L’islam peut-il se réformer ? Deux témoignages musulmans

L’émission de France 2 « Islam » du 4 mars 2018 est revenue sur la problématique du sens du Coran et donc de la lecture littérale qui aboutit assez implacablement à l’intolérance et à la violence (à défaut de la soumission des mécréants), puisque c’est précisément ce que décrit de façon factuelle la vie de Mahomet que chacun peut lire.

Cette émission a été l’occasion de poser quelques questions essentielles auxquelles les intervenants musulmans ont apporté des réponses qui semblent assez inquiétantes pour une religion qui se présente comme d’amour et de paix, notamment :

« Dans les sociétés à majorité musulmane (…), y a-t-il des lueurs d’espoir, y a-t-il une recherche qui se poursuit dans ce domaine pour sortir de l’ornière (…) ? »

France 2 Islam 180304 Comprendre islam 2 Sclerose

« Du point de vue scientifique, et donc l’islamologie savante, vous pensez qu’il vaut mieux l’adopter et l’étudier plutôt en contexte européen ? »

France 2 Islam 180304 Comprendre islam 2 Européen

L’islam est-il réellement capable de se réformer sans s’auto-détruire ? Je pense que c’est impossible, car se réformer, pour l’islam, c’est renier ses fondements doctrinaux et son histoire, renier le modèle mahométan, raison pour laquelle aucune évolution significative de la pensée religieuse musulmane n’est à attendre. L’islam peut seulement se dissoudre temporairement ça et là dans une religiosité affadie au regard de l’orthodoxie doctrinale et qui lui permet alors de cohabiter apparemment pacifiquement dans un environnement occidental, jusqu’à ce qu’une nouvelle éclosion de frustration rentrée (économique, culturelle, coloniale ou autre) fasse renaître de ses cendres, chez tous ceux qui veulent alors renouer avec la réalité de l’islam originel, le sphinx de l’intolérance, de la violence, voire du terrorisme.

Les « circonstances de la révélation », planche de salut du Coran ?

Le Coran étant le résultat d’une révélation qui a duré seulement 23 ans, il est difficile de voir dans la confusion et les contradictions évidentes de ce texte le fruit d’un long processus historique qui pourrait les justifier, comme dans le cas des textes juifs de l’Ancien Testament dont la longue histoire peut expliquer des phases différentes au cours desquelles le message a pu évoluer de façon sensible. Cette faiblesse fondamentale du texte coranique pose évidemment problème à l’islam et, pour tenter de la pallier, la doctrine musulmane a recours au concept de « circonstances de la révélation » : «  La révélation s’est étendue sur 23 ans, dans des contextes différents, dans des lieux différents, et selon des circonstances différentes qui ont donné lieu dans la tradition religieuse à ce qu’on appelle « les circonstances de la révélation » ».

L’émission de France 2 « Islam » du 28 janvier 2018 est revenue sur cette question épineuse, car si l’idée qu’il puisse y avoir des circonstances historiques de la révélation est banale, l’idée en revanche que le contenu du message délivré, prétendument par Dieu lui-même, de façon universelle (pour tous les hommes) et définitive (jusqu’à la fin des temps), ait pu dépendre du contexte bédouin de l’Arabie du VIIème siècle est pour le moins vertigineuse et aberrante.

France 2 Islam 180128 Revelation 3 Circonstance revelation

  • Un texte tout simplement religieusement confus car politique

Comme le reconnaît un intervenant de l’émission, « Le texte du Coran est lui-même parfois assez elliptique, assez mystérieux, assez allusif ». D’ailleurs, « Il y a des récits différents, divergents sur la façon dont la révélation a commencé ».

La confusion et les contradictions du Coran, dont l’évidence saute aux yeux, ne présenteraient pas un caractère si problématique si on voulait bien reconnaître le Coran pour ce qu’il est : un manuel politique d’un individu qui a utilisé la religion comme instrument de conquête du pouvoir, sans que cela exclue d’ailleurs pour autant chez lui le sentiment personnel d’avoir un rapport spécial avec Allah : tout le monde sait que l’autosuggestion peut avoir des effets spectaculaires.

De fait, dans cette marche vers le pouvoir, « Les versets du Coran descendaient en fonction des circonstances (…) La révélation vient descendre sur le Prophète en fonctions des besoins ». Ainsi, lorsqu’il s’agissait pour Mahomet d’essayer de rallier les juifs à la cause de l’islam à Médine, la tolérance était plutôt de mise (cf. le fameux verset « Point de contrainte en religion », spécifiquement daté du début du séjour à Médine), mais sitôt que Mahomet fit le constat politique définitif qu’aucun rapprochement ne serait jamais possible avec les juifs (soit au bout de quelques mois seulement), il passa à la phase d’exclusion puis d’extermination.

  • Mahomet aussi pouvait dire des bêtises

La confusion du texte s’explique aussi par la simple humanité de Mahomet, qui n’était qu’un homme, ce qui explique que l’islam reconnaisse que « Toutes les paroles que Mohammed a pu dire ne sont pas de la révélation ». « Le Prophète peut lui-même donner un enseignement… (…) : tout ce qu’il a dit n’est pas la révélation. Il y a eu la révélation et il y a eu sa propre parole prophétique et même humaine, puisqu’à certains moments, il lui est arrivé, et il l’a dit, de faire des erreurs, de se tromper ». Bien entendu, cette précaution vaut en réalité pour tout ce qu’a dit Mahomet dans toute sa vie si on met de côté le fantasme du dialogue avec Allah.

