Averroès : un discours vraiment décisif ?

  • Préambule

Parmi les quelques grandes figures de la pensée musulmane se situe en bonne place Averroès (XIIème siècle) – nom francisé du nom arabe Abu l-Walid Muhammad ibn Hamad ibn Rushd –. Une émission hebdomadaire de la série « Vivre l’islam » sur France 2 lui était consacré en mai 2016. Averroès, commentateur d’Aristote, a notamment écrit le « Discours décisif » (Fasl al-maqal), opuscule d’une petite vingtaine de pages en format A4, réputé être une des œuvres majeures de la pensée philosophique musulmane au travers des siècles par sa qualité, mais non a priori par son impact qui a été extrêmement limité.

France 2 Islam Averroes 1605 Traite decisif

Il est intéressant de revenir sur ce texte fondateur mais peu connu du grand public pour en dégager quelques traits qui marquent peut-être encore aujourd’hui la culture musulmane.

  • Une fatwa autorisant l’exercice de la philosophie

Le Discours décisif est une fatwa où Averroès intervient en tant que juge, c’est-à-dire un avis juridique visant à autoriser l’exercice de la philosophie et de la logique en islam. En effet, on peut résumer la question posée et la réponse positive apportée par les deux paragraphes suivants du texte :

§1. (…) Rechercher, dans la perspective de l’examen juridique, si l’étude de la philosophie et des sciences de la logique est permise par la Loi révélée, ou bien condamnée par elle, ou bien encore prescrite, soit en tant que recommandation, soit en tant qu’obligation.

§3. Que la Révélation nous appelle à réfléchir sur les étants faisant usage de la raison, et exige de nous que nous les connaissions par ce moyen, voilà qui appert à l’évidence de maints versets du Livre de Dieu. En témoigne, par exemple, l’énoncé divin : « Réfléchissez donc, ô vous qui êtes doués de clairvoyance», qui est une énonciation univoque du caractère obligatoire du syllogisme rationnel, ou du syllogisme rationnel et juridique tout à la fois. (…)

  • Car la raison ne peut pas contredire la Révélation

L’exercice de la raison est autorisé car le postulat d’Averroès est que la Révélation – Coran et autres textes sacrés – ne peut pas être entachée d’erreur puisqu’elle vient de Dieu (Allah) et ne court donc pas le risque d’être remise en cause par la raison démonstrative.

§18. Puisque donc cette Révélation est la vérité, et qu’elle appelle à pratiquer l’examen rationnel qui assure la connaissance de la vérité, alors nous, musulmans, savons de science certaine que l’examen des étants par la démonstration n’entraînera nulle contradiction avec les enseignements apportés par le Texte révélé : car la vérité ne peut être contraire à la vérité, mais s’accorde avec elle et témoigne en sa faveur.

En effet, de façon générale, il est impossible qu’Allah ait tort, contre l’esprit ou contre la matière.

§14. (…) Le Prophète a dit à l’homme à qui il avait ordonné de faire prendre du miel à son frère atteint de diarrhée, et qui, la diarrhée ayant ensuite empiré, s’en plaignait à lui : « Dieu a dit vrai, et c’est le ventre de ton frère qui a menti».

  • L’interprétation est ce qui permet de se conformer avec la Révélation

La Loi révélée ne pouvant donc pas être erronée, tout raisonnement démonstratif suivant les règles de la logique conduisant à une contradiction avec le sens obvie (c’est-à-dire qui se présente naturellement à l’esprit) de cette Loi révélée est la preuve que ce texte révélé ne doit pas être compris dans son sens obvie mais dans un autre sens qui permet de faire disparaître la contradiction : c’est le fondement de la démarche d’« interprétation » de la Loi révélée, procédé de transfert de sens du sens obvie à un autre sens, justifié par différentes méthodes.

§20. Ce que l’on veut dire par « interprétation », c’est le transfert de la signification du mot de son propre [haqiqa] vers son sens tropique [majaz], sans infraction à l’usage tropologique [règles de transfert/glissement de sens au sein d’une langue par l’emploi de procédés tels, pour le français, que la métaphore, la métonymie, etc.] de la langue arabe d’après lequel on peut désigner une chose par son analogue, a cause, son effet, sa conjointe, ou par d’autres choses mentionnées comme faisant partie des classes de tropes. (…)

§21. Nous affirmons catégoriquement que partout où il y a contradiction entre un résultat de la démonstration et le sens obvie d’un énoncé du Texte révélé, cet énoncé est susceptible d’être interprété suivant les règles d’interprétation conforme aux usages tropologiques de la langue arabe. C’est là une proposition dont nul musulman doute et qui ne suscite point d’hésitation chez le croyant. (…)

  • Les divergences d’interprétation

La question est alors de déterminer ce qui doit faire ou pas l’objet d’interprétation, et c’est là que les choses se corsent, car les musulmans ne sont bien souvent pas d’accord entre eux.

§22. Nous disons même plus : il n’est point d’énoncé de la Révélation dont le sens obvie soit en contradiction avec les résultats de la démonstration, sans qu’on puisse trouver, en procédant à l’examen inductif de la totalité des énoncés particuliers du Texte révélé, d’autre énoncé dans le sens obvie confirme l’interprétation, ou est proche de la confirmer. C’est pourquoi il y a consensus chez les musulmans pour considérer que les énoncés littéraux de la Révélation n’ont pas tous à être pris dans leur sens obvie, ni tous à être étendus au-delà du sens obvie par l’interprétation ; et divergence quant à savoir ce qui est à interpréter et ce qui ne l’est pas. Ainsi les Asharites interprètent-ils le verset évoquant l’assise divine et la tradition évoquant la descente de Dieu, tandis que les Hanbalites leur attribuent un sens obvie.

D’autre part, la tâche est compliquée par le fait que la Révélation coranique comporte des versets plus ou moins clairs, voire contradictoires.

§23. La raison pour laquelle la Révélation comporte des énoncés de sens obvie et d’autres de sens lointain est que les hommes se distinguent par leurs dispositions innées, et diffèrent quant au fonds mental qui détermine en eux l’assentiment. Et s’il s’y trouve des énoncés contradictoires pris dans leur sens obvie, c’est afin de signaler aux « hommes d’une science profonde » qu’il y a lieu d’interpréter, afin de les concilier. C’est à quoi fait allusion l’énoncé divin : « C’est Lui qui a fait descendre sur toi le Livre, on y trouve des versets univoques […] », jusqu’à : « et les hommes d’une science profonde ».

La situation devient si complexe qu’on finit par en perdre son latin et qu’il semble bien difficile de conclure quoi que ce soit car la communauté musulmane ne semble pas en mesure d’élaborer un consensus formel et précis qui seul pourrait mettre un terme à des interprétations illicites pouvant conduire à l’infidélité.

§24. Si l’on objecte : il y a dans le Texte révélé des énoncés auxquels les musulmans s’accordent par consensus à attribuer un sens obvie ; d’autres qu’ils s’accordent à interpréter ; d’autres enfin au sujet desquels il y a divergence – est-il donc licite qu’on soit amené, du fait de la démonstration, à interpréter un énoncé auquel les musulmans s’accordent par consensus à accorder un sens attribuer son sens obvie, ou à attribuer un sens obvie à un énoncé qu’ils s’accordent à interpréter ? Nous répondons : s’il était établi de façon certaine qu’il y a consensus, cela ne serait pas autorisé. Mais si l’existence du consensus sur le sens de ces énoncés n’est que conjectural, ce l’est sans doute. C’est pourquoi Abu Hamid al-Ghazali, Abu-l-Ma’ali al-Juwayni, et d’autres autorités tutélaires en matière d’examen rationnel, affirment que l’on ne peut taxer catégoriquement d’infidélité quelqu’un qui rompt le consensus à propos de l’interprétation de cette sorte d’énoncés.

  • Réserver l’interprétation aux hommes de science et laisser la foule dans l’ignorance

L’interprétation de la Loi révélée étant un exercice extrêmement malaisé du fait du manque de clarté du texte révélé, la science de l’interprétation et ses résultats ne doivent être exposés qu’aux hommes d’une science profonde, la foule devant être maintenue dans l’ignorance, loin de tous ces débats qui sont censés la dépasse et pourraient la conduire à douter de la qualité et de la vérité du texté révélé.

§26. Or on sait, par la tradition de leurs propos, que de nombreuses figures du premier âge de l’islam jugeaient que la Révélation comprend de l’apparent et du caché, et qu’il ne faut pas que connaissent le caché ceux qui ne sont pas hommes à en posséder la science et qui seraient incapables d’y rien comprendre. (…)

§28. (…) Il existe des interprétations qu’on ne doit exposer qu’à ceux qui sont hommes à en connaître l’interprétation, et qui sont « les hommes d’une science profonde ». (…)

§63. Il vous est donc apparu que les interprétations vraies des énoncés révélés ne devaient pas être couchées par écrit dans les livres destinés à la foule, et moins encore celles qui sont viciées. (…)

§45. C’est pourquoi les interprétations ne doivent pas être couchées par écrit, hormis dans les ouvrages de démonstration, car si elles se trouvent dans ces livres-là, seuls les gens de démonstration y auront accès. Mais les consigner dans d’autres livres, et employer pour les exposer des méthodes poétiques et rhétoriques, ou dialectiques, comme le fait Abu Hamid, c’est pécher et contre la Révélation et contre la philosophie, même si cet homme a cru bien faire. Car son intention, ce faisant, était que s’accroisse le nombre des hommes de science, mais en réalité, le nombre de dépravés en a été accru non moins que celui des hommes de science. (…)

§46. Ce que doivent faire les chefs politiques des musulmans, c’est interdire ceux de ces livres qui concernent la science à qui n’est pas homme à pratiquer cette science, tout comme il leur incombe d’interdire les livres de démonstration à tous ceux qui ne sont pas hommes à la pratiquer, quoique les dommages survenant aux gens du fait de ces derniers soient bien moins graves, puisque la plupart du temps, seuls les hommes aux dispositions naturelles supérieures en ont connaissance, et que cette sorte d’hommes ne tombe éventuellement dans l’erreur que par défaut de vertu pratique, ou faute d’avoir procédé à la lecture dans le bon ordre, ou parce qu’ils les appréhendent sans l’aide d’un maître.

