Le voile islamique : quel statut aujourd’hui ?

  • Le voile aujourd’hui : quelles règles religieuses et civiles ?

Au-delà de l’histoire – le passé est le passé –, la question est de déterminer si, aujourd’hui, c’est une obligation, c’est-à-dire si la femme a ou non une liberté de choix.

Compte tenu des éléments évoqués en terme de doctrine et d’histoire (cf. article),  qui ne correspondent à aucune obligation claire et certaine, assortie de sanctions, beaucoup de représentants de la communauté musulmane reconnaissent que c’est en réalité à la femme musulmane de choisir sans aucune contrainte si elle souhaite porter le voile, ou non.

Pour Tariq Ramadan, il est contraire à l’islam d’imposer à une femme le port du voile islamique.

Audition à l’Assemblée Nationale (2009)

Tariq Ramadan AN 2009 Voile islamique

La position de Tareq Oubrou est claire :

–  « Si une majorité d’auteurs classiques considère que la femme doit se cacher les cheveux – ainsi que les bras et les jambes –, il n’existe aucun texte univoque et incontestable obligeant cette dernière à le faire. Certains courants hanafites l’autorisent en revanche à montrer sa chevelure. (…) Aussi, que cela plaise ou non, le port du foulard ne fait pas partie des obligations strictement religieuses. Il ne repose sur aucun texte univoque formel. Quant à ceux qui le considèrent comme obligatoire, je les mets au défi de me fournir un seul argument stipulant qu’une femme qui ne porte pas le voile ne commettrait une faute grave (kabira). L’essentiel de la foi et de la pratique musulmanes n’est pas là. »

–  « Devenu le lieu de crispation identitaire par excellence chez les musulmans, le voile cristallise plus que jamais les fantasmes de ceux qui voient derrière ce bout de tissu un projet de civilisation. Permettez-moi cette comparaison toute bête avec l’escargot : plus vous le touchez, plus il se crispe et s’enferme dans sa coquille. Or je suis bien placé pour savoir ce qu’il y a derrière le voile : il n’y a rien. »

La Convention citoyenne des musulmans de France indique de son côté simplement dans son préambule que « Les musulmans de France considèrent que le voile est une prescription religieuse. » L’emploi du terme « prescription » est très en-dessous de la notion d’ « obligation » comme on l’a vu plus haut. Le port du voile n’est donc pas une obligation au sens strict mais une recommandation faite à la femme, mais qui reste donc libre de la suivre ou non. En effet, si le C.F.C.M. avait voulu être contraignant, il aurait sans doute tout simplement écrit : « le port du voile est une obligation islamique », ce qu’il n’a pas fait. D’ailleurs la Convention ne semble pas faire si grand cas de cette problématique puisqu’elle indique dans son article 5 : « Si nombre de musulmans de France ont pu vivre la loi sur l’interdiction du port du voile à l’école publique comme une injustice, ils respectent les choix de la communauté nationale. »

NB : À ce propos, cet article 5 stipule qu’une loi a été votée pour interdire le voile le port du voile à l’école : c’est une présentation inexacte et tendancieuse qui renvoie à la victimisation et à une supposée stigmatisation des musulmans. La loi porte non pas sur le voile mais sur l’interdiction de tout signe religieux ostensible, quelle que soit la religion concernée. En effet, l’article L141-5-1 du code de l’éducation stipule à l’intention : « Dans les écoles, les collèges et les lycées publics, le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit. Le règlement intérieur rappelle que la mise en œuvre d’une procédure disciplinaire est précédée d’un dialogue avec l’élève. »

Cette loi n’est pas plus « injuste » (pour autant qu’on puisse parler d’injustice, ce qui est très discutable) pour les musulmans, les chrétiens ou les juifs. Pourquoi les musulmans devraient-ils se sentir plus visés et plus victimes ? Au contraire, on peut penser que cette loi vise au respect souhaitable de la laïcité dans les établissements publics et vise à écarter du domaine de l’éducation, sujet sensible, des manifestations religieuses revendicatrices qui ne seraient que l’occasion d’envenimer le climat entre élèves au sein de l’école. C’est donc au contraire une mesure de salut public.

