L’attentat-suicide est-il licite en islam ?

  • Problématique

Au moment où les attentats-suicides augmentent dans certains rangs musulmans, qu’il s’agisse de l’État islamique, de certaines attaques en Israël, etc., il est intéressant de se demander si le dogme islamique autorise ou non cette pratique. Voici quelques réflexions à ce sujet.

  • Le suicide est-il interdit par l’islam ?

Pour Yusuf Qaradawi, éminent islamologue qatari, président du Conseil Européen des fatwas et de la Recherche (organisation européenne publiant des directives à l’attention des musulmans européens, c’est-à-dire de musulmans ne vivant pas dans des pays musulmans – ce qui soulève un grand nombre de questions pour les musulmans –), l’islam interdit le suicide.

Il écrit : « Celui qui se tue, quel que soit le moyen, attente ainsi à une vie que Dieu a interdit de tuer sans raison valable. La vie de l’homme n’est pas sa propriété car il ne s’est pas créé lui-même ; il n’a même pas crée un seul de ses organes, ni une seule de ses cellules. Sa vie n’est qu’un dépôt que Dieu lui a confié. Il ne lui convient pas de la laisser perdre et à plus forte raison d’être lui-même cause de sa perte. »

Il écrit également : « Le Prophète a prévenu celui qui se suicide qu’il sera privé de la miséricorde de Dieu au Paradis et qu’il méritera plutôt sa colère en Enfer. Il a dit en effet : « Il y avait jadis un homme qui était blessé. Il s’affola, prit un couteau et se coupa la main. Ainsi, son sang ne cessa pas de couler jusqu’à sa mort. Dieu dit alors : « Mon serviteur s’est tué avant Ma décision, c’est pourquoi Je lui interdis le Paradis » (hadith unanime). »

Il confirme : « Que les faibles de volonté entendent bien cette menace que le hadith suivant prononce comme un tonnerre accompagné d’éclairs : « Celui qui se jette du haut d’une montagne sera éternellement en Enfer, où il ne fera que s’y jeter et s’y rejeter sans fin. Celui qui s’empoisonne et se tue tiendra son poison dans sa main en Enfer, il ne fera que le boire et le boire pendant toute l’éternité. Celui qui se tue avec un objet de fer tiendra dans sa main cet objet en Enfer, il s’en frappera sans cesse pendant tout l’éternité où il sera immortel » (hadith unanime). »

Si les hadiths suffiraient à eux seuls pour interdire le suicide, Yusuf Qaradawi cite également le Coran en appui à son avis : « Ne vous tuez pas vous-mêmes (ou les uns les autres). Allah, en vérité, est Miséricordieux envers vous. » (sourate 4, verset 29). Mais cette lecture paraît extensive par rapport au texte qu’il faut tout simplement donner à lire dans sa version intégrale : « Ô les croyants! Que les uns d’entre vous ne mangent pas les biens des autres illégalement. Mais qu’il y ait du négoce (légal), entre vous, par consentement mutuel. Et ne vous tuez pas vous-mêmes. Allah, en vérité, est Miséricordieux envers vous. » Il s’agit là a priori d’une recommandation qui semble essentiellement viser les différends commerciaux entre musulmans – habituels à l’époque dans l’Arabie du Prophète –, différends qui pouvaient amener les gens à s’entre-tuer.

Ainsi, pour Malek Chebel : « Il n’y a aucune philosophie du suicide dans le Coran, dès lors que celui-ci n’y est même pas signalé. On peut toutefois supposer qu’il est strictement interdit, compte tenu de l’importance qu’a la vie en islam. »

Sans entrer dans plus de détail doctrinal en faisant référence aux analyses d’autres auteurs, on peut raisonnablement retenir cette position de Malek Chebel sur l’interdiction du suicide en islam, cette position faisant l’objet d’un consensus qui ne semble guère susciter de débats passionnés en terme de doctrine au sein du monde musulman.

  • L’attentat-suicide est-il autorisé ?

Le suicide étant donc interdit, l’attentat-suicide doit donc être regardé du point de vue de son auteur non comme un suicide mais comme un « acte combattant dans la voie de Dieu », une des formes de jihad (« combat dans la voie de Dieu »), puisque l’objectif est bien de tuer des ennemis de Dieu, en tous cas considérés comme tels.