  • Conclusion

Face à cette confusion et ces contradictions, on peut comprendre que « La foi [de l’islam puisse être] vécue de manière simplifiée », c’est-à-dire en réalité de manière ignorante, et que la difficulté à admettre ces faiblesses puisse conduire à ce que « Les gens [musulmans] répètent parfois des choses qui à force de répétitions deviennent des caricatures », d’autant, en outre, que la connaissance de l’arabe d’aujourd’hui semble loin de suffire car l’obscurité du texte est amplifiée par les aléas liés à la compréhension et à l’interprétation du patois local de l’époque, la langue arabe des Quraysh : « ce coin précisément d’Arabie, (…) qui est effectivement fait de tribus, qui a son propre parler singulier, le parler de « Quraysh » en particulier, la tribu dont est issue Mohammed bin Abdallah [Mahomet] ».

Islam des lumières : un point de vue

L’islam des lumières soutient que le Coran, comme tous les livres sacrés d’Occident, est inspiré, et non dicté.

par Jean-Jacques Walter, écrivain, docteur en islamologie.

Article publié sur le site : Boulevard Voltaire

« Comment vivre, en France, avec les musulmans qui acceptent les lois de la France sans les stigmatiser en raison des islamistes ? La solution politiquement correcte, c’est : pas d’amalgame, l’islam n’est pas l’islamisme.

Premier inconvénient, c’est une attitude raciste, car elle prétend que les centaines de millions d’islamistes, ainsi que leurs dirigeants politiques et leurs clercs religieux, au Nigeria, en Mauritanie, Arabie saoudite, Irak, Iran, Pakistan, Afghanistan, etc., sont tous des imbéciles qui ne savent pas lire le Coran.

Second inconvénient, c’est faux : réduire les prisonnières de guerre à la condition d’esclaves sexuelles vendues aux enchères, comme le fait Daech avec des Yézidies et Boko Haram avec des chrétiennes, est autorisé par le Coran (sourate 4 verset 3), pratiqué par Mahomet, notamment avec Maria la Copte, et les armées musulmanes l’ont fait pendant des siècles, sans jamais une condamnation des autorités religieuses. Les trois sources de l’islam (le Coran, l’imitation de Mahomet et le consensus) approuvent l’esclavage sexuel et, de même, l’ensemble des pratiques islamistes.

Enfin, c’est stupide, car utiliser le mensonge pour exonérer de l’islamisme les musulmans qui choisissent la France, c’est aller à l’échec. On ne bâtit rien de durable sur le mensonge. 

Il existe une autre approche : l’islam des lumières. Elle ne ment pas sur l’islam, elle le refonde, en révoquant la thèse du Coran incréé.

Cette thèse, obligatoire dans l’islam depuis 920, en raison du consensus des cheiks et de l’approbation constante des autorités politiques depuis cette date, stipule que le Coran a été écrit par Allah lui-même, avant la création du monde – il y a 14 milliards d’années – en langue arabe, car Allah parle l’arabe classique avec les anges depuis cette date lointaine. Allah l’a écrit sur une Table du Paradis gardée par des anges, et quand le temps est venu, l’ange Gabriel l’a lu, récité à Mahomet, qui l’a à son tour récité à qui voulait l’entendre. En conséquence, le Coran a été dicté et, étant venu d’Allah, aucun de ses versets ne peut être récusé.

L’islam des lumières soutient que le Coran, comme tous les livres sacrés d’Occident, est inspiré, et non dicté. Ceux qui l’ont écrit ont mêlé une inspiration avec des idées de leur époque. Pour le Coran, comme pour la Bible, le lecteur doit réfléchir pour séparer ce qui vient d’une inspiration et ce qui exprime des idées purement humaines. En conséquence, un certain nombre de versets du Coran doivent être rejetés : ceux qui affirment des erreurs factuelles, comme la Terre plate, et tous les versets qui violent les droits de l’homme – et de la femme.

À partir de là, l’islam des lumières s’oppose au refus de chanter « La Marseillaise », aux rues sans femmes, aux voies de faits contre celles et ceux qui quittent l’islam, au recrutement, à la formation, à l’hébergement et à la protection des terroristes dans les Molenbeek français, et à tout ce qui refuse ou insulte la France. »

Déconstruire l’islam : seule solution pour lutter contre le salafisme

  • La proposition stupéfiante de Ghaleb Bencheikh

Ghaleb Bencheikh, musulman pondéré et cultivé, présentateur attitré de l’émission de France 2 « Islam » diffusée le dimanche matin sur France 2 revient, dans le cadre d’une conférence sur le mot « salafisme » organisée par la société des amis de l’Institut du Monde Arabe en novembre 2017, propose une remise en cause fondamentale de l’authenticité de deux des trois sources scripturales les plus sacrées de l’islam : les hadiths, mais aussi la biographie (Sîra) du Prophète. Ces propos stupéfiants de la part d’un musulman valent la peine d’être écoutés attentivement.

