Penser le mécréant en islam : un effort louable mais qui semble utopiste

  • Problématique

Face à «  c terrible et tragique régression, à la décadence, à la décrépitude » du monde musulman depuis des siècles évoquée par le présentateur de l’émission de France 2 « Vivre l’islam » du 27 novembre 2016, Omero Marongiu-Perria formule quelques pistes de réflexion, mais qui constituent une critique assez virulente de l’islam face à un monde occidental vu par les musulmans comme « un monde de corruption ».

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  • Propositions

1) Démythifier l’histoire musulmane

Comme l’admet Omero Marongiu-Perria, l’histoire de Mahomet et de ses Compagnons fait l’objet d’une mythification dont l’objet est une valorisation en opposition au monde occidental : « L’histoire des premiers temps de l’islam est complètement mythifiée chez les musulmans ».

Il est en effet impossible d’aborder l’histoire de l’islam sous le seul angle de la critique historique, pourtant utilisée partout ailleurs, y compris pour les autres religions. Omero Marongiu-Perria reconnaît que « l’histoire musulmane n’est pas abordée à partir des catégories de l’histoire » : en d’autres termes, l’histoire musulmane n’est analysée que dans le contexte d’une perspective religieuse, ce qui rend donc impossible toute objectivité, notamment quant à la profondeur de l’imprégnation tribale de la vie et de la pensée de Mahomet indépendamment de toute inspiration divine.

On peut rester dubitatif sur la capacité de l’islam à accepter une vision plus objective de ses origines car toute analyse objective est désacralisante et donc incompatible avec le Coran, censé être la parole d’Allah.

2) Mahomet le conquérant

Omero Marongiu-Perria constate implicitement avec regret : « il faut le reconnaître, dans ce qui est appris aujourd’hui des premiers temps de l’islam, c’est cette idée du prophète conquérant qui est mise en avant ».

Certes, mais c’est bien ainsi que les textes musulmans les plus authentiques, jusqu’au Coran lui-même, décrivent Mahomet. Et il paraît impossible de réécrire l’histoire de l’islam.

3) Arriver à penser l’autre

Face à un modèle ouvertement communautariste, Omero Marongiu-Perria regrette la difficulté que l’islam rencontre à être tolérant : pour lui en effet, il faudrait « enseigner dans les instituts musulmans des outils d’interprétation qui soient ouverts sur ce qu’on pourrait appeler une théologie de l’altérité, c’est-à-dire comment se penser dans un monde pluriel en englobant d’emblée les autres dans la réflexion ».

Certes, mais on ne voit pas bien, dans une religion pour l’essentiel figée dogmatiquement depuis un millénaire, ce qui pourrait provoquer cette rupture de pensée sans entraîner un effondrement général de tout le système musulman, car ce serait admettre que l’islam peut avoir tort et que les mécréants sont aussi estimables que les musulmans, ce qui va précisément à l’encontre de ce que dit le Coran.

  • Conclusion

Toutes ces pistes sont louables et manifestent une forme d’ouverture et de tolérance, mais sont elles sont aujourd’hui, si l’on en juge par la façon dont le monde musulman évolue, assez utopistes.

Une vision du processus d’appauvrissement philosophique en islam

L’islam est caractérisé depuis des siècles par une très grande difficulté à accepter la critique et par la défense d’un dogmatisme qui se double par nature d’une forte intolérance. Tariq Ramadan n’hésite d’ailleurs par à écrire : « L’absence de débat critique et serein est à notre sens l’un des maux qui rongent la pensée musulmane contemporaine. »

Ce constat de « régression » fait par les intellectuels musulmans eux-mêmes est évoqué par un intervenant de l’émission de France 2 « Vivre l’islam » du 27 novembre 2016 qui le resitue dans une perspective historique.

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Les leçons de taqiya de Tareq Oubrou : (13) L’exemplarité de Mahomet, ou « Pourquoi l’islam a intrinsèquement besoin de la violence »

  • Problématique

Bien que Mahomet ait agi pour l’essentiel, on l’a vu dans de précédents articles, comme un chef de clan conduisant une guerre pour établir son pouvoir au nom de la religion, celui-ci est donné en exemple par l’islam à tout musulman. La question est donc de préciser quelles conséquences pratiques doit tirer aujourd’hui le musulman au regard de cette référence incontournable.

  • Mahomet, l’exemple à suivre

Pour Tareq Oubrou, « Le Coran exhorte le musulman à suivre l’exemple du Prophète. Malheureusement, on confond souvent deux choses : suivre son exemple et le copier ; la référence et l’identification. Rares sont ceux qui sont capables d’éviter une telle confusion. La référence consiste à prendre le Prophète comme modèle en tenant compte, d’une part, du contexte spécifique dans lequel il a vécu, et, d’autre part, du contexte spécifique dans lequel vit le musulman et de son identité personnelle. (…) L’identification, elle, s’apparente souvent à une imitation bête et à une aliénation néfaste. »

La question de l’imitation de Mahomet pose ainsi une question fondamentale : que vaut aujourd’hui, au XXIème siècle, l’islam de Mahomet, guerrier, qui a combattu les mécréants armes à la main ?

L’argument de Tareq Oubrou est fondé sur l’idée que le comportement tribal et guerrier de Mahomet ne constituerait plus un exemple à appliquer aujourd’hui car il serait devenu caduc. C’est ce que Tareq Oubrou exprime par la référence au « contexte spécifique dans lequel Mahomet a vécu » et qui aurait justifié la guerre. On retombe encore une fois dans cet illogisme fondamental : Mahomet, dernier prophète, prétendait délivrer une parole divine, définitive et universelle, mais il l’a en réalité pliée aux contraintes tribales de l’époque.

