La « maison de la sagesse » : instrumentalisée par l’islamophilie savante ?

  • Une attaque « en règle » de Sylvain Gougenheim

Comme nous l’avons déjà vu dans de précédents articles, l’ouvrage « Les Grecs, les Arabes et nous » cherche à défendre l’islam au travers du prisme opaque de la notion de monde « arabo-musulman » contre la contestation de l’importance de son legs au monde occidental formulée par Sylvain Gougenheim dans son livre « Aristote au Mont Saint-Michel ».

J’aborde ici un passage faisant référence à la « Maison de la sagesse » qui caractérise de façon suffisamment évidente (parmi d’autres passages) l’esprit et les moyens que les contradicteurs de Sylvain Gougenheim entendent utiliser pour le déconsidérer.

Voici ce passage du livre « Les Grecs, les Arabes et nous » (page 66/67) : « Les frères Banû Mûsâ ne sont évoqués que comme des « lettrés persans » (AMSM, p. 131) – donc aryens, ce qui les rachète un peu d’être musulmans –, voire des « persans amateurs de mathématiques » (AMSM, note 50, p. 233) ayant eu, ce qui explique tout, « un maître qui semble avoir été un Arabe chrétien » (AMSM, p.98, sans référence, et pour cause !). Cependant, ce qui semble contredire les affirmations précédentes, ils auraient, selon Sylvain Gougenheim, reçu leur éducation scientifique au Bayt al-Hikma (AMSM, p. 135), qui, pourtant, toujours selon Sylvain Gougenheim, « n’aurait jamais accueilli ni chrétiens ni juifs » (AMSM, p. 134), puisque « réservé à des musulmans spécialistes du Coran et d’astronomie tels Yahya ibn Abi Mansur, al-Khwarizmi et les frères Banû Mûsâ », car « on y réfléchissait sur la nature du Coran » (ibid.) ».

  • Analyse

Passons d’abord sur le commentaire détestable et insidieux de la première phrase : « aryens, ce qui les rachète un peu d’être musulmans ». On s’attendrait à moins de bassesse de la part de personnalités du milieu universitaire. S’il n’était formulé par des représentants de la bien-pensance, ce commentaire vaudrait sans doute un passage à la 17ème chambre du tribunal correctionnel de Paris du fait de son caractère manifestement diffamatoire et raciste.

Maintenant, venons-en au fond.

L’ouvrage de Sylvain Gougenheim ne donne pas d’assurance claire et définitive sur l’ampleur de l’impact culturel de la Maison de la Sagesse de Bagdad, qui est présentée en islam comme l’exemple même de l’institution démontrant que l’islam peut être ouvert, tolérant et accepter la critique. Mais la façon dont les auteurs de « Les Grecs, les Arabes et nous » font référence au livre de Sylvain Gougenheim est pleine de sous-entendus qui font penser que ce livre est extrêmement confus. Qu’en est-il ?

Je reprends ici les propos d’un éminent spécialiste du Moyen-Âge en islam, Ahmed Djebbar, universitaire musulman reconnu et qui intervient fréquemment dans l’émission de France 2 « Islam » du dimanche matin.

Ahmed Djebbar, face à certaines affirmations sur l’existence de multiples « maisons de la sagesse » en islam au Moyen-Âge qui seraient au fondement de la Renaissance européenne, précise d’abord que seule la maison de la sagesse de Bagdad est certaine ; « pour le reste, ce sont des hypothèses ».

France 2 Islam 170423 Maison sagesse 1

La « maison de la sagesse (connaissance) » de Bagdad est une institution d’origine non pas arabe mais directement issue des conquêtes militaires musulmanes qui ont étendu l’islam à des populations ayant chacune leur héritage propre.

France 2 Islam 170423 Maison sagesse 2 – 1

France 2 Islam 170423 Maison sagesse 2 – 2

Si les traductions sont bien antérieures à la Maison de la sagesse, les conquêtes musulmanes permettent d’étendre la collecte de documents dans des conditions importantes.