  • Ceux qui, n’étant pas des hommes d’une science profonde, osent interpréter sont des infidèles : aux sources du takfirisme ?

Tous les hommes qui ne sont pas d’une science profonde ont donc interdiction d’interpréter, au risque d’être qualifiés d’infidèles.

§44. (…) Ceux qui ne sont pas hommes de la science, eux, ont l’obligation de recevoir les énoncés dans leur sens obvie ; les interpréter serait de leur part, infidélité, dans la mesure où cela conduit à l’infidélité. Et voilà la raison de notre opinion suivant laquelle l’interprétation, pratiquée par des gens auxquels il est fait obligation de croire en le sens obvie, est infidélité : parce qu’elle conduit à l’infidélité. Or qui provoque à l’infidélité est un infidèle.

Il n’y a ensuite qu’un pas à franchir pour tomber dans les méandres du takfirisme, processus de fatwa assimilable à une excommunication en islam (expulsion de la communauté musulmane et déchéance de la qualité de musulman), car qui est légitime pour déterminer si quelqu’un est « de la partie ou non » ?

§36. En somme, il existe deux sortes d’erreur du point de vue de la Loi : l’erreur pardonnable lorsqu’elle est le fait d’hommes aptes à pratiquer l’examen rationnel dans le domaine où l’erreur a été produite (comme on pardonne au médecin expérimenté de s’être trompé dans l’art de la médecine, ou au juge expérimenté de s’être trompé dans un jugement), et impardonnable si elle provient de quelqu’un qui n’est pas de la partie ; et l’erreur impardonnable de qui qu’elle vienne, et qui, si elle touche les principes dogmatiques fondamentaux de la Loi révélée, est infidélité ou, si elle touche quelque chose en deçà de ces principes fondamentaux, est une innovation blâmable. (…)

C’est la porte ouverte au sectarisme, qui s’est épanoui en islam, chacun pouvant s’ériger en juge des erreurs des autres.

§64. C’est du fait des interprétations, et du fait de l’opinion que celles-ci devraient, du point de vue de la Loi révélée, être exposées à tout un chacun, que sont apparues les sectes de l’islam, qui en vinrent au point de s’accuser mutuellement d’infidélité ou d’innovation blâmable, en particulier celles d’entre elles qui étaient perverses. Les Mutazilites ont ainsi interprété nombre de versets et de traditions prophétiques, et exposé ces interprétations à la foule, et pareillement les Asharites, même si ces derniers ont moins interprété. Ils ont de ce fait précipité les gens dans la haine, l’exécration mutuelle et les guerres, déchiré la Révélation en morceaux et complètement divisé les hommes.

§66. Leurs penseurs spéculatifs sont devenus des oppresseurs pour les musulmans, en ce sens qu’une fraction des Asharites a déclaré que quiconque ne reconnaîtrait pas l’existence du créateur d’après les méthodes qu’eux-mêmes ont instituées dans leur Livre pour le connaître était infidèle, alors que les infidèles, les égarés, ce sont eux en vérité ! (…)

Cette propension musulmane à l’exclusion semble d’ailleurs assez répandue si l’on en juge par le grand exégète Tabari (IXème siècle) pour qui « tout musulman ayant atteint l’âge de la puberté, qui ne connaît pas Dieu avec tous ses noms et tous ses attributs par le raisonnement, est un infidèle dont la vie et les biens sont hors-la-loi ».

  • Conclusion

Si l’on doit retenir quelque chose de simple de ce texte, au-delà des complexités intellectuelles et spéculatives inutiles propres aux raisonnements dont les religions ont le triste secret (voir également la christologie chrétienne), c’est probablement que 1) le Coran a toujours raison (pas de critique possible du fond) et 2) la compréhension du Coran est mauvaise si elle contredit la raison logique et démonstrative : il faut donc alors chercher une autre interprétation du texte coranique. Si c’est bien à cette conclusion assez maigre que se résume in fine cette réflexion, on peut être assez déçu.

En réalité, l’averroïsme a été un échec et l’exercice philosophique dans la conception d’Averroès a été rejeté par les religieux ; cette ouverture a été close avec sa mort. On peut néanmoins s’interroger sur la façon dont le principe qu’illustre Averroès de la recherche de l’interprétation qui convient en fonction des objectifs poursuivis (pour éviter toute contradiction avec la Loi révélée) imprègne la culture musulmane.

Il est en effet aisé de constater combien les interprétations des uns et des autres du même texte peuvent être différentes, jusqu’à s’écarter complètement d’un sens littéral pourtant parfois sans ambiguïté. Chacun semble avoir en effet son interprétation en fonction du but qu’il poursuit : chacun peut ainsi toujours trouver réponse à tout et peut répondre à toutes les objections par des pirouettes intellectuelles.

Ce travers consistant ainsi à vouloir démontrer qu’on a toujours raison finit par affecter toute la société musulmane. Chacun peut dénier aux autres le statut de bon musulman au travers du takfirisme, dont on voit que les racines doctrinales sont extrêmement profondes et anciennes, qu’il s’agisse de groupes simplement orthodoxes ou de fondamentalistes. C’est ainsi que l’État Islamique met constamment en garde dans ses revues, notamment Dar-al-islam, contre le danger à suivre les « imams qui égarent », en s’attribuant à lui seul la capacité d’être au plus proche des textes sacrés musulmans (Coran, hadiths, vie de Mahomet).

Quant à la critique des textes sacrés musulmans par un non-musulman, il ne faut même pas y songer…le non-musulman est par définition totalement illégitime dans une telle démarche et il ne peut bien évidemment pas faire partie des hommes d’une science profonde.

Enfin, pour ce qui est de la qualité proprement philosophique de cet opus, elle est certaine mais renvoie – outre à l’emploi du syllogisme légué par Aristote aux Arabes – à des considérations qu’on peut trouver subjectives, surannées, et suspendues, comme tant d’autres, au monde de la pure spéculation intellectuelle théorique et gratuite.

Les leçons de taqiya de Tareq Oubrou : (5) Le Coran ne peut être compris qu’en arabe

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  • La problématique

S’il est bien un argument entendu de façon récurrente (presque une ritournelle) par les non arabophones qui commentent ou critiquent le Coran, c’est celui de la langue. Ainsi, pour une raison mystérieuse, les non arabophones se trouveraient privés de tout droit et de toute légitimité en ce domaine (même si nous ne parlons pas ici de style littéraire ou poétique, génie propre à chaque langue, mais bien de sens du texte).

L’arabe serait ainsi la seule langue possédant ses propres concepts, intraduisibles dans une autre langue, puisqu’un tel tabou de principe ne pèse sur aucune autre langue (même pas sur les langues asiatiques dont la structure linguistique et les systèmes de pensée sont pourtant bien éloignées des nôtres). Au risque d’être accusé de caricature, il semblerait donc que les bilingues de naissance en arabe aient un sérieux problème cervical : leur cerveau pourrait raisonner en arabe à propos du Coran mais plus dans une autre langue !

Cessons-là ces enfantillages : il n’y a jamais stricte égalité entre deux mots de deux langues différentes mais on peut trouver des équivalences, quitte à user d’un ensemble de mots pour capter certaines nuances (voire à forger un nouveau mot). Il n’y a pas d’obstacle insurmontable aux esprits de bonne volonté si on s’intéresse au contenu de la pensée.

Mais l’homme de la rue qui s’aventure sur ce terrain doit généralement subir cet anathème de la « bonne » traduction, qui dépend en pratique des vues de son interlocuteur. En d’autres termes, votre traduction n’est certainement pas la bonne si vous n’êtes pas d’accord avec votre interlocuteur arabophone, argument d’ailleurs souvent ressassé par des personnes loin de disposer des connaissances linguistiques et historiques suffisantes pour s’attaquer elles-mêmes sérieusement à cette question (tous les musulmans étant loin d’être arabophones, et surtout dans un arabe qui ne soit pas que dialectal) ; un peu comme si tout anglophone avait le niveau linguistique et littéraire suffisant pour commenter intelligemment Shakespeare.

C’est semble-t-il pourtant la position de Tareq Oubrou dont je vais essayer de décortiquer l’argumentaire.

  • L’argumentaire : le Coran est un texte sacré

Pour Tareq Oubrou, « La traduction du Coran n’est pas le Coran, puisqu’elle n’en est qu’une interprétation ; or l’interprétation du Coran n’est pas le Coran. Pour cette raison, aucune traduction ne saurait être canonisée, afin d’éviter d’imposer une seule lecture du Coran. Un tel problème ne se pose pas pour les Évangiles, car ils ne sont pas la révélation ; ils ne sont qu’un ensemble de témoignages de cette révélation, qui est Jésus. Le régime scripturaire n’est pas le même. »

Cet argumentaire cumule propos confus et erreurs de raisonnement :

1) « La traduction du Coran n’est pas le Coran, puisqu’elle n’en est qu’une interprétation ; or l’interprétation du Coran n’est pas le Coran. »

Cette affirmation est sous-tendue par l’idée que la question de l’interprétation ne serait liée qu’à l’existence de la traduction : si c’est bien ce qu’a voulu dire Tareq Oubrou, c’est absurde. Bien évidemment, la question de l’interprétation se pose d’abord dans la langue d’origine, l’arabe, car il faut bien d’abord savoir quelle idée ou concept on veut précisément traduire.

Ce questionnement n’est d’ailleurs pas propre à l’arabe : il est vrai dans toute langue, les mots ou les tournures étant rarement strictement univoques, dans l’absolu mais aussi par rapport au contexte. Mais le cas du Coran est spécifique tant la clarté du texte paraît discutable aux yeux de l’homme de la rue : il suffit de le lire pour le constater.