Il est évident que les fondamentalistes musulmans et nombre d’imams des pays du Golfe sont loin d’être du même avis quant à la caducité du caractère guerrier de l’islam. Et évoquer, au sujet de l’imitation stricte du comportement du Prophète,  « une imitation bête et une aliénation néfaste » est justifiable des délits de blasphème et d’apostasie.

  • Mahomet, l’intouchable

En réalité, ce type de relativisation peut naturellement choquer tous les musulmans attachés à la figure mythifiée de leur prophète, moins pour une raison doctrinale – puisqu’en terme de spiritualité la relativisation n’a aucun sens –, qu’en termes de frustration identitaire face un Occident jusque-là dominateur et qui ose porter atteinte à la mémoire du bédouin, avec la complicité involontaire d’un imam français.

Tareq Oubrou en donne une autre illustration à propos de la francisation du nom de Muhammad (ou Mohammed) en Mahomet qui irrite tant certains musulmans mais qu’il ne fait pas sienne, avec un bon sens bien occidental : « Il est étonnant de constater la réaction scandalisée de nombreux musulmans, et pas forcément les plus pratiquants, dès qu’ils entendent prononcer le nom « Mahomet ». Ils estiment que ce vocable est le résultat d’une laïcisation profanatrice de la personne du Prophète. Ils se lancent dans des élucubrations linguistiques très poussées (…). Ces mêmes musulmans qui contestent l’usage de « Mahomet » n’ont en revanche aucun problème pour traduire en français les noms des autres prophètes de l’islam, non arabes : Îsa devient Jésus, Mûsâ devient Moïse, etc. (…) D’ailleurs, les noms arabes de ces prophètes sont déjà des traductions de noms qui n’étaient pas arabes, mais hébreux ou syriaques – Moïse était Moshé en hébreu comme en syriaque, Jésus était Yeshu’a en hébreu ou Yasû en syriaque… (…) En croyant islamiser les prophètes par l’arabisation de leur nom, on atteint le comble de la confusion entre le théologique et l’identitaire ethnique. De façon tout aussi incohérente, ces musulmans rétifs au nom de Mahomet n’ont aucune objection à traduire Allah par Dieu. »

  • Conclusion : l’islam, une idéologie politique violente et non une spiritualité

Compte tenu de ce qu’a été la vie de Mahomet, remplie de batailles et de guerres à compter de l’hégire comme en témoigne formellement la Sîra, l’islam dit « modéré » d’Europe et de France est pris dans un étau et écrasé : d’un côté, par un islam fondamentaliste, qui retourne sans état d’âme aux sources (musulmanes) incontournables et indubitables de l’islam des origines, et de la violence qui l’a accompagné constamment à partir de Médine ; de l’autre, par le risque de faire exploser ou de dissoudre l’islam dans ses contradictions à trop vouloir excuser cette violence originelle, jusqu’à aboutir à une relativisation du message coranique incontrôlable et irréversible. Pour maintenir le carcan qui lui assure sa survie, l’islam a besoin tôt ou tard de la violence.

En effet, la violence (physique et psychologique), qui s’exprime par l’intolérance et par les peines et châtiments encourus pour des motifs religieux (blasphème, absence de respect du ramadan, apostasie, etc.), sont pour l’islam une question existentielle.

Sauf à pratiquer (comme en réalité bon nombre de musulmans occidentaux jusqu’ici) un islam qui a pris ses distances par rapport à l’islam de Mahomet, jusqu’à presque le renier ou l’abandonner de fait – d’où la qualification d’islam « déviant » ou « dévoyé » au regard de l’orthodoxie –, l’islam ne peut pas survivre dans un milieu ouvert, imprégné par l’esprit critique, où les tabous religieux n’existent pas, c’est-à-dire où tout discours religieux ou spirituel est acceptable ; car ce serait accepter l’hypothèse que l’islam puisse avoir tort, notamment par la bouche de son prophète. Aucun pays musulman ne l’accepte aujourd’hui.

L’interview de l’ambassadeur d’Arabie Saoudite à l’O.N.U., Abdallah al-Mouallimi, réalisée en mars 2016, explique fort clairement ce point de vue : toute remise en cause d’Allah, tout doute exprimé publiquement sont jugés comme subversifs et assimilables à du terrorisme dans la terre sainte de l’islam (et donc passibles de la peine de mort). Difficile d’être plus clair ! Mieux vaut pratiquer la taqiya en Arabie Saoudite si vous voulez rester vivant…

Arabie Saoudite Liberte de conscience 2016 mars

Or, qu’on le dise une bonne fois pour toutes : si la formulation peut dans une certaine mesure dépendre d’un contexte historique, le contenu d’un message véritablement spirituel est fondamentalement universel et définitif, et les valeurs profondes qu’il exprime sont intemporelles : ce message doit refléter une vision définitive du monde et de son sens et plus encore quand on prétend être le dernier prophète –, et ne peut en aucun cas dépendre des vicissitudes des sociétés humaines et des mœurs du temps.

Les leçons de taqiya de Tareq Oubrou : (10) Le Coran créé ou incréé : un débat profond, mais qui paraît tout aussi incompréhensible et byzantin que celui de l’abrogation

  • Problématique

Si le contenu de la « théologie » musulmane semble pauvre au point que Tariq Ramadan va jusqu’à écrire « Il n’y a pas de « théologie islamique ». Comparer les discussions, souvent marginales, qui ont eu cours entre les savants musulmans (essentiellement à partir du Xème siècle) avec les réflexions fondamentales qui ont donné naissance à la « théologie chrétienne » est infondé et, dans les faits, une erreur », il est néanmoins un débat doctrinal qui a marqué l’histoire de l’islam, à savoir le fait de déterminer si le Coran est un texte créé ou incréé.