France 2 Islam 170423 Maison sagesse 3

Le rêve d’Al-Mamoun, fasciné par Aristote, fait partie des mythes entretenus sur les rapport de l’islam avec la culture grecque.

France 2 Islam 170423 Maison sagesse 4

En effet, la Maison de la sagesse avait comme principal objectif la défense de l’islam, y compris la défense de l’orthodoxie au sein même de l’islam (à l’époque, dans le cadre du débat sur le mutazilisme).

France 2 Islam 170423 Maison sagesse 5

L’objectif principal étant la défense de l’islam, les non-musulmans n’avaient pas accès à la Maison de la sagesse.

France 2 Islam 170423 Maison sagesse 6

Il était donc logique qu’il n’y eût pas de débats entre musulmans, juifs et chrétiens à la Maison de la sagesse. Le débat le plus important au sein de l’islam fut celui du mutazilisme, le reste étant très flou.

France 2 Islam 170423 Maison sagesse 7

Si la Maison de la sagesse était célèbre au haut Moyen-Âge, le déclin semble avoir finalement été assez rapide ensuite.

France 2 Islam 170423 Maison sagesse 8

  • Conclusion

La Maison de la sagesse était donc bien une institution où étaient débattues des questions autour du Coran et de sa défense, institution interdite aux non-musulmans : ceci correspond assez bien aux indications données dans ce cas particulier par Sylvain Gougenheim et citées par ses détracteurs malgré leur tentative de dénigrement.

La question essentielle que soulève cette problématique est plus fondamentalement la motivation qu’aurait l’islam à rentrer dans ce type de question et d’échange étant donné le peu d’entrain du monde musulman à accepter la critique et la contestation.

Les autruches en vacances

Charlie Hebdo, dont les propos sont souvent outranciers, a publié dans son édition du 23 août 2017 un éditorial qui pose en revanche, de façon inattendue, la question du statut de la violence dans la doctrine de l’islam dans des termes mesurés, clairs, directs, et tout à fait justifiés. Saluons cet effort dans un paysage médiatique français où abonde beaucoup plus la veulerie que le courage.

Texte de l’article (j’ai mis en gras certains passages importants) :

« Faut-il encore parler de terrorisme ? Dès l’annonce des attentats de Barcelone, chacun a joué son rôle comme dans une pièce de théâtre bien rôdée. Les radios et les journaux ont invité comme il se doit des « spécialistes » qui répètent un peu la même chose que lors du dernier attentat. Les hommes politiques ont condamné sur Twitter ces « odieux actes de barbarie », et les personnalités ont tweeté des messages de soutien aux victimes. Chacun a fait ce qu’il devait faire, chacun a rempli son contrat, pour que, dès le lendemain, les choses reprennent leur cours normal. Pour nous convaincre que tout cela est devenu banal, on nous a même expliqué que, depuis le terrible attentat de Madrid en 20047, les Espagnols étaient habitués au terrorisme et que, à part quelques secouristes débrouillards, les voitures-béliers de Barcelone n’impressionnent plus grand monde.

Quelque chose a changé depuis le 7 janvier 2015. Les débats et les interrogations sur le rôle de la religion, et plus particulièrement de l’islam, dans ces attentats ont complètement disparu. L’attaque contre Charlie Hebdo avait contraint les médias et les intellectuels à aborder cette question puisque c’était la publication des caricatures de Mahomet qui avait motivé les deux tueurs. Pour le 7 janvier, on ne pouvait pas dire que la cause était l’intervention de la France au Mali ou en Syrie puisqu’elle n’y avait pas encore mis les pieds. C’est peut-être pour cette raison que, plus de deux ans après, les médias parlent de moins en moins du 7 janvier…

Depuis, un travail de propagande est parvenu à distraire nos esprits et à dissocier ces attentats de toute question religieuse. Aujourd’hui, plus personne ne s’interroge sur le rôle de l’islam dans l’idéologie de Daech. Le bourrage de crâne a réussi à nous faire admettre que le « fait religieux » ne doit pas être discuté. Il s’impose à nous, et ceux qui osent le remettre en question sont traités d’anticléricaux primaires d’un autre âge.