Enfin, de son côté, le Conseil européen des fatwas considère qu’il faut convaincre la femme que c’est une obligation, mais en réalité la femme est libre de son choix et elle n’est pas sanctionnée, ce qui revient à dire qu’il s’agit en réalité d’une  recommandation au sens moderne du terme (dans le contexte de la sempiternelle excitation coupable du mâle par la femelle, d’autant plus problématique historiquement…) :

–  « Le Conseil rappelle que le foulard est une obligation de l’islam, mais que l’on ne peut contraindre une femme à le porter. Il est par ailleurs une prescription de l’islam sans en être un fondement. (…) Chaque femme doit pouvoir faire son choix, mais il appartient aux communautés musulmanes d’Europe de faire respecter le droit et de protéger la liberté de conscience en la matière. »

–  « Bien que le port du khimâr, du couvre-chef ou du hijab comme on l’appelle de nos jours, soit une obligation pour la musulmane, il n’en reste pas moins qu’il n’est qu’une application de la religion et non l’un de ses fondements. »

–  « Dieu a prescrit cette tenue pudique et ce foulard pour la musulmane afin qu’elle puisse être distinguée de la non-musulmane et de la non-pratiquante. Ainsi, par sa tenue, elle donnera l’image de la femme sérieuse et honnête, qui n’est ni une séductrice ni une tentatrice, qui ne fait de tort ni par ses paroles ni par un mouvement quelconque de son corps, afin que celui dont le cœur est pervers ne puisse pas être tenté par elle. »

–  « Tout en se taisant devant ce méfait et en la traitant avec bonté, on ne doit pas désespérer du retour de cette musulmane vers le droit chemin, priant Dieu de la guider vers la voie du repentir. »

Par ailleurs, il semble qu’il y ait malheureusement toujours un relent de culpabilisation à l’égard de la femme avec l’idée que la femme aguiche l’homme et qu’elle est responsable de l’attirance qu’elle suscite, jusqu’à ses conséquences les plus fâcheuses comme le viol. C’est en tous cas une idée qu’on retrouve très fréquemment dans la bouche de jeunes musulmanes occidentaux.

Ainsi, Yusuf Qaradawi écrit : « Dieu a ordonné aux femmes des croyants de se couvrir pour sortir avec un voile ample et enveloppant tout le corps. Cela les distingue des autres femmes comme les mécréantes et les débauchées. (…) Il apparaît clairement dans ce verset [ndlr Coran, sourate 33, verset 59] que cet ordre est justifié car on craint que les femmes soient importunées par des débauchés et des regards lubriques de gens sans pudeur. Ce n’est pas du tout parce qu’on a peur d’elles ou qu’on n’a pas confiance en elles, comme le prétendent certains. La femme qui étale sa beauté et sa toilette, qui se déhanche coquettement en marchant et qui parle avec douceur, séduit toujours les hommes et donne des espoirs aux frivoles. Cela confirme le noble verset suivant : « Ne parlez pas aux hommes sur un ton soumis (à force d’être aimable), car cela pourrait susciter la convoitise de celui qui a quelque maladie au cœur. » (Coran, sourate 33, verset 32) »

  • Le voile dans le rapport d’inégalité homme-femme : comment entretenir encore aujourd’hui une forme de soumission

On peut s’interroger plus généralement sur le sens spirituel de toute prescription vestimentaire visant de façon obsessionnelle à cacher le corps (quelle que soit la religion), surtout lorsqu’elle marque de façon aussi claire la distinction entre l’homme et la femme et qu’on a en tête la notion d’impureté, voire de honte, dont la femme est souvent la victime. Le cou et les épaules de la femme sont-ils à ce point obscènes dans la culture musulmane qu’on veuille les dissimuler ? Pourtant, cela ne semble guère poser de problèmes de décence de nos jours au reste de l’humanité. Le monde a changé : les musulmans s’en sont-ils rendu compte ?

En effet, que devient cette coutume ancestrale dans une société qui ne l’est plus et où la perception des femmes s’est améliorée, où l’esclavage, les statuts inférieurs et les castes n’existent plus ? À quelle nécessité ou quel impératif répond aujourd’hui ce signe distinctif dans les sociétés où les femmes sont respectées et ont le même statut, a minima juridique, que les hommes, ce qui est le cas dans le monde occidental ? Si les femmes ne sont plus offensées, la recommandation issue du verset coranique n’est-elle plus sans objet, puisque le verset indique que l’objet du voile est d’éviter l’offense ?

