La crise de la conscience musulmane : quelle issue sans remettre en cause l’islam même ?

  • Une époque charnière ?

Les attentats de 2015 en France, et ceux à venir, sont une rare occasion de briser la chape de plomb qui, en France, sous prétexte de la préservation d’un vivre ensemble dont on a beaucoup de mal à définir les contours et les règles, étouffe quasi systématiquement par la voie médiatique puis judiciaire (grâce notamment à l’énergie farouche de certaines organisations qui s’occupent des droits de l’homme mais d’un certain bord seulement) la réflexion sur la nature de l’islam et celle du projet de civilisation qu’il propose au monde.

D’un côté, le projet de l’État islamique consiste grosso modo à ressusciter l’islam authentique, c’est-à-dire l’islam de Mahomet à Médine (la même barbarie mais avec les moyens modernes et beaucoup de communication cf. jihad) : soit la lutte armée offensive contre tous les non-musulmans (ou identifiés comme tels) – les mécréants –, et l’extension de l’islam par la voie du « combat dans le sentier d’Allah » sous forme de l’agrandissement du califat (tout cela intervenant dans le contexte d’enjeux géopolitiques considérables et instrumentalisés, liés notamment à la remise en cause des frontières issues des accords Sykes-Picot et de la lutte fratricide entre les sunnites et les chiites).

De l’autre côté, un islam européen dit « modéré », tétanisé, à la fois incapable de lutter doctrinalement contre la doctrine de l’État islamique – puisque c’est en réalité l’islam authentique de Mahomet une fois qu’il eut émigré à Médine et déclaré le jihad, ce que les musulmans « modérés » sont bien en peine de nier (mais chut ! il ne faut pas le dire cf. Médine) –, et incapable de structurer et de formuler au-delà de vaines incantations un projet de société qui apporte quelque chose à un monde occidental dont les valeurs spirituelles et morales sont pourtant en pleine décomposition.

Dans cet étau, la « conscience musulmane » se retrouve de plus en plus pressée par le questionnement sur sa propre valeur et soulage ses maux à coups de « pas d’amalgame », mais avec un effet purement symptomatique qui ne traite nullement la problématique de fond, la véritable maladie.

  • Qu’en disent les musulmans eux-mêmes ?

Pour nous convaincre du caractère tragique de cette situation, lisons – car qui lit, surtout parmi les politiciens français ? –, quelques passages représentatifs (on peut facilement vérifier que ces extraits ne sont pas prélevés « hors contexte ») de ce qu’une personnalité éminente de la communauté musulmane, Tariq Ramadan, dit de ce déchirement et de la qualité du modèle de société que pourtant les musulmans nous proposent en exemple.

Commençons par le constat dressé par Tariq Ramadan : « Un quart de siècle passé à étudier la production des grands savants musulmans à travers l’histoire de même que la pensée islamique, classique et contemporaine, à essayer de comprendre et à évaluer au plus près, et au mieux, les contributions respectives des écoles littéraliste, traditionaliste, réformiste, rationaliste, soufie et les approches religieuse, sociale ou politique des mouvements islamiques et/ou islamistes anciens et modernes, à visiter, à vivre et travailler avec des communautés musulmanes à l’orient comme à l’occident ; un quart de siècle, disions-nous, et toujours la même lancinante interrogation : comment expliquer les blocages, le renouveau toujours réel et si souvent avorté et enfin la crise qui traverse la conscience musulmane contemporaine autant que les sociétés et les communautés islamiques à travers le monde ? Le problème est profond et les causes multiples, bien sûr, mais tout se passe comme si – en revenant aux sources – on constatait des obstacles accumulés à travers l’histoire qui tantôt peuvent s’expliquer par la crainte des savants et des intellectuels musulmans, tantôt par des conflits de pouvoir, tantôt par une méconnaissance du monde et des sociétés mariée – sans réel paradoxe – à une suffisance au sujet des solutions à promouvoir, tantôt enfin par la réduction du message de l’islam à un corpus de normes censées suffire à répondre aux questionnements fondamentaux sur le sens. »

