L’islam et la démocratie : le mariage de la carpe et du lapin

La souveraineté appartient toujours à Dieu ; il s’agit d’un postulat philosophique valable pour tous les monothéismes. Mais il revient aux hommes d’organiser eux-mêmes leur vie sociale et politique sur cette terre car Dieu n’intervient pas directement dans les affaires humaines comme nous le savons tous. S’il l’avait voulu, il aurait fait en sorte d’établir sa volonté partout dans le monde, devenu entièrement musulman ou chrétien par exemple. Mais l’homme reste libre. La démocratie établit une légitimité politique qui n’entre a priori pas en concurrence avec la souveraineté ultime de Dieu vis-à-vis de sa création ; il s’agit d’un mode d’organisation de la vie terrestre.

Si l’on s’intéresse maintenant à la communauté musulmane seule, peut-on parler de la présence d’une fibre démocratique ? Dans la tradition coranique, la choura (consultation des compagnons de Mahomet à des fins successorales [1]) peut être analysée comme une vision prémonitoire d’une forme de démocratie, mais il s’agit d’un conseil d’experts, donc non démocratique. Car qui légitime les experts sinon les experts eux-mêmes ? Il reste potentiellement ensuite le tirage au sort pour départager les experts de même qualité, mais entre quels experts ?

[1] La première manifestation historique de la choura eut lieu semble-t-il en 644 lorsque Omar, sur son lit de mort car blessé à mort par un esclave, demanda la constitution d’un conseil des sages chargé de choisir le nouveau calife : Othman fut choisi. Ce conseil désigna ensuite Ali après la mort d’Othman. Quelques auteurs font remonter le principe de la choura aux différentes situations dans lesquelles Mahomet a pu demander l’avis de ses compagnons : c’est semble-t-il une vision extensive qui n’a pas reçu l’agrément du consensus des érudits.

Certains hadiths tout à fait authentiques de Mahomet enjoignent aux musulmans de toujours suivre la jama’a ou oumma des musulmans, c’est-à-dire la communauté, ceux qui font le consensus, avec une référence implicite à l’idée de majorité ; certains autres hadiths demandent de suivre explicitement la grande majorité, le sawad al islam : comment les interpréter ?

Certains pays musulmans tentent de s’orienter avec difficulté de nos jours vers la démocratie : la relation entre islam et démocratie est une question complexe d’un point de vue religieux et dogmatique. Les oppositions de vue sur le sens d’une logique démocratique en terre d’islam sont vives entre musulmans modérés et musulmans orthodoxes car la démocratie ne semble guère être inscrite historiquement dans les gènes de l’islam, dans la mesure notamment où l’islam établit fondamentalement une hiérarchie des communautés, qui est contradictoire avec l’idée d’égalité et d’universalité du suffrage.

Aussi, la démocratie est l’exception au sein du monde musulman aujourd’hui. L’état des lieux publié par le magazine anglais The Economist en septembre 2014 sur le périmètre Afrique du nord et Moyen Orient, classait ces pays de la façon suivante :

  • Démocratie : Tunisie ;
  • Semi-démocratie : Liban ;
  • Démocratie de façade : Algérie, Égypte, Maroc, soudan, Mauritanie, Territoires palestiniens (Israël), Koweit ;
  • Monarchies : Arabie Saoudite ; Émirats Arabes Unis, Oman, Bahrein, Qatar, Jordanie ;
  • États en faillite ou guerre civile : Libye, Yémen, Syrie, Irak.

Certains juristes musulmans expliquent pour diverses raisons (notamment le renvoi à la notion d’érudits, la réduction de la composition de l’oumma à une élite bien éloignée du vulgaire peuple) qu’il ne peut y avoir aucune connexion possible avec l’idée de démocratie. Qu’adviendrait-il si des représentants élus démocratiquement en venaient à voter des lois contraires au droit islamique ou à la chari’a ?

Que conclure de tout cela quant au rapport de l’islam avec les principes démocratiques ? A priori rien de très positif ou en tout cas de très clair.