Toutefois la certitude d’être tué en fait quand même un cas un peu spécial au regard du combattant lambda qui peut toujours garder l’espoir de tuer ses ennemis mais de garder lui-même la vie. Mais sur quels critères déterminer la frontière entre le licite (la mort au combat) et l’illicite (le suicide) ? Certains combattants savent très bien par exemple qu’ils se jettent dans la gueule du loup avec la certitude d’être tués dans certains circonstances de guerre – c’est d’ailleurs ce qui fait leur force, l’absence de peur de la mort –, voire avec la volonté de devenir martyrs, et pour être martyr il faut être mort aurait dit monsieur de La Palice.

L’État islamique fait référence au Coran pour justifier explicitement les opérations martyrs en citant le verset suivant : Coran, sourate 2, verset 207. « Et il y a parmi les gens celui qui se sacrifie pour la recherche de l’agrément d’Allah. Et Allah est Compatissant envers Ses serviteurs. » Il semble toutefois que cette traduction soit discutable car Denise Masson ou Régis Blachère par exemple donnent un autre sens correspondant beaucoup plus à la notion de dévouement (ce qui paraît tout à fait logique). Or, ici, les nuances sont importantes. Les arabisants pourront juger à partir du texte original qui peut comporter, comme cela semble le cas ici, des termes anciens malaisés à traduire.

Quant à la référence au hadith (authentique n°3005) de Muslim retraçant la mort en martyr d’un garçon qui refuse d’apostasier, elle semble correspondre au cas classique du martyr pour la foi, très éloignée de la problématique de l’attentat-suicide.

Les textes authentiques, notamment la biographie de Mahomet qui décrit avec moult détails les multiples batailles menées par Mahomet dans la période médinoise (des dizaines de pages), ne traitent a priori pas ce cas. L’attentat-suicide avec explosif est bien une forme nouvelle et moderne de jihad.

  • La valorisation du martyr

En réalité, la valorisation du martyr dans l’islam est telle qu’elle semble reléguer totalement dans le domaine de l’inutile les débats religieux sur la question de la licéité des attentats-suicides. Cette question est instrumentalisée par l’islam dit « modéré » qui tente ainsi de démontrer que les jihadistes qui se font sauter ne sont pas de « vrais musulmans », ce qui est une tentative habile de dédouaner l’islam de ce type de violence et de continuer à ancrer la sempiternelle dichotomie islam / islamisme (radical) – dichotomie qui, il faut le remarquer, commence à poser un sérieux problème aux musulmans modérés eux-mêmes compte tenu de l’ampleur du déni de réalité dans ce domaine au regard des textes musulmans authentiques (cf. violence musulmane).

En effet, l’islam valorise énormément le martyre du combattant mourant dans la voie de Dieu, et donc l’appétence à être tué (éventuellement de façon certaine) en défendant le nom de Dieu, en particulier au travers du symbolisme du martyr qui revient plusieurs fois sur terre pour être plusieurs fois tué (l’objectif étant bien dans ce cas finalement d’être tué et pas seulement de combattre).

Voici quelques références (Coran et hadiths authentiques) pour illustrer cette extrême valorisation, le martyr étant proche d’une forme de bénédiction :

Sourate 2, verset 154 : « Et ne dites pas de ceux qui sont tués dans le sentier d’Allah qu’ils sont morts. Au contraire ils sont vivants, mais vous en êtes inconscients. »

Sourate 3, versets 140 & 141 : « Si une blessure vous atteint, pareille blessure atteint aussi l’ennemi. Ainsi faisons-Nous alterner les jours (bons et mauvais) parmi les gens, afin qu’Allah reconnaisse ceux qui ont cru, et qu’Il choisisse parmi vous des martyrs – et Allah n’aime pas les injustes et afin qu’Allah purifie ceux qui ont cru, et anéantisse les mécréants. »

Sourate 3, verset 157 : « Et si vous êtes tués dans le sentier d’Allah ou si vous mourez, un pardon de la part d’Allah et une miséricorde valent mieux que ce que les mécréants amassent. »

