Pourquoi l’enjeu de l’enseignement de l’arabe à l’école semble tant préoccuper Najat Vallaud-Belkacem

Les récents échanges à l’Assemblée Nationale entre Najat Vallaud-Belkacem et la députée LR Annie Genevard (séance de questions au gouvernement du 25 mai 2016) relatifs à l’enseignement de l’arabe à l’école sont intéressants à analyser car ils ont une portée et une signification implicites qu’il ne faut pas négliger.

Assemblee Nationale 160525

Assemblee nationale 160525 Belkacem Genevard

  • Le cadre du débat

Annie Genevard conteste la politique du gouvernement en matière de langues en évoquant les efforts faits au profit des « langues communautaires » dans le cadre des Enseignements de Langue et de Culture d’Origine (ELCO) et au détriment du français, qualifiée selon elle par le gouvernement de « langage parmi d’autres », le débat portant en réalité sur la langue arabe.

La circulaire n° 2016-058 du 13 avril 2016 relative à la rentrée 2016-2017 et publiée au Bulletin officiel de l’Éducation Nationale indique que « La maîtrise des langages, et notamment de la langue française, y [le cycle 2] constitue l’objet d’apprentissage central, dans tous les enseignements. » Cette formulation ne correspond pas exactement à celle de la députée LR de « langage parmi d’autres » mais c’est effectivement bien la même idée, raison pour laquelle Najat Vallaud-Belkacem n’a pas contesté ce point dans sa réponse.

Les ELCO visent à la scolarisation des enfants des travailleurs migrants dans le cadre d’une directive européenne de 1977 qui dispose que « Les États membres prennent, conformément à leurs situations nationales et à leurs systèmes juridiques, et en coopération avec les États d’origine, les mesures appropriées en vue de promouvoir, en coordination avec l’enseignement normal, un enseignement de la langue maternelle et de la culture du pays d’origine en faveur des enfants ». Les ELCO concernent neuf pays (l’Algérie, la Croatie, l’Espagne, l’Italie, le Maroc, le Portugal, la Serbie, la Tunisie et la Turquie) et leur objectif était initialement de préparer, dans le cadre d’accords bilatéraux avec les pays d’origine, le retour des immigrés venus travailler sur le sol français.

Le retour dans les « pays d’origine » n’ayant plus lieu, la logique aurait voulu qu’on supprimât purement et simplement les ELCO. Or ceux-ci existent toujours et sont utilisés par le gouvernement actuel comme un moyen d’étendre la diffusion de nouvelles langues, et en particulier de l’arabe, avec un objectif de généralisation en 2018 de l’expérimentation qui entrera en vigueur à la rentrée prochaine.

Sans rentrer dans la polémique sur l’intention du gouvernement (alors même que celui-ci a déjà porté un coup sévère au grec et au latin qui sont au fondement des racines culturelles européennes et françaises), attardons-nous sur la spécificité de la langue arabe qui rend le débat si sensible.

  • La langue est un moyen d’accès à une culture

Toute langue est un moyen d’accès à une culture donnée et son enseignement n’a rien en soi de problématique. La question qui se pose plutôt à l’Éducation Nationale est la priorisation de moyens financiers nécessairement limités.

La première urgence est bien évidemment l’enseignement de la langue française, dont Najat Vallaud-Belkacem ne semble pas particulièrement éprise puisque sa circulaire place cette langue au même rang que les autres (« notamment »), ce qu’elle ne cherche d’ailleurs pas à contester dans sa réponse à l’Assemblée Nationale. Cette réponse interpelle quant à sa place dans le gouvernement car comment un ministre peut-il représenter dignement un pays dont la langue – base de la culture – lui est à ce point indifférente (elle, qui, par ailleurs, avait refusé il y a quelques mois de condamner sur un plateau de télévision les propos ouvertement islamistes d’un de ses coreligionnaires) ?

Un autre critère de choix important est, dans l’environnement concurrentiel international qui est le nôtre, le potentiel commercial de la langue : on peut toujours mettre le chinois au même rang que l’arabe comme le fait Najat Vallaud-Belkacem dans sa réponse mais cela paraît pour le moins saugrenu sous cet angle : il paraît nettement plus urgent de renforcer par un dispositif étoffé les connaissances en chinois de nos concitoyens pour faciliter par exemple l’accueil de multitudes de touristes chinois ou le tissage d’un réseau relationnel étoffé dans avec l’empire du milieu, que de promouvoir l’enseignement de la langue arabe dont on ne voit pas bien comparativement le potentiel économique. Dans les pays du Moyen-Orient arabe, les affaires se traitent essentiellement en anglais et depuis longtemps, par des élites en outre le plus souvent éduquées en anglais (localement ou par le passage par les universités anglo-saxonnes). Et pour ce qui est du tourisme arabe en France, il ne représente un enjeu significatif que dans quelques palaces parisiens.

Quant au dernier critère, également fondamental, le critère culturel (littérature, poésie, histoire, etc.), on ne peut pas l’aborder sans faire un rappel élémentaire sur la spécificité de la langue arabe.

  • La langue arabe n’est pas une langue comme une autre : c’est la langue d’Allah

On veut bien entendre Najat Vallaud-Belkacem dans sa réponse lorsqu’elle ne fait aucune différence entre les différentes langues, avec l’optique implicite consistant à niveler leur intérêt respectif et qui évite tout discours différenciant et comportant un jugement, mais cela ne paraît pas très raisonnable, surtout d’ailleurs vis-à-vis du français, compte tenu de l’immensité du patrimoine culturel – et entre autres choses littéraire – de notre pays.

Car la langue arabe n’est clairement pas une langue comme une autre, comme le revendiquent d’ailleurs haut et fort les musulmans : c’est la langue d’Allah et la langue de la révélation, le Coran.

Sourate 12, verset 2. Nous avons fait descendre un Coran en langue arabe ; peut-être raisonnerez-vous.

Sourate 13, verset 37. Ainsi avons-Nous fait descendre une sagesse [le Coran] en arabe. (…)

Sourate 16, verset 103. (…) Mais la langue de celui auquel ils pensent est une langue barbare [non arabe] alors que celle-ci [celle du Coran] est une langue arabe claire.

Sourate 19, verset 97. Nous avons rendu le Coran facile à comprendre en ta langue [l’arabe], afin que tu annonces la bonne nouvelle aux hommes qui craignent Allah, et que tu avertisses un peuple hostile.

Sourate 26, verset 195. C’[le Coran] est une révélation en une langue arabe claire.

Sourate 26, verset 198. Si Nous l’avions fait descendre sur un non-Arabe,

Sourate 26, verset 199. et que celui-ci le leur eut récité, ils n’y auraient pas cru.

Sourate 41, verset 44. Si Nous avions fait un Coran en une langue autre que l’arabe, ils auraient dit : « Pourquoi ses versets n’ont-ils pas été exposés clairement ? Pourquoi un Coran non-arabe alors que nous parlons arabe ? » (…)

Sourate 42, verset 7. Ainsi, Nous t’avons révélé un Coran arabe afin tu avertisses la Mère des cités [la Mecque] (…).

Sourate 43, verset 3. Nous avons fait un Coran arabe (…).

Sourate 46, verset 12. Avant lui [le Coran], le Livre de Moïse a été donné comme guide et comme miséricorde. Celui-ci [le Coran] est un livre confirmant les précédents, en langue arabe, (…).

À ce titre, pour les musulmans, l’arabe est nécessairement la langue la plus noble de toutes. Ce qui vaut d’ailleurs à de nombreux islamologues de gratifier leurs auditeurs de citations en arabe avant de les traduire en français, démarche dont on ne voit pas trop bien l’intérêt, sauf pour tenter d’« en imposer » par un côté savant et un peu pédant, ou surtout pour mettre à distance les non-arabisants en niant implicitement par ce moyen la légitimité de leur compréhension et de leurs critiques ; à ce petit jeu, l’imam Mohamed Bajrafil apparaît d’ailleurs comme un des champions (allez le voir sur internet, c’est assez drôle).

C’est un peu comme si chaque chrétien pour parler de la culture chrétienne éprouvait le besoin de citer d’abord les Évangiles en grec – voire des paroles du Christ en araméen – avant d’en restituer le sens par une traduction dans la langue courante. Le christianisme n’a heureusement jamais eu cette prétention ridicule, quoiqu’il ait partir eu maille à partir avec l’emploi du latin comme langue liturgique afin notamment de conserver un certain caractère sacré aux choses de la religion.

Le grotesque de la revendication musulmane au statut de langue divine apparaît d’autant plus clairement que, d’une part, on voit mal quel sens donner à la démarche d’un dieu (Allah) qui ne voudrait s’adresser aux hommes que dans une langue qu’une toute petite partie du monde comprend, ce qui revient à se couper de son public cible puisque l’islam prétend être une religion universelle (la partie du monde musulman qui comprend l’arabe classique étant très réduite) ; d’autre part, par le fait que l’emploi de l’arabe est une simple contrainte historique qui résulte du contexte géographique dans lequel la prédication de Mahomet s’est déroulée, et qui a conduit à l’émergence et à la fixation d’une langue dans une population pratiquant divers dialectes au sein de la péninsule arabique.

Sur le fond, il est d’ailleurs extrêmement curieux qu’une religion prétende être inintelligible autrement que dans une langue donnée : c’est prouver son incapacité à délivrer un message et des concepts clairs à l’esprit humain, puisqu’ils seraient prétendument intraduisibles. D’ailleurs, la revendication à l’inimitabilité du Coran laisse de ce point de vue assez perplexe. Comme le faisait remarquer il y a quelques semaines l’émission « Islam » diffusée par la communauté musulmane le dimanche matin à la télévision sur France 2, il existe environ 120 traductions différentes du Coran en français aujourd’hui : ce nombre énorme pousse naturellement à s’interroger sur la clarté du texte (alors même que le Coran ne semble guère manipuler de notions théologiques complexes qui justifieraient une telle prolixité).

À ce propos, Marie-Thérèse Urvoy fait remarquer qu’il faudrait préférer le terme « pure » au terme « claire » dans les traductions à propos de la langue arabe (cf. les versets précédemment cités issus de traductions courantes) « car le langage du Coran est loin d’être clair ; à preuve la masse énorme de commentaires philologiques qui ont été élaborés à son sujet. Il faut plutôt voir dans cette phrase une réponse à la récrimination des contemporains de Muhammad se plaignant que les Arabes, contrairement aux juifs et aux chrétiens, n’aient pas été gratifiés d’une révélation propre ».

Pour Michel Cuypers et Geneviève Gobillot, « On ne connaît plus avec certitude le sens qu’avaient bien des termes utilisés par le Coran, dans le milieu où il est apparu. La polysémie de nombreux termes arabes laisse également le traducteur perplexe : le recours aux commentaires anciens, qui alignent tous les sens possibles, ne fait le plus souvent qu’accroître son embarras. » La consultation de la traduction de Régis Blachère (1950), qui reste une référence par sa fidélité à la lettre du texte arabe, fait apparaître dans la traduction de nombreux points d’interrogation (?) ou de passages implicites ou manquants (entre crochets).

Même la simple lecture ou récitation du Coran a longtemps recouvré des formes différentes selon Michel Cuypers et Geneviève Gobillot : « Même à l’intérieur du texte reçu, l’uniformité de lecture n’était pas absolue du fait de la déficience de l’écriture, à l’époque : par exemple, des phonèmes aussi différents que b, t, th, n, y étaient écrits avec une même lettre. L’absence de signes pour les voyelles courtes permettait des différences grammaticales et donc de sens, par exemple entre les formes active ou passive des verbes. Il y avait en conséquence des traditions de « lectures » (qirâ’at) différentes du Coran qui s’instaurèrent localement, dans plusieurs villes. Progressivement, des lectures majoritaires s’imposèrent qui, au Xème siècle, furent limitées à sept, puis à dix et enfin à quatorze. Trois conditions étaient nécessaires pour qu’une lecture soit autorisée : 1) qu’elle s’appuie sur les traditions remontant au Prophète ; 2) qu’elle corresponde à la forme de la langue arabe dans laquelle le Coran a été révélé ; 3) qu’elle corresponde à l’écriture du codex uthmanien. (…) Au XVème siècle, les Ottomans adoptèrent la lecture dite « de Hafs » qui, dès lors, se répandit dans tout l’empire. Seules à ses franges en demeurèrent quelques autres. En 1923, sur ordre du roi Fouad, fut imprimée au Caire une version officielle de la lecture des Hafs, laquelle constitue aujourd’hui le texte de référence quasi universel. Parmi les autres, seule celle dite « de Warsh » était imprimée : elle subsiste en Afrique de l’ouest et du nord-ouest. »

Bref, la complexité de la question linguistique coranique, même pour des arabisants chevronnés, n’est pas une divine surprise mais quelque chose de tout à fait bien connu. On est loin de l’évidence d’un message prétendument divin, parfaitement clair et explicite (ce manque d’évidence ayant fait les choux gras du soufisme, mais c’est une autre histoire).