Si le nombre de traductions du Coran est très significatif (plus d’une centaine aujourd’hui en France selon l’émission de France 2 « Islam », réalisée par des musulmans), c’est d’abord que le texte d’origine pose un problème de clarté et de lisibilité même en arabe pour les arabophones de naissance (construction des phrases, mots manquants ou originellement illisibles, aucune logique dans la construction de la suite des versets, etc.). L’arabe était d’ailleurs loin d’être stabilisé et codifié linguistiquement au VIIème siècle.

Cela étant, des travaux d’orientalisants et d’islamologues (musulmans ou non) de grand renom, ayant passé leur vie à se pencher sur la question, ont été menés depuis de nombreuses années et ont permis de livrer des traductions tout à fait reconnues et « raisonnables ». Donc appuyons-nous sur eux et cessons de tergiverser, d’autant que le Coran ne manipulant aucune notion théologique complexe, il ne s’agit que de traiter de notions simples ; ce n’est pas de la physique quantique ! On est loin du bagage intellectuel nécessaire pour comprendre l’équation de Schrödinger.

2) « Un tel problème ne se pose pas pour les Évangiles »

Cette affirmation est fausse. Les Évangiles sont effectivement assez clairs pour l’homme de la rue et les principaux messages de nature morale qui y figurent sont compréhensibles pour qui sait lire, même sans bagage culturel important. C’est sans doute la raison pour laquelle la question de la traduction ne représente pas un enjeu crucial pour l’immense majorité des chrétiens et que l’accord s’est fait autour de quelques traductions de référence.

Cela étant, il n’en reste pas moins que les Évangiles contiennent ou font référence à des concepts religieux difficiles, voire mystérieux, qui peuvent partager les spécialistes sur des points précis de théologie assez pointue : le fils de l’homme, le Paraclet, le Saint Esprit, l’incarnation et la crucifixion du Fils de Dieu, la rédemption, l’accomplissement (et non l’abolition) de loi juive, etc.

3) « Les Évangiles ne sont pas la révélation : le régime scripturaire n’est pas le même »

Nous touchons là la pierre angulaire de l’argumentaire : un même texte (donc strictement les mêmes mots) ne saurait ainsi avoir le même statut, et donc la même signification, selon qu’il est déclaré d’origine divine ou non. Nous nous enfonçons ici dans les abîmes de la confusion mentale.

Au-delà de l’explicitation nécessaire à partir d’un exemple précis du sens de ce propos – qui est à première vue assez obscur –, qui décide que le texte est d’origine divine ? L’homme, puisque personne n’a jamais entendu Dieu parler ; ou alors, il faut l’enregistrer, cela fera du buzz sur internet. En d’autres termes, le recours à la divinité permet de s’affranchir de toute limite rationnelle et de dire ce qu’on veut sans aucune justification rationnelle objective.

  • L’obscurité du Coran

Cette référence à un divin, finalement incompréhensible, renvoie à un autre passage où Tareq Oubrou écrit : « Tout cela appelle le croyant à l’humilité intellectuelle. En effet, les fanatismes et intégrismes religieux trouvent leurs racines dans cette idée simpliste que l’on pourrait sonder l’intention de Dieu en se limitant dévotement, voire bêtement, à prendre un texte au pied de la lettre. L’interprétation du texte n’est pas le texte et, de ce fait, l’interprétation du sacré n’est pas sacrée. »

Ainsi, il faudrait, et dans certains cas seulement, ne pas comprendre tout simplement ce qui est écrit au prétexte que cela vient d’Allah, qui, comme on le sait, ne sait pas s’exprimer correctement à propos de choses élémentaires. La lecture « littérale », qui est tout simplement la lecture de bon sens qu’on apprend à l’école, n’a plus droit de cité pour une raison obscure. Et que veut dire cette incantation répétée « L’interprétation du texte n’est pas le texte » puisque déjà abordée plus haut ?

D’ailleurs, Tareq Oubrou reconnaît lui-même que le Coran n’est pas un modèle de clarté, car il parle même d’anarchie : « Un livre qui se revendique comme vrai, comme le Coran, ne doit pas refuser la critique intellectuelle objective. Reste que cette méthode est difficilement applicable à un texte aussi anarchique épistémologiquement. De plus, à la différence de la Bible, le Coran est surtout un texte métaphysique, dans le sens où l’on n’y trouve ni datations, ni généalogie, ni chronologie, ni indications géographiques. »

Le Coran est un texte peu lisible (il faut en faire soi-même l’expérience) au point qu’il met lui-même en garde contre sa propre obscurité, comme l’indique clairement le verset 7 de la sourate 3, ce qui est quand même inouï pour un texte réputé par ailleurs parfait par ses laudateurs : « C’est Allah qui a fait descendre sur toi le Livre : il s’y trouve des versets sans équivoque, qui sont la base du Livre [le Coran], et d’autres versets qui peuvent prêter à interprétations diverses. Les hommes qui ont au cœur une inclinaison vers l’égarement, mettent l’accent sur les versets équivoques (obscurs*), cherchant la dissension en essayant de leur trouver une interprétation, alors que nul n’en connaît l’interprétation, à part Allah. Mais ceux qui sont bien enracinés dans la science disent : « Nous y croyons : tout est de la part de notre Seigneur ! » Mais, seuls les doués d’intelligence se le rappellent. »

* « équivoques » chez Blachère, « obscurs » chez Masson (« mutasabihat » : qui nécessitent des explications, sujets à interprétation diverses, ce qui revient à dire « obscurs » au sens de la littérature classique française cf. Art poétique de Boileau ou de la mathématique), « allégoriques » chez Kasimirski. On peut retenir « obscur » dans la mesure où cela signifie que le sens n’en est véritablement clair et connu que par Allah.

On se demande bien alors à quoi servent les versets « équivoques » ou « obscurs » et pour quelle raison Allah n’a pas livré plutôt que des versets clairs. Et si Allah comprend seul la signification des versets obscurs, que signifie alors « Nous y croyons » puisqu’on ne sait pas à quoi on doit croire ? Décidément, les voies d’Allah sont impénétrables !

  • Conclusion

La dialectique musulmane proposée par Tareq Oubrou a ceci d’amusant et de pratique qu’elle permet de parvenir au résultat qu’on veut puisque la raison en est absente. Le Coran se proclamant seul la transcription en arabe de la parole de Dieuentité nébuleuse dont personne n’a jamais démontré l’existence et que chacun conçoit au gré de sa fantaisie –, il se veut incomparable à tout autre texte religieux. Et si Mahomet avait mal entendu les paroles de Dieu ? Peut-être Mahomet était-il malentendant sans le savoir ?

Inutile de polémiquer sur l’existence de Dieu ou non, qui est une question indécidable. Même en mettant de côté le caractère divin ou non de Jésus (ce qui est une question de foi), il reste qu’on peut trouver dans les paroles ou les comportements du Christ l’expression d’une sagesse qui interpelle, tout comme dans les paroles attribuées à Bouddha (le bouddhisme étant une spiritualité sans Dieu entendu au sens monothéiste).

Aussi, la question beaucoup plus fondamentale n’est-elle pas plutôt finalement : quelle sagesse nouvelle est censée émerger de l’islam que l’Occident et l’Asie n’auraient pas déjà produite ? Ou plus directement et plus simplement : à quoi sert l’islam ? Le débat est ouvert. N’hésitez pas à y contribuer.

Pourquoi les islamologues occidentaux préfèrent-ils discourir sur l’islam plutôt que citer les textes sacrés musulmans ?

  • Lire le Coran : un texte bien peu dans l’« esprit classique » français

La lecture du Coran soulève pour tout simple lecteur bien intentionné de nombreuses difficultés : absence d’ordre et de logique générale (fil directeur) des versets rassemblés dans des sourates classées grosso modo par ordre de longueur, éparpillement des sujets entre les sourates, existence de versets obscurs (dont la possibilité d’existence est reconnue par le Coran lui-même), nombreuses répétitions, reprise avec transformation – voire déformation – de passages de la Bible, etc.

Bref, le Coran ne ressemble guère à un texte dont le contenu et la forme correspondraient au canon du classicisme littéraire français qu’on nous enseigne à l’école, magnifié par Boileau dans son Art poétique : « Il est certains esprits dont les sombres pensées sont d’un nuage épais toujours embarrassées ; le jour de la raison ne le saurait percer. Avant donc que d’écrire apprenez à penser. Selon que notre idée est plus ou moins obscure, l’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure. Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément. »

  • L’abrogation

En outre, le texte est lui-même contradictoire en plusieurs points, et notamment en ce qui concerne la question fondamentale du rapport des musulmans aux non-musulmans, avec notamment la transition chronologique bien connue d’une phase de relative tolérance des autres croyances vers une phase de jihad, combat dans le chemin d’Allah, combat destiné à imposer par les armes la religion musulmane aux non-musulmans.

Ces contradictions claires qui correspondent à des revirements dans le message coranique s’expliquent tout à fait naturellement, le recours au divin étant au demeurant tout à fait inutile, par les changements de la stratégie politique de Mahomet dans sa conquête du pouvoir (ce qui ne l’empêchait pas par ailleurs de penser qu’il était « inspiré », au point d’ailleurs que ses contemporains Quraychites pensaient qu’il était possédé par les djinns). La lecture de sa biographie originale (Sîra d’Ibn Hîcham du IXème siècle) ne laisse guère de doute sur le sujet (cf. la multitude de batailles commandées ou commanditées par Mahomet et dont la liste est précisément fournie par la Sîra).

  • Transformer le sens du message coranique par la « contextualisation » et l’« interprétation »

Si le principe de l’abrogation rend de facto la doctrine musulmane beaucoup plus claire, logique et cohérente, celle-ci devient du même coup inacceptable pour les sociétés occidentales puisque les valeurs de l’islam finalement prônées par Mahomet dans la deuxième partie de sa prédication, et qui abrogent autant que nécessaire son discours précédent, sont à l’opposé des valeurs occidentales : inégalité de l’homme et de la femme, polygamie, statut social de la femme, inégalité des musulmans et des non-musulmans, jihad (combat armé), non-respect de la laïcité et application de la loi religieuse (chari’a), châtiments corporels, etc.