Sourate 3, versets 169 & 170 : « Ne pense pas que ceux qui ont été tués dans le sentier d’Allah, soient morts. Au contraire, ils sont vivants, auprès de leur Seigneur, bien pourvus et joyeux de la faveur qu’Allah leur a accordée, et ravis que ceux qui sont restés derrière eux et ne les ont pas encore rejoints, ne connaîtront aucune crainte et ne seront point affligés. »

Sourate 3, verset 171 : « Ils sont ravis d’un bienfait d’Allah et d’une faveur, et du fait qu’Allah ne laisse pas perdre la récompense des croyants. »

Sourate 4, verset 69 : « Quiconque obéit à Allah et au Messager… ceux-là seront avec ceux qu’Allah a comblés de ses bienfaits : les prophètes, les véridiques, les martyrs, et les vertueux. Et quels compagnons que ceux-là ! »

Sourate 4, verset 74 : « Qu’ils combattent donc dans le sentier d’Allah, ceux qui troquent la vie présente contre la vie future. Et quiconque combat dans le sentier d’Allah, tué ou vainqueur, Nous lui donnerons bientôt une énorme récompense. »

Sourate 9, verset 111 : « Certes, Allah a acheté des croyants, leurs personnes et leurs biens en échange du Paradis. Ils combattent dans le sentier d’Allah : ils tuent, et ils se font tuer. C’est une promesse authentique qu’Il a prise sur Lui-même dans la Thora, l’Évangile et le Coran. Et qui est plus fidèle qu’Allah à son engagement ? Réjouissez-vous donc de l’échange que vous avez fait : Et c’est là le très grand succès. »

Sourate 47, verset 4 : « (…) Et ceux qui seront tués dans le chemin d’Allah, Il ne rendra jamais vaines leurs actions. »

Hadith (Bukhari, Muslim) : « D’après Abû Hurayra, l’Envoyé de Dieu a dit : « Dieu accueillera en souriant deux hommes dont l’un aura tué l’autre et les fera entrer au Paradis. Ce sera le musulman qui, combattant sur le chemin de Dieu, aura été tué [en martyr], et son meurtrier qui se sera ensuite repenti et converti, et auquel Dieu, dans sa grâce, accordera la mort des martyrs ». »

Hadith (Bukhari) : « D’après Jubayr Ibn Hayya, al-Mughîra a dit : « Notre Prophète, d’après le message qu’il a reçu de notre Seigneur, nous a annoncé que celui d’entre nous qui serait tué sur le chemin de Dieu irait au Paradis. »

Hadith (Bukhari) : « Samura a dit : Le Prophète a dit : « J’ai vu pendant la nuit deux hommes venir vers moi. Ils m’ont enlevé vers l’arbre, puis m’ont fait entrer dans une maison plus belle et plus magnifique, telle que je n’en ai jamais vu de plus somptueuse, et ils m’ont dit : Cette maison, c’est la demeure des martyrs ». »

Hadith (Bukhari) : « Anas Ibn Malik a dit : Le Prophète a dit : « Il n’est point d’adorateur (de Dieu) ayant obtenu auprès de Dieu une récompense qui se réjouirait à l’idée de revenir sur cette terre, obtînt-il même tout ce bas monde et tout ce qu’il contient. Il faut cependant faire exception pour le martyr, car lui se réjouirait de revenir sur terre pour être de nouveau tué (sur le chemin de Dieu). »

Hadith (Bukhari) : « Anas Ibn Malik a dit : Le Prophète a dit : « Personne des élus du Paradis ne voudrait revenir en ce bas monde, dût-il posséder n’importe lequel des biens de la terre, à l’exception du martyr ; car lui, il souhaiterait revenir en ce bas monde et être tué à nouveau, et cela dix fois de suite, étant donné ce qu’il sait des faveurs divines ». »

Hadith (Muslim) : « Jâbir a dit : Un homme dit au Prophète : « Où est-ce que je serai, si je suis tué (dans le combat pour la cause d’Allah) ? ». « Au Paradis », répondit le Prophète. L’homme jeta aussitôt quelques dattes qu’il avait dans la main, puis alla combattre jusqu’à ce qu’il fût tué. »