Mais puisqu’il fallait quand même donner une explication à ces attentats, on nous a servi comme plat de substitution la géopolitique. Les causes de toutes ces attaques seraient la guerre en Irak, le pétrole, la politique d’Obama, de Trump et tout un tas de raisons, qui, si elles ne sont pas inintéressantes ni totalement dénuées de pertinence, ont le mérite d’éviter de parler de religion et surtout d’islam.

On oppose souvent islam et islamisme. Comme si ces deux conceptions religieuses étaient deux planètes étrangères l’une à l’autre. Pour épargner aux musulmans modérés l’affront de relier leur foi à la violence djihadiste, on a méthodiquement dissocié islam et islamisme. Pourtant, l’islamisme fait partie de l’islam. Lorsqu’on critique l’Inquisition et ses crimes, on ne détache pas cette mouvance fanatique du reste de l’Église catholique. Même si beaucoup de chrétiens dénonçaient l’Inquisition, elle est un élément de l’histoire du christianisme et de l’Église. C’est pour cela que des siècles après, en l’an 2000, le pape Jean-Paul II s’est senti obligé de faire repentance des crimes commis au nom de l’Inquisition. Au nom du christianisme. Curieusement, chaque fois que les intégristes musulmans commettent des crimes, on dresse toujours autour d’eux un cordon sanitaire pour les exfiltrer de l’islam afin d’épargner à la religion de Mahomet la moindre critique. Il est tellement plus confortable de parler de Bush, de Trump ou d’Obama que de mettre le nez dans les problèmes qui déchirent l’islam depuis maintenant plusieurs décennies. Le confort intellectuel passe avant tout. Le confort, c’est l’obsession de nos sociétés consuméristes. On veut des vacances confortables en Espagne, dans de bons hôtels avec de bons restos. On veut des débats passionnés sur Neymar et sur la fermeture des quais de Seine. On n’a quand même pas pris une location à Barcelone pour se faire écraser sur les Ramblas et pour parler de l’islam !

Pour notre confort, évitons de réfléchir à toutes ces questions pénibles qui gâchent nos vies. N’y pensons pas trop. D’autres, avec leur voiture-bélier et leur ceinture d’explosifs, le font à notre place. »

J’accuse

Tribune du 21 août 2017 H24 avec Le Figaro.

Tribune. Viol collectif dans un bus: le « J’accuse » de Mohammed Ennaji

Révolté, l’écrivain et philosophe Mohammed Ennaji* « accuse » tous ceux qui, de près ou de loin, sont derrière le viol collectif abject dont a été victime une jeune fille dans un bus à Casablanca.

Mohammed Ennaji est sociologue, historien et écrivain. Professeur à l’université Mohammed V de Rabat, il est notamment l’auteur du « Fils du prophète » et du « Le sujet et le mamelouk ».

« J’accuse

Oui, ce mot porte la signature d’un grand, oui ce mot ne m’appartient pas, mais il est le seul qui convient ici, il est le seul qui exprime ma révolte devant les images horribles d’un viol collectif, social oserai-je dire, et l’adjectif n’est pas à la mesure du crime en question. Voilà qu’à présent on viole nos filles en public, devant la caméra, sans crainte de personne, sans crainte de jugement, je ne parle pas de pudeur parce qu’elle n’appartient pas au dictionnaire de ces assassins.

Violer dans le bus une fille. Fêter ce viol comme une action héroïque, voilà où nous en sommes. Nous fabriquons aujourd’hui des assassins et des criminels en série. Nous ne formons plus des jeunes pour défier l’avenir, non nous fabriquons des assassins, des terroristes, des criminels.