Les islamologues musulmans occidentaux, dont l’objectif est l’implantation durable de l’islam en Occident, – voire son « institutionnalisation » selon les propres termes de Tariq Ramadan –, ont donc une fâcheuse tendance à dénaturer le sens de la démarche politique en réalité très simple de Mahomet pour la faire paraître comme inoffensive et sans conséquence pour l’Occident d’aujourd’hui, au grand dam des imams des pays musulmans orthodoxes, en particulier au Moyen-Orient.

Aussi procèdent-ils de façon à « contextualiser » et « interpréter » tout ce qui peut être reproché à l’islam par l’Occident, c’est-à-dire à essayer de démontrer que tout ceci n’est que le fruit d’un contexte historique lié à une période ancienne et que tout ce qui a pu se passer ne doit pas être considéré comme intégralement applicable aujourd’hui car il faut interpréter en fonction de nouvelles circonstances.

Tout cela me semble aboutir à deux impasses :

1) La négation du caractère agressif de l’islam de Mahomet

La simple lecture de la biographie de Mahomet écrite et reconnue par les musulmans eux-mêmes comme authentique (la Sîra) ne laisse absolument aucun doute sur le caractère offensif du jihad déclenché par Mahomet. Encore une fois : LISEZ LA BIOGRAPHIE DE MAHOMET !

Pourtant, bon nombre d’islamologues n’ont de cesse de prétendre que Mahomet n’a fait que se défendre et que tout cela n’était que de la légitime défense : toute une mythologie a été construite autour de cet argumentaire, dont on voit mal d’ailleurs comment elle peut expliquer la fulgurante conquête par les armées musulmanes de tout le pourtour de la Méditerranée en un siècle et demi. En outre, si Mahomet avait été porteur d’un véritable message de paix et d’amour, on peut remarquer qu’il avait déjà des modèles immenses avant lui dont il aurait pu s’inspirer : Bouddha et Jésus-Christ.

Cette mythologie de la légitime défense trouve son expression initiale dans les « persécutions » dont auraient été victimes Mahomet et ses partisans : le lecteur peut consulter les articles déjà consacrés à cette question sur ce site, fondés uniquement sur la simple lecture de la biographie de Mahomet (cf. Persécutions).

Sans s’étendre sur cette question, il est intéressant de mentionner la synthèse faite dans le livre « Dictionnaire du Coran » (Éditions « Bouquins » chez Robert Laffont), livre rédigé sous l’égide de Mohammad Ali Amir-Moezzi, et présenté par l’émission « Islam » diffusée sur France 2 le dimanche 1er mai 2016 comme « un ouvrage faisant autorité » :

Dictionnaire du Coran

France 2 Islam 160501 Dictionnaire du Coran

Cette synthèse est en effet fidèle à ce qu’on peut lire dans la Sîra, reflétant beaucoup moins de prétendues horribles « persécutions » (dont l’ampleur et la violence supposées semblent sans rapport avec les pressions psychologiques et physiques décrites dans la Sîra, les musulmans n’ayant d’ailleurs pas été chassés de La Mecque mais ayant décidé de la quitter pour s’installer à Yathrib) que la nature fondamentalement « politique » de la démarche de Mahomet (la religion étant un « prétexte ») :

« Il semble que la mention des divinités du polythéisme arabe soit l’une des principales raisons de l’opposition des Arabes à la prédication de Mahomet. C’est du moins ce que nous confirment certaines sources, notamment le témoignage de Hishâm Ibn Urwa, qui cite la lettre écrite par son père Urwa Ibn al-Zubayr à l’attention du calife omeyyade Abd-al-Malik Ibn Marwân, et transmise par Tabarî, historien du XIIème siècle, dans ses Annales. D’après cette lettre, l’opposition des Quraychites se manifesta à cause de l’évocation des idoles par Mahomet. Ce sont les Quraychites de la ville de Tâ’if qui exprimèrent, en premier, leur hostilité au message du Prophète et incitèrent la population à le rejeter à son tour. Suite à cette hostilité, certaines chercheurs évoquent une tentative faite par Mahomet de regagner la confiance des notables de sa tribu en accordant une place à leurs divinités ; c’est l’épisode des versets dits sataniques que, selon la Tradition, Satan aurait mis dans la bouche de Mahomet comme signe d’acceptation de ces divinités préislamiques. Rien ne nous permet de dire si l’épisode des versets sataniques a une réalité historique, car les sources qui l’évoquent sont plutôt tardives. S’il y eut tentative de rapprochement, elle n’a pas abouti, puisque le Coran, notamment dans la sourate 109 où Mahomet répond aux polythéistes en opposant radicalement sa foi à la leur, refuse catégoriquement tout compromis. Un autre thème opposait Mahomet aux notables de sa tribu : la doctrine de la résurrection, absente dans le polythéisme arabe, et à laquelle le Coran fait référence, en soulignant que pour les incrédules elle n’est que de la pure magie (sourate 37, versets 14 à 17). (…) Quoi qu’il en soit, l’aggravation de la situation des musulmans modestes, due à l’impossibilité d’un compromis, poussa le Prophète à leur demander de partir en Abyssinie (Éthiopie), où le roi chrétien Najâshi (ou Négus) les accueillit très favorablement, tandis que Mahomet lui-même et ceux qui étaient protégés, grâce à leur rang social et à leurs clans, demeurèrent à La Mecque. Ce fut la première émigration. En 619, deux événements majeurs changèrent la situation de Mahomet à La Mecque : la mort d’Abû Tâlib, son oncle et chef du clan de Hâshim, puis celle de Khadîja, sa femme fortunée, qui le soutenait sur tous les plans. Le remplacement d’Abû Tâlib par son frère Abû Lahab rendit la situation encore plus difficile, ce dernier se montrant radicalement opposé aux activités religieuses de Mahomet. C’est dans ce contexte que Mahomet se rendit à Ta’îf en espérant y trouver un soutien, mais il se heurta au refus radical de la population. Entre 620 et 622, Mahomet rencontra, durant la période du pèlerinage et à trois reprises, les gens de deux tribus rivales de la ville de Yathrib (la future Medina), les Aws et les Khazraj, qui acceptèrent sa religion et l’invitèrent à s’installer dans leur ville afin d’y rétablir la paix. Les musulmans quittèrent La Mecque et la fin de l’été 622 par petits groupes, sauf deux personnes qui y restèrent à la demande de Mahomet : Abû Bakr, qui fit ultérieurement le voyage avec lui, et Alî, son cousin, qui partit le dernier. »

2) La négation du caractère intemporel du message de Mahomet

Au-delà même de la question de la légitime défense, qui est loin de tahrir toutes les sources de conflits de valeurs entre l’islam et l’Occident, les érudits musulmans vivant en Occident essaient de neutraliser ces oppositions culturelles radicales par toutes sortes de raisonnements sophistiqués et de dialectiques aboutissant in fine à transformer le message originel et le type de société prôné par Mahomet, ce qui revient à dénaturer le message prophétique et à en nier le caractère intemporel.

Marie-Thérèse Urvoy fait ainsi remarquer que « le trait principal de l’« islam des lumières » consiste en un usage intensif du vocabulaire et des thèmes des disciplines modernes (sémantique, sémiotique, herméneutique,…) pour parler de l’islam. On transformera ainsi la discipline traditionnelle des « circonstances de la révélation » (« asbâb al-nuzûl ») en « contextualisation ». On garde le fond ancien, mais dans une forme moderne, susceptible d’être entendue par l’Occidental et de le séduire puisque issue de son mode d’expression. Ce qui a en outre l’avantage de suggérer que les disciplines islamiques traditionnelles étaient, en fin de compte, très en avance sur notre temps et que le monde moderne n’a rien à leur apporter. » Dans ce type de discours intellectualisant et pervers, le maître est sans conteste Tariq Ramadan.

Les exemples sont multiples. N’en citons que trois, qui paraissent tout à fait flagrants et probants (outre la question du jihad…) :

–  Comment prétendre à l’égalité homme-femme alors que le Coran stipule précisément le contraire (prééminence de l’homme sur la femme, possibilité pour le mari de battre ses femmes lorsqu’il craint leur désobéissance, polygamie,..) ?

–  Comment prétendre à l’égalité humaine universelle alors que le Coran stipule précisément le contraire puisque la communauté musulmane est « la meilleure communauté » issue des hommes et que dans aucun pays musulman l’égalité des droits des musulmans et des non-musulmans n’est respectée ?

–  Comment prétendre que la liberté de conscience et la liberté religieuse existe en islam alors que l’apostasie est interdite et sévèrement condamnée – y compris en France par le C.F.C.M. – (ou encore que le mariage des musulmanes avec des non-musulmans est interdit, ce qui pose un sérieux problème puisque le mariage civil n’existe pas en terre d’islam) ?

  • Le projet musulman de Mahomet pour le monde

En réalité, le message de Mahomet n’a en soi rien de choquant : il s’agit en effet d’une simple théocratie dictatoriale qui ne laisse place à rien d’autre et qui assume totalement sa vocation expansionniste et eschatologique (puisqu’il s’agit de l’ultime message envoyé par Dieu). Mais au lieu de le reconnaître (comme le reconnaissent sans complexe les musulmans orthodoxes des pays du Golfe), les musulmans occidentaux se réfugient pour la plupart dans le déni ou le mensonge pour tenter de dissimuler (par la taqiya) à leurs pays d’accueil la nature véritable de l’islam de Mahomet, et donc du modèle qu’ils se donnent en principe eux-mêmes à suivre. Ceci aboutit nécessairement à leur propre apostasie puisque cela remet en cause le caractère intemporel et universel du message de Mahomet, ce que leur reproche avec logique l’État Islamique (le C.F.C.M. étant encore jusqu’à aujourd’hui incapable de lui répondre).