La nature de cette question peut laisser perplexe les esprits raisonnables : il s’agit en effet, semble-t-il, de déterminer si le texte du Coran faisant l’objet de la révélation a existé de tout temps auprès d’Allah (préservé sur une tablette), ou s’il a été créé à l’occasion de la révélation. À première vue, cette question est assez peu compréhensible : à supposer que « incréé » veuille dire « éternel depuis le commencement des temps » (s’il y a eu un commencement…), qu’est-ce que cela changerait par rapport à une création intervenue à une époque historiquement datée puisque, dans les deux cas, c’est la volonté d’Allah qui s’exprime ? Or on n’imagine pas qu’Allah change d’avis comme les hommes, ces créatures versatiles. Et puis on peut se demander alors qui a écrit le texte du Coran sur la tablette.

Pourtant, les grands esprits musulmans ont beaucoup glosé sur cette question, rejoignant en cela les plus grandes extravagances des casuistes juifs ou chrétiens, mais avec des conséquences intéressantes en matière de signification du texte coranique même si le raisonnement peut paraître assez alambiqué et surréaliste.

  • Perspective historique

La question créé/incréé a en effet divisé l’islam dans les premiers siècles après la mort de Mahomet en deux courants opposés, le mutazilisme et l’asharisme, qui se sont déchirés sur les principes d’interprétation du texte coranique.

L’analyse de Michel Onfray est la suivante : « Tout commence avec un problème qui a donné lieu, dans la philosophie musulmane, à d’abondants débats : le Coran a-t-il été créé (thèse mutazilite) ou incréé (thèse asharite) ? Tout découle de la réponse qu’on donne à cette question. Si le Coran a été créé, il l’a été par des hommes qui, même inspirés par Dieu, ont pu se tromper car l’erreur est humaine. S’il ne l’a pas été, c’est qu’il est directement la parole de Dieu ; dès lors, il est vérité absolue et chaque virgule est volonté de Dieu. »

Cette analyse est erronée car dans tous les cas le statut de parole d’Allah n’est pas remis en cause et donc il ne peut pas y avoir d’erreur. La notion d’erreur est par nature impensable s’agissant de la parole d’Allah. Ce qui peut être discuté en revanche est la signification qu’en donnent les hommes en utilisant le seul outil dont ils se trouvent dotés : la raison.

Cuypers & Gobillot écrivent à ce propos : « Avec le mutazilisme, aux VIIIème-IXème siècles, fut franchi un pas important vers une approche critique du Coran, en faisant de la raison le critère ultime de vérité, en théologie comme en exégèse. Cette période fut agitée par un débat théologique crucial : le Coran est-il créé ou incréé ? Optant pour la première solution, les mutazilites libérèrent du même coup la réflexion rationnelle sur le Coran, notamment pour résoudre ses contradictions apparentes sur la prédestination et le libre arbitre, ainsi que les anthropomorphismes. Un court moment triomphant sous le calife al-Mamûn (mort en 833) et ses deux successeurs immédiats, al-Mutasim et al-Wathiq, qui l’imposèrent comme doctrine officielle, le mutazilisme se vit radicalement banni sous le calife al-Mutawakkil (mort en 861), en faveur de la doctrine dite de la Sunna. Ses idées survécurent cependant dans le chiisme imamite et dans le zaydisme, au Yémen, où l’on retrouva, dans les années 1950, nombre d’ouvrage mutazilites que l’on croyait disparus. Le bannissement du mutazilisme de l’enseignement officiel et sa progressive extinction dans l’islam sunnite représentent, aux yeux de beaucoup d’intellectuels musulmans d’aujourd’hui, une catastrophe culturelle aux conséquences incalculables. »

  • Le mutazilisme : pour aller plus loin dans la compréhension

Les lecteurs peuvent s’ils le souhaitent sauter cette section assez « technique » et relative à la nature du mutazilisme, même si elle me semble offrir une compréhension particulièrement claire de ce courant religieux. Je ne fais que reprendre ici les explications fournies dans le livre passionnant de Sylvain Gougenheim « Aristote au mont saint Michel » (Éd. Seuil), consacrée aux racines grecques de l’Europe chrétienne, et qu’on ne peut que recommander à tous de lire.

« Le mouvement des « mu’tazila » apparaît au début du VIIème siècle de notre ère, sous les Umayyades et s’épanouit sous la califat d’Al-Mamûn, devenant même religion officielle en 827. Il le demeura sous ses deux successeurs (…). L’épisode mu’tazilite fut toutefois de courte durée. (…) Aux Xème et XIème siècles, le mu’tazilisme retrouva un second souffle, sous la protection des émirs chiites Bouyides. C’est alors que vécut et enseigna le dernier de leurs théologiens, Abd-al-Jabbar. (…)

Le terme de « mu’tazila » dérive du terme « it’azala » qui signifie « mettre côté, s’éloigner ». (…) Au fondement du mouvement mu’tazilite s’inscrit une revendication de stricte orthodoxie islamique. Leurs adversaires sunnites ont déformé le sens du terme en proclamant que la mu’tazila consistait à se séparer non du faux, mais de l’orthodoxie : les mu’tazilites passaient ainsi pour des hérétiques. (…)

Les mu’tazilites se revendiquaient comme de parfaits monothéistes : la croyance en l’unicité de Dieu est au cœur de leur démarche, ce qui les conduit à refuser toute ressemblance entre le divin et l’homme et, par conséquent, à les dissocier totalement. Ils acceptent donc l’idée de libre arbitre. L’homme est créateur, et ainsi, responsable de ses propres actes : tel l’a voulu Dieu. (…)

