Saleté de cochon !

Parmi les interdits rationnellement absurdes, a minima de nos jours, figure en tête de liste la consommation de la viande de porc. La doctrine issue des textes sacrés sur le sujet est exposée dans l’article doctrine du porc.

Le Conseil européen des fatwas confirme et étend l’interdit : « Dieu a interdit dans des textes clairs et sans appel dans son Livre la consommation de la viande de porc. Quant à la commercialisation de celle-ci, il a été prouvé que la Sunna l’a déclarée illicite. Jâbir ibn Abd Allah rapporte qu’il a entendu l’Envoyé de Dieu dire au cours de l’année de la conquête alors qu’il se trouvait à La Mecque : « Dieu et son Envoyé déclarent illicite la commercialisation du vin, de la chair de la bête morte, du porc et des statues. » »

Défendant par souci de légitimité l’idée d’une filiation avec le judaïsme, l’islam ne fait que copier l’interdit juif.

On entend d’ailleurs souvent dire à ce propos, sans référence précise, que cet interdit serait lié à des impératifs sanitaires. Cela ne semble guère être le cas. Adin Steinsaltz, rabbin connu à travers le monde pour son édition traduite du Talmud de Babylone reconnaît dans son « Introduction au Talmud » (préfacée par Josy Eisenberg) que : « La majorité des interdits de consommation, hormis ceux qui découlent de la nature même de l’aliment, n’ont pas de justification rationnelle ; et les sages n’ont pas essayé d’en fournir une. On a périodiquement avancé, au fil des siècles, des explications nombreuses et aussi peu vraisemblables les unes que les autres, notamment pseudo-médicales. Mais aucune ne se trouve dans la Michnah ou dans le Talmud. »

Il indique également : « La classification des mammifères est claire et sans équivoque. Selon la torah, ne sont consommables que les animaux ruminants et dotés d’un sabot fendu ; ceux-ci constituent un groupe très différencié du point de vue biologique, comprenant bœufs, moutons, gazelles et béliers, mais aussi girafes et okapis. On remarque, dans les textes talmudiques, une émotion particulière quant à la consommation de porc. L’interdit du porc ne diffère en rien, dans sa nature, de celui qui frappe la consommation de la viande de cheval ou de chameau ; pourtant le Talmud dit : « Maudit soit celui qui élève des porcs ». Cet accent particulier trouve vraisemblablement sa source dans un fait historique que nous ignorons. Il est possible que cette réaction très profonde soit le produit de tentatives faites par les Séleucides d’obliger les juifs à manger et à sacrifier des porcs ; il pourrait être aussi dû au fait que l’un des emblèmes courants des légions romaines, et notamment de celles qui se battirent en Palestine, était l’image d’un porc. »

L’islam aurait donc pu simplement reprendre cet interdit sans tenter de le justifier. Mais tel ne semble pas être le cas. Ainsi, Yusuf Qaradawi précise ses vues : « La viande de porc : les natures saines y voient une impureté et se refusent d’en manger. La nourriture préférée du porc est en effet les immondices et les saletés. La science moderne a démontré que sa consommation est nocive dans toutes les contrées et particulièrement dans les régions chaudes. L’expérimentation scientifique a prouvé que sa consommation est l’une des sources du ver solitaire et d’autres parasites mortels. Qui sait si la science ne nous dévoilera pas dans un proche avenir les secrets de cette interdiction bien plus qu’aujourd’hui. »

Reprenons ces points un par un :

  • « La viande de porc : les natures saines y voient une impureté et se refusent d’en manger. »

C’est un jugement religieux qui ne fait qu’énoncer l’interdit lié à une prétendue « impureté » qui n’a aucun sens scientifiquement.

  • « La nourriture préférée du porc est en effet les immondices et les saletés. »

C’est un jugement quasi moral (qu’est-ce qu’une « saleté » ? les Français mangent bien des escargots…) qui affecte peu les cochons qui mangent, comme beaucoup d’animaux, ce qu’ils trouvent. Chaque animal mange a priori ce que la nature lui permet de digérer. La nature est dure et comme leurs cousins les sangliers, les cochons mangent ce qu’il y a sans trop faire les difficiles ; la nature leur a appris à se contenter de peu. Yusuf Qaradawi serait certainement surpris s’il faisait la liste des animaux et de leur régime alimentaire dans la nature. Tous les animaux ne sont pas des lions pour se permettre de ne manger que de la viande fraîche ; il faut aussi des hyènes, dont au demeurant la constitution naturelle leur permet de digérer une alimentation dangereuse pour beaucoup d’autres animaux moins immunisées qu’elles (idem pour les vautours). L’important, c’est que les cochons soient en bonne santé.