L’islam semble d’ailleurs la seule religion à remettre ainsi en cause le caractère intemporel et universel de son message contrairement notamment au bouddhisme et au christianisme, où l’« interprétation » touche la signification précise de certains concepts mais sans que cela conduise à remettre quoi que ce soit en cause quant à l’applicabilité immédiate et à l’intemporalité du message délivré (même si celui-ci peut résulter d’une « histoire » comme dans le christianisme avec sa filiation juive). Ainsi, tout bon chrétien devrait s’efforcer de se conformer aux Évangiles sans tergiverser, de même que tout bon musulman doit suivre en tout l’exemple de Mahomet.

D’ailleurs, la démarche musulmane orthodoxe, souvent qualifiée péjorativement de « salafiste » ou « islamiste », manifeste une cohérence beaucoup plus honnête et plus respectable au regard de la doctrine du Prophète que les basses manœuvres idéologiques de certains islamologues occidentaux. Convaincu d’avoir raison, comme toute religion, l’islam orthodoxe en effet va jusqu’au bout de son propos doctrinal et de son modèle de société en les assumant pleinement. Sous beaucoup d’aspects, la diversité des sociétés musulmanes évoquée pour prouver la complexité de l’islam et dénigrer les « interprétations » (littérales) trop simples ne semble que refléter la diversité des déviances au regard de l’islam prôné par Mahomet.

On peut remarquer à cet égard qu’il n’en va guère de même des chrétiens catholiques qui, par la voix de leurs papes (à l’exception de Benoît XVI), ont depuis longtemps abandonné l’affirmation de la valeur inestimable de leur religion au bénéfice du souci obsessionnel de n’entretenir avec l’islam (mais aussi avec le judaïsme) qu’un rapport « apaisé », ce qui les conduit nécessairement à la soumission et à l’abandon du caractère fondamentalement apostolique du christianisme. L’Église catholique semble avoir honte de son christianisme et a versé dans un œcuménisme béat qui la rapproche de l’indifférentisme et du modernisme – dénoncés pourtant par Pie XI dans l’encyclique « Mortalium animos » (§ 17) – « dont les malheureuses victimes soutiennent que la vérité des dogmes n’est pas absolue mais relative, c’est-à-dire qu’elle s’adapte aux besoins changeants des époques et des lieux et aux diverses tendances des esprits, puisqu’elle n’est pas contenue dans une révélation immuable, mais qu’elle est de nature à s’accommoder à la vie des hommes ». Dans ce contexte, au lieu d’être combattu par les chrétiens comme une profonde erreur, l’islam est reconnu et accepté comme une voie comme une autre (ou presque) d’accès à Dieu.

  • Conclusion : il faut refuser résolument toute discussion sur l’islam qui ne soit pas fondée sur les textes musulmans originaux, et il convient d’ailleurs de les faire connaître au plus grand nombre possible parmi les non-musulmans (voire les musulmans eux-mêmes…)

Pour éviter de tomber de Charybde (la contextualisation) en Scylla (l’interprétation) dans tout débat sur l’islam, ce qui aboutit inévitablement à la plus grande confusion, une seule recommandation : LISEZ LES TEXTES MUSULMANS (Coran, hadiths, Sîra) ! C’est le seul moyen de se sortir du guêpier où entraînent à coup sûr les joutes des intellectuels (islamologues, philosophes, sociologues, etc.) dont l’existence universitaire et médiatique ne semble devoir son salut qu’à leur refus obstiné de la simplicité et à la production d’une complexité imaginaire qu’ils créent et qu’ils prétendent être les seuls à pouvoir démêler, justifiant ainsi leur gagne-pain. Tous les débats d’« érudits » auto-proclamés éloignent ainsi souvent sans retour des rivages du bon sens.

Le domaine religieux, comme le domaine philosophique, est en effet souvent infesté par des esprits supérieurs et donneurs de leçons qui considèrent avec condescendance les réflexions nées hors de ces cercles de cooptation de l’intelligentsia, car le peuple raisonne nécessairement mal. Aussi la lecture des textes musulmans originaux est un outil précieux pour faire tomber les masques, et les voiles.

Si la France choisit de devenir petit à petit un pays majoritairement musulman, pourquoi pas. Mais assurons-nous que la population française est parfaitement éclairée pour en décider, en ayant une vision précise et lucide de la nature réelle de l’islam et du projet de société auquel il correspond. Commençons donc par expliquer l’islam sans tabou, partout où c’est possible, et sans oublier de citer les textes sacrés musulmans eux-mêmes : nous verrons alors si la France souhaite devenir musulmane.

Instance de Dialogue : un départ a priori décevant

Article publié dans Atlantico le 17 avril 2016.

Compte tenu du contexte dramatique que connaît depuis de nombreux mois la France en raison du terrorisme musulman et de la radicalisation de certains jeunes musulmans qui viennent alimenter ce fléau, il paraît effectivement essentiel que l’islam de France trouve des moyens efficaces pour endiguer ce phénomène. Les actions envisagées concrètement à l’occasion de la 1ère réunion de l’Instance de Dialogue entre le gouvernement français et les représentants de l’islam de France étaient donc particulièrement attendues.

J’invite donc le lecteur à lire in extenso le « Discours de monsieur Anouar Kbibech, président du C.F.C.M., à l’occasion de la 1ère réunion de l’Instance de Dialogue instituée entre le gouvernement français et les représentants de l’islam de France », prononcé le 21 mars 2016 :

CFCM Instance de dialogue 160321

Ce texte me paraît appeler certaines remarques :

  • « la pertinence de la démarche qui a été proposée par le Gouvernement qui apporte ainsi une réelle plus-value dans la prise en compte des attentes et des aspirations des citoyens français de confession musulmane »

Il peut apparaître assez étonnant que le discours d’Anouar Kbibech, dont l’objectif prioritaire est de lutter contre la radicalisation des musulmans, commence par insister sur l’importance de la « prise en compte des attentes et des aspirations des citoyens français de confession musulmane ». On aurait pu penser au contraire que c’était aux musulmans français à être à l’écoute des citoyens français (majoritairement non musulmans) compte tenu des attaques terroristes subies en France au nom de l’islam.

  • « Les musulmans de France se sont alors soulevés comme un seul homme »

Je ne crois pas que la France se souvienne que les musulmans de France se soient « soulevés comme un seul homme » après les attentats de janvier ou de novembre 2015. À l’inverse, le silence relatif de la communauté musulmane au regard de l’énormité tragique des faits a semble-t-il surtout frappé les observateurs. N’a-t-on pas entendu parfois certaines banlieues se réjouir, ou des écoliers refuser de respecter la minute de silence ? Sur quels faits précis cette assertion d’un soulèvement en masse est-elle fondée ? Quelle comparaison faire avec l’obstruction médiatique qui a marqué la crise du voile islamique, vécue par la communauté musulmane comme un affront terrible et stigmatisant ?

J’invite par ailleurs le lecteur à lire le prêche distribué par le C.F.C.M. à toutes les moquées de France pour être lu lors de la prière du vendredi 20 novembre, soit une semaine après les attentats du 13 novembre : il pourra juger par lui-même si des marques de compassion y figurent et si une attention particulière est portée aux victimes.

  • « Notre attachement au principe de laïcité garant de la liberté de conscience et du respect de la diversité des convictions et des pratiques religieuses. »

Il est surprenant de revendiquer l’attachement au principe de la laïcité alors que l’islam est une religion fondamentalement anti-laïque car elle ne dissocie pas l’État de la religion. Hassan II, particulièrement lucide, le rappelait clairement : « À partir du moment où on est musulman, on ne peut pas être laïc. »

Surtout, on ne voit pas bien comment cette laïcité pourrait garantir la liberté de conscience puisque le C.F.C.M. lui-même refuse encore aujourd’hui d’accorder aux musulmans de France le droit d’apostasier ! En islam, abandonner l’islam n’est pas un droit. L’apostasie est même punie de mort dans certains pays musulmans qui appliquent le principe édicté par Mahomet lui-même (hadith authentique de Bukhari n°3017) : « Le Prophète a dit : « Celui qui change pour une autre la vraie religion [l’islam], qu’on le tue ». 

On comprend mieux alors pourquoi une conférence a pu être organisée le jeudi 26 novembre 2015 à l’Institut du Monde Arabe sur le thème : « Quelle place dans la religion musulmane pour une véritable liberté personnelle, de conscience et de choix ? » C’est que cette question est effectivement d’une particulière acuité en islam.

  • « Daech est en totale contradiction avec les principes et les fondements même de l’islam»

C’est une opinion mais qui mérite d’être précisément étayée.

  • « Proposition 1 : Renforcer la formation et le rôle des imams »

On ne voit pas très bien le lien avec le thème de la « prévention de la radicalisation », objet de la réflexion, sauf à dire que les imams seraient aujourd’hui incapables de l’empêcher, ce qui est très inquiétant. Car si un imam n’est pas en mesure d’argumenter simplement par le B.A.BA de sa formation pour empêcher la « radicalisation », c’est que tout cela n’a en réalité rien de très évident et donc que la « radicalisation » trouve dans l’islam de bonnes justifications. Si c’est le cas, que veut dire « radicalisation » ?

  • « Proposition 2 : Mettre en place un « Conseil religieux » pour élaborer un contre discours.  Le moment est venu pour mettre en place un Conseil sur le plan théologique qui pourra être saisi sur des questions ou des problématiques liées à l’exercice du culte musulman en France. »

Proposition intéressante mais dont on peut se demander si le niveau de morts qui l’a déclenchée n’aurait pas pu être abaissé. On se demande en effet pourquoi « le moment est venu » aujourd’hui et pourquoi ce n’était pas le cas auparavant.

En outre, il est un peu étonnant que l’objet de ce « conseil religieux » soit limité à l’exercice du culte musulman en France. Le terrorisme musulman ne se nourrit pas sur le terreau des questions cultuelles (savoir comment faire sa prière, ses ablutions,…) mais sur celui des questions doctrinales (le jihad, le sens du martyr,…). Est-ce à dire que ces questions fondamentales de doctrine sont laissées de côté ? Cela n’aurait aucun sens.