La position la plus radicale divine, celle des mu’tazilites, consistait à rejeter l’idée d’un Coran incréé. Cette croyance reposait pourtant sur les versets du Coran proclamant que, aux côtés d’Allah, trônait la « Mère du Livre », dont le contenu, révélé par l’archange Gabriel à Mahomet, fut mis par écrit dans le Coran. Les mu’tazilites y voyaient le risque du grave péché d’associationnisme : admettre l’existence de la Mère du Livre ne revenait-il pas à poser l’existence d’une deuxième Dieu ? (…) L’unicité absolue d’un Dieu purifié de toute association extérieure amène à refuser l’éternité au Coran, par crainte de donner à la parole de Dieu une éternité qui n’appartient qu’à ce dernier – on retrouve là un débat classique du « kâlam ». Le Coran est « la parole de Dieu et sa révélation ; il est engendré et créé ». Cette conception conduit aussi les mu’tazilites à dénier tout attribut à Allah, y compris les célèbres « quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu » qui leur paraissent autant de concessions à l’idolâtrie. 

Contrairement à ce qui est parfois affirmé, le mu’tazilisme ne semble guère avoir été influencé par la philosophie grecque. (…) Il apparaît au début du VIIIème siècle, donc avant les traductions effectuées par les Syriaques [traducteurs chrétiens d’Orient, le plus célèbre étant Hunayn Ibn Ishaq (803-873)]. (…) Ils accordent toutefois une place importante à la raison : cette faculté est à leurs yeux la seule qui permette à l’homme d’exercer son libre arbitre, de discerner le bien du mal et, finalement, de connaître Dieu. (…)

La raison apparaît au service de la révélation coranique, qui est révélation d’une vérité naturelle et intemporelle. Si la raison contredit le Coran, elle sort de la nature, du domaine du libre arbitre et de la responsabilité, elle quitte le monde de la morale ; elle devient déraisonnable, et s’autodétruit. Par conséquent la raison n’est elle-même qu’en étant fidèle à la révélation. (…)

On comprend donc que les mu’tazilites ne s’opposèrent pas au dogme d’un Coran incréé par réaction rationaliste, au sens occidental du terme, mais par piété. On se tromperait en voyant en eux des théologiens « thomistes » avant la lettre, des annonciateurs du rationalisme cartésien, voire des libres penseurs. Eux-mêmes se voulurent toujours parfaitement fidèles à la lettre du Coran. »

  • La position de bon sens de Tareq Oubrou

La position de Tareq Oubrou paraîtra de bon sens à un grand nombre de lecteurs raisonnables, mais paraîtra peut-être simpliste pour les experts de l’islam car elle fait fi de la complexité dogmatique de tous les débats antérieurs, à savoir : il n’y a probablement pas grand-chose de déterminant dans ce débat pour l’homme de la rue. Inutile de trop s’y attarder.

Tareq Oubrou écrit en effet : « Tous les théologiens admettent que le Coran vient de Dieu, abstraction faite des modalités métaphysiques de la révélation, qui diffèrent selon les doctrines. Aussi, historiquement, le fait d’adhérer au dogme du Coran incréé ou à celui du Coran créé n’a eu aucune incidence particulière sur l’interprétation qui en était faite. »

  • Le lien avec la question de l’abrogation

Si ce débat peut paraître ainsi fondamentalement assez abscons, il est intéressant de noter qu’il s’insère dans une problématique plus large sur l’intemporalité de la volonté divine, avec un lien direct touchant à une autre question également assez obscure soulevée par l’islam : la question de l’abrogation (puisque le Coran précise clairement qu’Allah peut abroger des versets pour les remplacer par d’autres). La grande question est alors en effet : Allah a-t-il changé d’avis ? Et si le Coran est incréé, faut-il en conclure que les contradictions du texte coranique – correspondant aux changements d’avis d’Allah – étaient prévues de toute éternité dans ce texte ? Délires insondables de la raison humaine…

Dans le dictionnaire encyclopédique du Coran publié sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, on lit à propos de cette question vertigineuse : « La possibilité même de l’abrogation ne va pas sans poser un problème critique de nature théologique au sein de la doctrine la plus répandue en islam sunnite. Dans le cadre du mutazilisme, qui est une doctrine minoritaire, ce problème n’existe pas. Pour les mutazilites, le principe qui est au fondement de l’institution de la chari’a est « l’intérêt de la création » et, dans cette perspective, l’idée que les choses de la Loi révélée puissent fluctuer est naturelle. (…) Selon le courant théologique majoritaire en islam sunnite, l’ash’arisme, l’idée qu’un changement puisse affecter la loi révélée dans le Coran est immédiatement problématique parce que, dans cette perspective, ce dernier rend compte de la volonté divine en son ultime version et cette volonté est conçue comme souveraine – elle dit ce qu’est le bien et le mal en la version définitive de ces notions –, immuable et non inscrite dans le temps (le Coran, en islam, est considéré comme la dernière des révélations et clôt le cycle de la révélation). Ici, la volonté divine est difficilement conciliable avec les intérêts changeant de la création, ou, plus simplement, avec le changement en tant que tel. (…) Le changement, diront les savants sunnites, a été prévu par Dieu de toute éternité. Il a dès le départ prévu qu’il abrogerait tel de ses commandements à la faveur d’un autre. Cette explication toutefois est bâtarde et ne peut satisfaire personne. Des savants ash’arites, Ibn Barhân par exemple, ont clairement exprimé leur désarroi face à la question de l’abrogation : si le Coran est transhistorique, s’il est, comme Dieu, incréé, il est foncièrement impossible de se représenter qu’il soit changeant. »

Toutes ces questions ne peuvent pas avoir de réponse puisque tous les plus extravagants raisonnements philosophico-religieux sont possibles. Surtout, quel peut bien être l’intérêt de se poser de telles questions, aussi ésotériques ?