Hadith (Muslim) : « Al-Barâ’ a dit : Un homme des Banû An-Nabît, – une tribu des Ansâr – vint dire au Prophète : « Je témoigne qu’il n’y a d’autre divinité qu’Allah et que tu es Son serviteur et Son envoyé », puis il combattit et fut tué. L’Envoyé d’Allah dit alors : « Celui-ci a peu œuvré, mais a été considérablement récompensé ». » 

Hadith (at-Tirmidhi) : « D’après Al-Miqdam Ibn Madiyarib, le Messager d’Allah a dit : « Il y a six mérites prévus par Allah pour le martyr : (…) 5) il est marié à 72 femmes (vierges) au Paradis ; 6) il peut intercéder pour 70 de ses proches ». »

Sîra : « Lorsque vos frères furent tués à Uhud, Dieu a mis leurs âmes dans les ventres d’oiseaux verts qui boivent des rivières du paradis, mangent de ses fruits, prennent refuge dans les qandils d’or à l’ombre du trône de Dieu ».

Sîra « Le martyr ne sent pas la douleur d’être tué, elle correspond à celle que vous ressentez lors d’un pincement ».

Sîra : « Les martyrs séjournent sur le rivage d’une rivière près de la porte du paradis, sous une coupole verte ».

L’État islamique n’a donc aucune difficulté à trouver dans les textes authentiques musulmans, irréfutables par l’islam « modéré », tous les éléments nécessaires à la mise en avant des mérites du martyr, et par extension du martyr-suicide.

On peut également trouver dans la prédestination qui imprègne la culture musulmane une justification implicite du martyr-suicide puisque tout acte du croyant, y compris celui conduisant à sa mort de façon certaine dans la voie d’Allah, trouve son origine dans le plan de Dieu fixé 50.000 ans avant qu’il ne crée les cieux et la terre (hadith de Muslim). Jacqueline Chabbi écrit : « Tout renvoie donc au milieu local et notamment à sa hantise récurrente de connaître à tout prix le destin qui lui est promis. Le terme « ghayb », destin ou avenir attendu mais caché, qui figure dans le texte est tout à fait symptomatique à cet égard. C’est précisément une des prérogatives du monde de l’Arabie de Mahomet que de croire que les djinns pouvaient surprendre les secrets du destin. » Si un croyant sincère meurt dans un attentat-suicide, n’est-ce pas aussi parce que « c’était écrit » ?

  • Ce qui se cache derrière la question de l’attentat-suicide

En réalité, la question de l’attentat-suicide semble surtout présenter un intérêt symbolique et doctrinal essentiel pour l’islam « modéré ». En effet, la lecture du Coran, des hadiths et de la biographie de Mahomet ne laisse planer aucun doute sur la multiplicité des batailles, razzias, meurtres… de toutes natures menées par les musulmans à l’époque du Prophète. Or, s’agissant de cette violence, toute la ligne de défense de l’islam « modéré » consiste à démontrer coûte que coûte que le Prophète et les musulmans n’ont jamais fait que se défendre contre les polythéistes de La Mecque ou contre les juifs de Médine (qu’ils ont chassés puis exterminés) : ce qui est faux ; il suffit de lire la biographie de Mahomet (la plus authentique, reconnue par tous les musulmans : celle d’Ibn Ishâq/Ibn Hîcham, du IXème siècle) pour le constater.

Or l’attentat-suicide ne peut en aucun cas être présenté comme un cas de légitime défense. Il est donc fondamental pour l’islam « modéré » d’excommunier (c’est-à-dire d’exclure doctrinalement de la communauté) les jihadistes suicidaires, car laisser penser que ces jihadistes resteraient quand même des musulmans (de « mauvais » musulmans, en raison de conditions d’application qui ne seraient pas remplies pour cette violence offensive) revient à admettre que la violence offensive est bien une pratique licite en islam dans certaines conditions : mais ce serait ouvrir une brèche énorme dans tout l’édifice doctrinal de défense de l’islam en tant que religion d’amour et de paix  ; le colosse aux pieds d’argile ne peut sans doute pas se le permettre.

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