  • « Ce Conseil, qui devra refléter la diversité de l’Islam de France, aura pour objectif d’engager la réflexion et l’effort intellectuel (Ijtihad) sur la « contextualisation » de la pratique religieuse en France. »

Chacun sait qu’il n’existe pas dans l’islam sunnite d’autorité religieuse supérieure fixant la doctrine. Cette remarque a visiblement pour objectif de ne pas froisser les susceptibilités au sein du monde musulman. Pourtant, le C.F.C.M. rappelait en introduction de sa déclaration emblématique pour le vivre ensemble de juin 2014 : « L’islam est unique en sa doctrine », seul mot souligné dans cette déclaration, ce qui marquait bien son extrême importance.

Ce propos est visiblement une façon de donner le change vis-à-vis de la « diversité » des courants de la communauté musulmane française. Sur le fond, ce Conseil sera vraisemblablement inutile d’un point de vue doctrinal puisque son objectif semble se limiter à la « contextualisation de la pratique religieuse », ce qui n’a guère de rapport avec la réflexion doctrinale sur le statut de la femme, le rapport aux communautés non-musulmanes et le communautarisme, la laïcité, les châtiments corporels,…

  • « Dans le cadre de la prévention de la radicalisation, le Conseil aura pour mission d’élaborer un « contre discours » basé sur un argumentaire théologique solide (…) Cette démarche permettra de doter les Imams et les Aumôniers qui sont au contact des fidèles, de l’argumentaire théologique nécessaire pour face à l’argumentaire des « djihadistes » qui dévoient les textes sacrés et les valeurs de l’Islam. »

Si le traitement de la question doctrinale est évacué dans son principe pour un repli sur la question de la pratique religieuse, difficile néanmoins d’éluder la question du terrorisme musulman. Il semble ici que le C.F.C.M. ait, enfin (!), pris conscience de la qualité de l’argumentaire religieux présenté par l’État Islamique, sinon il n’aurait pas besoin de préciser que le contre-argumentaire se doit d’être « solide ». Il est d’ailleurs assez surprenant qu’un tel argumentaire n’existe pas déjà si l’islam est effectivement une « religion d’amour et de paix », alors que l’islam existe depuis 1.400 ans et que la violence en islam et le jihad ne sont pas des faits nouveaux. Mieux vaut tard que jamais. En tous cas, cet argumentaire est attendu avec impatience !

  • « Ce Conseil aura également comme mission de relancer l’effort de la Réforme. Ceci nous permettra de relancer l’ère du changement et du progrès. »

Il est assez difficile de savoir de quelle réforme et de quelle ère de changement et de progrès il est question, car on ne voit pas bien ces 30 dernières années en quoi l’islam de France a pu se réformer et avancer sur la voie du changement et du progrès. Tariq Ramadan a bien publié un ouvrage intitulé « La réforme radicale » mais il s’agit au contraire d’un livre contenant une critique sévère de l’islam et de son extrême difficulté à se réformer.

  • « Certaines Contributions proposent même de promouvoir les vertus de la mystique de l’Islam, à travers le développement du Soufisme selon la tradition sunnite pour lutter en amont contre toutes les formes de violence ou de fanatisme. »

Si l’islam peut contenir des courants fondamentalement orientés vers la dimension personnelle et individuelle, indépendamment de considérations communautaires ou politiques, pourquoi pas. Cela étant, le soufisme existe depuis longtemps et si des individus par nature pacifistes peuvent naturellement être séduits, on ne voit pas bien comment le soufisme va aller recruter au sein des esprits attirés par la revivification de l’islam authentique de Mahomet et le jihad qu’il implique.

  • « 3) Renforcer le rôle éducatif de l’école. (…) L’apport éducatif de l’école pourrait s’enrichir par la mise en place d’un « enseignement laïque du fait religieux » dans les écoles et les lycées. Ceci permettra d’assurer aux enfants l’ouverture nécessaire aux autres religions et aux autres convictions. Cette démarche permettra également de semer les « germes du vivre-ensemble » dès le plus jeune âge. »

C’est une idée qui pourrait être séduisante mais qui est en réalité mauvaise et impraticable.

Car que vise-t-on par cette initiative : en réalité, un grand nivellement des discours religieux pour gommer les différences fondamentales de contenu et de vision du monde qui les séparent (jusqu’à les opposer), en vue de les rendre ainsi tous « acceptables » et de faire accroire que les différences entre l’islam et le judaïsme et le christianisme ne sont pas significatives et que toutes ces religions ont en réalité le même dieu et les mêmes valeurs, ce qui est une pure absurdité.

Les juifs rejettent totalement la vision chrétienne du Christ, attendant toujours leur Messie, ainsi que Mahomet et son islam. Les chrétiens prétendent prolonger et « accomplir » la tradition juive, tout en ayant depuis des siècles une difficulté claire à faire totalement leur la transition entre Yahvé Sabaot et le Christ crucifié. Quant à l’islam, les chrétiens ne le reconnaissent aucunement et, si la vision œcuménique critiquable développée par Rome depuis un demi-siècle ne les culpabilisait pas sur cette question, ils seraient sans doute beaucoup plus nets dans leur rejet de Mahomet et son islam.

En outre, est-il envisageable que les programmes de l’Éducation Nationale expliquent à tous les élèves que Mahomet a exterminé une bonne partie des juifs de Médine, puis appelé à tuer tous les juifs ? Qu’il a pratiqué à de multiples reprises les razzias, les guerres pour se procurer du butin et dans un contexte qui n’avait rien à voir avec la légitime défense ? Qu’il s’appropriait des concubines comme butin et faisait vendre les femmes captives si nécessaire sur les marchés pour se procurer des chevaux ? Qu’il s’est marié à Aïcha quand elle avait 6 ans et que le mariage a été consommé à ses 9 ans (lui en ayant 53) ? Qu’il a demandé l’exécution nominative de ceux qui lui nuisaient (jusqu’à faire exécuter un simple poète) ? Que l’homme est autorisé par le Coran à battre les femmes dont il craint la désobéissance ? etc… Tout cela paraît hautement improbable.

Comment le fait religieux musulman pourrait-il être dans ces conditions enseignable dans les écoles de la République, sauf à travestir la vérité et la réalité telle qu’elle ressort des textes musulmans authentiques eux-mêmes (qu’une infime minorité lit…), ou à faire tomber de son piédestal le grand Mahomet – ce à quoi toute la communauté musulmane se refuse – en proposant une vision strictement historique de l’islam originel ?

  • « Concernant l’apprentissage de la langue arabe et de la religion en dehors de l’école, il devient nécessaire d’élaborer un Programme éducatif d’apprentissage de l’arabe et de la religion commun et partagé. »

Il est normal qu’une culture d’origine soit transmissible par l’apprentissage de la langue. Cela fait partie des racines culturelles de tout un chacun. D’ailleurs, l’enseignement de l’arabe littéraire aurait au moins pour avantage de donner à bon nombre de musulmans vivant en France, qui parlent en réalité des dialectes et connaissent très mal l’arabe classique, des connaissances utiles pour lire véritablement le Coran prendre mieux la mesure de ce qui y est écrit.

  • « 4) Accompagner les Jeunes et les Convertis. Il convient de mettre en place de véritables Programme éducatif pluriannuels pour les Jeunes et les Convertis, afin de les immuniser vis-à-vis du dévoiement du texte sacré. »

Ces propos laissent entendre que seules ces deux catégories, les jeunes et les convertis, seraient susceptibles de basculer dans la radicalisation : c’est une assertion intéressante qu’il faudrait vraiment expliciter. La question ne touche pas en effet la profondeur de la religiosité qui, on peut l’imaginer, peut prendre une place plus grande chez des jeunes et des personnes récemment converties – car leur investissement personnel est plus intense – par rapport à des musulmans qui baignent dans l’islam de longue date et qui n’appliquent qu’une version très adoucie et même détachée de l’islam authentique de Mahomet.

Or la question du « dévoiement du texte sacré » – qui reste à démontrer – intéresse tous les musulmans. Restreindre la problématique à certaines catégories de musulmans est pour le moins surprenant. La seule question qui importe est de savoir si c’est l’islam de l’État Islamique ou celui de l’islam de France qui est le plus fidèle à l’islam de Mahomet.

  • « La mise en œuvre par les Mosquées d’un cycle de formation sur plusieurs niveaux leur permettra un apprentissage de la langue arabe pour leur faciliter l’accès au Coran et aux textes de référence. Il leur assurera également une éducation religieuse aux vraies valeurs de l’Islam, loin des mauvaises interprétations. »

Réduire la problématique d’une prétendue mauvaise interprétation de l’islam à une question d’éducation et de mauvaise connaissance de la langue arabe est déroutant. Les mouvements salafistes et jihadistes ont en leur sein des personnalités dont les connaissances religieuses dans le champ de l’islam dépassent souvent de très loin les compétences des imams de France, à en juger par la qualité de la documentation produite.

  • « 5 – Renforcer et étendre le rôle des Aumôniers. La prévention de la radicalisation en détention est un phénomène complexe, à multiple facettes. (…) La prison n’est pas forcément un facteur de radicalisation à elle seule, mais c’est un milieu aggravant ou accélérateur de cette radicalisation. »

Là encore, il faudrait que le C.F.C.M. nous explique deux choses : 1) Pourquoi les prisons françaises ont-elles une surreprésentation musulmane, ce que Tareq Oubrou reconnaît clairement. 2) Pourquoi les prisonniers musulmans sont-ils les plus sujets à la radicalisation, puisqu’on ne voit pas de juifs ou de chrétiens se radicaliser religieusement en prison.

Malheureusement, je pense qu’il faudra longtemps avant d’avoir des réponses satisfaisantes à ces deux questions.