  • Conclusion

La réflexion autour de questions comme le créé/incréé ou l’abrogation sont à l’origine de disputes sur le caractère interprétable du Coran qui ont marqué durablement l’islam et ont abouti à des « clôtures dogmatiques » selon la terminologie de Mohammed Arkoun.

Ces discussions byzantines sont aujourd’hui à la source d’un immense paradoxe : au moment où certains musulmans voudraient relativiser le sens et la portée du Coran pour proposer un modèle de société moderne qui sorte le monde musulman de l’obscurantisme, une immense vague d’orthodoxie religieuse (financée par le pétrole) s’est emparée au XXème siècle et encore plus vigoureusement qu’auparavant de ce monde musulman, faisant du Coran un texte « intouchable » dont le caractère sacré interdit toute évolution, relativisation ou simple critique.

Toutes les incohérences, contradictions et anachronismes du Coran apparaissent ainsi de plus en plus au grand jour du fait notamment de la vulgarisation de la connaissance permise par la puissance des outils de communication modernes, mais outils qui sont également utilisés par d’autres pour raviver la flamme du fanatisme identitaire dans le cœur de tous ceux qui ne supportent pas les « affronts » faits à la sacralité des textes de l’islam, pourtant production humaine comme les autres, et auxquels ils cherchent à mettre un terme par la force et la violence.

La critique de l’islam va-t-elle continuer à être possible en France ?

Compte tenu des attaques de plus en plus fréquentes contre la liberté d’expression en France qui prétendent embrigader la liberté de critique des religions dans un carcan de plus en plus étroit, il est utile de rappeler que cette liberté de critiquer les religions est l’expression d’un droit fondamental en France et qu’il ne saurait être question d’établir un délit de blasphème. Pour autant, il ne faut pas mélanger critique de la religion et critique des personnes qui suivent cette religion, amalgame détestable dont l’instrumentalisation par certaines officines vise à établir en réalité dans les faits le délit de blasphème par des voies détournées.

  • Rappel des règles du droit français

La Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse fixe le cadre du droit d’expression en France, en particulier dans le cadre des limites fixées par deux articles : l’article 24 et l’article 32.

Article 24 : « Ceux qui, par l’un des moyens énoncés à l’article 23, auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, seront punis d’un an d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende ou de l’une de ces deux peines seulement. »

Article 32 : « La diffamation commise par les mêmes moyens envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée sera punie d’un an d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende ou de l’une de ces deux peines seulement. »

La définition de la diffamation est donnée par l’article 29 : « Toute allégation ou imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération de la personne ou du corps auquel le fait est imputé est une diffamation. La publication directe ou par voie de reproduction de cette allégation ou de cette imputation est punissable, même si elle est faite sous forme dubitative ou si elle vise une personne ou un corps non expressément nommés, mais dont l’identification est rendue possible par les termes des discours, cris, menaces, écrits ou imprimés, placards ou affiches incriminés. »

  • Critiquer la religion et appeler à la haine ou à la discrimination sont deux choses totalement différentes

Chacun est libre en France de penser ce qu’il veut des religions. Les athées, nombreux, pensent que tous ceux qui croient en Dieu sont des adeptes de la méthode Coué, jusqu’à parfois être des « illuminés ». Est-ce un problème ? Non, chacun a le droit de penser et d’exprimer que l’autre est dans l’égarement le plus complet, mais l’expression de cette position tranchée ne doit pas être insultante : c’est une question de choix de vocabulaire et non pas de contenu du fond des propos (qu’on peut trouver totalement absurdes). Cela étant, les croyants sont en droit également de penser de même vis-à-vis des athées qui n’ont d’autre explication de l’existence du monde que « Un jour, il y a 20 milliards d’années, quelque chose a explosé quelque part, et nous voilà ! ».

La notion de respect concerne les personnes en tant qu’êtres humains, et pas leurs idées ou leurs figures tutélaires. Dire du mal ou se moquer de Moïse, Jésus, Mahomet ou Bouddha ne remet aucunement en cause le respect dû aux personnes qui en sont les adeptes. La critique, parfois virulente, des différentes conceptions du monde n’empêche pas de respecter les individus en tant que personnes humaines ainsi que leurs droits dans le cadre d’une société laïque.

Les juifs pensent que Jésus était un imposteur puisque ce n’était pas le Messie et surtout, ils l’accusent du délit de blasphème puisqu’il a laissé entendre (sans le dire lui-même véritablement) qu’il était Dieu ou Fils de Dieu. Est-ce un problème que les juifs rejettent donc ainsi tout le christianisme ? Non. D’ailleurs, les juifs n’appellent pas à égorger les chrétiens dans la rue ou à les massacrer à la kalachnikov. De ce point de vue, le renvoi à certains passages violents de l’Ancien Testament (le Nouveau Testament prônant par essence la non-violence) pour tenter de mettre à égalité les 3 religions monothéistes au regard de la violence est un procédé parfaitement malhonnête intellectuellement. La violence de l’Ancien Testament, pour autant qu’elle ait retracé des faits réels et non symboliques, n’est pas constitutive des fondements doctrinaux du judaïsme : on cherche en vain depuis 2.000 ans des exemples de massacres commis au nom de la Torah.