Tariq Ramadan écrit également : « Les sociétés majoritairement musulmanes sont le plus souvent à la traîne sur le plan économique, elles ne présentent la plupart du temps aucune garantie démocratique et, quand elles sont riches, elles ne contribuent à aucun progrès intellectuel et/ou scientifique. Tout se passe comme si le monde musulman, se percevant comme dominé, n’avait pas les moyens de ses prétentions. L’expérience de l’exil économique va ajouter à ce sentiment présent, mais diffus, la dimension concrète des tensions et des contradictions. La peur de perdre sa religion et sa culture au cœur des sociétés occidentales provoque des attitudes naturelles de repli et d’isolement. »

Aussi l’islam ne doit-il pas regarder la poutre qui est dans son œil avant de s’intéresser à la paille qui est dans l’œil de son voisin comme l’a rappelé à juste titre Tariq Ramadan lors d’une conférence à Lausanne : « Moi je veux bien venir en Suisse, être suisse et être un citoyen suisse, et dire à la Suisse : « la façon dont vous traitez les immigrés, la façon dont vous traitez ceux qui viennent sauver l’économie de ce pays est innommable. Parce que quand on est africain sans argent, on est moins que rien aux frontières de la Suisse. Et que quand on est acteur africain ou joueur de football africain, algérien, marocain, surtout égyptien [rires dans la salle], et qu’on voit comment sont traités les immigrés pauvres, on est obligé de dire quelque chose du point de vue de la dignité humaine ». Mais soyez honnête avec moi, soyons tous honnêtes : quand maintenant on va dans les sociétés majoritairement musulmanes, quand elles sont riches ou quand elles sont pauvres, toute l’Afrique du nord, les pétro-monarchies, quand vous êtes un immigré pakistanais, philippin, bangladeshi, la façon dont vous êtes traité, la façon indigne dont vous êtes traité ! Et nous on viendrait dire : l’islam a des objectifs supérieurs et on accepterait ça ? Alors ça il faut le réformer de suite. On ne peut pas venir ici dire aux gens : vous maltraitez les immigrés, et se taire. Moi j’ai vu des gens qui étaient…mais… de façon… c’est immonde, c’est inacceptable. Et donc d’un point de vue islamique, si on doit réformer, c’est aussi de pouvoir parler de ça, de pouvoir parler de ces réalités-là. »

Tariq Ramadan Institutionnalisation

Tariq Ramadan Lausanne

Et Tariq Ramadan enfonce le clou en écrivant : « Les systèmes éducatifs officiels et étatiques des sociétés majoritairement musulmanes sont presque tous déficients et en crise. De l’Afrique à l’Asie en passant par le Moyen-Orient, on constate soit des taux d’analphabétisme inacceptables, soit des systèmes et des méthodes qui tuent l’esprit critique et renforcent le bachotage et les injustices sociales. Des réformes s’imposent d’urgence, car tout projet d’ouverture ou de démocratisation sera voué à l’échec si on entretient les populations dans l’analphabétisme, l’illettrisme fonctionnel ou encore une instruction fondée sur l’absence d’esprit critique, le renforcement des clivages sociaux et la protection des intérêts d’une élite. »

Difficile d’être plus clair !

Enfin, citons Malek Chebel qui va lui aussi dans le même sens : « Dans beaucoup de cas, on constate que les strates populaires sont restées en dehors de toute idée de progrès, allant jusqu’à magnifier la vie du chamelier pour mieux se complaire dans une fausse promotion. Elles n’ont tout simplement jamais connu le monde féroce du travail tel qu’on le voit aujourd’hui dans les usines du monde occidental. Que constate-t-on aujourd’hui ? Que le travail est particulièrement dénigré, tandis que la division économique de cette activité est demeurée presqu’en l’état depuis plusieurs siècles, et cela dans la plupart des pays de la ceinture sud de l’islam. Le maître ordonne à son contremaître d’exécuter une tâche que celui-ci délègue à son second, lequel l’exige du petit personnel, souvent étranger, qui l’effectue sans barguigner, car il risque de se voir congédier sans compensation particulière. »

  • Conclusion

Au vu d’un constat aussi accablant, n’est-il pas légitime de s’interroger sur ce qui semble paraître si désirable à certains dans le projet de société que proposent toutes les communautés musulmanes à travers le monde, y compris en Europe et plus précisément en France ?

Pourquoi tenter à toute force de valoriser et de promouvoir un système culturel et social musulman qui, visiblement, aux dires mêmes des islamologues, ne fonctionne pas ?

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