J’accuse tous ceux qui sont derrière ces faits, directement ou indirectement. J’accuse le pouvoir qui a quasiment fermé l’école pour ouvrir des commissariats et des prisons, des bordels et des aires en plein air pour drogués. J’accuse les islamistes qui doivent aujourd’hui prendre leurs responsabilités devant l’image qu’ils donnent de la femme, devant la caricature qu’ils en colportent, j’accuse tous ces portails qui louent les houris, tous ces portails qui dénoncent les bikinis, tous ces portails qui fêtent la polygamie. Ils sont directement responsables et doivent être autoritairement fermés. Le démon c’est vous qui incriminez les femmes, le diable ce n’est pas la femme c’est vous qui invectivez et distribuez la haine à grande échelle.

Que chacun prenne ses responsabilités, que la police fasse son travail au lieu de réprimer des manifestants pacifiques. Demain si nous nous taisons, nos filles seront violées devant nous parce que nous nous serons tus. Demain est un horizon noir pour ce pays qui devient une fabrique de la haine à grande échelle. Le pouvoir porte la part la plus grande de responsabilité lui qui se réfugie dans le silence et la compromission, lui qui n’écoute pas la douleur d’une société qui va à la dérive.

Je l’accuse à voix haute, je l’accuse au nom de mon pays !»

Mahomet : décidément, un dangereux schizophrène

À une époque où tant de « déséquilibrés » semblent courir les rues des villes occidentales pour semer la mort, on peut légitimement se demander pourquoi cette violence religieuse est répandue seulement au nom d’Allah (Akbar), et non au nom de Jésus-Christ, Moïse ou Bouddha.

Malheureusement il ne s’agit pas d’une coïncidence puisque ces « gentils enfants » – au dire de leurs parents (ce qui est d’autant plus inquiétant…) – suivent la voie ouverte par leur modèle : Mahomet.

J’ai déjà abordé dans des articles précédents (http://islametoccident.fr/?p=1621, http://islametoccident.fr/?p=3178) la théorie musulmane de la schizophrénie qui vise à dédouaner Mahomet des violences qu’il commettait et qui remplissent des dizaines de pages de sa biographie à compter de l’hégire.

J’ajoute à la liste des extraits déjà fournis cet autre passage de l’émission de France 2 « Islam » d’avril 2016 dans lequel le professeur Ali Ben Makhlouf dit : « Est-ce qu’on est prêt à distinguer pour la personne du prophète sa fonction de messager de sa fonction de législateur ? La question est ouverte ».

France 2 Islam 160417 Religion et raison 1 Extrait 1

Il est assez curieux de voir comment l’islam se débat continuellement et vainement pour trouver une excuse aux violences épouvantables dont Mahomet s’est rendu coupable, au prix de raisonnements absurdes fondés sur des distinctions exhibées pour aucun autre prophète, violences qui en revanche ne posent aucun problème aux musulmans fondamentalistes qui connaissent très bien la geste mahométane et ne se privent pas de s’y référer avec beaucoup de précision.

La politique de l’autruche

Lors du dîner de fin du Ramadan du 20 juin 2017, Emmanuel Macron déclarait à des représentants de l’islam de France : « Personne ne peut faire croire que votre foi n’est pas compatible avec la République ».

Macron 170620

Le problème est que cette phrase ne veut rien dire : la compatibilité de la doctrine musulmane avec un système républicain (en France ou ailleurs) est une question qu’il est possible d’examiner objectivement et qui n’a rien à voir avec le fait de croire les affirmations de tel ou tel. Et le doute ne subsiste pas longtemps lorsqu’on examine un peu sérieusement les régimes politiques des pays musulmans, notoirement incompatibles avec l’idée même de laïcité.

L’évidence de cette incompatibilité est ainsi niée par des personnages qui ignorent visiblement le B.A.BA. des principes qui régissent l’islam puisqu’il est impossible de séparer la religion et le politique en islam. Dalil Boubakeur avait beau s’agiter il y a quelques années, il faut se rendre à l’évidence effectivement que « l’islam est un fait politique majeur » et que « c’est une idéologie de lutte, une idéologie d’agression ».