 

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Naturellement, ces propos sont absolument traumatisants pour tout bon musulman dont Mahomet est le modèle car rejeter l’authenticité des hadiths, c’est rejeter la seule parole du Prophète de l’islam (le Coran étant censé être la parole d’Allah et non de Mahomet). Il n’est donc pas étonnant qu’une jeune femme réagisse fortement dans la séance de questions-réponses, ce qui donne à Ghaleb Bencheikh l’occasion de réitérer son propos.

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  • Pourquoi cette proposition stupéfiante, assimilable à un blasphème ?

Pourquoi Ghaleb Bencheikh en arrive-t-il à remettre en cause les textes les plus sacrés de l’islam pour ne finalement retenir que le Coran (même si celui-ci pose aussi de nombreux problèmes compte tenu des obscurités et surtout des contradictions qu’il contient) ? Fondamentalement, parce que les mouvements fondamentalistes musulmans (Al Qaida, État Islamique, etc.), mouvements « salafistes », à la source du terrorisme musulman contemporain, font un usage répété des hadiths et des passages de la biographie de Mahomet dans leurs revues de propagande pour justifier leur action et par conséquent le terrorisme : or ces textes sont 1) incontestables pour tout musulman qui accepte la Sunna telle qu’elle s’est constituée et a été validée par les plus grands savants de l’islam au cours des mille quatre cents ans qui se sont écoulés depuis la mort de Mahomet ; 2) d’une grande cohérence chronologique et idéologique ; 3) confirment in fine la vision guerrière et sanglante de l’idéologie mahométane, en contradiction flagrante avec l’idée d’une religion d’amour et de paix.

En d’autres termes, Ghaleb Benchikh est en train de proposer de réinventer l’islam sur une base uniquement coranique car il sait qu’il est impossible de s’y retrouver dans tout le fatras des hadiths et que, de toutes façons, il est impossible d’en dégager le concept de religion d’amour et de paix car en réalité ces textes sont très cohérents au regard de l’évolution du message de Mahomet qui devient une idéologie de guerre à compter de l’émigration à Médine. Il faut de ce point de vue saluer le courage (ou l’inconscience) de Ghaleb Bencheikh qui ose ainsi faire état d’un constat absolument accablant quant au rapport de la doctrine de l’islam à la violence.

  •  Conclusion

Ghaleb Bencheikh tente de sauver l’islam en jetant par-dessus bord les textes les plus sacrés de l’islam : c’est dire l’incapacité totale de l’islam « modéré » à contre argumenter doctrinalement face au salafisme et au fondamentalisme musulman, incapacité qui n’étonne pas ceux qui ont pris simplement la peine de lire les textes sacrés de l’islam. La situation est vraiment dramatique pour ce représentant de l’islam « modéré », qui finalement cherche à inventer une religion nouvelle qui n’est plus l’islam. Si son message devait se répandre et être connu largement dans le monde musulman, il n’y aurait pas à donner cher de sa peau.

Par ailleurs, malheureusement, il n’est pas sûr que cette leçon de bon sens et de lucidité profite beaucoup à l’islamo-gauchisme en vogue en France, imperméable à la raison et aveugle aux plus grandes évidences. Il y a bien encore des gens qui défendent le communisme, idéologie pestilentielle qui a fait des millions de morts…

Coran : un classement thématique pour y comprendre quelque chose

On sait que le Coran est un livre « anarchique » selon le mot même employé par Tareq Oubrou dans la mesure où il ne propose aucun classement ni chronologique ni thématique, comme le rappelle l’intervenant de l’émission « Islam » de France 2 du 12 février 2017.

France 2 Islam 170212 Exegese du Coran 2 Extrait

Cet intervenant suggère d’aborder la lecture de ce texte selon un ordre thématique. Cette approche est effectivement fondamentale, à la fois pour savoir ce que dit vraiment le texte sur chaque thème abordé, mais aussi pour mesurer statistiquement l’importance de chaque énoncé : le Coran contenant en effet des contradictions évidentes, on ne peut pas mettre sur le même plan deux propos contradictoires, mais dont l’un est exprimé par un ou deux versets, et l’autre par des dizaines, voire une centaine de versets (les contradictions apparentes étant d’ailleurs à mettre en rapport avec la chronologie du texte et les notions d’abrogé et d’abrogeant).

C’est précisément cette analyse thématique systématique du texte coranique, complété par des extraits de la biographie de Mahomet et des hadiths, que vous pouvez télécharger gratuitement sur ce site sous la forme du « Livret musulman de premier secours » sur la page http://islametoccident.fr/?page_id=1786.

Ce recensement systématique, travail aride (mais par nature aisément vérifiable) que vous pouvez ainsi vous épargner, est un outil indispensable pour mettre fin à nombre d’idées reçues ou propagées sur la réalité du texte coranique, idées qui sont à la source de multiples confusions et sont parfois utilisées pour manipuler des esprits occidentaux naïfs, habitués à croire ce qu’on leur dit, n’ayant jamais lu eux-mêmes les textes fondamentaux de l’islam.

Comment pousser les musulmans à étudier leur religion ?

Il suffit d’interroger les musulmans pour constater que beaucoup ne connaissent de leur religion que quelques principes de base, et que ce peu de connaissance est souvent l’objet d’une crispation identitaire (même dans les débats entre musulmans), en particulier chez les jeunes musulmans et musulmanes françaises (cf. port du voile, halal).