Au-delà de la caducité de cette prescription dans le monde moderne, on peut se poser la question de savoir comment les femmes musulmanes perçoivent la symbolique du voile dans son rapport à l’inégalité homme-femme. En effet, obliger, même moralement, les femmes à porter le voile est leur imposer une contrainte qui n’existe pas pour l’homme et donc est une façon de confirmer le rapport d’inégalité homme-femme qui imprègne la culture musulmane. Les femmes s’en rendent-elles compte ?

D’ailleurs, ce n’est heureusement pas le cas en France mais n’est-il pas vrai que dans la culture musulmane, et plus concrètement dans un certain nombre de pays musulmans aujourd’hui, l’acceptation du port du voile est une condition préalable et sine qua non de la revendication d’autres droits (civils, professionnels, etc) pour les femmes ? En d’autres termes, ont-elles le choix ? En effet, les musulmans hommes (puisque les autorités des pays musulmans sont dans la quasi-totalité des cas masculines) ne considèrent-ils pas déjà inconsciemment que le port du voile est un acte de soumission nécessaire à l’éveil de leur bienveillance ?

Ainsi Malek Chebel écrit : « Le phénomène qui touche au voilement des femmes dans la plupart des pays arabes sous influence wahhabite est spectaculaire. Le paradoxe fait ainsi que le voile est l’une des opportunités pour la femme de s’arroger des droits nouveaux (conduire la voiture, aller au travail), et qu’elle ne l’aurait guère défendu sans cela. Sans aller jusqu’à soutenir que le voile est la condition de l’émancipation des femmes dans ces pays-là, il est indéniable que sans ce fichu sur la tête, il est aujourd’hui inconcevable dans nombre pays musulmans pour la femme de réclamer le moindre privilège. C’est l’une des explications, au-delà de la foi bien sûr, qui pousse des femmes musulmanes à se rapprocher du modèle social dominant, celui de la non-mixité de fait et du marquage violent de séparation des sexes. »

  • Conclusion

La question se pose donc : la totale liberté des femmes au regard du port du voile, sans contrainte sociale ou familiale d’aucune sorte, n’est-elle pas une des conditions premières de leur émancipation ? Les femmes sont-elles conscientes qu’elles valident de façon générale par le port du voile le modèle social de soumission que certains hommes musulmans veulent leur imposer ?

Toutefois, il ne faut pas nier que le port du voile puisse aussi renvoyer à la décision libre d’appliquer une recommandation religieuse pour une femme très croyante. Mais il faut juste s’assurer que cette décision est totalement libre. Aussi, la question est plutôt de savoir ce que le port du voile signifie et si cela correspond à :

– Une aspiration religieuse personnelle mûrie, responsable et libre, avec une pleine compréhension des tenants et aboutissants de l’islam au regard notamment de la condition de la femme ;

–  Un symbole dans le cadre d’un acte politique de revendication d’une identité communautaire, un brevet « d’islamité », en opposition forte avec la culture dominante occidentale, le voile étant par nature même un signe ostensible de différenciation;

–  Une soumission à la pression sociale environnante, notamment familiale.

Les femmes ont-elles compris qu’elles sont libres, au moins en Occident ?

Les chrétiens de leur côté ont su reconnaître et dépasser l’imprégnation biblique qui subsiste encore chez saint Paul dans 1 Corinthiens 11, 8 à 15 : « Ce n’est pas l’homme en effet qui a été tiré de la femme, mais la femme de l’homme ; et ce n’est pas l’homme, bien sûr, qui a été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme. Voilà pourquoi la femme doit avoir sur la tête un signe de sujétion, à cause des anges. (…). Est-il convenable que la femme prie Dieu la tête découverte ? La nature elle-même ne vous enseigne-t-elle pas que c’est une honte pour l’homme de porter les cheveux longs, tandis que c’est une gloire pour la femme de les porter ainsi ? Car la chevelure lui a été donnée en guise de voile. »

Femmes musulmanes qui vivez en Occident, estimez bien à sa juste valeur la liberté que vous y est offerte.

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