Boubakeur 2011

Face à cette situation, ce sera probablement tôt ou tard la soumission des sociétés occidentales – à tout le moins celles contaminées par la haine de soi et la repentance –, ou peut-être la guerre civile pour celles qui veulent survivre. Les chrétiens du Moyen-Orient en savent quelque chose, notamment les Libanais, mais qui les écoute en Europe ?

Pi : encore une approximation

  • Problématique

Dans le livre « Les Grecs, les Arabes et nous » visant à défendre l’islam contre la critique et à valoriser son legs culturel à l’humanité (cf. articles précédents), il est écrit page 67 à propos de l’apport dans le domaine des sciences : « le traité « sur la figure des mesures planes et sphériques » est le point de départ des recherches mathématiques infinitésimales qui seront menées dans le monde arabo-musulman ; dans ce traité, les Banû Mûsâ déterminent la surface du cercle et celle de la sphère, et montrent que le volume de la sphère est égale à son rayon multiplié par un tiers de sa surface. »

Mais que veut dire « déterminer » dans ce texte, ce terme laissant entendre qu’une étape nouvelle a été franchie dans le raisonnement mathématique  s’agissant de la nature profonde du nombre pi ?

  • Examen

Gilles Godefroy indique dans son livre « L’aventure des nombres » au sujet de pi : « En 1424, Al-Kashi de Samarcande a pulvérisé le record (sept décimales) établi mille ans plus tôt par Tsu Ch’ung-chih en calculant les seize premières décimales. » Il s’agit effectivement d’un grand progrès en matière de calcul approché.

Jean-Paul Delahaye (« Le fascinant nombre pi ») note de son côté qu’Al-Kashi calcule les décimales de pi par la méthode connue des polygones d’Archimède et que pour 100 décimales, il faudra attendre le XVIIIème siècle. C’est Viète (1540-1603) qui donne la première formule infinie et non approchée de pi :

En effet, pi est un nombre transcendant qui ne peut être exprimé que par une suite infinie de calculs élémentaires. Beaucoup de mathématiciens proposeront d’autres formules, comme Wallis, Brouncker, Gregory, Leibniz, Newton, Stirling, Machin, Euler, toute la difficulté étant de trouver celle qui assure la convergence la plus rapide possible des calculs.

Euler, immense génie, fournit une formule d’une majestueuse élégance :

  • Conclusion

Les Banû Mûsâ ont amélioré le calcul approché de pi de façon significative mais n’ont pas franchi l’étape de la proposition d’une formulation mathématique exacte.

Au-delà du fait que cette question n’apporte pas grand-chose à l’analyse du rapport de la science à l’islam, le flou du propos contenu dans le livre « Les Grecs, les Arabes et nous » est assez ennuyeux car il laisse entendre qu’une percée conceptuelle a été réalisée par la mathématique arabe dans le monde musulman permettant l’obtention d’une formule exacte, ce qui n’est pas le cas. Pour des auteurs qui se veulent d’une objectivité et d’une rigueur irréprochables, il y a encore du travail.

Islamophilie savante : Algèbre, islam et Occident

Comme nous l’avons vu dans un précédent article, l’ouvrage « Les Grecs, les Arabes et nous » cherche à défendre l’islam au travers du prisme opaque de la notion de monde arabo-musulman.

Au-delà de la polémique que soulève par définition toute approche critique de l’apport des différentes civilisations dans un monde où la « diversité » est devenue reine, il faut reconnaître que ce type d’analyse est difficile compte tenu de la complexité des questions soulevées. Sylvain Gougenheim cite dans son livre « Aristote au Mont Saint-Michel » un propos du grand historien Fernand Braudel qui en synthétise bien un des aspects : « La plupart des transferts culturels s’accomplissent sans que l’on connaisse les camionneurs ».

Néanmoins, il est un domaine où une approche scientifique sans doute moins sujette à des parti-pris idéologiques est possible, les mathématiques, car les mathématiciens sont assez imperméables aux questions religieuses dès lors que c’est de science qu’il s’agit. Je vous propose d’y revenir rapidement dans cet article.