Si un des intervenants de l’émission de France 2 « Islam » du 8 mai 2016 émit l’idée qu’« il y a plusieurs façons d’être dans le vrai », ce qui est logiquement impossible, l’idée est certainement du moins de dire que personne ne pouvant prouver dans le domaine religieux qu’il a raison, la pluralité des opinions est respectable ainsi que la critique et le débat.

France 2 Islam 160508 Lire et interpreter le Coran Partie 2 Education

Dans ce domaine malheureusement, il paraît difficile d’être très optimiste puisque Tariq Ramadan reconnaît lui-même que « Les dialogues et les débats manquent infiniment à l’intelligence musulmane contemporaine », « l’éthique du débat et de la divergence » mentionnée dans l’émission et autrefois apparemment en usage n’ayant en réalité jamais concerné les débats entre musulmans et mécréants.

Penser le mécréant en islam : un effort louable mais qui semble utopiste

  • Problématique

Face à «  c terrible et tragique régression, à la décadence, à la décrépitude » du monde musulman depuis des siècles évoquée par le présentateur de l’émission de France 2 « Vivre l’islam » du 27 novembre 2016, Omero Marongiu-Perria formule quelques pistes de réflexion, mais qui constituent une critique assez virulente de l’islam face à un monde occidental vu par les musulmans comme « un monde de corruption ».

France 2 Islam 161127 Islam 2 Extrait 4

  • Propositions

1) Démythifier l’histoire musulmane

Comme l’admet Omero Marongiu-Perria, l’histoire de Mahomet et de ses Compagnons fait l’objet d’une mythification dont l’objet est une valorisation en opposition au monde occidental : « L’histoire des premiers temps de l’islam est complètement mythifiée chez les musulmans ».

Il est en effet impossible d’aborder l’histoire de l’islam sous le seul angle de la critique historique, pourtant utilisée partout ailleurs, y compris pour les autres religions. Omero Marongiu-Perria reconnaît que « l’histoire musulmane n’est pas abordée à partir des catégories de l’histoire » : en d’autres termes, l’histoire musulmane n’est analysée que dans le contexte d’une perspective religieuse, ce qui rend donc impossible toute objectivité, notamment quant à la profondeur de l’imprégnation tribale de la vie et de la pensée de Mahomet indépendamment de toute inspiration divine.

On peut rester dubitatif sur la capacité de l’islam à accepter une vision plus objective de ses origines car toute analyse objective est désacralisante et donc incompatible avec le Coran, censé être la parole d’Allah.

2) Mahomet le conquérant

Omero Marongiu-Perria constate implicitement avec regret : « il faut le reconnaître, dans ce qui est appris aujourd’hui des premiers temps de l’islam, c’est cette idée du prophète conquérant qui est mise en avant ».

Certes, mais c’est bien ainsi que les textes musulmans les plus authentiques, jusqu’au Coran lui-même, décrivent Mahomet. Et il paraît impossible de réécrire l’histoire de l’islam.

3) Arriver à penser l’autre

Face à un modèle ouvertement communautariste, Omero Marongiu-Perria regrette la difficulté que l’islam rencontre à être tolérant : pour lui en effet, il faudrait « enseigner dans les instituts musulmans des outils d’interprétation qui soient ouverts sur ce qu’on pourrait appeler une théologie de l’altérité, c’est-à-dire comment se penser dans un monde pluriel en englobant d’emblée les autres dans la réflexion ».

Certes, mais on ne voit pas bien, dans une religion pour l’essentiel figée dogmatiquement depuis un millénaire, ce qui pourrait provoquer cette rupture de pensée sans entraîner un effondrement général de tout le système musulman, car ce serait admettre que l’islam peut avoir tort et que les mécréants sont aussi estimables que les musulmans, ce qui va précisément à l’encontre de ce que dit le Coran.

  • Conclusion

Toutes ces pistes sont louables et manifestent une forme d’ouverture et de tolérance, mais sont elles sont aujourd’hui, si l’on en juge par la façon dont le monde musulman évolue, assez utopistes.

Le Coran : une approche thématique simple pour y comprendre enfin quelque chose

Les islamologues, lorsqu’on insiste un peu, doivent se rendre à l’évidence : le Coran est un livre « anarchique épistologiquement », comme l’a écrit Tareq Oubrou, ce qui en rend la lecture difficile (pas de fil directeur, pas d’ordre chronologique, innombrables répétitions, contradictions évidentes, etc.).

Cette anarchie rend compliquée à première vue toute synthèse car il faut tenir compte de la fréquence des positions présentées, compte tenu de l’incohérence du texte, pour conclure sur toute question. Ainsi, pour savoir ce que disent vraiment les textes sacrés musulmans (Coran, biographie de Mahomet, hadiths), avant même d’en discuter, il est absolument indispensable de compiler ces sources par thématique afin de disposer d’une documentation la plus exhaustive possible sur chaque thème abordé.

Seule une synthèse de ce type peut permettre d’éviter de tirer de fausses conclusions sur la base par exemple d’un unique verset qui peut être contredit par des dizaines d’autres.

C’est précisément la recommandation que l’imam Mohamed Barjrafil, qui reconnaît lui-même que l’on peut faire dire ce que l’on veut au Coran si on ne se prête pas à une telle revue étendue, a formulée il y a quelques semaines à la télévision française (janvier 2017).