Les juifs et les chrétiens pensent de leur côté que Mahomet était simplement un bédouin égaré ou fou : est-ce un problème ? Non. Car, sauf confirmation d’Allah, qu’on attend toujours, rien ne prouve que Mahomet ait été autre chose qu’un illuminé – comme les hôpitaux psychiatriques en sont remplis –, qui a pu sincèrement se convaincre lui-même être en relation avec Dieu, et que l’Histoire a épargné à Uhud comme elle en a certainement fait trépasser tant d’autres qui sont ainsi restés inconnus. La méthode Coué est en effet vieille comme le monde. Et ce n’est guère le Coran, texte décousu, extrêmement répétitif, copie du judaïsme et des histoires bibliques, sans concept nouveau, qui peut par la raison nous persuader du contraire ou du côté surnaturel de toute cette histoire désertique.

De la même façon, on peut trouver absurdes et incohérentes les théories fondées sur la réincarnation puisque si l’homme disparaissait – du fait d’un virus mortel par exemple (les dinosaures ont bien disparu pour une autre raison) –, le cycle des réincarnations serait définitivement interrompu : cas de figure qui n’est pas sans poser un problème doctrinal me semble-t-il abyssal.

Personne n’étant en mesure de prouver que son explication du monde et de son origine est la bonne – car Dieu n’est pas bavard – ni les juifs, ni les chrétiens, ni les musulmans, ni les bouddhistes, etc. n’ont de légitimité à imposer aux autres leur vision du monde par la force. La mort seule nous apportera à tous la vérité ; il suffit d’être un tout petit peu patient et de faire preuve d’humilité en attendant. Comme dit Brassens : « Or, s’il est une chose amère, désolante, en rendant l’âme à Dieu, c’est bien de constater, qu’on a fait fausse route, qu’on s’est trompé d’idée. Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente, d’accord, mais de mort lente. »

  • L’accusation d’islamophobie : un faux-nez pour instaurer un délit de blasphème en France

Face au souhait clairement exprimé par certains d’empêcher la critique du religieux par des voies détournées, il convient justement d’en rester à la critique directe du religieux, c’est-à-dire de la doctrine, pour éviter tout risque judiciaire quant à la mise en cause des personnes.

Répétons-le avec force : si des personnes ont envie de croire à des histoires acadabrantesques (aux yeux des autres), elles sont libres de le faire mais elles ne peuvent pas imposer à l’humanité entière de respecter leurs convictions, ni leur susceptibilité à cet égard, mais seulement leurs personnes.

Ainsi, chacun est libre de penser et d’exprimer, si c’est sa conviction, qu’égorger vivant une pauvre bête sous prétexte que cela fait plaisir à un dieu qui se promène dans le ciel est un acte barbare qui renvoie aux visions les plus obscures et les plus arriérées de l’humanité, et qu’on pensait révolues. Et il en est de même des rituels religieux : voile, ablutions, interdits alimentaires (qui n’ont aucune justification scientifique), rites de prière (combien de fois, position, direction,..), etc.

S’agissant de l’islam, la situation est rendue délicate par le fait que la doctrine à des effets très concrets sur le comportement communautaire, l’islam étant une religion fondamentalement communautariste conformément à ce que prône le Coran. Aussi, dissocier la critique de la doctrine religieuse elle-même de la critique du comportement de la communauté musulmane n’est donc pas toujours facile mais doit être réalisé et expliqué avec soin, les officines de défense des droits de l’homme étant promptes à tenter de traîner en justice tous ceux qui s’aventurent à critiquer frontalement l’islam. Et malheureusement, la justice française – qui connaît très mal les fondamentaux doctrinaux de l’islam – peut se laisser entraîner dans cette spirale dictatoriale visant à bâillonner la liberté d’expression.

  • Conclusion : Restons vigilants dans la défense de la liberté d’expression et d’agir

Une liberté qui n’est pas constamment défendue est une liberté qui disparaît. Sans tomber dans l’outrance, il convient donc d’en user régulièrement afin de rappeler son existence incontournable.

Car les menaces sont claires et peuvent provenir du milieu judiciaire lui-même comme en témoigne la création le 18 novembre 2015 – soit 5 jours après le Bataclan ! – de la « Fraternité du barreau de Paris » dont l’objectif est en réalité de commencer à empêcher la critique des religions prétexte pour empêcher surtout la critique de l’islam (car avant l’islam, la question ne semblait guère se poser) – grâce aux concepts extensibles de stigmatisation et de discrimination.

La motivation détestable de cette démarche hypocrite qui prétend éviter une division de la société française est en effet bien précisée : « En ces temps tumultueux où la République a été lâchement attaquée dans le but évident de diviser la société française, les avocats fondateurs de l’association ont convenu ensemble de se concerter à l’effet d’œuvrer, dans le cadre de leur profession et de la vie civile, à la lutte contre toute forme de stigmatisation ou de discrimination liées à la religion, dans le respect du principe de laïcité. Cette association concerne tous les avocats épris de justice et de liberté, partageant des valeurs de fraternité, et ce, quelle que soit leur croyance ou leur philosophie de vie. »

On peut être qu’atterré par une telle initiative, comme si la société civile n’était pas déjà assez forte pour saisir elle-même la justice en cas de besoin. Sous la houlette d’un éminent représentant du Conseil Français du Culte Musulman, Chems-Eddine Hafiz, cornaquant ses 3 confrères représentant les autres religions, cette structure se prépare ainsi à mettre « fraternellement » fin à la liberté d’expression en matière religieuse. À quand la chari’a ?

Foi & Science en islam : un rapport difficile

L’émission de France 2 « Islam » du 11 septembre 2016 a proposé une réflexion intéressante sur les rapports de la foi et de la science en islam. Je vous propose d’en commenter quelques thèmes à l’aune de certains constats contemporains.