  • La découverte de l’algèbre

Le livre « Les Grecs, les Arabes et nous » note à propos d’Al-Khwarizmi que « le mot même d’algèbre ne figure pas dans l’ouvrage de Gougenheim » et rappelle que « C’est pourtant dans le Livre d’algèbre d’al-Khwarizmi, que l’Europe, au XIIème siècle découvre l’algèbre ». Sylvain Gougenheim ne s’attarde effectivement pas beaucoup de façon générale sur les questions mathématiques dans son livre « Aristote au Mont Saint-Michel », questions avec lesquelles il ne semble pas forcément très familier.

Pour autant, l’apport de certains mathématiciens arabes du Moyen-Âge est un fait largement reconnu dans la communauté scientifique et universitaire depuis longtemps et ne fait guère l’objet de polémique. Citons Gilles Godefroy dans son livre « L’aventure des nombres » :

« Toujours est-il qu’Al-Mamoun établit à Bagdad une Maison de la sagesse (Bait Al-Hikma) où sont traduits Euclide, Apollonius, Diophante, Archimède, Aristote, et où affluent les savants iraniens et indiens. Ceux-ci apportent avec eux le système décimal de position, agrémenté d’un progrès capital, que nous devons sans doute à l’Inde : le zéro. (…) Mohammed Ibn Musa Al-Khwarizmi est, au début du IXème siècle, l’un des membres les plus actifs de la Bait Al-Hikma de Bagdad. Il participe par exemple à une expérience couronnée de succès visant à calculer le rayon de la sphère terrestre. Il produit aussi une demi-douzaine de livres astronomiques et mathématiques, parmi lesquels on peut citer son « De numero indorum », dont l’original arabe est perdu mais dont subsiste une unique traduction latine. Dans cet ouvrage, peut-être basé sur une traduction arabe de Brahmagupta, Al-Khwarizmi décrit en détail le système de numérotation indien, qui, au prix de quelques modifications de forme mais non de principe, allait devenir le nôtre. C’était bien sûr moins clair pour ses traducteurs latins, et moins encore pour leurs lecteurs, d’où le nom de « chiffres arabes » utilisés jusqu’à nos jours. »

« Le nom d’Al-Khwarizmi, latinisé en algorismi puis en algorisme, allait finalement devenir notre mot algorithme, cependant que le titre de son ouvrage le plus célèbre « Hisab al-jabr wa’l muqabalah » traduit en « Liber algebrae et almucabola » (le traducteur, Gérard de Crémone, ne s’est pas fatigué inutilement) allait nous donner « l’algèbre ». Cette algèbre d’Al-Khwarizmi représente une avancée fondamentale, immédiatement reconnue comme telle. On y assiste en effet à un changement de point de vue : il ne s’agit plus de résoudre des problèmes arithmétiques ou géométriques qu’on peut traduire en équations, mais au contraire de partir des équations dont chacune recouvre et résume une classe infinie de problèmes variés. (…) Les algébristes arabes sont en effet les premiers à dégager le concept de polynôme, sans limitation de degré. Ils vont donc démontrer une quantité de théorèmes sur ce que nous appelons à présent l’algèbre des polynômes. »

Mais si l’apport des mathématiciens arabes est tout à fait reconnu, il est juste également d’en préciser les limites pour reconnaître l’apport des autres mathématiciens. Poursuivons avec Gilles Godefroy :