France 2 Islam 170122 Revelation 1 Anarchie coranique

Je dois dire que je suis, une fois n’est pas coutume, d’accord avec Mohamed Bajrafil. La lecture assidue des sources sacrées musulmanes conduit en effet naturellement tout lecteur de bonne foi à cette conclusion incontournable. Dans cette perspective, je propose depuis juillet 2016 sur ce site une synthèse de ce type, téléchargeable gratuitement (http://islametoccident.fr/?page_id=1786).

Cette synthèse d’environ 170 pages qui a fait l’objet depuis de quelques mises à jour, sans prétendre être infaillible, est déjà une bonne base de documentation pour tous ceux qui n’auraient ni le temps, ni la patience de se livrer à cette lecture assez contraignante. Le lecteur trouvera sur la même page du site un résumé plus court (10 pages) qui pose déjà sans détour quelques questions sérieuses de compatibilité entre l’islam et les valeurs occidentales.

Pour les plus intéressés et qui voudraient goûter la saveur des textes originaux, je recommande de commencer par lire non pas le Coran mais la biographie de Mahomet (Sîra), texte original musulman (http://islametoccident.fr/?p=98) qui donne des éléments essentiels pour comprendre le parcours de cet homme et en quoi il peut être considéré comme exemplaire, ou au contraire pas. Cette biographie est un éclairage indispensable pour comprendre notamment l’origine des multiples contradictions qui figurent dans les textes sacrés musulmans.

Le lecteur peut également trouver sur ce site (http://islametoccident.fr/?p=98) une synthèse détaillée de ce parcours dans mon premier ouvrage : « L’islam de France (et d’Europe) : un message de paix ? », publié en mai 2015 et rédigé avant les attentats de janvier 2015. Ceux qui s’intéressent aux fondements doctrinaux de l’État Islamique et de façon plus générale à la doctrine des mouvements fondamentalistes peuvent sans doute lire avec intérêt mes deux courts opus : « Les sources doctrinales de l’État Islamique ». Ces ouvrages fournissent des références doctrinales publiques et totalement vérifiables.

La violence de l’islam expliquée à la télévision française : (3) Le Coran ne veut rien dire sans « contextualisation »

  • Problématique

S’il est bien une idée reçue irrationnelle ancrée chez beaucoup de nos concitoyens, c’est que, malgré le caractère définitif et divin du message de l’islam, ce message serait à « contextualiser », c’est-à-dire à replacer dans le contexte de l’Arabie du VIIème siècle ; bref, un message universel et définitif dépendant du contexte arabe bédouin. Allah, contraint par les mœurs des bédouins arabes du VIIème siècle… Cette idée saugrenue, pourtant naturellement admise par des personnes apparemment sensées – y compris par celles qui ne connaissent rien à l’islam –, est entretenue dans l’esprit public par les islamologues de façon constante pour tenter de désamorcer toute polémique relative à la violence de Mahomet.

Ainsi que l’explique l’intervenant de l’émission de France 2 « Islam » du 4 décembre 2016, « Il faut contextualiser la naissance de cette religion [l’islam] au VIIème siècle ». Je laisse par ailleurs de côté l’affirmation, dénuée de tout fondement comme le montre tout simplement la lecture de la biographie de Mahomet qui regorge d’actes de violence, que « La violence qu’on trouve dans le texte coranique est inversement proportionnelle à la réalité de la violence qui se déploie dans la réalité ».

France 2 Islam 161204 Islam & Violence 1 Extrait 3

  • Argument : un texte religieux musulman ne veut rien dire en soi

France 2 Islam 161204 Islam & Violence 1 Extrait 4

S’il peut parfois y avoir plusieurs compréhensions possibles d’un texte, le vocabulaire disponible ne reflétant pas toujours l’exact contenu de la pensée de l’auteur (pour autant que celle-ci soit claire) et le lecteur ayant lui-même ses propres biais de compréhension, il ne faut pas généraliser abusivement cette situation. C’est pourtant ce que font les islamologues avec les textes religieux musulmans, ceci jusqu’à l’absurdité : « Il n’y a pas une seule lecture du texte. Il y a une multiplicité de lectures qui sont fonction des individus, des époques, et de l’idéologie dans laquelle ils peuvent se reconnaître. » Si une telle diversité de lectures est avérée, une conclusion s’impose : le texte n’est pas clair ou ne veut rien dire. Comme il s’agit d’un texte humain, cela n’a en réalité rien de très étonnant.

  • Entre La Mecque et Médine, Mahomet a changé son fusil d’épaule par opportunisme politique

Le message prétendument divin serait donc fluctuant en fonction des circonstances. Si nous revenons sur terre, il est facile de comprendre que tout cela est ridicule et que les atermoiements, les contradictions, les revirements de Mahomet ne sont que la conséquence de son opportunisme politique.

Il est rarissime d’entendre un islamologue le reconnaître de façon claire, presque par inadvertance, car l’opportunisme politique n’est guère conciliable avec une prétendue mission divine. Mais c’est pourtant ce qui est arrivé dans l’émission de France 2 « Islam » en ce début décembre 2016, sans que sans doute l’intervenant ne prenne totalement conscience de toute la portée de ses propos et du malaise qu’ils créent au regard du discours lénifiant habituellement en usage. Je suis d’ailleurs étonné que ces propos n’aient pas été coupés au montage, cette émission ayant semble-t-il fait l’objet d’un montage assez compliqué si l’on en juge par les raccords qu’on peut voir si l’on visionne l’émission in extenso.