  • « Nous assistons aussi ces dernières années à la libération de la parole politique et médiatique stigmatisant les musulmans de France. Les polémiques à répétition incriminent les musulmans de France et creusent le fossé entre eux et leurs concitoyens. »

Ce discours du président du C.F.C.M. n’apporte donc que bien peu de réponses concrètes au regard de l’ampleur dramatique de la situation. Tout cela est très décevant, mais en réalité au niveau de la faiblesse du diagnostic proposé, en tous cas pour le moment : car la question doctrinale étant centrale, il faut attendre le « discours » que le C.F.C.M. a promis d’élaborer et qui devra impérativement clarifier en quoi consiste l’islam authentique, celui de Mahomet, au lieu de cet islam mièvre qui n’est jamais responsable des horreurs que l’on commet en son nom.

Le seul vrai côté positif est la reconnaissance tant attendue de la spécificité de l’islam au regard de la question de la violence religieuse monothéiste puisqu’elle n’existe ni dans le judaïsme ni dans le christianisme.

Reste que, en dépit de tout cela, le C.F.CM. ne peut s’empêcher de retomber dans certains travers et se référer encore une fois au mauvais procès de la « stigmatisation ». Le C.F.C.M. serait semble-t-il soulagé si la censure de la critique vis-à-vis de l’islam pouvait s’exercer plus régulièrement, puisqu’il explique lui-même que la « libération de la parole politique et médiatique » lui pose un problème. Or la répétition de ce qui est qualifié de « polémiques » suit malheureusement et logiquement de près le rythme des attentats, des atteintes à la laïcité, du non-respect des lois (ex. burka), des incivilités (ex. drapeau français brûlé) qu’on commet au nom de l’islam.

Le caractère intemporel du modèle coranique

Les principes énoncés par le Coran (et de façon plus générale la Tradition) sont intemporels : ils sont valables jusqu’à la fin des temps. Seules les modalités d’application peuvent faire l’objet de variations lorsque seuls les principes généraux ont été définis.

Il ne faut donc pas tomber dans le travers des orientalistes occidentaux ou de certains musulmans qui ont contextualisé historiquement le texte sacré afin de pouvoir justifier l’adaptation de la doctrine coranique au monde moderne, et son caractère plus acceptable pour les sociétés occidentales.

Havre de savoir Plaire a l'occidentHavre de savoir Plaire a l’occident Extrait

Interprétation : l’exemple du jihad

Dans une émission de France 2 du dimanche matin de mars 2015, le présentateur pose la question suivante au professeur Ali Benmakhlouf : « On a quelques relayeurs d’opinion qui parlent du suicide français, qui nous parlent du tiers du Coran qui serait violent. À supposer que l’approche quantifiée, quantitative, soit pertinente, sur les 6.237 versets coraniques, lesquels seraient de facture martiale et qui seraient belligènes ? »

La réponse du professeur Ali Benmakhlouf est la suivante : « Alors effectivement il y a une sourate qui a troublé beaucoup d’islamologues (…), la sourate 9 du « repentir », qui dit « tuez les associationnistes etc. » [cf. article jihad]. Mais ce sont des versets, je le dis, qui ne sont pas des normes pour les hommes. Autrement dit, vous les entendez, mais comment vous les entendez ? Vous les entendez comme un récit où vous vous rapportez et ce n’est certainement pas une injonction pour descendre dans la rue et tuer des gens. Je rappelle que le crime est une désobéissance civile ; ce n’est pas une question de croyance ou d’incroyance. Et plus que jamais on doit le rapporter.»

L’interprétation : la nouvelle méthode selon Tariq Ramadan

Tariq Ramadan explique les axes de sa réflexion, en tenant notamment compte des conditions nouvelles créées par les sociétés occidentales qui posent avec encore plus d’acuité la question de la faible modernité de l’islam, quand ce n’est pas son aspect dépassé au regard de l’évolution du monde.

Les extraits étant assez nombreux, chacun pourra se faire son opinion de la nature de ce projet de réforme – dont on ne peut souhaiter qu’il aboutisse à des changements tangibles et concrets dans la culture musulmane, que ce soit en termes de valeurs, de mentalités ou de pratiques – et de sa capacité à obtenir l’adhésion des masses musulmanes, en particulier en Occident.

Au final, la question peut être posée de la façon suivante : la réforme de l’islam traditionnel est-elle possible ou au contraire utopique ? À en juger par l’évolution des sociétés musulmanes encore aujourd’hui, la réponse n’a rien d’évident.

Extraits de textes de Tariq Ramadan :

« Il s’agit, pour ces croyants et ces pratiquants, de trouver le moyen d’être fidèles aux principes islamiques tout en faisant face aux réalités mouvantes et nouvelles des sociétés occidentales. Il est ici question de revenir aux sources scripturaires, de faire la critique des lectures littéralistes qui agissent par réduction, ou des lectures « culturelles » qui opèrent par projection, et de s’engager dans de nouvelles interprétations à la lumière du contexte actuel. Certes, les principes fondamentaux et les pratiques rituelles ne changent pas, mais il importe de s’engager dans des lectures et des raisonnements critiques (ijtibâd) pour trouver les voies d’une fidélité qui ne soit pas aveugle aux évolutions du temps ni à la diversité des sociétés. »

« L’application des règles doit aller de pair avec un travail d’analyse, d’observation et d’induction des réalités socioculturelles contingentes. C’est à partir de ce travail, en remontant des réalités concrètes et visibles, vers les règles qui les sous-tendent, qu’il sera possible d’établir une méthodologie cohérente adaptée au traitement du fait humain et à la gestion des questions posées par une société donnée à une époque particulière de l’histoire. »

« Il s’agit de déterminer les principes d’une démarche holistique qui nous paraît être la seule à permettre à la conscience musulmane de renouer avec la fidélité aux textes fondateurs et de retrouver une confiance créatrice dans les sciences et les savoirs contemporains. Il s’agit d’établir la fidélité sur une double intelligence (des textes et de l’univers) et, face à la complexification des savoirs, de se donner les moyens de convoquer la diversité des compétences afin d’établir les contours et les conditions d’une solide autorité éthique capable d’orienter le processus de réforme. »

« Il est un besoin urgent d’élargir le cercle des compétences et d’interpeller non plus les spécialistes des textes (ulama an-nusus) mais également les spécialistes du contexte (ulama al-waqi) afin de formuler des avis, des étapes et des stratégies d’action concernant l’exigence et les modalités de la fidélité et de la cohérence morales à l’époque moderne (et selon les sociétés). »

« La même relation dialectique entre le texte et le contexte permet là la flexibilité et ici la fixation. Les « fuqaha » – hommes et femmes –, de même que les anthropologues, les historiens, les sociologues et les ethnologues – femmes et hommes encore –, doivent ensemble faire un important travail d’études critiques, de réinterprétations, et d’analyses des sociétés pour et sur lesquelles il s’agit de comprendre et d’appliquer les textes. »

« Le premier défi majeur consiste à approfondir tant la connaissance de l’islam que celles des sociétés occidentales parmi les ulémas, les intellectuels, les leaders associatifs, les imams et plus largement les simples musulmanes et musulmans. Cela commence par une maîtrise de la terminologie : il est impératif de mieux définir et de diffuser une meilleure compréhension de concepts tels que « fiqh », « ijtihad », « fatwa », « sharia » ou encore « sécularisation », « laïcité », « citoyenneté », « principes démocratiques », « modèles démocratiques », ainsi que « droits de l’homme » et « universel ». On les lit, on les utilise, mais la confusion est générale et les musulmans doivent se doter d’un discours plus clair, s’appuyant sur une terminologie mieux maîtrisée et mieux définie. »

Un pilier de l’interprétation : la contextualisation historique

Un des principes d’interprétation (cf. article interprétation) permettant de limiter fondamentalement la portée d’un texte est évidemment la réduction au contexte historique d’origine. Les exemples foisonnent, en particulier s’agissant du jihad dont le caractère notoirement agressif doit impérativement être désamorcé pour que les sociétés occidentales acceptent la présence de communautés musulmanes sur leur sol.

Ainsi, Tareq Oubrou indique« Tel passage qui revêt un sens précis à l’époque du prophète, c’est-à-dire dans la péninsule arabique au début du VIIème siècle de notre ère, se retrouve ainsi plaqué sur notre réalité occidentale au début du XXIème siècle. Prenons le cas du « djihad » islamique. Sous la plume des grands juristes musulmans, le djihad (littéralement effort dans la voie de Dieu) renvoie à un concept de légitime défense dont seul l’État a le monopole. Il peut aussi désigner, dans certains cas, une guerre préventive dans le but de préserver la paix et la stabilité nécessaires à l’exercice de la religion. (…) Or, dans son acception la plus commune, le djihad désigne aujourd’hui le combat mené par une poignée de terroristes contre l’Occident. Funeste glissement de sens. D’où le rôle fondamental de l’exégète : ce dernier établit une distinction entre les passages du Coran dits « principiels » – qui énoncent des vérités constantes – et les passages circonstanciels, liés au contexte historique de la révélation. En résumé, ce n’est pas parce qu’un conflit mentionné dans le Coran se justifiait à l’époque du prophète qu’il doit être sacralisé et poursuivi en tout temps et en tout lieu. »

La difficulté est qu’il n’existe aucun recueil de principes clairs reconnus par l’ensemble des musulmans quant aux critères permettant de distinguer ce qui relève de l’histoire, et y reste cantonné, de ce qui relève d’une directive à suivre pour la suite des temps. Le Coran ne donne peu ou pas d’indication à cet égard. Et naturellement, la lecture qui est faite du caractère normatif ou non des principes énoncés dans le Coran ou la Tradition est très différente selon qu’on se situe dans un pays musulman ou qu’on est un musulman « modéré » qui cherche à faire accepter l’islam dans un pays occidental.

Pour Tariq Ramadan, « Les textes ne parlent pas tout seuls, et les enseignements sont à la fois synchroniques et diachroniques : le rapport au temps est crucial, la relation à l’époque, impérative. Une lecture littéraliste ne peut pas rendre compte de ces dynamiques évolutives et en tension avec le temps et les environnements, et une spécialisation quant au strict contenu des textes, comme celle prioritairement requises pour les “fuqaha“, est de nature à tronquer tant la substance du message que ses objectifs supérieurs. » Tout cela reste assez nébuleux et les exégètes musulmans n’ont pas fini de débattre, même sur les questions les plus simples.

