentique de Mahomet.

Or la question du « dévoiement du texte sacré » – qui reste à démontrer – intéresse tous les musulmans. Restreindre la problématique à certaines catégories de musulmans est pour le moins surprenant. La seule question qui importe est de savoir si c’est l’islam de l’État Islamique ou celui de l’islam de France qui est le plus fidèle à l’islam de Mahomet.

  • « La mise en œuvre par les Mosquées d’un cycle de formation sur plusieurs niveaux leur permettra un apprentissage de la langue arabe pour leur faciliter l’accès au Coran et aux textes de référence. Il leur assurera également une éducation religieuse aux vraies valeurs de l’Islam, loin des mauvaises interprétations. »

Réduire la problématique d’une prétendue mauvaise interprétation de l’islam à une question d’éducation et de mauvaise connaissance de la langue arabe est déroutant. Les mouvements salafistes et jihadistes ont en leur sein des personnalités dont les connaissances religieuses dans le champ de l’islam dépassent souvent de très loin les compétences des imams de France, à en juger par la qualité de la documentation produite.

  • « 5 – Renforcer et étendre le rôle des Aumôniers. La prévention de la radicalisation en détention est un phénomène complexe, à multiple facettes. (…) La prison n’est pas forcément un facteur de radicalisation à elle seule, mais c’est un milieu aggravant ou accélérateur de cette radicalisation. »

Là encore, il faudrait que le C.F.C.M. nous explique deux choses : 1) Pourquoi les prisons françaises ont-elles une surreprésentation musulmane, ce que Tareq Oubrou reconnaît clairement. 2) Pourquoi les prisonniers musulmans sont-ils les plus sujets à la radicalisation, puisqu’on ne voit pas de juifs ou de chrétiens se radicaliser religieusement en prison.

Malheureusement, je pense qu’il faudra longtemps avant d’avoir des réponses satisfaisantes à ces deux questions.

  • « Nous assistons aussi ces dernières années à la libération de la parole politique et médiatique stigmatisant les musulmans de France. Les polémiques à répétition incriminent les musulmans de France et creusent le fossé entre eux et leurs concitoyens. »

Ce discours du président du C.F.C.M. n’apporte donc que bien peu de réponses concrètes au regard de l’ampleur dramatique de la situation. Tout cela est très décevant, mais en réalité au niveau de la faiblesse du diagnostic proposé, en tous cas pour le moment : car la question doctrinale étant centrale, il faut attendre le « discours » que le C.F.C.M. a promis d’élaborer et qui devra impérativement clarifier en quoi consiste l’islam authentique, celui de Mahomet, au lieu de cet islam mièvre qui n’est jamais responsable des horreurs que l’on commet en son nom.

Le seul vrai côté positif est la reconnaissance tant attendue de la spécificité de l’islam au regard de la question de la violence religieuse monothéiste puisqu’elle n’existe ni dans le judaïsme ni dans le christianisme.

Reste que, en dépit de tout cela, le C.F.CM. ne peut s’empêcher de retomber dans certains travers et se référer encore une fois au mauvais procès de la « stigmatisation ». Le C.F.C.M. serait semble-t-il soulagé si la censure de la critique vis-à-vis de l’islam pouvait s’exercer plus régulièrement, puisqu’il explique lui-même que la « libération de la parole politique et médiatique » lui pose un problème. Or la répétition de ce qui est qualifié de « polémiques » suit malheureusement et logiquement de près le rythme des attentats, des atteintes à la laïcité, du non-respect des lois (ex. burka), des incivilités (ex. drapeau français brûlé) qu’on commet au nom de l’islam.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

12 + quinze =

Time limit is exhausted. Please reload CAPTCHA.