« Nous sommes à la fin du Quattrocento, dans une université déjà vénérable puisqu’elle est la plus ancienne d’Europe, à Bologne. L’Italie regroupe alors les meilleurs arithméticiens et on y accourt de l’Europe entière pour y apprendre… à multiplier et à diviser suivant les méthodes modernes. Le niveau de la recherche est naturellement très supérieur à celui des cours magistraux et les chercheurs italiens vont démontrer leur savoir-faire. C’est en effet à Bologne, où il enseigne, que l’algébriste Scipione dal Ferro va inaugurer les temps modernes en triomphant d’un très ancien problème : la résolution algébrique de l’équation générale du troisième degré : ax3 + bx2 + cx + d = 0. Cette question capitale avait bien sûr été fréquemment abordée. Voyons comment le scientifique persan Al-Khayyam (1050-1122), qu’on identifie au célère poète du même nom, y répond, en posant : y = x2, on est amené au système d’équations : axy + by + cx + d = 0 et y – x2 = 0, que l’on interprète comme la recherche de points d’intersection d’une hyperbole et d’une parabole, points dont on montre effectivement l’existence. L’approche d’Al-Khayyam montre qu’il était très conscient des liens qui unissent algèbre et géométrie. (…) Le point de vue d’Al-Khayyam était très moderne puisqu’il concevait clairement l’idée puissante de changement de cadre aujourd’hui centrale en mathématiques. Son approche, cartésienne avant la lettre, ne pouvait cependant le satisfaire pleinement : il cherche à exprimer une solution à l’aide de radicaux, reconnaît avoir échoué, et formule l’espoir que « peut-être l’un de ceux qui viendront après nous réalisera cette résolution ». Quatre siècles plus tard, c’est aux algébristes italiens, dignes disciples des arabophones et de Fibonacci, que reviendra l’honneur de réaliser ce souhait en triomphant du troisième degré par des moyens purement algébriques. »

En effet, si les mathématiciens arabes avaient pu résoudre certaines équations polynomiales par des voies inspirées de la géométrie, il leur manquait une approche rigoureuse et systématique pour la résolution de ces équations.

  • Dérivés et primitives

On lit également dans « Les Arabes, les Grecs et nous » (page 66) : « Les mathématiciens qui apprendront non seulement que Thâbit ibn Qurra a traduit les livres V et VII de la Cronica d’Appolonius mais également qu’il a montré que la primitive de (racine de x) était (2/3 x3/2), et calculé l’aire de l’ellipse en cherchant la limite des sommes des aires des polygones inscrits et exinscrits, resteront sans doute perplexes ».

Cette remarque critique de l’ouvrage de Sylvain Gougenheim n’est pas très claire : le reproche semble surtout porter sur le fait que Sylvain Gougenheim limite sa description aux découvertes d’un individu, Thâbit ibn Qurra, sans évoquer le contexte scientifique plus global dans lequel il évoluait.

Sylvain Gougenheim met au crédit de Thâbit ibn Qurra (page 98) une découverte (la primitive de racine de x) et laisse ainsi supposer une découverte conceptuelle étonnante pour son temps : les mathématiciens arabes ont-ils conceptualisé véritablement le calcul infinitésimal en commençant à le formaliser sous la forme « moderne » de dérivés et primitives ?

L’intuition du raisonnement infinitésimal au sens de calcul par approximations successives que l’on peut poursuivre indéfiniment est apparue des siècles avant l’islam (notamment dans le calcul approché par encadrement de la surface du cercle ou d’autres formes géométriques) mais le concept de dérivée et de primitive (et ses multiples conséquences), lié au calcul différentiel et intégral, n’a été formulé rigoureusement qu’à partir du XVIIème siècle avec les contributions essentielles de Leibniz, Newton, Bernoulli, Euler, et d’autres encore.

Il est possible que Thâbit ibn Qurra ait, sur un cas isolé, trouvé ce que nous appelons aujourd’hui la « primitive » d’une fonction, mais la formulation générale et la maîtrise de ce concept ne datent pas de son époque comme en attestent les ouvrages de mathématiques.

  • Conclusion

La contribution des mathématiciens arabes du Moyen-Âge est tout à fait reconnue par leurs pairs occidentaux : cette contribution est facilement identifiable dans des ouvrages d’histoire des mathématiques disponibles dans les librairies.

Malheureusement, les penchants idéologiques de certains intellectuels non-scientifiques les poussent semble-t-il parfois à magnifier la place de la mathématique arabe dans l’histoire des sciences, et surtout à mélanger les questions.