  • Comment éviter le caractère communautariste de l’enseignement de l’arabe dans le contexte français actuel

Si la France avait « digéré » l’immigration musulmane – ou si elle soulevait beaucoup moins de problèmes (comme l’immigration asiatique par exemple) –, la question de l’enseignement de l’arabe se poserait sans doute dans des conditions très différentes, sous un angle purement culturel (littérature, poésie, etc.) et non politique et identitaire : or tel n’est clairement pas le cas aujourd’hui. Il suffit de se promener dans certaines banlieues ou certains quartiers pour le constater.

Ce n’est en réalité guère surprenant car ce qui caractérise fondamentalement le monde musulman, c’est son communautarisme radical. Il suffit de lire le Coran (tâche qui paraît néanmoins insurmontable à certains hommes politiques, comme Alain Juppé) pour constater que le communautarisme est un des fondements de l’islam :

Sourate 3, verset 110. Vous [musulmans] formez la meilleure communauté qui ait surgi parmi les hommes : vous ordonnez le convenable, vous interdisez ce qui est blâmable et vous croyez en Allah. Si les gens du Livre [les juifs et les chrétiens] croyaient, ce serait meilleur pour eux. Parmi eux, certains croient, mais la plupart d’entre eux sont des pervers.

Sourate 3, verset 139. Ne perdez pas courage, ne vous affligez pas alors que vous êtes les supérieurs, si vous êtes de vrais musulmans.

Sourate 21, verset 92. Cette communauté qui est la vôtre [la communauté musulmane] est une communauté unique. Je [Allah] suis votre Seigneur. Adorez-Moi donc.

Le Coran recommande également l’émigration plutôt que de vivre en territoire de guerre (dar-al-harb), à l’image de l’émigration de Mahomet vers Yathrib : « Les anges enlèveront leurs âmes de ceux qui se sont faits du tort à eux-mêmes en disant : « En quel état étiez-vous ? » – Nous étions faibles sur terre, dirent-ils. Alors les anges diront : « La terre d’Allah n’était-elle pas assez vaste pour vous permettre d’émigrer [en terre musulmane] ? ». Voilà bien ceux dont le refuge sera la Géhenne. Quelle mauvaise destination ! À l’exception de ceux qui sont faibles et incapables parmi les hommes, femmes et enfants, qui ne sont pas guidés sur la bonne voie. À ceux-là, il se peut qu’Allah accorde Son pardon. (…) » (sourate 4, versets 97 à 99)

Mais en réalité le communautarisme dépasse de loin la seule question de l’émigration et touche tous les aspects de la vie sociale, jusqu’à même interdire les liens avec les mécréants, comme l’indique Malek Chebel dans son Dictionnaire encyclopédique du Coran : « Article « Amitié avec les incrédules » : Tout lien avec un infidèle ou un incroyant est considéré comme une compassion pour ses idées, et parfois comme une adhésion pure et simple. Dieu défend aux croyants de se lier avec les infidèles. »

La conséquence tout à fait logique et naturelle est qu’aucun pays musulman aujourd’hui n’offre un modèle social égalitaire sans distinction aucune de la religion : un non-musulman ne peut par définition pas avoir les mêmes droit qu’un musulman en terre d’islam. Les minorités vivant dans les pays musulmans connaissent les conséquences détestables de ce type d’idéologie inégalitaire, dont on ne sait jamais jusqu’où elle peut aller : souvenons-nous du génocide arménien (un million et demi de morts), certes de moindre ampleur que la désolation provoquée par l’idéologie également inégalitaire de la race aryenne, mais tout de même.

Le communautarisme musulman est un secret de polichinelle bien encapsulé dans la technique du double discours consistant à enrober ce communautarisme dans une logique de « contribution » qui serait bénéfique à l’Occident (mais on ne voit jamais sous quel angle) : le maître de cette dialectique est sans conteste Tariq Ramadan.

En effet, le maintien de ce communautarisme, pour des motifs apparemment respectables, est la clef de voûte de la stratégie à long terme visant à l’islamisation de la France souhaitée par Tariq Ramadan : « Il ne s’agit pas pour nous, pour donner l’impression que nous nous intégrons à l’ordre de la rationalité, de relativiser les principes universels de l’islam. Ce qui est en jeu, à notre avis, c’est de savoir comment l’universel islamique accepte et respecte le pluralisme et la conviction d’autrui. L’esprit postmoderniste voudrait insensiblement nous mener à confondre la seconde proposition avec la première. Nous nous y refusons : c’est au nom de l’universalité même de mes principes que ma conscience est sommée de respecter la diversité et le relatif et c’est pourquoi, même en Occident (surtout en Occident), il ne s’agit pas de penser l’ordre de notre présence en terme de « minorité ». Ce qui semble est un moment de notre réflexion : « la minorité musulmane », « le droit et la jurisprudence des minorités » (fiqh al-aqaliyyat), devra, à notre sens, être repensé. »

En effet, il ne s’agit à aucun moment pour Tariq Ramadan de laisser penser que les musulmans vont accepter de se fondre dans la culture française comme l’ont globalement fait les dernières vagues récentes d’immigrés, le fait de se fondre ne signifiant pas d’ailleurs perdre son identité mais s’en approprier une autre en teintant (et pas autre chose) celle du pays d’accueil d’une nouvelle diversité. Alors que les immigrés pouvaient se faire une fierté de s’intégrer à la société française autrefois (parfois jusqu’à aller à refuser d’apprendre à leurs enfants la langue de leurs parents), l’ordre est aujourd’hui renversé : c’est la minorité qui dicte comment le pays d’accueil doit la recevoir et les efforts qu’elle doit faire pour la « respecter ».

Ce que veut Tariq Ramadan, comme il l’explique clairement dans une conférence à Lausanne en l’appelant de ses vœux, c’est « l’institutionnalisation de la présence musulmane en Occident », c’est-à-dire, dans la novlangue ramadienne, l’islamisation. Cette position était déjà bien expliquée dans le bulletin d’information n°10 de novembre 1999 de « Présence musulmane » (fondée par Tariq Ramadan) : « Il ne s’agit plus aujourd’hui, pour les musulmans, de parler de simple intégration mais bien de participation et de contribution. Les millions d’Européens musulmans doivent prendre la mesure de leurs nouveaux défis. La question n’est plus de savoir comment les 2,5 millions de citoyens musulmans en France vont trouver une place ou comment ils vont s’intégrer au paysage de leur pays. Désormais, ce qui doit leur importer, c’est la nature de leur engagement dans leur société pour promouvoir l’État de droit, le pluralisme […] et faire de son identité musulmane et sa spiritualité une richesse pour les sociétés européennes. Sur ce plan, le concept d’intégration est dépassé. »

Et ce n’est pas sans raison que Tariq Ramadan rappelle à l’attention de la communauté musulmane dans un de ses ouvrages que « Le prophète a dit : « Rassemblez-vous, car le loup ne s’en prend qu’aux brebis qui s’isolent » (hadith rapporté par Ahmad et Abu Dawud). »

Malheureusement, si Tariq Ramadan est pourtant très clair, le problème, avec les occidentaux – surtout les intellectuels, qui ne supportent pas de s’en tenir à l’évidence du simple bon sens et cherchent constamment une complexité à la hauteur de leur prodigieuse intelligence, surtout quand elle est gauche et veule –, est qu’ils ont des yeux mais ne voient pas et ont des oreilles mais n’entendent pas. Qui avait pris au sérieux Mein Kampf ?

  • Najat Vallaud-Belkacem, une ministre qui pratique la taqiya ?

Alors que l’urgence du pays est aux réformes structurelles que son économie attend, à la résorption du chômage, etc., il est étonnant de voir un gouvernement et un ministre utiliser des chemins détournés pour favoriser des identités minoritaires, et notamment arabe, au détriment de l’identité majoritaire, française.

Il semble que Najat Vallaud-Belkacem, sous couvert de répondre à un besoin qui serait commun à l’ensemble des enseignements linguistiques (mais lequel ? quel élément nouveau est-il apparu ?), satisfasse en réalité tout simplement la demande identitaire insistante de sa communauté religieuse, dont la dernière formulation en date est le discours d’Anouar Kbichech, président du Conseil Français du Culte Musulman, prononcé en mars 2016 en clôture de la session de l’Instance de Dialogue instaurée en collaboration avec le gouvernement français.

Dans ce discours, Anouar Kbibech dit en effet : « Concernant l’apprentissage de la langue arabe et de la religion en dehors de l’école, il devient nécessaire d’élaborer un Programme éducatif d’apprentissage de l’arabe et de la religion commun et partagé. » [NB : le « en dehors de l’école » ne s’applique qu’à l’apprentissage de la religion, sinon il aurait fallu écrire « concernant l’apprentissage, en dehors de l’école, de la langue arabe et de la religion,… », quoique la suite en fasse douter, puisque si l’apprentissage de la religion a lieu en dehors de l’école, l’État n’est plus concerné par un quelconque programme éducatif d’apprentissage.]

CQFD ?

Pourquoi l’État Islamique exhorte les musulmans à étudier et à apprendre leur propre religion

  • La doctrine musulmane : le sujet dont on ne peut pas parler en France

Toute personne qui fréquente un tant soit peu les cercles culturels parisiens abritant des débats ou conférences portant sur l’islam (Institut du Monde Arabe, LICRA, Collège des Bernardins,…) constate de façon évidente que ces débats ou conférences portent toujours sur des questions sociales, économiques, psychologiques, géopolitiques, etc. en écartant systématiquement toute analyse documentée de la doctrine musulmane, fondée sur les textes religieux musulmans authentiques. J’invite d’ailleurs les lecteurs de cet article à réagir si d’aventure ils avaient connaissance de lieux en France où se tiennent des débats réellement contradictoires sur la doctrine religieuse musulmane et où on donne réellement la parole au public. Je m’y rendrais avec beaucoup d’intérêt.

Souvenons-nous des discours lénifiants qui ont suivi les attentats de janvier et novembre 2015 et qu’on peut résumer par « l’islam, ce n’est pas cela ! » : au-delà des incantations, a-t-on pu lire quelque part des analyses documentées avec des références précises aux textes musulmans expliquant en quoi la doctrine de l’islam est contraire à ces actes ? Je ne crois pas. Aucun argumentaire sérieux n’a été présenté. Et il faut que rappeler que le trop fameux « Nulle contrainte en religion ! », exhibé à tout propos, est un verset déjà obscur par lui-même au regard de la liberté religieuse puisque Mahomet a puni de mort les apostats, sans compter qu’il fait en réalité tout simplement partie des versets abrogés par la doctrine du jihad, combat armé dans la voie d’Allah, ce que l’on ne précise jamais dans les médias, mais ce que tous les imams pourtant savent.

Pourquoi ce mensonge systématique ? Parce que, en dépit de ce que veulent faire accroire beaucoup de « spécialistes », il est facile de constater que les textes musulmans originels authentiques sont simples et clairs sur le projet de société de l’islam pour le monde. Tout le discours consistant à « noyer le poisson » au travers des notions de « contextualisation » et d’« interprétation » est destiné à perdre dans une complexité inutile et trompeuse un public occidental qui n’a, à 99%, jamais pris la peine d’ouvrir un Coran et de le lire, mais ne manque cependant pas d’avoir une opinion sur le sujet…

  • L’appel des fondamentalistes à étudier les textes musulmans originels

La clarté du message coranique est précisément ce qui explique l’appel insistant et constant des fondamentalistes (aujourd’hui l’État Islamique, demain d’autres, raison pour laquelle cette question est récurrente) visant à inciter les musulmans, en particulier en Occident, à étudier et apprendre leur religion : requête qu’il est difficile de rejeter, même si elle vient de l’État Islamique ! Hormis ceux vivant dans certains quartiers (ex. Molenbeek à Bruxelles, Saint-Denis à côté de Paris – le Molenbeek français où la police de notre gouvernement est absolument incapable de faire respecter la loi d’interdiction du port de la burqa et, ce qui est sans doute beaucoup plus grave, en partie peut-être parce qu’il ne le veut pas –), les musulmans occidentaux ne sont en réalité pas de bons musulmans mais des apostats puisqu’ils n’appliquent pas l’islam que pratiquait le Prophète Mahomet et qui est – ils le répètent assez – leur modèle : je vous invite instamment à lire la biographie originelle de Mahomet (Ibn Hîcham) pour le constater par vous-même.

Le premier signe d’apostasie est d’ailleurs d’abandonner la conception communautariste de la société voulue par l’islam en acceptant la vie au sein des mécréants, voire en se liant d’amitié avec eux, ce que le Coran leur interdit formellement. Malek Chebel écrit d’ailleurs justement, dans l’Article « Amitié avec les incrédules » de son « Dictionnaire encyclopédique du Coran » : « Tout lien avec un infidèle ou un incroyant est considéré comme une compassion pour ses idées, et parfois comme une adhésion pure et simple. Dieu défend aux croyants de se lier avec les infidèles. »

Cet appel à l’étude de la doctrine de l’islam s’explique assez naturellement par la très faible connaissance par le commun des musulmans de leurs propres textes : il suffit de les interroger au hasard sur les versets du Coran, les hadiths ou la vie de Mahomet pour le constater. Beaucoup de musulmans en Occident ne dépassent guère le vernis culturel de leur milieu d’origine où les leçons de leur référents spirituels : d’où la diversité des prétendues « interprétations » du Coran en fonction de l’imam de référence.