  • « La science moderne a démontré que sa consommation est nocive dans toutes les contrées et particulièrement dans les régions chaudes. L’expérimentation scientifique a prouvé que sa consommation est l’une des sources du ver solitaire et d’autres parasites mortels.»

À quelles recherches est-il fait précisément référence ?

D’abord, on peut remarquer qu’il est un peu étonnant que cet interdit soit si important pour l’islam puisqu’on peut penser qu’il n’y avait guère de cochons au milieu du désert d’Arabie, particulièrement chaud : comment des cochons pouvaient-ils y vivre ?

Ensuite, le porc n’est pas le seul animal atteint par le ténia : à côté du Taenia solium du porc, il y a le Taenia saginata du bœuf, mais aussi le Diphyllobothrium latum, ténia qui utilise comme hôtes intermédiaires des petits crustacés d’eau douce, qui sont à leur tour mangés par de plus gros poissons. La plupart des infections causées par le ténia sont asymptomatiques, bien que les parasites puissent provoquer chez leur hôte des douleurs abdominales. Toutefois, il est vrai que Taenia solium peut entraîner une maladie grave, la cysticercose, au cours de laquelle les larves écloses migrent vers différents tissus du corps et forment des kystes, qui peuvent se montrer mortels s’ils se logent dans certains organes (cœur, cerveau ou moelle épinière). Mais les kystes sont généralement visibles dans la chair infectée et les larves des trois espèces de ténias peuvent être tuées par exemple par une cuisson de 12 mn à 60°C (ou une congélation de 48 heures à -18°C).

Bref, l’analyse de Yusuf Qaradawi paraît pour le moins simpliste, mais cela n’a au demeurant pas grande importance en réalité pour lui puisque de toute façon il ne s’agit pas d’adapter la loi religieuse aux réalités scientifiques modernes : sinon, il faudrait simplement revenir sur cet interdit et le rendre caduc. Or, cet interdit est strictement religieux. Il suffit juste de l’admettre. En effet, on peut s’étonner que le cochon pose des problèmes sanitaires aux musulmans seulement, alors que cette viande est consommé partout ailleurs dans le monde de façon significative, et depuis des siècles.

D’ailleurs, un panorama scientifique beaucoup plus complet au regard des questions de sécurité alimentaire nécessiterait de prendre en compte de nombreux autres facteurs, comme les vers parasites type Trichinella spiralis qui peut infecter non seulement, les cochons, les sangliers, mais d’autres animaux comme les ours polaires ou les morses ; la douve qui infecte le foie du mouton ; la salmonelle du poulet ; les anisakis qui infectent l’environnement marin et de multiples espèces de poissons ; toxoplasma gondii, prostite qui peut infecter non seulement le cochon mais également les ovins et les bovins ; etc. En réalité, les risques alimentaires sont multiples et affectent aussi les ovins, les bovins, les volailles, les poissons, les légumes… Chaque aliment a en conséquence des règles spécifiques de préparation.

  • « Qui sait si la science ne nous dévoilera pas dans un proche avenir les secrets de cette interdiction bien plus qu’aujourd’hui »

On voit bien par cet argument qui n’en est pas un que la nature de la démarche scientifique n’a finalement aucune importance et aucun poids : puisque c’est Allah qui l’a dit, il doit bien y avoir une bonne raison !

  • Conclusion

Enfin, reste l’argument final, pierre de touche de la démonstration et qui clôt, sans rire, ce paragraphe dans un apogée grandiose : « Certains chercheurs disent aussi que la consommation prolongée de la viande de porc affaiblit la jalousie de l’homme pour l’honneur de sa famille. » Avec cela, le monde est bien parti…

Et quand on lit Yusuf Qaradawi qui rappelle que : « Les impuretés sont tout ce que répugne les gens dans leur ensemble, même si quelques-uns d’entre eux les ont acceptées. Aussi le Messager de Dieu « a-t-il interdit la consommation de la viande de l’âne domestique le jour de la bataille de Khaybar » (hadith rapporté par al-Boukhari) », on se demande où sont les ânes.

Seul Malek Chebel semble s’interroger avec une lueur de bon sens et un certain réalisme sur la signification de ce type d’interdit lorsqu’il écrit : « Quid des téguments de porc lorsque le musulman pieux est un grand brûlé ? »

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