En effet, le problème n’est pas tant de savoir s’il y a eu de grands savants arabes que de comprendre pourquoi, sur la longue durée, ce flot s’est tari au point de devenir quasi-inexistant depuis le Moyen-Âge, et de déterminer quelle influence a pu avoir l’islam sur cet assèchement, la liberté de la critique étant une des conditions fondamentales du développement des sciences mais ne faisant guère partie des valeurs essentielles de la culture musulmane.

 

Un prêche malheureusement banal

S’il est un terme commode, c’est bien celui d’« islamisme » : un musulman, on sait ce que c’est ; un « islamiste », personne ne le sait et n’est capable d’en donner une définition claire et précise, tous les « islamistes » étant toutefois musulmans. Ce terme permet de faire endosser tous les maux de l’islam par un concept qui lui serait étranger mais qui est vide de sens, l’« islamisme », dédouanant ainsi l’islam de son examen de conscience, c’est-à-dire l’analyse de sa responsabilité profonde dans la violence au nom de la religion.

Néanmoins, une interrogation surgit immédiatement alors : Mahomet était-il un « islamiste » ? Car les fondamentalistes musulmans cherchent en effet à imiter le mieux possible le comportement de Mahomet, modèle de tous les musulmans, et ne se privent d’ailleurs pas de le rappeler dans leurs revues avec moult citations de textes musulmans incontestés en islam. Ceux qui en doutent et récusent ces prétendues allégations n’ont tout simplement pas lu les textes sacrés de l’islam : ces références y figurent de façon répétée, claire et précise. Alors si les fondamentalistes sont de « mauvais » musulmans, Mahomet était-il un « mauvais » musulman ?

Pour autant, il ne faut pas limiter ce débat aux seuls jihadistes qui s’emploient à répandre l’islam par les armes et la terreur comme Mahomet l’a lui-même fait si l’on se réfère à sa biographie musulmane officielle (Ibn Hichâm). Toute personne qui se donne la peine de lire les textes musulmans trouvera de multiples formes du fondamentalisme dans la vie de Mahomet et donc dans les racines mêmes  de l’islam.

En France, où les bien-pensants ne cessent de s’efforcer de limiter la question aux mosquées « radicalisées » (autre concept vide de sens), il est bien difficile d’en débattre, le pays des droits de l’homme ayant institutionnalisé une police politique qui assure dans les médias la main-mise du politiquement correct.

En revanche, il est intéressant d’écouter dans certains pays où la parole est vraiment libre, comme aux États-Unis, certains discours qui ne relèvent malheureusement pas du domaine de l’exception mais bien de l’habituel. En voici un exemple :

Preche musulman 170721

Cet imam est-il un abominable fanatique ? Eh bien non, malheureusement. À l’occasion des événements qui agitent Jérusalem en ce moment, il rappelle à la mémoire des musulmans le hadith bien connu de Muslim, qui, comme Bukhari, a produit des recueils de hadiths qui sont les fondements de la Sunna en islam, ces textes étant d’un niveau sacré presqu’égal à celui du Coran. Ce hadith bien connu, qui figure par les hadiths « sahih » – c’est-à-dire unaniment considérés comme authentiques en islam – est le suivant :

Hadith (sahih n°2922) : D’après Abû Hurayra, l’Envoyé d’Allah a dit : « L’Heure Suprême ne se dressera pas avant que les musulmans ne combattent les juifs. Les musulmans tueront les juifs jusqu’à ce que les rescapés de ces derniers se réfugient derrière les pierres et les arbres qui appelleront alors le musulman en disant : « Ô musulman ! Ô serviteur d’Allah ! Voilà un juif derrière moi, viens le tuer ! », exception faite de l’arbre dit Al-Gharqad qui est l’arbre des juifs. »

Alors posons la question : un homme (Mahomet) qui a exterminé une bonne part des juifs de Médine et appelle à la haine contre les juifs et à leur assassinat – avec une violence qui dépasse celle de Mein Kampf – est-il un bon musulman ?