Ainsi, l’État Islamique pousse les musulmans à étudier pour repousser l’ignorance, reconnue d’ailleurs comme un des fléaux de l’islam par beaucoup d’islamologues occidentaux (constat également fait par les musulmans eux-mêmes le dimanche matin sur France 2 dans l’émission « Islam »). L’État Islamique exhorte ainsi : « Apprenez votre religion ! Apprenez votre religion ! Lisez le Coran, méditez-le et mettez-le en application », message difficilement contestable pour quelque musulman que ce soit.

C’est précisément ce décalage entre l’islam authentique et la version dénaturée pratiquée les musulmans en Occident que les occidentaux n’appréhendent pas, ce qui les conduit à une incompréhension manifeste de la nature profonde de l’islam et à une vision naïve et bien-pensante de la relation entre musulmans et non-musulmans, alors même qu’ils sont informés de ce qui se passe dans les pays musulmans ou qu’ils sont alertés par les chrétiens d’Orient, surtout quand un retour à la source originelle de cette religion se fait jour.

Souvenons-nous d’ailleurs que lorsque Benoît XVI a eu le courage de protester après l’attentat qui coûta la vie à 21 chrétiens égyptiens le 1er janvier 2011 devant une église copte en dénonçant une « stratégie de violence », le grand imam Ahmed al-Tayeb de l’université Al-Azhar du Caire qualifia ces propos d’« ingérence inacceptable » et suspendit les relations de l’université avec la papauté (comme cela était déjà arrivé après « l’affaire » du discours de Ratisbonne).

Cet aveuglement occidental explique tout le tohu-bohu médiatique et philosophique actuel qui obstrue les ondes de radio et de télévision, entretenu par des intellectuels occidentaux qui, ayant rarement pris la peine de lire les textes musulmans, se trouvent – à l’instar du gouvernement – totalement désemparés face au phénomène dit de « radicalisation », terme dont la définition précise accapare déjà l’essentiel de leur temps.

Or le constat est simple et la racine du problème est doctrinale : tout musulman qui lit simplement mais avec attention le Coran, les hadiths et la vie de Mahomet n’a a priori d’autre choix doctrinal que de se « radicaliser », c’est-à-dire de revenir à l’islam originel, celui du modèle Mahomet, en demandant l’application de le chari’a, sauf à renier les valeurs de l’islam du Prophète et donc à apostasier, ce qui est interdit sous peine de mort en terre d’islam.

Il faut quand même rappeler à cet égard que le Conseil Français du Culte Musulman refuse encore aujourd’hui aux musulmans le droit d’apostasier : déplorer l’apostasie est une chose (ce qui est le fait de toute religion), considérer que ce n’est pas un droit en est une autre (sans même parler de la punition). Pour dire les choses autrement : le C.F.C.M. n’accorde pas aux musulmans français aujourd’hui la liberté de conscience ni la liberté religieuse. On comprend ainsi mieux dans ce contexte que des intellectuels musulmans plus ouverts aient pu organiser à l’Institut du Monde Arabe en novembre 2015 une conférence dont le thème surprenant mais courageux était : « Quelle place dans la religion musulmane pour une véritable liberté personnelle, de conscience et de choix ? »

IMA

  • Revenir aux textes musulmans originels

Sans l’existence de ce fondement doctrinal incontestable, violent et guerrier, issu en droite ligne des textes musulmans originels (que l’État Islamique n’a par conséquent aucune difficulté à citer), les conditions sociales, psychologiques, économiques, etc. ne trouveraient pas de terrain favorable au déclenchement de la radicalisation violente de certains individus, l’islam étant la seule religion, du fait de sa doctrine même, concernée par cette question. En effet, voit-on des personnes connaissant de grandes difficultés économiques ou sociales décider un jour d’abattre des gens dans la rue au nom du judaïsme, du christianisme ou du bouddhisme ?

La lecture de la propagande contenue dans les revues publiées par l’État Islamique sur internet conduit à constater un niveau élevé de documentation : les références au Coran et aux hadiths mises à la disposition de tous sont nombreuses et précises. Il n’est toutefois pas indiqué, concernant les hadiths, s’ils sont authentiques (sahih) ou de moindre qualité (les trois degrés étant : authentique, tout à fait fiable = sahih ; raisonnablement fiable, bon = hasan ; peu fiable, non assuré = da’if). Cela étant, ceux de Bukhari et Muslim sont quasiment tous sahih. Chacun peut les vérifier.

Cette qualité du référencement est d’ailleurs très nettement supérieure à celle de beaucoup d’ouvrages sur l’islam disponibles dans le commerce en France et qui se contentent bien souvent d’opinions sur les valeurs de l’islam, opinions non justifiées par le recours précis aux textes, les auteurs pouvant projeter leurs désirs et leur idéal du « vivre-ensemble », au lieu de restituer la réalité du dogme.

  • « Les imams qui égarent »

L’État Islamique invite ainsi les musulmans à revenir par eux-mêmes à la lecture de leurs propres textes originels au lieu de se reposer sur des imams dont la lecture des textes varie au gré des circonstances et surtout en fonction des cercles d’influence auxquels ils sont soumis (notamment par le financement). Tout cela n’a a priori rien d’étonnant dans la mesure où la culture musulmane est marquée par la faiblesse dramatique de l’esprit critique, dénoncée explicitement par Tariq Ramadan dans ses conférences, ou encore récemment (mai 2016) par Abdennour Bidar lors d’une conférence à l’Institut du Monde Arabe sur le statut du Coran (ou même lisez « Lettre ouverte au monde musulman » de ce dernier).

Pour l’État Islamique, aucun chef religieux, y compris le sien (Abu Bakr Al-Baghdadi) ne peut être vu comme un guide infaillible pour les musulmans à la mode chiite car l’État Islamique rejette la notion d’infaillibilité qui induit le « taqlid », c’est-à-dire « le fait d’agir selon l’avis de quelqu’un sans connaître sa preuve » et donc le suivi aveugle d’une personne qui conduit en réalité à l’égarement. Pour l’État Islamique, « La religion des gens de la jahiliya [période pré-islamique réputée ignorante car ne connaissant pas l’islam] était basée sur des fondements dont le plus important est le taqlid [fait d’agir selon l’avis de quelqu’un sans connaître sa preuve]. Le suivi aveugle est la grande règle des mécréants du premier jusqu’au dernier. » Et : « Le taqlid peut aussi atteindre la mécréance lorsque l’on oblige à suivre un imam en particulier. Ibn Taymiya a dit : « Quiconque rend obligatoire de suivre un imam en particulier doit être sommé de se repentir ; s’il refuse, il doit être tué. S’il dit qu’il convient de faire cela, alors c’est un ignorant égaré ». »

L’État Islamique met ainsi particulièrement en garde contre les prétendus « savants » qui tentent d’imposer aux autres musulmans leur intermédiation doctrinale alors qu’ils n’ont de légitimité que celle qu’ils se donnent à eux-mêmes : « Les musulmans aujourd’hui sont dissuadés, par ceux qui se réclament d’un soi-disant « salafisme » ou même « jihadisme salafiste », de l’approche du Coran et de la Sunna sans l’usage des lunettes aveuglantes qui les limitent à ce que désirent les « savants » contemporains parmi ceux qui soutiennent les partisans du Taghout et ceux qui s’assoient en arrière parmi leurs femmes dans l’ombre du Taghout. Cette intermédiation déviante était-elle une condition pour comprendre la religion [l’islam] auparavant ? » « Thawban a dit : le Messager d’Allah a dit : « Je crains pour ma communauté les chefs qui détournent du droit chemin ». »

Sont particulièrement visés « Les imams qui égarent : 1) Ceux qui sont touchés par les mêmes maux que ceux qui ont touché les savants des juifs et des chrétiens et qui recherchent la parure de la vie présente. (…) Celui qui parmi nos savants devient corrompu ressemble aux juifs, quant à celui qui devient corrompu chez nos adorateurs ressemble aux chrétiens. (…) 2) Ceux qui enseignent un simple tawhid [monothéisme (rigoureux)] théorique dénué de toute concrétisation par les actes. »

  • Conclusion

Il est heureux pour les sociétés occidentales que les musulmans vivant en Occident connaissent très mal leurs propres textes et pratiquent un islam édulcoré, dévoyé au yeux de l’islam orthodoxe, mais plus ou moins compatible avec des valeurs occidentales très souvent antinomiques avec celles de l’islam de Mahomet. Il est en revanche extrêmement préoccupant que les responsables politiques occidentaux ignorent également ou négligent ces textes, parfois volontairement par un dilettantisme coupable.

Comme le faisait remarquer avec beaucoup de justesse le criminologue Alain Bauer lors d’une conférence à l’Institut des Hautes Études de la Défense Nationale qui s’est tenue le lundi 23 mai 2016 sur le thème « les mutations du terrorisme » (cf. Bauer IHEDN), l’État Islamique (comme d’autres groupes fondamentalistes) a beau communiquer de façon transparente, détaillée et précise sur sa doctrine et ses intentions, l’Occident se refuse obstinément à en tenir compte (Alain Bauer rappelait également le précédent hitlérien, personne n’ayant prêté attention à Mein Kampf) ; au point qu’Alain Bauer préconisait même lors de cette conférence une cure salutaire de Dabiq et de Dar-al-islam (les revues de l’État Islamique publiées sur internet).

Pourtant, des signes précurseurs évidents doivent alerter sur le danger pour les sociétés occidentales de l’islam de Mahomet. Ainsi, le voile islamique (dont Tariq Ramadan rappelle lui-même qu’il ne l’imposera jamais à une femme), la burqa, la djellaba, les longues barbes et les moustaches rasées, etc. sont visiblement bien moins des choix personnels que des signes ostensibles et agressifs manifestant le rejet viscéral des valeurs traditionnelles de la société occidentale et française dans laquelle certains musulmans se sentent obligés de vivre, alors même pourtant qu’ils ont toute liberté d’émigrer dans des pays musulmans conformes à leur vœux (ce que le Coran leur demande d’ailleurs). Ces signes expriment le défi et la provocation sur le territoire de guerre (dar-al-harb) à conquérir par l’islam. Dans la conception musulmane, un territoire, si petit soit-il, pris sur les mécréants et devenu de facto musulman, ne doit plus jamais changer de camp : il doit rester à tout prix musulman.

Le criminologue Alain Bauer à l’I.H.E.D.N. : toujours rien au sujet de la doctrine de l’islam

Le criminologue Alain Bauer, éminent expert internationalement reconnu, est intervenu le lundi 23 mai 2016 à l’Institut des Hautes Études de la Défense Nationale sur le thème : « les mutations du terrorisme ».

IHEDN 160523 Alain Bauer

Une partie de son exposé a naturellement porté sur le terrorisme des mouvements fondamentalistes musulmans (Al Qaïda, de son vrai nom « Front international islamique de lutte contre les juifs et les croisés » ; État Islamique ; Al Nosra ; etc.).

Alain Bauer

Cette intervention est tout à fait intéressante et Alain Bauer, esprit brillant, a par ailleurs la grande qualité de peu user de la langue de bois, de savoir tenir son auditoire en haleine et d’animer son exposé par certaines facéties verbales, quoiqu’en parlant toujours de sujets extrêmement sérieux. En attendant la mise en ligne de son intervention sur le site de l’I.H.E.D.N., je vous invite à l’écouter :

Cette intervention donne beaucoup de clefs de lecture intéressantes sur la genèse (orientale et occidentale) du terrorisme musulman. Un regret toutefois : à aucun moment la question du sous-bassement idéologique du terrorisme musulman n’est abordée. Pourtant, le terrorisme a besoin d’un fondement idéologique. Or nul doute qu’Alain Bauer est très au fait de ce sujet et du rapport étroit qu’entretient le terrorisme musulman avec l’islam de Mahomet, et donc avec le Coran. On peut donc s’interroger sur ce qui peut bien conduire un esprit libre à se refuser à aborder cette question pour, au moins, en débattre, alors qu’elle constitue une des facettes fondamentales de la problématique traitée.

Par ailleurs, une remarque sur le rôle d’Issa (Jésus) : si celui-ci fait partie effectivement de l’imagerie musulmane, il faut néanmoins préciser que l’islam ne reconnaît en aucune façon Jésus à la façon dont les chrétiens le conçoivent. L’islam a inventé pour ses besoins un Jésus imaginaire (les juifs comme les chrétiens étant par ailleurs accusés d’avoir falsifié leurs propres écritures) qui ne correspond absolument pas à l’incarnation de Dieu sur terre selon la conception chrétienne mais à un simple prophète, qui n’a d’ailleurs pas été crucifié ou tué mais élevé par Allah à lui (cf. Coran, sourate 4, versets 157-158), et qui, dans l’eschatologie musulmane, reviendra effectivement à la fin des temps pour « briser la croix, tuer les porcs » (hadith sahih de Bukhari n°2222).

Donc il est important de ne pas laisser penser aux auditoires occidentaux qu’une quelconque forme de reconnaissance par l’islam du Christ ou de la tradition chrétienne serait possible : islam et christianisme sont rigoureusement incompatibles. Ce qui fait en réalité que le dialogue inter-religieux islamo-chrétien est strictement inutile d’un point de vue religieux (doctrinal).