En effet, parmi les éléments de contextualisation régulièrement évoqués figure en bonne place et à juste titre l’évolution du message de Mahomet entre La Mecque (prédication de 610 à 622) et Médine (de 622 à 632 : la guerre religieuse, c’est-à-dire le « jihad »). Mais alors qu’est invoquée habituellement la traditionnelle légitime défense face à une population devenue ennemie puisqu’elle refuse de se convertir à la nouvelle religion de Mahomet et de reconnaître en lui son chef, l’intervenant fait état, de surcroît sur la base d’une observation « très facile »  ce qui est effectivement le cas –, de motivations beaucoup plus terre-à-terre et au demeurant beaucoup plus naturelles et logiques :

« On remarque que, concernant la période mecquoise, il y a beaucoup plus de versets qui mettent en avant la paix, le pacifisme, la miséricorde, mais qui est explicable conjoncturellement : comme il s’agit d’une communauté minoritaire persécutée, il est préférable pour elle d’appeler à la paix et à la miséricorde. S’agissant de la période médinoise, les versets sont beaucoup plus belligènes. Plus on a une communauté minoritaire, plus les appels à la paix sont nombreux et plus elle devient hégémonique et plus la tentation hégémonique et violente croît. »

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  • Conclusion

Au-delà de l’argument de la prétendue persécution, dont (cf. mes autres articles sur ce site) on ne retrouve guère de traces dans les textes musulmans eux-mêmes (sauf à considérer que la persécution commence dès lors qu’on critique ou qu’on se moque simplement de Mahomet et de sa doctrine), le commentaire de l’intervenant est particulièrement instructif : la communauté musulmane était opportuniste et n’a pas adopté du tout le même comportement étant minoritaire (à La Mecque) ou voyant son influence se renforcer (à Médine) : sa violence s’est exprimée d’autant plus fortement que son importance relative a crû. Qu’ajouter de plus ? Mahomet et la communauté des origines étant des modèles pour tous les musulmans, à bon entendeur…

Les leçons de taqiya de Tareq Oubrou : (10) Le Coran créé ou incréé : un débat profond, mais qui paraît tout aussi incompréhensible et byzantin que celui de l’abrogation

  • Problématique

Si le contenu de la « théologie » musulmane semble pauvre au point que Tariq Ramadan va jusqu’à écrire « Il n’y a pas de « théologie islamique ». Comparer les discussions, souvent marginales, qui ont eu cours entre les savants musulmans (essentiellement à partir du Xème siècle) avec les réflexions fondamentales qui ont donné naissance à la « théologie chrétienne » est infondé et, dans les faits, une erreur », il est néanmoins un débat doctrinal qui a marqué l’histoire de l’islam, à savoir le fait de déterminer si le Coran est un texte créé ou incréé.

La nature de cette question peut laisser perplexe les esprits raisonnables : il s’agit en effet, semble-t-il, de déterminer si le texte du Coran faisant l’objet de la révélation a existé de tout temps auprès d’Allah (préservé sur une tablette), ou s’il a été créé à l’occasion de la révélation. À première vue, cette question est assez peu compréhensible : à supposer que « incréé » veuille dire « éternel depuis le commencement des temps » (s’il y a eu un commencement…), qu’est-ce que cela changerait par rapport à une création intervenue à une époque historiquement datée puisque, dans les deux cas, c’est la volonté d’Allah qui s’exprime ? Or on n’imagine pas qu’Allah change d’avis comme les hommes, ces créatures versatiles. Et puis on peut se demander alors qui a écrit le texte du Coran sur la tablette.

Pourtant, les grands esprits musulmans ont beaucoup glosé sur cette question, rejoignant en cela les plus grandes extravagances des casuistes juifs ou chrétiens, mais avec des conséquences intéressantes en matière de signification du texte coranique même si le raisonnement peut paraître assez alambiqué et surréaliste.

  • Perspective historique

La question créé/incréé a en effet divisé l’islam dans les premiers siècles après la mort de Mahomet en deux courants opposés, le mutazilisme et l’asharisme, qui se sont déchirés sur les principes d’interprétation du texte coranique.

L’analyse de Michel Onfray est la suivante : « Tout commence avec un problème qui a donné lieu, dans la philosophie musulmane, à d’abondants débats : le Coran a-t-il été créé (thèse mutazilite) ou incréé (thèse asharite) ? Tout découle de la réponse qu’on donne à cette question. Si le Coran a été créé, il l’a été par des hommes qui, même inspirés par Dieu, ont pu se tromper car l’erreur est humaine. S’il ne l’a pas été, c’est qu’il est directement la parole de Dieu ; dès lors, il est vérité absolue et chaque virgule est volonté de Dieu. »

Cette analyse est erronée car dans tous les cas le statut de parole d’Allah n’est pas remis en cause et donc il ne peut pas y avoir d’erreur. La notion d’erreur est par nature impensable s’agissant de la parole d’Allah. Ce qui peut être discuté en revanche est la signification qu’en donnent les hommes en utilisant le seul outil dont ils se trouvent dotés : la raison.