État de droit

Pour Malek Chebel«Le droit musulman ancien est, en l’état, non réformable. Il faut lui substituer un droit qui soit totalement affranchi des us et des coutumes bédouines. La difficulté est réelle car l’islam est le produit d’une société féodale, celle du Hedjaz, qui a fourni le cadre d’ensemble du droit familial, avec ses rites et ses pratiques. »

Malek Chebel indique également « Que l’imam puisse disposer d’un droit si exorbitant [la fatwa] montre tout simplement que l’État de droit n’existe pas et que le déni de justice peut en effet devenir la règle. (…) Les musulmans sont-ils en mesure aujourd’hui de passer immédiatement à l’étape supérieure, à savoir déclarer irrecevable toute plainte devant un tribunal qui vise à condamner un individu ayant offensé Dieu ou tout autre entité supra-humaine ? »

Malek Chebel suggère : « Pour que l’islam trouve le chemin de la respectabilité et qu’il puisse devenir, comme par le passé, le garant de la promotion individuelle, il faudrait idéalement abolir tout simplement la notion de fatwa. »

 

 

Califat & Gouvernement des territoires conquis

Un pays musulman ne peut être dirigé que par une autorité musulmane, ou sous la tutelle religieuse musulmane. Se pose alors la question de l’autorité suprême au sein du monde musulman.

Coran, sourate 2, verset 30 : « Lorsque ton Seigneur confia aux anges : « Je vais établir sur la terre un vicaire [ndlr Khalifa] ». Ils dirent : « Vas-Tu désigner quelqu’un qui y mettra le désordre et répandra le sang, alors que nous, nous te glorifions et proclamons Ta sainteté ? ». Il dit : « Je sais ce que vous ne savez pas ! ». »

Malek Chebel indique que « Littéralement Khalifat Rassûl Allah, « successeur de l’envoyé d’Allah », est utilisé pour désigner ceux qui ont pris le pouvoir dans la Maison du prophète après sa mort. (…) Il semble que la théorie du califat ne fût rendue possible qu’au Xème siècle, 3 siècles après l’avènement de l’islam. Le mérite en reviendrait à Abou-Hassan Ali El-Mawerdi (974-1058), fameux juriste de Bagdad, qui sut se faire apprécier par les califes régnant à la cour abbasside et qui put achever son traité de droit public et administratif en islam, Les Statuts gouvernementaux. »

La jurisprudence chaféite indique :

Section o25.0 « Cette section a été ajoutée par le traducteur car le califat est à la fois obligatoire en lui-même et la condition préalable nécessaire pour la mise en œuvre de centaines de règles établies par Allah pour gouverner et guider la vie de la communauté musulmane. (…) »

Section o25.1 « La raison pour laquelle l’office du commandement suprême a été établi dans la Loi sacrée est de d’accomplir la succession califale du prophète dans le but de préserver la religion et de gérer les affaires mondiales. L’investiture de quelqu’un de la communauté musulmane (Oumma) apte à assumer les devoir du calife est obligatoire selon le consensus des érudits, quoique les érudits diffèrent quant à la question de savoir si ce caractère obligatoire est une nécessité de la raison ou a été établi par la Loi révélée (…). »

Le califat, ordre musulman global dirigé par un calife, semble toujours constituer un objectif des musulmans comme en témoigne la Déclaration islamique universelle des droits de l’homme de 1981 qui précise dans son introduction : « En conséquence, nous, musulmans
b) qui croyons dans le vicariat (khilafah) de l’homme qui a été créé pour accomplir la volonté de Dieu sur terre ;
e) qui croyons dans notre obligation d’établir un ordre islamique : (…) où personne ne soit privé des droits qui lui sont garantis par la chari’a, sauf en vertu de ladite chari’a et dans la mesure autorisée par elle ; (…) »

De ce point de vue, les membres de l’État Islamique sont cohérents dans leur conception (leur chef, Abû Bakr al-Baghdadi, s’est d’ailleurs auto-proclamé calife à l’été 2014).

Au vu du silence assourdissant des communautés musulmanes à l’égard des exactions de l’État Islamique vis-à-vis des non-musulmans ou plus généralement du sort peu enviable des minorités non-musulmanes au Moyen Orient, on peut penser que ce qui pose un problème aux pays musulmans n’est pas la prétention à l’extension mondiale de l’islam dans le cadre du califat (au-delà des querelles consistant à savoir qui est légitime à se proclamer calife), ni véritablement la barbarie des méthodes de l’État Islamique (bien qu’il faille de temps à autre faire un geste envers les occidentaux horrifiés), mais bien les dissensions créées par l’État Islamique au sein du monde musulman, y compris au sein même de la communauté sunnite.