Qui plus est, du fait du dogme de la Sainte Trinité, les chrétiens sont coupables du pire des péchés qui soit aux yeux des musulmans : l’associationnisme (associer une autre divinité à Allah). Ils ne doivent d’avoir la vie sauve en terre d’islam, et dans le cadre d’un statut de citoyen de seconde zone (le statut de « dhimmi », appliqué également aux juifs), qu’au besoin qu’a eu Mahomet de s’inventer une parenté spirituelle pour prétendre récupérer à son profit l’héritage chrétien (difficile en effet de s’autoriser à exterminer comme n’importe quels autres non-musulmans ceux dont on prétend être le continuateur).

Pourquoi le dialogue inter-religieux avec l’islam est doctrinalement inutile et politiquement dangereux

La visite au Vatican du professeur Ahmad Muhammad Al-Tayeb de l’université Al-Azhar est une bonne opportunité de s’interroger sur le sens et l’utilité de ce type de rencontre œcuménique.

  • Toutes les religions prétendent détenir la vérité : à quoi sert le dialogue ?

Toute religion a par nature vocation à détenir la vérité. C’est en particulier vrai pour les trois religions monothéistes. Pensant la détenir, chaque religion campe en réalité sur ses positions doctrinales et appelle, de façon plus ou moins insistante et exprimée, les autres croyants à se rallier à elle : les juifs, dont la religion a un caractère ethnique et identitaire prononcé, ne reconnaissent absolument pas le Christ, ni Mahomet bien entendu ; les chrétiens prétendent dépasser et « accomplir » le message juif et Mahomet n’est pour eux qu’un politique dont l’idéologie mortifère est très en-deçà de la spiritualité du message christique ; quant à Mahomet, il prétend pragmatiquement reprendre à son compte la tradition monothéiste dans une idéologie politique de conquête, accusant naturellement les juifs et les chrétiens de falsification puisque, bien évidemment, la Bible ne contient aucune trace d’une quelconque annonce de sa venue.

Que l’islam soit une religion communautariste et exclusive est une évidence puisque tout cela est écrit noir sur blanc dans le Coran avec une clarté difficile à contester – sauf par ceux qui ne l’ont pas lu – ; et d’ailleurs aucun pays musulman ne fonctionne autrement. Cela étant, les conséquences en Occident de cette doctrine religieuse sont limitées du fait de l’ignorance par l’énorme majorité des musulmans de leurs propres textes : ceux-ci vivent en réalité leur religion en apostats au regard de l’islam authentique de Mahomet, ce qui a d’ailleurs pour effet de déformer fondamentalement la vision que beaucoup d’Occidentaux se font de l’islam au regard de la réalité doctrinale et historique de cette idéologie (puisque – encore une fois – les Occidentaux ne lisent pas les textes musulmans et jugent seulement par ce qu’ils voient chez eux, ce qui ne reflète pas la doctrine orthodoxe de l’islam).

Le retour des musulmans à leurs textes originels – c’est-à-dire en réalité la prise de conscience par les musulmans eux-mêmes de ce qu’est l’islam authentique –, réclamé par l’État Islamique aujourd’hui (et par d’autres mouvements fondamentalistes demain), serait tout à fait fatale à l’Occident compte tenu de la nature oppressive, et même létale, de l’islam pour les non-musulmans. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle chacun peut constater que les islamologues patentés se gardent bien de jamais aborder les sujets de doctrine dans les médias et évitent soigneusement de citer le Coran, les journalistes étant par ailleurs incapables de porter la contradiction car ignorants des textes musulmans. Mais ce n’est pas parce qu’on la cache que la vérité n’existe pas.

Quant au christianisme, il est dans une position très différente car si l’exclusion de l’autre, voire son rejet, ne figure évidemment pas dans ses textes originaux – c’est précisément le contraire car c’est un message à caractère universel et totalement pacifique –, un dévoiement progressif complexe, imprégné de politique, a conduit au cours de l’histoire à corrompre et subvertir dramatiquement le message originel pour aboutir à des errances terribles, aujourd’hui passées, mais dont le souvenir malheureux marque encore la conscience de certains chrétiens et de l’Église. Ce dévoiement est d’ailleurs utilisé comme un des procédés courants d’évitement de la question musulmane : parlez du jihad, dans neuf cas sur dix on vous renverra aux croisades, alors que ces deux questions n’ont absolument rien à voir d’un point de vue doctrinal.

  • Les rencontres inter-religieuses ne sont que des occasions de faire de la politique

Dans ce contexte où discuter des questions de doctrine est fondamentalement inutile, la dialogue inter-religieux n’est ni plus ni moins que la continuation de la politique par d’autres moyens. Il ne faut donc pas analyser les prises de position du pape d’un point de vue religieux mais d’un point de vue politique. Et de ce point de vue-là, le bilan du pape François et de certains de ses prédécesseurs paraît assez désastreux.

Face à un monde musulman qui reste campé sur ses positions et sa supériorité, qui d’année en année traite tellement bien les chrétiens et est tellement attentif à leur sort que le Moyen-Orient se vide de sa population chrétienne, qui nie la réalité du génocide des chrétiens arméniens et assyro-chaldéens de 1915, etc., ne voit-on pas un pape aller à Canossa aveuglé par un œcuménisme utopiste ? François semble ainsi être le digne continuateur de Jean-Paul II qui est allé jusqu’à embrasser le Coran.

Toutes ces gesticulations brouillent dangereusement la compréhension de l’islam par la masse des chrétiens obéissants et bien-pensants – qui se fient à leur hiérarchie –, et entretiennent l’idée qu’un compromis humain est possible entre ces religions alors qu’elles sont incompatibles, ce qui est absolument normal d’ailleurs. Or l’expérience montre que les plus redoutables adversaires de la vérité en ce qui concerne la doctrine de l’islam ne sont pas nécessairement les musulmans (qui pratiquent la taqiya sous la forme de l’évitement systématique de tous les textes musulmans qui posent problème : allez à une conférence sur l’islam et vous en jugerez aisément), mais bon nombre de chrétiens, qui préfèrent s’aveugler sur le monde qui les entoure plutôt que de reconnaître qu’ils sont empêtrés dans la dimension sacrificielle d’une foi qu’ils ne maîtrisent pas et à laquelle ils semblent avoir bien du mal à donner un sens. Si les chrétiens du Liban avaient été aussi perclus de questions existentielles, que resterait-il aujourd’hui du Liban chrétien ?

  • L’Église catholique est doctrinalement anémiée depuis Vatican II

Alors même que les chrétiens d’Orient alertent jour après jour sur les dangers de la montée en puissance de l’islam en Occident, – eux qui semblent bien placés pour savoir ce qu’il advient dans les pays majoritairement musulmans – la hiérarchie catholique semble inconsciente du danger et surtout tétanisée à l’idée de sortir du paradigme de la repentance qu’elle rumine depuis la deuxième guerre mondiale sans savoir comment en sortir.

En effet, Vatican II, sous les coups de boutoir de certains lobbys, a marqué un infléchissement net vers la culpabilisation et la repentance permanente de la hiérarchie catholique et la dissolution du corps social chrétien (les affaires récurrentes de pédophilie, même marginales, n’aidant guère par ailleurs à redorer le blason de l’Église). Si l’Église a commis des erreurs et si sa doctrine a pu effectivement, en contradiction complète avec les textes originels, alimenter au cours de l’histoire des cerveaux malades (tant chez les laïcs que chez les religieux, papes compris) qui ont instrumentalisé la religion chrétienne à des fins politiques, économiques, de pouvoir, il reste que la spiritualité qui se dégage du fond du message chrétien originel n’a pas grand-chose à voir avec l’idéologie guerrière d’un Mahomet sanguinaire qui n’hésitait pas à massacrer des prisonniers juifs au nom de la religion, à faire assassiner ses ennemis nommément, à s’approprier des femmes captives comme butin ou à les vendre sur les marchés pour se procurer des chevaux et des armes.

Après les juifs – accusés de déicide, responsabilité collective « réclamée » par les représentants du peuple juif dans l’Évangile de Matthieu 27/25, et dont le caractère collectif semble s’accorder assez généralement avec l’esprit de l’Ancien Testament aux dires des spécialistes, à l’exception notable toutefois d’Ézéchiel 18 qui développe la notion de responsabilité personnelle (mais peu importe au final puisque arguer de cette faute collective pour poursuivre les juifs de la vindicte populaire a toujours été une attitude profondément imbécile et détestable au regard du message du Christ) – vient donc le tour des musulmans dans la spirale dialectique bien connue, qui fonctionne à plein, de la victimisation.

En embrassant le Coran, Jean-Paul II a-t-il cherché à défendre l’Église de l’accusation d’un manque supposé de tolérance ou de bienveillance vis-à-vis de ces nouveaux « stigmatisés » ? Cela a en tous cas constitué un acte invraisemblable de soumission symbolique à l’islam. Jean-Paul II a sans doute connu plus de réussite en politique avec le succès qu’a représenté la dislocation (organisée) du régime soviétique.

Ce faisant, la papauté laisse sur le chemin des brebis hébétées, ne sachant pas à quel pasteur se vouer, en crise identitaire profonde au point d’avoir parfois peur de leur ombre. En effet, quel pape oserait encore aujourd’hui, à l’instar de Léon XIII, proclamer le caractère inimitable et certain du christianisme et de ses livres (par exemple encyclique Providentissimus Deus – paragraphes 86 à 89), alors même que les musulmans n’ont aucun doute sur leur supériorité (écrite dans le Coran : sourate 3 verset 110, entre autres) et n’éprouvent aucune gêne à le faire savoir et même sentir aux non-musulmans en Occident même (par exemple par la différenciation vestimentaire) ?

  • Conclusion

La mission d’un pape est d’abord de défendre la foi chrétienne, la répandre, et veiller au sort des communautés chrétiennes. En souhaitant un rapprochement avec l’islam, le pape François trahirait-il sa mission en se rendant politiquement coupable du péché d’indifférentisme puisqu’il abandonne de fait toute prétention publique à se faire porteur de la seule et véritable foi dont il a la charge ?

Le pape Pie XI a écrit dans l’encyclique « Mortalium animos » (1928) : « Nous savons très bien que, par là [le pan-christianisme œcuménique], une étape est facilement franchie vers la négligence de la religion ou « indifférentisme » et vers ce qu’on nomme le modernisme, dont les malheureuses victimes soutiennent que la vérité des dogmes n’est pas absolue mais relative, c’est-à-dire qu’elle s’adapte aux besoins changeants des époques et des lieux et aux diverses tendances des esprits, puisqu’elle n’est pas contenue dans une révélation immuable, mais qu’elle est de nature à s’accommoder à la vie des hommes. »

Et un peu plus loin : « Qu’ils écoutent Lactance s’écriant : « Seule…l’Église catholique est celle qui garde le vrai culte. Elle est la source de vérité, la demeure de la foi, le temple de Dieu ; qui n’y entre pas ou qui en sort, se prive de tout espoir de vie et de salut. Que personne ne se flatte d’une lutte obstinée. Car c’est une question de vie et de salut ; si l’on n’y veille avec précaution et diligence, c’est la perte et la mort ». » Visiblement, le pape François, après d’autres, a décidé aussi de s’accommoder de l’islam. À partir de quel stade faut-il parler de soumission ?

Les catholiques zombis pavent de bonnes intentions l’enfer et peut-être la ruine qu’ils préparent à l’Occident chrétien.

Message des chrétiens d’Orient persécutés à l’Occident donneur de leçons

Un intéressant reportage d’1h30 d’Arte intitulé « La fin des chrétiens d’Orient ? » diffusé le 17 mai 2016 est venu rappeler le sort souvent terrible que subissent encore de nos jours les chrétiens d’Orient dans les pays musulmans. En effet, à l’heure où la question du port du voile islamique à l’école ou dans les services publics – question d’importance visiblement capitale – émeut encore les esprits chagrins de l’intelligentsia française, des hommes, des femmes et des enfants chrétiens meurent ou risquent de mourir tout simplement dans les pays musulmans, ou doivent s’exiler à cause de leur religion, accompagnés du silence poli des pays occidentaux bien trop préoccupés par leurs intérêts commerciaux ou politiques.

Il est à noter que ce reportage semble assez objectif puisqu’il fait écho au constat fait par 300 oulémas musulmans eux-mêmes, constat ayant conduit à la rédaction fin janvier 2016 de la « Déclaration de Marrakech » (cf. Marrakech 1)

L’évêque copte Biman du monastère de Deir el-Malak Michaal résume admirablement bien dans ce reportage l’abandon hypocrite des chrétiens d’Orient par des puissances occidentales qui prétendent pourtant défendre partout les droits de l’homme. Que dire de plus ?

Eveque Biman 160517

Chretiens Orient 160517 Lecons Occident

« Dire nous » : le « Dire Je » du bien-pensant Edwy Plenel

Edwy Plenel a publié en mars 2016 un ouvrage, « Dire nous », qui prolonge les propos qu’il tenait déjà l’année dernière dans son « Pour les musulmans ». Je vous propose de rassembler autour de quelques thèmes l’essentiel des propos contenus dans ces deux ouvrages, qui ont tous les deux la particularité d’être remplis de considérations morales sanctifiées par l’universalisme bien-pensant. Si l’islam en est partie intégrante – Edwy Plenel étant semble-t-il devenu le factotum de Tariq Ramadan –, la « pensée » d’Edwy Plenel se déploie bien au-delà et ravage en réalité un champ beaucoup plus vaste.