Cuypers & Gobillot écrivent à ce propos : « Avec le mutazilisme, aux VIIIème-IXème siècles, fut franchi un pas important vers une approche critique du Coran, en faisant de la raison le critère ultime de vérité, en théologie comme en exégèse. Cette période fut agitée par un débat théologique crucial : le Coran est-il créé ou incréé ? Optant pour la première solution, les mutazilites libérèrent du même coup la réflexion rationnelle sur le Coran, notamment pour résoudre ses contradictions apparentes sur la prédestination et le libre arbitre, ainsi que les anthropomorphismes. Un court moment triomphant sous le calife al-Mamûn (mort en 833) et ses deux successeurs immédiats, al-Mutasim et al-Wathiq, qui l’imposèrent comme doctrine officielle, le mutazilisme se vit radicalement banni sous le calife al-Mutawakkil (mort en 861), en faveur de la doctrine dite de la Sunna. Ses idées survécurent cependant dans le chiisme imamite et dans le zaydisme, au Yémen, où l’on retrouva, dans les années 1950, nombre d’ouvrage mutazilites que l’on croyait disparus. Le bannissement du mutazilisme de l’enseignement officiel et sa progressive extinction dans l’islam sunnite représentent, aux yeux de beaucoup d’intellectuels musulmans d’aujourd’hui, une catastrophe culturelle aux conséquences incalculables. »

  • Le mutazilisme : pour aller plus loin dans la compréhension

Les lecteurs peuvent s’ils le souhaitent sauter cette section assez « technique » et relative à la nature du mutazilisme, analyse assez claire de ce courant religieux figurant dans le livre intéressant – mais qui a suscité de vives polémiques – de Sylvain Gougenheim « Aristote au mont saint Michel » (Éd. Seuil), consacrée aux racines grecques de l’Europe chrétienne.

« Le mouvement des « mu’tazila » apparaît au début du VIIème siècle de notre ère, sous les Umayyades et s’épanouit sous la califat d’Al-Mamûn, devenant même religion officielle en 827. Il le demeura sous ses deux successeurs (…). L’épisode mu’tazilite fut toutefois de courte durée. (…) Aux Xème et XIème siècles, le mu’tazilisme retrouva un second souffle, sous la protection des émirs chiites Bouyides. C’est alors que vécut et enseigna le dernier de leurs théologiens, Abd-al-Jabbar. (…)

Le terme de « mu’tazila » dérive du terme « it’azala » qui signifie « mettre côté, s’éloigner ». (…) Au fondement du mouvement mu’tazilite s’inscrit une revendication de stricte orthodoxie islamique. Leurs adversaires sunnites ont déformé le sens du terme en proclamant que la mu’tazila consistait à se séparer non du faux, mais de l’orthodoxie : les mu’tazilites passaient ainsi pour des hérétiques. (…)

Les mu’tazilites se revendiquaient comme de parfaits monothéistes : la croyance en l’unicité de Dieu est au cœur de leur démarche, ce qui les conduit à refuser toute ressemblance entre le divin et l’homme et, par conséquent, à les dissocier totalement. Ils acceptent donc l’idée de libre arbitre. L’homme est créateur, et ainsi, responsable de ses propres actes : tel l’a voulu Dieu. (…)

La position la plus radicale divine, celle des mu’tazilites, consistait à rejeter l’idée d’un Coran incréé. Cette croyance reposait pourtant sur les versets du Coran proclamant que, aux côtés d’Allah, trônait la « Mère du Livre », dont le contenu, révélé par l’archange Gabriel à Mahomet, fut mis par écrit dans le Coran. Les mu’tazilites y voyaient le risque du grave péché d’associationnisme : admettre l’existence de la Mère du Livre ne revenait-il pas à poser l’existence d’une deuxième Dieu ? (…) L’unicité absolue d’un Dieu purifié de toute association extérieure amène à refuser l’éternité au Coran, par crainte de donner à la parole de Dieu une éternité qui n’appartient qu’à ce dernier – on retrouve là un débat classique du « kâlam ». Le Coran est « la parole de Dieu et sa révélation ; il est engendré et créé ». Cette conception conduit aussi les mu’tazilites à dénier tout attribut à Allah, y compris les célèbres « quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu » qui leur paraissent autant de concessions à l’idolâtrie. 

Contrairement à ce qui est parfois affirmé, le mu’tazilisme ne semble guère avoir été influencé par la philosophie grecque. (…) Il apparaît au début du VIIIème siècle, donc avant les traductions effectuées par les Syriaques [traducteurs chrétiens d’Orient, le plus célèbre étant Hunayn Ibn Ishaq (803-873)]. (…) Ils accordent toutefois une place importante à la raison : cette faculté est à leurs yeux la seule qui permette à l’homme d’exercer son libre arbitre, de discerner le bien du mal et, finalement, de connaître Dieu. (…)

La raison apparaît au service de la révélation coranique, qui est révélation d’une vérité naturelle et intemporelle. Si la raison contredit le Coran, elle sort de la nature, du domaine du libre arbitre et de la responsabilité, elle quitte le monde de la morale ; elle devient déraisonnable, et s’autodétruit. Par conséquent la raison n’est elle-même qu’en étant fidèle à la révélation. (…)