  • La contribution musulmane au monde moderne au terme après une léthargie de 5 à 6 siècles

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Il est un fait avéré que le développement intellectuel et scientifique du monde occidental est sans comme mesure avec celui de l’islam depuis plusieurs siècles. Ainsi, Tareq Oubrou parle du « déclin de toute une civilisation qui a raté, dès la fin du Moyen Âge, le train de la modernité. »

De son côté, Malek Chebel est encore plus clair : « Trop longtemps demeurés sur le bas-côté de la route, les musulmans n’ont pas été – c’est le moins que l’on puisse dire – des acteurs du progrès technologique moderne. Le monde musulman contemporain n’a rien inventé qui puisse susciter l’admiration. (…) Dans l’évaluation générale réalisée par l’ONU sur le développement durable des nations, les pays du bloc arabo-musulman se présentent (avec quelques nuances) parmi les derniers du peloton des États qui investissent dans la formation et l’éducation. »

Chaque civilisation a eu des hauts et ses bas mais on est généralement capable d’en déceler les principales causes. Le plus étonnant ici est que les musulmans eux-mêmes ne savent pas donner d’explication à l’immobilisme de leur civilisation depuis tant de siècles. Peut-être faut-il chercher une explication dans un des tabous majeurs de l’islam : son incapacité criante à accepter la critique ?

La floraison intellectuelle des débuts de l’islam si souvent vantée n’était-elle pas en réalité concentrée sur des domaines précis dont le périmètre était limité par l’interdiction de toute critique fondamentale de l’islam ? N’y a-t-il pas un lien à faire entre cette léthargie intellectuelle et scientifique et l’incapacité du monde musulman à poser un véritable regard critique sur lui-même et, de façon plus générale, à accepter la valeur universelle de la démarche rationnelle et critique, car contenant en elle-même les ferments de la critique de la religion ?

À ce propos, rappelons les constats réalisés par Malek Chebel :

« L’école coranique où l’on égrène à longueur de journées des sourates et des versets, sans les comprendre et sans les relier à un contexte historique, est, de ce point de vue, la caricature de l’apprentissage mécanique. Sortir de cette méthode répétitive est en soi considéré comme un début explicite d’indiscipline, et parfois de vaine spéculation. »

« À l’étudiant qui s’engage dans les études religieuses, le talib, on demande surtout une capacité d’assimilation passive des textes et de la tradition, sans aucun recul. »

« L’une des caractéristiques actuelles de la pensée en islam est d’être univoque. Mais lorsqu’on dit « univoque », il faut entendre le mot au sens immédiat du terme et non pas de manière métaphorique ou distanciée. Très distinctement, l’esprit musulman d’aujourd’hui répugne à se voir reprocher, même avec doigté, l’absurdité logique de telle pensée anachronique ou fossile, surtout si elle a été codifiée par le Coran ou la sharia. »

« Pour le croyant islamoïde, l’islam se situe au-dessus et en dehors de la critique humaine. Pour lui, la doxa ne peut être questionnée, ni dans sa généralité ni dans son détail, car cela mettrait en péril tout l’édifice de la croyance. Le comportement « islamoïde » consiste donc à rejeter en bloc toute innovation inconvenante, tout en donnant le change à quiconque s’avise de critiquer tel ou tel précepte islamique. À ce sujet borné, l’islam n’offre que des avantages : une religion divine, avec un prophète d’une sagesse à toute épreuve et une histoire arabo-islamique flamboyante. »

« Pour les autorités religieuses, il ne peut pas y avoir de liberté en dehors du dogme lui-même, ce qui revient à dire qu’il n’y a pas de liberté du tout, hormis évidemment celle qui consiste à suivre la voie telle qu’elle a été tracée depuis des lustres. »

« Celui qui analyse les difficultés que rencontrent aujourd’hui l’islam et les musulmans est frappé par la faiblesse de la pénétration de la pensée rationnelle dans la pensée religieuse. »

« C’est pourquoi j’apporte du crédit à ceux qui soutiennent que les musulmans d’aujourd’hui n’ont qu’une aptitude limitée à l’autocritique. »

« L’attitude du croyant musulman vis-à-vis du corpus coranique a toujours été empreinte d’exaltation et de respect, ce qui l’empêche d’affronter les nouvelles idées. »

Tariq Ramadan écrit de son côté :

« L’absence de débat critique et serein est à notre sens l’un des maux qui rongent la pensée musulmane contemporaine. »

« Les dialogues et les débats manquent infiniment à l’intelligence musulmane contemporaine »

Enfin, pour Tareq Oubrou :

« Les musulmans ne sont jamais invités à se remettre en question [lors de la prière du vendredi à la mosquée]. L’islam leur est présenté comme LA solution universelle. »

  • Le retour à l’obscurantisme scientifique

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Ce retour à l’obscurantisme scientifique est-il anecdotique ou est-il simplement l’expression de l’extension, certes excessive mais compréhensible, du domaine religieux ? Il faut rappeler que le Coran a une prétention invraisemblable à l’universalité :

Sourate 6, verset 38. (…) Nous n’avons rien négligé dans le Livre. (…)

Sourate 6, verset 59. (…) rien de vert ou de desséché qui ne soit consigné dans le Livre explicite.

Sourate 22, verset 70. Ne sais-tu pas qu’Allah sait ce qu’il y a dans le ciel et sur la terre ? Tout cela est consigné dans un Livre et cela pour Allah est bien facile.

Ces sentences outrancières, à valeur d’ailleurs plutôt symbolique si on veut être raisonnable, alimentent encore aujourd’hui les délires de certains imams et sont sans doute moins la marque d’une incapacité à raisonner que la manifestation d’un pouvoir religieux qui veut s’étendre à toutes choses. L’islam n’est d’ailleurs pas la seule religion ou spiritualité dont la prétention à détenir l’unique vérité a pu conduire ou conduit encore à l’aveuglement imbécile et au fanatisme.

  • La Terre est ronde !