  • Edwy Plenel, conscience morale universelle

Le premier point sans doute à souligner concernant les écrits d’Edwy Plenel est sa revendication à peine voilée à représenter une conscience morale universelle. Il ne faut guère s’embarrasser d’humilité pour prétendre être légitime à dicter aux autres ce que doit être la morale et la responsabilité. Cet arrière-plan psychologique narcissique et nombriliste (les autres produisant « Des discours politiques de courte vue et de faible hauteur ») explique comment un individu peut se prendre aujourd’hui pour un nouveau prophète incarnant la conscience du monde (cela étant, il n’est pas le seul, en témoigne le désastre libyen).

À lire Edwy Plenel, peu nombreux sont ceux qui, comme lui, auraient une conscience lucide de ce qui affecte le monde aujourd’hui : « Les monstres libérés par nos temps de transition et d’incertitude, contre lesquels j’ai déjà essayé d’alerter dans « Dire non », sont des poupées gigogne qui, en nous habituant au rejet des musulmans, nous accoutument à d’autres refus en cascade, dans une quête sans fin des inégalités et des hiérarchies humaines : les roms, les tsiganes et romanichels, toujours ; les juifs de nouveau ; les noirs encore ; les homosexuels aussi ; voire les femmes dans un retour primitif à l’inégalité anthropologique. »

Se positionnant parmi les plus grands, Edwy Plenel élève donc la voix pour « dénoncer », à l’instar d’illustres prédécesseurs : « L’acte décisif de cette rupture sera un article de 1896, où le nom de Dreyfus n’est pas une seule fois mentionné mais dont le propos amènera les premiers dreyfusards, notamment le journaliste Bernard Lazare, à contacter Zola pour le rallier à leur cause. Il s’intitule tout simplement Pour les Juifs, avec une lettre capitale, et il suffit de remplacer, dans ses premières lignes, le mot « juifs » par celui de « musulmans » pour entendre la résonance avec notre époque : c’est un cri de colère contre un sale climat. »

Edwy Plenel se projette ainsi, dans un grand élan patriotique, dans le rôle du héraut de cette nouvelle guerre sainte : « En défense de toutes celles et de tous ceux qu’ici même, la vulgate dominante assimile et assigne à une religion, elle-même identifiée à un intégrisme obscurantiste, tout comme, hier, d’autres humains furent essentialisés, caricaturés et calomniés, dans un brouet idéologique d’ignorance et de défiance qui fit le lit des persécutions. L’enjeu n’est pas seulement de solidarité mais de fidélité. À notre histoire, à notre mémoire, à notre héritage. Pour les musulmans donc, comme on l’écrirait pour les juifs, pour les noirs, ou pour les roms, mais aussi pour les minorités et pour les opprimés. Ou, tout simplement, pour la France. » Ou encore : « Des juifs aux musulmans, d’hier à aujourd’hui, il est facile de se rassurer en se disant que l’histoire ne se répète jamais, sinon en farce. Et ainsi de justifier nos silences et nos indifférences. Pour ma part, il me suffit de savoir que cette farce est sinistre et imbécile pour inviter, s’il est encore temps, notre France à éviter ce déshonneur. »

  • L’art de l’amalgame : résumer toutes les problématiques à une seule, le racisme

Pour Edwy Plenel, différencier – ce qui est la base de l’acte culturel – semble être par nature un acte raciste puisqu’il identifie l’essence de l’autre (il « l’essentialise ») et rend par là possible la catégorisation, la hiérarchisation et donc le jugement. Dans cet amalgame qui ramène tout au racisme se déploie ainsi le principal ressort de la manipulation totalitaire : la culpabilisation. « Le racisme est une monstrueuse poupée gigogne qui, une fois libérée, n’épargne aucune cible. »

  • L’autre, cet idéal

Le drapeau de l’antiracisme s’accompagne naturellement d’une sacralisation de l’autre, sans que rentrent aucunement en ligne de compte les valeurs que « l’autre » véhicule. Edwy Plenel nous impose ainsi son impératif catégorique sacrificiel : « La froideur, l’insensibilité, l’ignorance qui amènent à négliger l’Autre sont autant de pas qui nous éloignent du bien, alors que la découverte de sa différence, « cette altérité qui est une richesse ou une valeur », nous en rapproche. Mais cette démarche ne va pas de soi, elle suppose un effort, « un don de soi et de l’héroïsme ». » Ou encore : « Les réflexions de Sartre avaient déjà débusqué ce qui est toujours le nœud du blocage français, et qu’il est bien temps de déverrouiller : le refus d’admettre l’Autre comme tel, le souci de l’assimiler à soi, cet universel abstrait qui n’admet le juif, le noir, l’arabe qu’à condition qu’il se dépouille de son histoire et de sa mémoire. »

Tous ceux qui ne se plient pas à cet impératif sont nécessairement, parce qu’ils différencient, condamnés à produire tôt ou tard des boucs-émissaires : « La fonction du bouc émissaire principal – juif et métèque hier, musulman et immigré aujourd’hui – ». Edwy Plenel prétend ainsi « Hausser la voix non seulement en défense des musulmans mais de toutes les autres minorités que cette accoutumance à la détestation de l’autre met en danger, expose et fragilise. »

  • Le complexe du saint-Bernard et le bouc émissaire

Edwy Plenel glisse donc naturellement dans la mission de défense farouche de la veuve et de l’orphelin, forcément persécutés. Et pour Edwy Plenel, le nouveau juif, c’est le musulman : « Le bouc émissaire principal de notre époque, le musulman, de croyance, de culture ou d’origine. » Ou encore : « C’est par le détour de sa banalisation envers les musulmans, sous couvert d’un rejet de leur religion, qu’il [le racisme] s’est de nouveau installé à demeure, redevenu admissible. Tolérable, respectable et fréquentable. L’actuelle extension du domaine de la haine dont nous sommes les témoins atterrés a pour ressort cette diffusion bienséante d’un racisme antimusulman, qui occupe la place laissée vacante par la réprobation, heureusement mais tardivement conquise, qui frappe l’antisémitisme. »

Et les propos s’enchaînent : « C’est précisément ce que vivent, depuis si longtemps, nos compatriotes musulmans qui, dans le même mouvement, sont assignés à leur origine et empêchés de la revendiquer. À la fois ethnicisés et stigmatisés. Réduits à une identité univoque, où devrait s’effacer leur propre diversité et la pluralité de leurs appartenances, et rejetés dès qu’ils veulent l’assumer en se revendiquant comme tels. » Ou encore : « Une guerre contre une religion (l’islam) et des quartiers (populaires), contre une foi et des territoires tous deux identifiés à une partie de nos compatriotes, parmi les moins favorisés, parmi les moins protégés. » Mais aussi : « Au-delà de leurs prétextes d’époque, l’islamophobie d’aujourd’hui, le racisme anti-arabes et la stigmatisation des musulmans s’enracinent dans cette longue durée non apaisée, comme une blessure toujours purulente. » Et encore : « Et, de la même manière que ce sont leurs marges qui font tenir les pages, le mouvement radicalement démocratique et social que nous défendons ici se joue dans le sort que nous réservons aux minoritaires qui sont encore en lisière de la cité. À tous ceux qui n’ont pas les mêmes croyances que la majorité, à ceux qui revendiquent leur différence, à ceux qui ne se contentent pas de penser différemment mais qui s’assument comme différents. Les protestants et les juifs hier, les musulmans aujourd’hui. »

Si Edwy Plenel exploite en la magnifiant la symbolique de la « persécution » que subiraient les musulmans en France, son intelligence sélective le conduit à omettre les persécutions bien réelles celles-là que subissent toutes les minorités non-musulmanes dans les pays musulmans, constat dont la réalité ne fait aucun doute, y compris dans le monde musulman (cf. la déclaration de Marrakech de janvier 2016 sur les droits des minorités non-musulmanes en terre d’islam).

  • Il n’y a pas de spécificité musulmane : judaïsme et islam, même combat

Pour Edwy Plenel, il n’y a pas de question musulmane ou islamique (comme le disait d’ailleurs mot pour mot il y a quelque temps Tariq Ramadan, son maître à penser). Dans le grand supermarché des valeurs spirituelles et religieuses d’Edwy Plenel, seul l’emballage semble différencier des produits (religieux) qui seraient au fond semblables par leur contenu : « Être musulman, l’exprimer ou le revendiquer, n’est donc pas plus incompatible en soi avec des idéaux de progrès ou d’émancipation que ne l’était l’affirmation par les ouvriers ou les étudiants de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne et de la Jeunesse Étudiante Chrétienne de leur identité chrétienne, alors qu’ils rejoignaient les combats syndicaux et politiques du prolétariat ou de la jeunesse. »

Quand Edwy Plenel écrit : « rien ne justifie qu’on décrète l’incompatibilité entre la République, ses idéaux et ses principes, et la revendication d’être reconnu, respecté et admis comme musulman. Tout au contraire même, puisque c’est dans la reconnaissance des minorités que se joue la vitalité d’une démocratie acceptant la diversité des siens, la pluralité de leurs conditions, la richesse de leurs différences. », on se demande bien à quel pays musulman il peut bien faire référence comme modèle. Sur quelle analyse s’appuie cette affirmation ? Elle ne figure pas dans ses livres.

Et si Edwy Plenel se hasarde, sans doute par inattention, à faire le constat de l’existence de communautarismes, c’est pour en nier par principe – sans démonstration aucune – leur caractère nocif au regard du sacro-saint vivre ensemble : « Au mot « multiculturalisme », qui n’est que le constat de la diversité française et de la richesse des relations qui s’y nouent, ils s’effraient d’un « communautarisme » supposé destructeur auquel ils opposent, avec un empressement affolé, le bouclier d’un laïcisme crispé, infidèle à la laïcité originelle. »,.

Enfin, quant au rappel de ce qu’il considère être des errements gouvernementaux sur la question de l’identité française au regard de la question musulmane, (« Lors de cette réunion intergouvernementale (été 2013), l’alors ministre de l’intérieur, Manuel Valls, devenu en 2014 premier ministre, fit part des trois défis qui, selon lui, s’imposaient à la France pour les 10 prochaines années. Les voici, selon ses mots, rapportés par les médias au style indirect : celui de l’immigration en raison de la démographie africaine ; celui de la compatibilité de l’islam avec la démocratie ; celui des problèmes posés par le regroupement familial au bénéfice des travailleurs étrangers. »), c’est pour lui l’occasion d’émettre un jugement dédaigneux plutôt que de s’interroger factuellement sur la réalité des problématiques soulevées par l’islam (apostasie, laïcité, statut de la femme, polygamie, homosexualité, etc.).

  • La remise en cause de l’héritage occidental chrétien et la damnation de l’ancien colonisateur (que l’opprobre soit jeté sur lui et tous ses descendants !)

Enfin, pour faire bonne mesure, Edwy Plenel ne s’en tient pas là puisqu’il pousse le vice jusqu’à remettre en cause l’héritage occidental chrétien tout en prétendant faussement (avec quelle intention, sinon celle de nuire aux chrétiens ?) que cet Occident chrétien nierait aujourd’hui les dissensions qu’il a pu connaître : « L’historienne Lucette Valensi nous a mis en garde. Et notamment contre les pièges d’un « fondement judéo-chrétien » de la civilisation européenne qui, d’un même mouvement, exclut ses autres composantes et fait opportunément oublier combien les chrétiens eux-mêmes se sont entre-tués au nom de la religion. »

La domination séculaire de l’Occident chrétien sur l’islam dans de nombreux domaines (sciences, littérature, arts, médecine,…) débouche naturellement sur un incontournable vice originel, le colonialisme : « renouer avec les préjugés coloniaux qui essentialisaient d’autres cultures pour les dominer ou les opprimer, les rejeter ou les soumettre, ». Aussi, le refus d’assimilation dans le pays d’accueil semble être pour lui un devoir pour l’immigré, notamment musulman : « Refuser résolument l’injonction néocoloniale d’assimilation qui entend contraindre une partie de nos compatriotes (de culture musulmane, d’origine arabe, de peau noire, etc.) à s’effacer pour se dissoudre, à se blanchir en somme. Bref, qui ne les accepte que s’ils disparaissent. »

Le paroxysme psychiatrique de cette réflexion est atteint lorsqu’Edwy Plenel introduit la transition abjecte vers le nazisme : « C’est une école de barbarie, ici même, comme l’avait dit avec force, dès 1950 Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme : tout connaisseur de ce texte célèbre en aura entendu l’écho dans l’intervention de Serge Letchimy, tant on y trouve déjà l’affirmation du lien entre crimes coloniaux et crimes hitlériens : le « formidable » choc en retour, selon Césaire, de cette corruption fatale que fut le colonialisme et qui a fait le lit de la barbarie nazie, sur ce fumier commun de la hiérarchie des humanités et de leurs civilisations. »

Après cela, on se demande ce qui a bien pu faire le lit du génocide d’un million et demi de chrétiens arméniens et assyro-chaldéens en 1915

  • Conclusion

La superficialité des réflexions d’Edwy Plenel en matière socio-religieuse s’explique sans doute par la faiblesse de sa connaissance des textes fondateurs des principales religions auxquelles il fait référence puisqu’il ne les cite absolument jamais. Se reporter aux textes, besogne austère et peu médiatisable, est probablement pour lui une contrainte inutile et nuisible aux grandes envolées lyriques dont il a le secret. Visiblement imbu de sa propre personne et profondément narcissique, Edwy Plenel semble être un représentant archétypal de la pensée bien-pensante et œcuménique pour laquelle la culture consiste à vouer à l’anathème toute idée de jugement et de hiérarchisation des valeurs culturelles humaines au profit du grand pot-pourri de l’humanisme universel. Booba, Black M et Bach (Jean-Sébastien) : vous voyez une différence, vous ?