En outre, la contextualisation historique est très dangereuse pour l’islam car il faut en dessiner les limites : il ne s’agirait pas de s’orienter dans une direction conduisant à conclure que tout le Coran n’est valable que dans le contexte de l’Arabie du VIIème siècle…

Interprétation : Haro sur le littéralisme !

Le sens d’un texte devrait naturellement découler de la clarté et de la précision de l’expression, sur la base du sens courant des mots, donc selon une lecture dite « littérale » (nous ne sommes pas en train de parler ici de poésie). C’est la lecture légitime et parfaitement naturelle que nous utilisons tous les jours.

Ainsi, souvenons-nous de l’Art poétique de Boileau :
« Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d’un nuage épais toujours embarrassées ;
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d’écrire apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément. »

Mais le monde n’étant pas parfait, tous les textes n’ont pas cette clarté « classique », ce qui veut dire qu’on peut comprendre plusieurs choses à partir du même texte. Et il en est parfois ainsi en matière religieuse.

S’agissant des textes musulmans, les islamologues et les exégètes musulmans – vivant essentiellement dans les pays occidentaux – tentent souvent de justifier le rejet de la lecture la plus naturelle et la plus courante, c’est-à-dire la lecture « littérale » – même si le texte est tout à fait clair –, en particulier lorsqu’il s’agit de questions qui conduisent à identifier des principes et valeurs musulmanes fondamentalement incompatibles avec les sociétés occidentales.

Michel Onfray a rappelé en février 2015 sur le plateau de Canal Plus que la lecture littérale est juste l’application du bon sens face à un Antoine de Caunes qui ne sait visiblement pas de quoi il parle :

Le grand journal InterpretationLe grand journal Interpretation

Aussi l’« interprétation » vise souvent à réduire l’impact menaçant du texte aux yeux de l’Occident en lui faisant dire autre chose que ce qu’il signifie à tout être normalement constitué et sachant lire, ou à en restreindre la portée. La difficulté soulevée par ce type d’interprétation est qu’elle est fréquemment contradictoire avec la lecture des textes que font les pays musulmans eux-mêmes car ces derniers n’ont guère à se soucier des valeurs occidentales.

Les deux mamelles de l’interprétation sont ainsi : 1) la contextualisation historique (cf. article contextualisation) ; 2) l’existence de conditions d’applicabilité.

Une interprétation claire : un besoin vital après une longue léthargie

Le Coran, en dépit du caractère parfaitement clair, explicite et exhaustif qu’il revendique, accompagné par la Tradition, a soulevé dès l’origine de sérieux problèmes d’interprétation.

D’ailleurs, Tariq Ramadan indique : « Toutes les réponses ne se trouvent pas dans le Coran ni dans la Sunna. Si l’on trouve dans le Coran des versets stipulant : « Nous avons fait descendre sur toi [ndlr Mahomet] un Livre qui est un exposé clair sur toute chose » (sourate 16, verset 89) ou encore « Nous n’avons rien omis dans le Livre » (sourate 6, verset 38), cela fait référence aux principes généraux, aux règles essentielles et immuables, dont il va falloir penser – par la médiation de l’intelligence – l’application pratique en fonction des circonstances et des situations. ». Mais alors pourquoi cette revendication explicite de clarté et d’exhaustivité si elle ne correspond pas à la réalité ?

Les débats ont été tellement intenses pour sortir de la confusion que Malek Chebel rappelle : « Une fois le travail de mise en conformité du droit musulman (fiqh) avec le Coran achevé, le pouvoir impérial du califat de Bagdad, au temps de la dynastie abbasside, a décrété la fin de tout travail herméneutique de façon à suspendre toute polémique et toute controverse. C’est ce qu’on appelle la fermeture des portes de l’ijtihad. Même l’approfondissement du texte sacré à des besoins spirituels était suspect. À partir de ce moment, le droit musulman s’est figé, et ce, dix siècles durant, avant d’être légèrement secoué aux XIXème et XXème siècles. »

Pour Tariq Ramadan« Le débat autour de la question du renouveau, de la revivification et de la réforme des sciences islamiques, plus spécifiquement du droit et de la jurisprudence (fiqh), est très ancien chez les savants musulmans. Dès la formation des premières écoles de droit, entre le VIIIème siècle et le Xème siècle, des discussions juridiques intenses opposent ceux qui privilégient l’appartenance stricte aux écoles historiquement formées et d’autres qui appellent à un retour permanent aux sources scripturaires premières, le Coran et la tradition du Prophète (Sunna). »

Aujourd’hui, il semble donc que certains représentants de la communauté musulmane partagent le sentiment aigu de la nécessité impérative d’une clarification des dogmes de l’islam au vu de la confusion actuelle qui règne partout dans le monde et des conséquences tragiques auxquelles elle conduit.

D’ailleurs, Tareq Oubrou écrit : « Je suis révolté de voir sa religion malmenée par certains musulmans qui ne cessent de trahir l’essence de l’islam alors que cette religion est supposée produire de la bonté. » Certes, mais qu’est-ce que l’islam puisqu’on peut encore louvoyer aujourd’hui au gré des interprétations pour parvenir au résultat qu’on souhaite ?

Le problème central est que l’islam de Mahomet, simple et clair (le jihad armé et la soumission de tous les mécréants et autres infidèles), n’est pas acceptable aujourd’hui par les sociétés occidentales. Après des siècles de léthargie, le pétrole a providentiellement redonné au monde musulman les moyens de reprendre la conquête du monde, pas seulement par les guerres mais aussi par les écoles, la participation au capital de grandes sociétés qui leur permet d’avoir une influence certaine pour exercer la censure, etc.

L’islam a la chance de profiter pour le moment de l’apathie des sociétés occidentales, où les populations sont anesthésiées par un confort matériel qui les détache progressivement de toute préoccupation spirituelle ou simplement touchant au sens des valeurs humaines (avortement, eugénisme, euthanasie,…). L’islam profite également de leur ignorance de l’islam : les populations occidentales n’en comprennent que l’infâme brouet qu’on veut bien leur servir à la télévision et qui est surtout destiné à les rassurer ; quant à la biographie de Mahomet, présenté comme un grand homme, les occidentaux ne la lisent pas.

Dans ce contexte, l’immense confusion qui règne dans le monde musulman sur le sens des valeurs musulmanes, notamment l’opposition entre la vision des quelques musulmans « modérés » et « modernistes » – coincés par un texte prétendument divin et donc non modifiable – et celle des musulmans de toujours, orthodoxes, qui prennent simplement exemple sur Mahomet, autorise tous les amalgames, toutes les approximations, toutes les manœuvres.

À titre d’illustration, voici les diagnostics, assez sévères, posés par Malek Chebel et Tariq Ramadan, deux personnalités critiques mais dont les prises de position n’engagent qu’eux-mêmes puisqu’ils ne sont investis d’aucune autorité ou légitimité particulière dans le monde musulman.

  • Malek Chebel

« Le droit musulman ancien est, en l’état, non réformable. Il faut lui substituer un droit qui soit totalement affranchi des us et des coutumes bédouines. La difficulté est réelle car l’islam est le produit d’une société féodale, celle du Hedjaz, qui a fourni le cadre d’ensemble du droit familial, avec ses rites et ses pratiques. »

« Si l’islam veut vraiment se réformer, il doit accepter ce préalable douloureux qui consiste à dépoussiérer son enseignement théologique, en y introduisant de vraies problématiques intellectuelles, ainsi qu’une approche philosophique de haut niveau, et en poussant les étudiants à confronter les préceptes coraniques à la réalité « objective » du moment. »

« La nouvelle interprétation des textes est la seule méthode capable, désormais, de transformer de fond en comble l’islam, car elle est moins affectée de lourdeurs doctrinales et d’enjeux de pouvoir que l’interprétation ancienne. Alors qu’une pluralité de lectures est proposée aux lecteurs de tradition arabe, la compréhension approfondie du texte lui-même n’a pas varié depuis mille ans. »

  • Tariq Ramadan

« Des siècles, des décennies et des années de référence à l’ijtihad ont certes fait avancer les choses, mais de façon encore bien insuffisante puisque les crises demeurent, voire s’approfondissent, et que les musulmans semblent en panne de vision et de projets pour le présent et pour l’avenir. (…) Or il se trouve que cela est insuffisant lorsque les progrès du monde sont si rapides, les défis, si complexes et la mondialisation, si perturbante. »

« Pourquoi donc le recours à l’ijtihad, depuis si longtemps convoqué, ne produit-il pas le renouveau escompté ? Pourquoi l’esprit novateur, audacieux et créatif de l’origine a-t-il laissé la place à des démarches frileuses qui ne pensent la réforme qu’en termes d’adaptation au monde et non plus avec la volonté et l’énergie de sa transformation ? »

« Il est urgent de se demander pourquoi, après plus d’un siècle de référence permanente à l’ijtihad, au tajdid et à l’islah, les musulmans – les sociétés majoritairement musulmanes comme les communautés occidentales – peinent à sortir des crises successives qui les traversent et à offrir autre chose que des réponses partielles, voire perpétuellement apologétiques ou produites par des postures très souvent défensives ».

« Tout se passe comme si aucune réforme n’était vraiment possible sans discuter ou remettre en cause le statut même du Coran, en tant que parole de Dieu révélée aux hommes. »

« La volonté louable de « démocratisation » de la pensée musulmane prend les aspects dangereux d’un nivellement par le bas qui disqualifie les conditions élémentaires associées à la compréhension juridique d’un texte et à l’élaboration des latitudes de son interprétation. »

« C’est en ce sens que j’appelle à une « réforme radicale », plus profonde encore, car elle nous impose de reconsidérer les sources elles-mêmes des fondements du droit et de la jurisprudence islamique (usûl al-fiqh), et non plus seulement les adaptations circonstanciées du droit et de la jurisprudence (fiqh). Il faut se donner les moyens de passer d’une « réforme de l’adaptation » à une « réforme de la transformation et de la contribution ». »