On comprend donc que les mu’tazilites ne s’opposèrent pas au dogme d’un Coran incréé par réaction rationaliste, au sens occidental du terme, mais par piété. On se tromperait en voyant en eux des théologiens « thomistes » avant la lettre, des annonciateurs du rationalisme cartésien, voire des libres penseurs. Eux-mêmes se voulurent toujours parfaitement fidèles à la lettre du Coran. »

  • La position de bon sens de Tareq Oubrou

La position de Tareq Oubrou paraîtra de bon sens à un grand nombre de lecteurs raisonnables, mais paraîtra peut-être simpliste pour les experts de l’islam car elle fait fi de la complexité dogmatique de tous les débats antérieurs, à savoir : il n’y a probablement pas grand-chose de déterminant dans ce débat pour l’homme de la rue. Inutile de trop s’y attarder.

Tareq Oubrou écrit en effet : « Tous les théologiens admettent que le Coran vient de Dieu, abstraction faite des modalités métaphysiques de la révélation, qui diffèrent selon les doctrines. Aussi, historiquement, le fait d’adhérer au dogme du Coran incréé ou à celui du Coran créé n’a eu aucune incidence particulière sur l’interprétation qui en était faite. »

  • Le lien avec la question de l’abrogation

Si ce débat peut paraître ainsi fondamentalement assez abscons, il est intéressant de noter qu’il s’insère dans une problématique plus large sur l’intemporalité de la volonté divine, avec un lien direct touchant à une autre question également assez obscure soulevée par l’islam : la question de l’abrogation (puisque le Coran précise clairement qu’Allah peut abroger des versets pour les remplacer par d’autres). La grande question est alors en effet : Allah a-t-il changé d’avis ? Et si le Coran est incréé, faut-il en conclure que les contradictions du texte coranique – correspondant aux changements d’avis d’Allah – étaient prévues de toute éternité dans ce texte ? Délires insondables de la raison humaine…

Dans le dictionnaire encyclopédique du Coran publié sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, on lit à propos de cette question vertigineuse : « La possibilité même de l’abrogation ne va pas sans poser un problème critique de nature théologique au sein de la doctrine la plus répandue en islam sunnite. Dans le cadre du mutazilisme, qui est une doctrine minoritaire, ce problème n’existe pas. Pour les mutazilites, le principe qui est au fondement de l’institution de la chari’a est « l’intérêt de la création » et, dans cette perspective, l’idée que les choses de la Loi révélée puissent fluctuer est naturelle. (…) Selon le courant théologique majoritaire en islam sunnite, l’ash’arisme, l’idée qu’un changement puisse affecter la loi révélée dans le Coran est immédiatement problématique parce que, dans cette perspective, ce dernier rend compte de la volonté divine en son ultime version et cette volonté est conçue comme souveraine – elle dit ce qu’est le bien et le mal en la version définitive de ces notions –, immuable et non inscrite dans le temps (le Coran, en islam, est considéré comme la dernière des révélations et clôt le cycle de la révélation). Ici, la volonté divine est difficilement conciliable avec les intérêts changeant de la création, ou, plus simplement, avec le changement en tant que tel. (…) Le changement, diront les savants sunnites, a été prévu par Dieu de toute éternité. Il a dès le départ prévu qu’il abrogerait tel de ses commandements à la faveur d’un autre. Cette explication toutefois est bâtarde et ne peut satisfaire personne. Des savants ash’arites, Ibn Barhân par exemple, ont clairement exprimé leur désarroi face à la question de l’abrogation : si le Coran est transhistorique, s’il est, comme Dieu, incréé, il est foncièrement impossible de se représenter qu’il soit changeant. »

Toutes ces questions ne peuvent pas avoir de réponse puisque tous les plus extravagants raisonnements philosophico-religieux sont possibles. Surtout, quel peut bien être l’intérêt de se poser de telles questions, aussi ésotériques ?

  • Conclusion

La réflexion autour de questions comme le créé/incréé ou l’abrogation sont à l’origine de disputes sur le caractère interprétable du Coran qui ont marqué durablement l’islam et ont abouti à des « clôtures dogmatiques » selon la terminologie de Mohammed Arkoun.

Ces discussions byzantines sont aujourd’hui à la source d’un immense paradoxe : au moment où certains musulmans voudraient relativiser le sens et la portée du Coran pour proposer un modèle de société moderne qui sorte le monde musulman de l’obscurantisme, une immense vague d’orthodoxie religieuse (financée par le pétrole) s’est emparée au XXème siècle et encore plus vigoureusement qu’auparavant de ce monde musulman, faisant du Coran un texte « intouchable » dont le caractère sacré interdit toute évolution, relativisation ou simple critique.

Toutes les incohérences, contradictions et anachronismes du Coran apparaissent ainsi de plus en plus au grand jour du fait notamment de la vulgarisation de la connaissance permise par la puissance des outils de communication modernes, mais outils qui sont également utilisés par d’autres pour raviver la flamme du fanatisme identitaire dans le cœur de tous ceux qui ne supportent pas les « affronts » faits à la sacralité des textes de l’islam, pourtant production humaine comme les autres, et auxquels ils cherchent à mettre un terme par la force et la violence.