Cette logique détestable, qui jongle et s’enivre avec des mots vides et des raisonnements vicieux, nous révèle probablement autant de ce personnage que la nature de ses attaques contre Alain Finkielkraut – qui ne boxe visiblement pas dans la même catégorie – lorsqu’il écrit à son propos : « Plus souvent que la vieillesse, la notabilité est un naufrage. Ces honneurs qui masquent des défaites. Ces distinctions qui disent des renoncements. », ou encore « Sans doute est-ce l’habituelle tragédie individuelle des quêtes de reconnaissance inassouvies qui, parfois, déchirent minoritaires ou persécutés, jusqu’à leurs héritiers : cette lassitude que produit l’inconfort du paria qui ouvre la voie au zèle du parvenu. Lequel parvenu n’en fera jamais assez dans son désir d’être enfin distingué et accepté, au risque de se perdre. De perdre son histoire, sa mémoire, son héritage. »

Donc si vous voulez lire du Plenel, allez en bibliothèque, vous perdrez sans doute votre temps mais pas votre argent. J’espère au moins que ce petit article vous aura diverti ou bien instruit en dédommagement du temps que sa lecture vous aura pris.

Abdennour Bidar : un apostat qui s’ignore ?

Abdennour Bidar est un intellectuel musulman appartenant au monde de l’islam modéré et réformateur. Il intervient régulièrement dans des conférences à l’Institut du Monde Arabe. Abdennour Bidar fait partie des personnalités avec lesquelles il est a priori possible d’engager un vrai dialogue, critique et réaliste, sans trop de tabous. Nul doute que si tous les musulmans partageaient son point de vue, la face de l’islam en serait significativement changée.

Je vous propose ici quelques extraits de son livre « Lettre ouverte au monde musulman » – publié en avril 2015 et dont je recommande la lecture (qui vaudrait sans doute à un non-musulman les pires procès en affabulation et stigmatisation, jusqu’à être poursuivi en justice probablement par certaines officines) – et qui soulève pour cet intellectuel une question personnelle et intime qui paraît essentielle et évidente, tant le constat qu’il dresse de sa religion et de sa culture est accablant (quoiqu’il fasse écho par certains constats à la récente déclaration de Marrakech cf. Marrakech 1) : Étant donné le large choix de religions et spiritualités disponibles en dehors de l’islam, jusqu’à l’athéisme, pourquoi rester musulman si ce diagnostic est avéré ? Est-il utile de  déployer ces efforts considérables (faut-il parler d’acharnement thérapeutique ?) pour tenter de faire évoluer cette situation alors qu’il suffit de se tourner vers d’autres cercles pour assouvir son besoin de ressourcement religieux ? Quel trésor spirituel musulman, inconnu des autres spiritualités ou religions, serait donc tant à protéger de la disparition ?

J’ai bien conscience que poser cette question (qui vaut pour toute spiritualité ou religion : qu’apportes-tu ?) peut choquer certains esprits chagrins dans un monde où, Alain Finkielkraut le rappelait encore récemment (avril 2016) au Collège des Bernardins, la notion de « culture » se dissout dangereusement en Occident dans l’universalité, car la culture, ce n’est pas tout accepter en bloc dans un grand nivellement des valeurs (le rap de Booba et la musique de Jean-Sébastien Bach), mais c’est au contraire faire des choix, écarter ou rejeter certaines choses au profit d’autres beaucoup plus essentielles. Néanmoins cette question est légitime, car qui ferait des efforts surhumains pour quelque chose qui n’en vaudrait pas la peine ?

Voici donc quelques extraits du texte d’Abdennour Bidar (les lecteurs qui prendront la peine de lire complètement ce livre, au demeurant assez petit, constateront facilement qu’il ne s’agit pas de ma part d’un choix « orienté » de ses propos sur l’islam) :

« Je te vois toi [monde musulman] dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer État Islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : Daesh. Mais le pire est que je te vois te perdre – perdre ton temps et ton honneur – dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement interminable entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine. Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Quel est ton unique discours ? Tu cries : « Ce n’est pas moi ! », « Ce n’est pas l’islam ! » (…) Il est indispensable qu’à la face du monde tu proclames aussi, haut et fort, que l’islam dénonce la barbarie. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi et surtout la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner alors que ce moment historique aurait été une si formidable occasion de te remettre en question ! Et, comme d’habitude, tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous les Occidentaux, et vous tous les ennemis de l’islam de nous associer à ce monstre ! (…) ». »

« Cela m’inspire une question, LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? (…) Je vais te le dire mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. (…) Le monstre est sorti de tes propres tripes, le cancer est dans ton propre corps. (…) Même les intellectuels occidentaux, quand je leur dis cela, ont de la difficulté à le voir : la plupart d’entre eux ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion (…) qu’ils me disent : « Non, le problème du monde musulman n’est pas l’islam, par la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. ». Ils vivent dans des sociétés si sécularisées qu’ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine. »

« Mon cher islam, tu as construit l’édifice entier de tes dogmes, de les lois, de tout ton univers religieux sur la dissimulation d’un secret – un secret trop colossal pour toi, et que tout ton système religieux a servi à cacher pour mieux l’ignorer. (…) C’est l’inspiration du Coran qui fait de l’être humain le khalife de Dieu sur terre… (…) À partir de cette pulsion d’écrasement de l’homme, les plus obtus de tes docteurs ont défini l’islam tout entier comme l’empire de la soumission. Ils se sont trompés. L’homme khalife de Dieu est littéralement son héritier, son successeur ! »

« Tous ceux-là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c’est l’état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms d’Al Qaida, Al Nostra, Aqmi ou « État Islamique ». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus graves et les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes : impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion ; prise morale et sociale d’une religion dogmatique, figée, et parfois totalitaire ; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l’égalité, de la responsabilité et de la liberté ; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion ; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses ; incapacité enfin à sortir de la conviction farouche, incrustée chez la plupart de tes fidèles et jamais remise en question, que l’islam est la religion supérieure à toutes les autres, qui n’a et n’aura jamais de leçons à recevoir de personne, ni jamais le moindre enrichissement spirituel à attendre de l’extérieur ! Tout cela serait-il donc la faute de l’Occident ? (…) Combien de temps précieux, d’années cruciales, vas-tu perdre encore, ô mon cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ? »

« Qu’as-tu d’admirable aujourd’hui, mon ami ? Qu’est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect et l’admiration des autres peuples et civilisations de la terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes, qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs, tes intellectuels dont les livres devraient être lus dans le monde entier (…) ? En réalité, tu es devenu si faible, si impuissant derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même… »

« Il y a tant de ces familles, tant de ces sociétés musulmanes où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès le plus jeune âge, et où l’éducation spirituelle est d’une telle pauvreté que tout ce qui concerne de près ou de loin la religion reste ainsi quelque chose qui ne se discute pas ! »

« Il y a en terre d’islam et partout dans les communautés musulmanes du monde des consciences fortes et libres, mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans assurance, sans reconnaissance d’un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou bien même parfois face à la police religieuse. »

« Dans trop de tes contrées tu associes encore la religion et la violence – contre les femmes, contre les « mauvais croyants », contre les minorités chrétiennes ou autres, contre les penseurs et les esprits libres, contre les rebelles – (…) »

« Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfants, que tu réformes chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon les principes universels (même si tu n’est pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. »

Pourquoi l’aveuglement occidental est la plus grande force de l’islam : illustration avec la « Déclaration de Marrakech » (3ème partie)

Dans ce troisième et dernier article relatif à la déclaration de Marrakech, je vous propose d’analyser la section finalement la plus importante, à savoir les conclusions du Collège des oulémas concernant les actions à mener pour améliorer les droits des minorités non-musulmanes dans les pays musulmans. Cette section a pour titre : « De la mise au point conceptuelle et l’exposé des fondements méthodologiques de la position canonique concernant les droits des minorités ».

Declaration de Marrakech 27 Janvier 2016

  • La reconnaissance de la condition difficile des minorités non-musulmanes en terre d’islam

Avant d’en venir aux explications et aux solutions proposées, il est d’abord fondamental de saluer le constat fait par le Collège des oulémas qui reconnaît de façon claire et non ambiguë – ce qui est exceptionnel de la part d’autorités religieuses musulmanes –, la condition difficile des minorités non-musulmanes en terre d’islam.

Le constat dressé par le Collège des oulémas apparaît en effet assez accablant si on formule de façon directe ce qui est expliqué « en creux », puisque le sort de ces minorités peut être caractérisé par (en fonction naturellement des situations, le constat n’étant probablement pas uniforme) :

– L’absence de citoyenneté égalitaire entre musulmans et non-musulmans

Le Collège invite en effet « Les politiciens et les décideurs à prendre les mesures constitutionnelles, politiques et juridiques nécessaires pour donner corps à la citoyenneté contractuelle et appuyer les formules et les initiatives visant à raffermir les liens d’entente et de coexistence entre les communautés religieuses vivant en terre d’islam ».

– La privation de droits

Le Collège conclut sa Déclaration, conclusion particulièrement forte qui sonne comme un rappel à l’ordre par cette phrase limpide : « Les participants déclarent qu’il n’est pas autorisé d’instrumentaliser la religion aux fins de priver les minorités religieuses de leur droits dans les pays musulmans. »

– Une culture musulmane qui semble avoir un certain penchant à l’extrémisme et l’agressivité

Le Collège fait le constat de l’existence en terre d’islam d’une « culture en crise qui, outre l’incitation à l’extrémisme et à l’agressivité, alimente les guerres et les dissensions et sape l’unité des sociétés ».

  • La « position canonique »

Je passerai rapidement sur l’explicitation de la « position canonique » figurant dans la déclaration dans la mesure où la formulation de certaines assertions semble assez complexe et peu explicite, comme par exemple :

– « La nécessité (…) de privilégier l’approche globale qui relie les textes canoniques les uns aux autres sans pour autant négliger les parties dont se compose le corpus dans sa globalité. »

– « Mettre en évidence le lien entre les commandements et les interdits d’une part et le système des intérêts et des risques de dégât »

Mais il est intéressant de noter deux points :

– « Il est indéniable que les dispositions changent selon les époques »

Cette assertion soulève une question essentielle de la doctrine musulmane puisque l’islam est une religion qui prétend avoir formulé le dernier message de Dieu pour les hommes, ce qui conduit à conclure a priori qu’il s’agit là d’un message définitif. En conséquence, comment un message définitif peut-il être dépendant d’un contexte ? Cette question a conduit à d’innombrables commentaires depuis des siècles de la part des religieux musulmans sans que le monde musulman soit pour autant capable encore aujourd’hui de s’accorder sur une position unique.

– « Les parties habilitées à pratiquer l’ijtihad doivent tenir compte du contexte »

Au-delà de la question du contexte déjà soulevée, cette assertion introduit l’idée que l’ijtihad [lecture/interprétation] n’est légitime que s’il provient de sources (musulmanes) habilitées : donc les autres sources ne le sont pas. Se pose alors la question de savoir quelle autorité est légitime à légitimer les avis religieux émis au sein de la communauté musulmane : il n’y a pas aujourd’hui de réponse à cette question.

  • La reconnaissance du contexte de luttes et de guerres qui a marqué l’islam

La déclaration reconnaît également avec lucidité que les minorités non-musulmanes ont eu à souffrir de l’islam en raison de « pratiques historiques dominées essentiellement par le paradigme des luttes et des guerres ».

Que l’islam ait été une religion qui s’est répandue dans le monde par la guerre et non pas seulement par la conviction des cœurs est une réalité historique qui ne fait aucun doute. Certains intellectuels musulmans le reconnaissent (ex. Malek Chebel : « « L’islam est une religion de conquêtes. Ce que l’on a appelé l’expansion de l’islam se révèle être une œuvre intimement liée à la nature même de la prédication. » et Tareq Oubrou qui évoque la « logique d’empire ») mais ils sont relativement isolés. Aussi, le fait que la Déclaration prenne acte également de ce constat doit être salué.

  • Les propositions pour améliorer la condition des minorités non-musulmanes en terre d’islam

Les propositions du Collège mettent en évidence certaines actions positives qui, effectivement, contribueraient à améliorer à terme les conditions de vie des minorités non-musulmanes :

– « Réaliser des révisions courageuses et responsables des manuels scolaires», la vision de l’histoire enseignée dans le monde musulman ayant certainement une difficulté à ne pas être influencée par le tropisme religieux ;

– Recommander aux oulémas et penseurs musulmans de « s’investir dans la démarche visant à ancrer le principe de citoyenneté, qui englobe toutes les appartenances, en procédant à une bonne appréciation et à une révision judicieuse du patrimoine du fiqh et des pratiques historiques, et en assimilant les mutations qui se sont opérées dans le monde », la citoyenneté – qui contient nécessairement le principe d’égalité – n’étant semble-t-il pas une notion naturelle au sein des sociétés musulmanes ;

– Œuvrer pour la prise en compte des droits des minorités en terre d’islam en poussant « les intellectuels, les créateurs et les composantes de la société civile à favoriser l’émergence d’un large courant social faisant justice aux minorités religieuses dans les sociétés musulmanes et suscitant une prise de conscience quant aux droits de ces minorités» alors que la culture musulmane y semble par nature peu favorable puis le Collège précise qu’il convient « d’œuvrer sur les plans intellectuel, culturel, éducatif et médiatique pour préparer un terrain propice à l’éclosion de ce courant social » ;

– Valoriser le vivre ensemble dans un contexte marqué encore aujourd’hui par « les traumatismes mémoriels nés de la focalisation sélective mutuelle sur des faits particuliers et l’occultation des siècles de vie commune sur une même terre», « la revivification du patrimoine commun », la mise en place de « passerelles de la confiance, loin des tentations d’excommunication et de violence. » Cela étant, quand on sait que la Turquie continue toujours à refuser de reconnaître le génocide arménien, on peut penser qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire.

  • Pourquoi alors l’aveuglement occidental reste-t-il malgré tout encore une des grandes forces de l’islam aujourd’hui ?

On ne peut trouver que positif qu’une prise de conscience de la condition difficile des minorités non-musulmanes en terre d’islam se fasse jour dans le monde musulman, et surtout soit rendue publique au travers de la Déclaration de Marrakech qui ose enfin, avec un certain courage, dire certaines vérités dérangeantes sur la relation de la culture musulmane aux valeurs universelles largement adoptés dans les sociétés occidentales.

En revanche, on ne peut que regretter que l‘aveuglement des sociétés occidentales, en particulier la France, conduise encore aujourd’hui à nier l’existence d’une réalité culturelle musulmane très différente de la culture occidentale – toutes les cultures étant dans une vision utopiste censées partager les mêmes valeurs humaines fondamentales – et empêche ainsi toute discussion de fond sur cette question, la critique de l’islam en occident étant le plus souvent taxée d’islamophobie.

Cet aveuglement irresponsable et coupable ne profite finalement qu’à la frange la plus dangereuse de l’islam, celle qui sait ce qu’était réellement l’islam de Mahomet et qui veut le rétablir, frange qui prospère idéologiquement à l’abri de la critique radicale de certains pans entiers de la doctrine musulmane qui serait nécessaire, critique muselée en Occident par une intelligentsia bien-pensante et imbue d’elle-même mais incompétente. Ainsi, en l’absence d’une critique doctrinale fondamentale, la question se trouve réduite en Occident à une problématique économique, sociologique et psychiatrique, preuve d’une incompréhension manifeste.

Mais si la conclusion de la Déclaration de Marrakech paraît tout à fait claire, « Il n’est pas autorisé d’instrumentaliser la religion aux fins de priver les minorités religieuses de leur droits dans les pays musulmans », il reste néanmoins très inquiétant d’y lire l’invitation faite à la « communauté internationale d’édicter des lois criminalisant les offenses aux religions, les atteintes aux valeurs sacrées et tous les discours d’incitation à la haine et au racisme. » Cette demande pressante – dont on peut d’ailleurs se demander dans quelle mesure elle ne conditionnerait pas dans l’esprit de certains oulémas les avancées vis-à-vis des minorités non-musulmanes –, semble malheureusement la preuve que le combat idéologique contre certaines tentations liberticides est encore loin d’être gagné, l’idée que le blasphème pourrait être constitutif d’un délit étant totalement inacceptable dans les pays occidentaux, laïcs, et particulièrement en France.

Toujours se reporter aux textes

  • La problématique

En matière religieuse, il est toujours nécessaire de reprendre les textes avec précision tant cette matière est sujette à des fantasmes et à des projections personnelles (indépendamment du fait d’ailleurs de savoir si ces textes correspondent à une quelconque réalité historique).

Quand on lit simplement la biographie de Mahomet (Sîra d’Ibn Hîcham, IXème siècle, reconnue par tous les musulmans et que Tariq Ramadan qualifie de « source classique »), il apparaît évident que la vie de Mahomet, qui a fait la guerre, ordonné l’exécution d’ennemis, pratiqué la razzia pour se procurer du butin et des femmes (échangées sur les marchés contre armes et chevaux), etc., est bien différente de celle du Christ qui a refusé qu’on le défende, n’a jamais monté d’armée et s’est laissé crucifier.

Pourtant, dans une interview donnée à un journaliste de l’Est Parisien en février 2016, Ghaleb Bencheikh, présentateur attitré de l’émission « Islam » sur France 2 le dimanche matin et esprit très cultivé, a dit : « Qui sait que Mahomet lui-même, en 619, fut lapidé et battu à son arrivée à Taef ? Et qu’il a dit alors : « Mon Dieu, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ! » Ce sont les paroles du Christ qu’il citait ! »

Ghaleb Bencheikh

Le problème est que tout cela ne figure absolument pas dans la Sîra. Lisons en effet ce texte puisqu’il est disponible en français (dans la version traduite par Abdurrâhman Badawî publiée aux éditions Al Bouraq), ce qui est par ailleurs une occasion intéressante de partager un texte authentique et original qui donne une idée de la vie de la façon dont Mahomet était perçu à La Mecque et dans ses alentours.

  • La texte de la biographie de Mahomet (Sîra)

Resituons le contexte : Mahomet était dénigré à La Mecque (un certain nombre de Mecquois le pensait d’ailleurs à moitié fou et possédé par les djinns) et sa prétention à être le messager de la nouvelle religion et par là à devenir le chef des Quraychites convertis n’était guère bien perçue : Mahomet appartenait à un des clans respectés de La Mecque (les Banû Hachim) mais cela ne lui conférait pas pour autant de légitimité tribale particulière pour s’arroger le titre de chef de toutes les tribus de La Mecque et de ses environs. S’il n’avait rien à craindre du fait du prestige de son oncle Abû Tâlib, la mort de ce dernier fragilisa sa position à La Mecque et il tenta de se rapprocher d’une tribu établie non loin à Taef, les Thaqîf.

Voici le texte de la Sîra :

« Section : l’Envoyé va à la tribu Thaqîf à la recherche de leur secours

Quand Abû Tâlib mourut, les Quraych outrageaient l’Envoyé d’Allah d’une manière qui ne s’était pas vue durant la vie de son oncle Abû Tâlib. Il partit pour al-Taîf, cherchant secours auprès de la tribu Thaqîf et leur protection son peuple, et aussi pour qu’ils acceptassent de lui ce qui lui venait de Dieu – Très Haut –. Il y alla seul.

Quand l’Envoyé d’Allah arriva à al-Taîf, il se dirigea vers quelques gens de Thaqîf (…). L’Envoyé d’Allah s’asseyait avec eux, les appelait à croire en Dieu, et leur parlait du sujet qui l’avait amené à venir chez eux, à savoir : de lui porter secours pour propager l’islam et de l’aider contre ses opposants parmi son peuple. L’un d’eux alors lui dit qu’il déchirerait la couverture de la Ka’bah si Dieu l’avait envoyé. Le deuxième lui dit : « Dieu n’a-t-il pas trouvé un homme mieux que toi pour l’envoyer ?! » Le troisième lui dit : « Je ne parlerais jamais avec toi si tu étais l’Envoyé d’Allah, comme tu le dis, tu serais trop important que je puisse te répondre, et si tu mentais sur Allah, je ne devrais par parler avec toi. » L’Envoyé d’Allah partit donc de chez eux, désespéré de l’élite de Thaqîf. D’après ce qui m[le biographe Ibn Ishâq]’a été rapporté, il leur dit : « Puisque vous vous comportez ainsi, gardez cela un secret entre nous ». En effet, l’Envoyé d’Allah craignit que cela fût porté à la connaissance de son peuple, ce qui les rendrait plus hardiment insolents à son égard.

Mais ces trois nobles de Thaqîf ne gardèrent pas le secret. Au contraire, ils excitèrent contre l’Envoyé d’Allah leurs hommes insolents et leurs esclaves, qui se mettaient à l’insulter et à le chahuter, en sorte que la foule s’assembla autour de lui et le poussa à se réfugier dans un jardin entouré d’un mur qui appartenait à Utbah ibn Rabî’ah et à Shaybah ibn Rabî’ah qui s’y trouvaient à ce moment. Alors les insolents de Thaqîf qui le poursuivaient le laissèrent tranquille. Il se mit sous l’ombre d’une treille de vigne. Il s’y assit, pendant que les deux fils de Rabî’ah le regardaient et voyaient ce qu’il avait souffert de la part des gens insolents de Thaqîf. (…) Lorsque l’Envoyé d’Allah sentit de la sécurité, il dit, d’après ce qu’on m’a rapporté : « Ô mon Dieu ! Je me plains à Toi de la faiblesse de mes forces, de la pauvreté de mes moyens et du mépris des gens pour moi. Tu es le plus miséricordieux des miséricordieux ; tu es le seigneur des jugés faibles, tu es mon Seigneur, à qui me confies-tu ? À un étranger qui prendrait un air dur envers moi ? Ou à un ennemi qui serait mon maître ? (…) »

Quand les deux fils de Rabî’ah le virent et aperçurent ce qu’il souffrait, leur lien de parenté s’émut. Ils appelèrent un domestique chrétien qui était à leur service, appelé Addâs, et lui dirent : « Cueille de ce raisin, mets-le dans ce plat, et va à cet homme-là et invite-le à en manger. » (…) Addâs répondit : « Je suis chrétien et je suis un des habitants de Ninive. » L’Envoyé d’Allah dit : « De la ville de l’homme pieux Jonas, fils de Matta. » Addâs lui dit : « Comment connais-tu Jonas, fils de Matta ? » L’Envoyé d’Allah répondit : « C’est mon frère : il était prophète et moi je suis prophète. » Alors Addâs se mit à embrasser la tête de l’Envoyé d’Allah et ses mains et ses pieds.

L’un des deux fils de Rabî’ah dit à l’autre : « Il semble qu’il a corrompu ton domestique ! » Quand Addâs revient à eux, ils lui dirent : « Malheur à toi, Addâs, pourquoi as-tu embrassé la tête, les mains et les pieds de cet homme ? » Addâs répondit : « Mon maître, il n’y a sur la terre aucun homme mieux que lui. Il m’a raconté une chose que ne connaît qu’un prophète. » Ils lui dirent : « Malheur à toi Addâs ! Il ne faut pas qu’il te fasse renoncer à ta religion, car ta religion est meilleure que la sienne. »

Puis, l’envoyé d’Allah partit d’al-Tâ’if et retourna à Makkah, ayant désespéré de la conversion de la tribu de Thaqîf. Lorsqu’il passa par la vallée de Nakhlah, il se mit à prier, au milieu de la nuit. Alors passa devant lui le groupe de djinns que Dieu – Très haut – a mentionné. D’après ce qu’on m’a dit, ils sont au nombre de sept et sont des djinns des habitants de Nisibe (Nasibin). Ils se mirent à l’écouter. Quand il termina sa prière, ils s’en allèrent à leur peuple pour les avertir : ils avaient écouté et avaient répondu affirmativement à ce qu’ils avaient écouté. [Suit une explication de la descente des versets 29 à 31 de la sourate 46 et des versets 1 et 2 de la sourate 72].

Section : L’Envoyé d’Allah propose sa religion aux tribus et leur demande protection

Ibn Ishâq dit : Puis l’Envoyé d’Allah arriva à Makkah. Là, son peuple était en plein désaccord avec lui et en totale opposition à sa religion, à l’exception d’un petit nombre de gens jugés faibles qui ont cru en lui. Durant les fêtes de pèlerinage, l’Envoyé d’Allah proposait sa religion aux tribus arabes, les invitant à croire en Dieu, leur annonçant qu’il était un prophète envoyé d’Allah, leur demandant de croire en sa véracité et de le protéger, afin qu’il leur expliquât ce pour quoi dieu l’avait envoyé. »

  • Conclusion

D’après ce texte, incontesté chez les musulmans, Mahomet ne fut donc pas battu et encore moins lapidé, et ne prononça bien entendu pas les paroles du Christ lors de sa crucifixion (Luc 23, 34 Et Jésus disait : « Père, pardonne-leur : ils ne savent ce qu’ils font. ») !

Soit c’est une erreur du journaliste qui n’a pas compris ce qu’on lui disait (encore faut-il connaître cet épisode…), soit c’est une erreur monumentale de Ghaleb Bencheikh, doublée d’une projection imaginaire dont l’intention questionne (car il faut avoir beaucoup d’imagination pour aller mettre les paroles du Christ crucifié dans la bouche de Mahomet !) ; à moins que celui-ci fasse référence à un autre texte (mais lequel ? Texte qui serait d’ailleurs à ce moment-là en contradiction avec celui cité ci-dessus).

La version relatée par la Sîra semble tout à fait logique : Mahomet, n’arrivant pas à convertir les Mecquois et ayant perdu l’appui de son oncle décédé, est allé chercher un autre appui dans une tribu vivant dans les environs, sans d’ailleurs parvenir non plus à la convertir. Il est donc retourné à La Mecque. Fin de l’histoire.

Quant à ce récit, il reste un récit religieux, puisqu’il faut garder à l’esprit que la vie de Mahomet n’a commencé à être rédigée que plus de 150 ans après sa mort environ, et que l’historicité du personnage est très discutée compte tenu de la faiblesse des sources fiables du point de vue de l’historien. Marie-Thérèse Urvoy, professeur d’islamologie, d’histoire médiévale arabe et de langue arabe classique, écrit à cet égard : « Dans les chroniques extérieures à l’Arabie et contemporaines de l’émergence de l’islam, Muhammad est seulement signalé comme le chef des bandes armées d’invasion, sans plus de précision ».

Aussi, vouloir considérer la Sîra comme un texte de valeur « historique » et une « preuve » de quoi que ce soit est illusoire. C’est très certainement un mélange d’événements réels et imaginaires, ou du moins dont le récit traduit une visée symbolique et valorisante. D’ailleurs, c’est l’idée que s’en font les musulmans aujourd’hui qui est importante, puisque celui-ci est censé être un modèle à imiter, plutôt que la réalité historique que personne ne connaît.

Ainsi, on retrouve dans le récit ci-dessus, ce qui ne doit guère étonner, certaines « figures » ou certains « mythes » classiques de l’hagiographie religieuse : le prophète incompris de son peuple, dont la raison est obscurcie et le cœur endurci ; le prophète qui ne comprend pas pourquoi Dieu semble l’abandonner ; le prophète qui en revanche parvient à convertir celui qui a le moins de raisons de se rallier à lui puisqu’il a déjà sa religion (le domestique chrétien), conversion qui symbolise par ailleurs la légitimité de Mahomet à prétendre à l’héritage chrétien et juif. De ce point de vue, l’exemple mahométan ne semble pas apporter pas grand-chose de neuf par rapport au judaïsme (cf. Moïse) et au christianisme (cf. Jésus) dont il copie assez largement les précédents.

L’impasse coranique : le monde musulman peut-il en sortir ?

Le 5 mai 2016 s’est tenue à l’Institut du Monde Arabe une conférence-débat animée par Abdennour Bidar sur le thème : « Le Coran, dictée surnaturelle ou parole humaine inspirée ? »

IMA 160505

Je vous propose de revenir sur certains propos, principalement l’intervention d’Abdennour Bidar et certains commentaires de l’imam Abdelali Mamoun, personnalités musulmanes modérées, intelligentes, qui osent la critique, et dont voici les enregistrements :

Abdennour Bidar :

Abdelali Mamoun :

Ces extraits me paraissent intéressants à écouter et à analyser dans la mesure où ils illustrent bien l’impasse schrizophrénique dans laquelle se trouve le monde musulman face à son texte sacré, le Coran.

  • Une problématique simple qui fait ressortir les tabous

On peut tout d’abord remarquer que la question posée est déjà biaisée car elle suppose dans les deux cas que Dieu existe, puisque « l’inspiration » dont il s’agit vient nécessairement de Dieu dans ce contexte.

Que Dieu existe ou pas, Abdennour Bidar semble donc d’emblée (dans un premier temps) exclure la possibilité que le Coran ne soit qu’un texte tout simplement et strictement humain. Cette idée semble tellement insupportable qu’Adennour Bidar recourt à des formulations malaisées : « La possibilité étrange que certains textes soient à la fois (…) humain et divin, humain et plus qu’humain, humain trop humain plus qu’humain » ou « Est-ce que c’est Allah qui fait parler Mohammed, est-ce que c’est Mohammed qui fait parler Allah ? Est-ce qu’on est obligé de choisir entre les deux ? » ou encore « Le Coran nous invite à réfléchir sur la relation entre l’humain et le divin. »

En réalité, Abdennour Bidar résume bien un peu plus tard la problématique insoluble du monde musulman par cette phrase : « les consciences croyantes veulent conserver la possibilité d’entretenir un rapport avec le sacré ». Il est simplement curieux que ce rapport avec le sacré passe essentiellement chez les musulmans par l’idée que le texte vient d’Allah (créé ou incréé, cela n’a guère d’importance) et ne résulte pas simplement et plus authentiquement de la profondeur spirituelle du message.

  • Un texte dont la valeur littéraire et spirituelle serait indiscutable

Le second présupposé de ce débat, qui rejoint le point précédent, est que le Coran est un texte admirable, tellement admirable qu’il n’est pas envisageable qu’il ne puisse sortir que d’un cerveau humain. Abdennour Bidar le présente comme « une œuvre de génie, une œuvre prodigieuse » et dit à son propos : « Est-ce que le Coran est un miracle ? S’il est une dictée surnaturelle, il est un miracle » ; « On ne le pose pas dans une pile de livres au-dessous d’autres livres ». Il provoque « une vénération quotidienne au jour le jour qui entraîne un frisson dans l’âme et un frisson dans le corps à chaque fois qu’on se saisit de cet objet ».

Tout cela est naturellement subjectif. Si le Coran est effectivement à la source de l’arabe littéraire qu’il a codifié, le caractère « inimitable » du Coran peut laisser perplexe, y compris pour un arabisant. Marie-Thérèse Urvoy (professeur d’islamologie, d’histoire médiévale arabe et de langue arabe) précise d’ailleurs dans son « Essai de critique littéraire dans le nouveau monde arabo-islamique » que « L’importance de la langue arabe vient de ce que Dieu l’a parlée pour communiquer avec les Arabes afin de les gratifier d’une « révélation du Seigneur des mondes, descendue du ciel (…) en une langue arabe pure (mubîn) » (Coran, sourate 26, versets 192 à 195). « Pure » et non « claire », comme on traduit souvent, car le langage du Coran est loin d’être clair, à preuve la masse considérable de commentaires philologiques qui ont été élaborés à son sujet. Il faut plutôt déceler dans cette phrase une réponse à la récrimination des contemporains de Muhammad se plaignant que les Arabes, contrairement aux juifs et aux chrétiens, n’aient pas bénéficié d’une révélation propre ».

Inutile de rentrer dans les polémiques sans fin sur la valeur littéraire du Coran mais on peut noter que la multitude de traductions du Coran (plus d’une centaine en français) questionne effectivement le sens et la clarté du texte, d’autant que le Coran est un texte extrêmement répétitif (un livre en cours de rédaction le prouvera, je crois, avec force) et qui n’a pas de structure (aucun classement des thèmes, aucune chronologie) comme cela a été rappelé – hasard de calendrier – dans l’émission de France 2 « Islam » diffusée le dimanche 1er mai 2016 :

France 2 Islam 160501 LIre et interpréter le Coran Partie 1

France 2 Islam 160501 LIre et interpréter le Coran Partie 1 Structure

  • La « mauvaise querelle » des traductions

Abdennour Bidar rappelle que pour certains, « pour avoir accès au Coran, il faut avoir accès au texte en arabe ».

Cette « querelle » sur la valeur par essence extrêmement réduite des traductions du Coran (« considérées par les traditionnalistes, ou les conservateurs, comme simplement comme des interprétations du texte »)  n’est pas fondée. Qu’une traduction ne puisse jamais refléter exactement tous les sens et toutes les images auxquels chaque mot ou chaque phrase renvoie dans une culture donnée est une évidence d’un point de vue littéraire. Il peut être intéressant à cet égard de lire Julien Green et en particulier « Le langage et son double ». Mais pour ce qui est du religieux, du spirituel ou du philosophique, il est toujours possible de préciser autant que nécessaire les différents sens auquel un concept peut renvoyer ; sauf à dire – dans le cas du Coran – que déjà en arabe le texte pose souvent problème, alors même que le Coran ne semble pas renfermer par ailleurs de concepts spirituels ou philosophiques d’un abord difficile. Pour sortir de cette impasse, il suffit simplement de se rappeler que Mahomet parlait arabe (dialecte Quraych) ainsi que la plupart de ceux qu’ils cherchait à convertir : n’est-ce pas suffisant ? Donc laissons là cette querelle stérile, inutile et puérile de l’arabe comme langue d’Allah par excellence.

En outre, il est curieux de noter que cette question de la pertinence des traductions ne soit pas mise en exergue par exemple dans le cas du christianisme, même si des débats de spécialistes existent à propos d’un certain nombre d’expressions d’interprétation difficile (paraclet, fils de l’homme,…). Personne ne remet en cause dans le monde chrétien la validité des « bonnes » traductions du Nouveau Testament (il y en a quelques-unes tout à fait « classiques », notamment en français) à partir de leurs originaux grecs (le travail de Luther n’étant pas du tout une première en matière de traduction et ne posant pas la question de la traduction du tout dans les mêmes termes que pour le Coran, en dépit de ce que laisse entendre Abdennour Bidar). C’est sans doute que le côté identitaire, ethnique, et, sous cet angle, affectif de la religion tient une place beaucoup plus réduite, voire même quasi inexistante, dans le monde chrétien. Alors pourquoi tout ce remue-ménage à propos du Coran ?

D’ailleurs, Abdennour Bidar dit à juste titre : « vous savez comme moi que dans l’immensité du monde musulman, la majorité des sociétés, des peuples, ne sont pas arabophones ». Alors, autant qu’il y ait des traductions « acceptables » car sinon cela revient à dire que peut-être 80% du monde musulman est étranger à sa propre religion (sans parler de la capacité à lire un arabe classique datant de 1.400 ans, ce qui n’est sans doute pas donné à tout arabophone puisque le contexte d’emploi des mots a nécessairement évolué).

On peut en revanche s’interroger sur l’intérêt politique certain qu’il y a à dénier à toute traduction sa valeur car cela réduit grandement le champ de la critique, en particulier en provenance des Occidentaux non arabisants, et concentre par ailleurs le pouvoir religieux entre les mains des « érudits ».

  • Le Coran, un texte compilé à partir de sources diverses, loin du mythe fondateur de l’origine divine

Si le Coran est la parole de Dieu, il s’en faut de beaucoup que ce texte soit d’origine unique et certaine. Comme beaucoup de textes anciens, c’est une compilation d’un certain nombre d’écrits, les versets du Coran ayant été notés sur tout ce qui était disponible : troncs de palmiers, omoplates de chameau, papyrus…

Abdennour Bidar rappelle justement qu’« il y a une historicité du texte, il y a une composition du texte » et que « la vulgate d’Othman [est] un texte qui est une recension officielle qui a été sélectionnée à partir de tout un ensemble de textes concurrents ». Pierre Lori, dans l’émission télévisée précitée, ne dit pas autre chose :

France 2 Islam 160501 LIre et interpréter le Coran Partie 1

France 2 Islam 160501 LIre et interpréter le Coran Partie 1 Recension

Le Coran n’est donc pas un texte indiscutable par son origine certaine et unique mais un choix tout à fait postérieur à la mort de Mahomet d’un certain nombre de textes divers, choix qui a fait l’objet de moult discussions, voire oppositions (ex. chiite dans les premiers siècles).

  • Le monde musulman est dans une impasse

Abdennour Bidar reconnaît avec beaucoup d’honnêteté qu’« il y a évidemment là débat, et ce débat dans beaucoup de pays musulmans est « tabou », entre d’un côté ce mythe fondateur d’un texte qui serait descendu tel quel et que nous aurions dans les mains tel quel, et cette enquête critique qui commence à dire depuis deux siècles et qui veut avoir le droit de dire que le Coran peut être considéré comme un objet historique ».

Abdennour Bidar poursuit : « on est dans une alternative qui aujourd’hui, moi, personnellement, me semble être véritablement une impasse : cette impasse, c’est soit on continue d’adhérer au mythe fondateur, et ce faisant on nie la réalité historique, soit on accède et on donne droit de cité à la discussion sur la constitution historique du texte, mais, dans ce cas-là, ce qui risque d’être perdu, c’est la dimension sacrée ».

Comment alors concilier l’inconciliable ? C’est impossible et ne peut conduire qu’à la schizophrénie ou à l’absurde. Abdennour Bidar en fait la triste expérience lorsqu’il dit en conclusion de son intervention : « il me semble qu’il serait peut-être intelligent mais particulièrement difficile d’essayer en même temps de faire droit à la possibilité d’entretenir un rapport critique, historico-critique au texte, sans pour autant considérer qu’il est de ce fait complètement décrédibilisé dans sa prétention originelle, dans sa prétention première à nous offrir peut-être un support de méditation ou d’accès à quelque chose de transcendant ». Ce n’est pas « particulièrement difficile », c’est tout simplement impossible.

Abdennour Bidar, comme certains autres intellectuels musulmans, me semble être atteint du syndrome identitaire : refusant de remettre fondamentalement en cause une culture qui a structuré sa personnalité depuis l’enfance – et donc incapable de « tuer le père » –, mais ayant assez d’intelligence pour voir les immenses contradictions et les problèmes que l’islam soulève – notamment (cf. son intervention) quant à l’absence de liberté qui règne dans le monde musulman si le Coran n’est que parole que l’on peut réciter –, il se retrouve pris entre deux feux, incapable de faire un choix (un prochain article reprenant d’ailleurs certains de ces écrits en donnera une illustration à mon sens assez convaincante).

Dans ces conditions comment l’islam peut-il évoluer, voire se réformer (cf. l’islam irréformable) ?