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Difficile enfin de ne pas revenir sur ce point car il faut rappeler que la rotondité de la Terre a été démontrée par les Grecs dès l’antiquité (IIIème siècle avant Jésus-Christ) par Ératosthène : il estima alors la circonférence terrestre à 40.000 km (donc avec une précision étonnante pour l’époque) à partir de l’ombre portée et donc de l’angle fait par les rayons du soleil à Alexandrie au moment où ceux-ci étaient verticaux (tombant au fond d’un puits) à Syène, et de la distance évidemment séparant les deux villes.

Quant à l’héliocentrisme (hypothèse selon laquelle le soleil tourne autour de la terre et non l’inverse), elle fut proposée par Aristarque de Samos dès le IIIème siècle.

De l’ignorance musulmane en matière de religion

L’ignorance par les musulmans des autres cultures religieuses ou spiritualités (comme l’ignorance par les chrétiens européens des textes musulmans, qu’ils n’ont le plus souvent jamais lus) est un fait évident et facile à vérifier (sans parler de la très mauvaise connaissance par les musulmans eux-mêmes de leurs propres textes).

C’est une ignorance parfaitement logique dans la mesure où 1) le Coran est censé être pour les musulmans un livre parfait, réputé comme ayant réponse à tout sur tous les points fondamentaux, rendant les livres des autres religions inutiles (le Coran reprenant d’ailleurs dans une multitude de versets, de façon plus ou moins claire ou confuse, de nombreux épisodes de la Bible qu’il copie) ; 2) l’absence de regard critique porté par les musulmans eux-mêmes sur leurs textes sacrés les conduit naturellement à ne pas s’intéresser à d’autres visions du monde ; 3) les textes juifs et chrétiens dont le Coran prétend être le continuateur sont réputés avoir été falsifiés pour cacher la vérité, car ils n’annoncent effectivement aucunement la venue de Mahomet.

Sourate 2, verset 75. Comment pouvez-vous espérer, musulmans, que de pareils gens [les juifs] partageront votre foi, alors qu’un groupe d’entre eux, après avoir entendu et compris la parole d’Allah, la falsifia sciemment ?

Sourate 3, verset 71. Ô gens du Livre, pourquoi dissimulez-vous la vérité sous le mensonge ? Pourquoi cachez-vous sciemment la vérité ?

Sourate 3, verset 78. Certains parmi eux altèrent le Livre en le récitant pour faire croire que cela en provient, alors que cela est étranger au Livre. Ils disent : « Ceci vient d’Allah » alors que cela ne vient pas d’Allah. Ils disent sciemment des mensonges contre Allah.

Sourate 4, verset 46. Certains juifs altèrent les paroles révélées et disent : « Nous avons entendu et nous avons désobéi » (…) Ils tordent leurs langues et attaquent la religion. Si au contraire ils disaient : « Nous avons entendu et nous avons obéi » (…), ce serait meilleur pour eux et plus droit. Allah les a maudits à cause de leur incrédulité : que leur foi est bien médiocre !

Cette ignorance donne lieu à des contre-sens complets, en particulier sur la personne de Jésus, de nombreux musulmans étant ainsi de bonne foi persuadés que le Coran reconnaît le Jésus (« Issa ») des chrétiens, alors qu’il n’en est rien. En effet, le Coran reconnaît Jésus comme prophète et non pas comme le font les chrétiens, comme l’incarnation de Dieu sur Terre, ce qui n’a absolument rien à voir. Stricto sensu, les chrétiens sont pour les musulmans d’abominables polythéistes (car le polythéisme est la pire abomination qui soit pour les musulmans) du fait de la Sainte Trinité car l’unicité de Dieu dans la Sainte Trinité chrétienne (qui est pour Dieu une façon d’être en « relation » avec les hommes de trois façons différentes, et qui constitue – même pour les chrétiens – un mystère de la foi) est une notion absurde et inenvisageable pour les musulmans, et donc un faux-nez du polythéisme.

L’expression de ce constat d’ignorance, quoique évident, est rarissime dans les médias français. Prenons acte néanmoins qu’il a été formulé avec lucidité et courage par un intervenant invité sur le plateau de l’émission de France 2 « Islam » le 11 septembre 2016 :

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Citer les textes musulmans en arabe : une curieuse manie

Il ne viendrait à l’idée d’aucun chrétien de citer les Évangiles en grec pour donner plus de force à son discours. Pourquoi en va-t-il différemment avec l’islam où s’est répandue la curieuse manie d’insérer en permanence dans le discours de la phraséologie arabe ?

  • L’arabe, langue par excellence d’Allah et donc de la révélation divine

Il faut d’abord rappeler que l’islam a donné à l’arabe un statut tout à fait particulier en en faisant la langue arabe la langue de la révélation : Allah dicte à Mahomet son message en arabe afin qu’il soit parfaitement explicite et donc parfaitement compris, c’est ce qui est écrit. On ne peut être qu’étonné par cette primauté car on ne voit pas bien pourquoi l’arabe présenterait une clarté particulière par rapport aux autres langues, dans la mesure où c’est la clarté de la pensée qui fait la clarté du discours comme l’a limpidement expliqué Boileau dans l’Art poétique : « Avant donc que d’écrire, apprenez à penser. Selon que notre idée est plus ou moins obscure, l’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément. »

Or le Coran dit :

Sourate 26, versets 192 à 195 : « Ce Coran, c’est le Seigneur des mondes qui l’a fait descendre, et l’esprit fidèle est descendu avec lui sur ton cœur, pour que tu sois au nombre des avertisseurs, en une langue arabe claire. »

Sourate 34, verset 3 : « (…) Rien n’existe de plus petit ni de plus grand, qui ne soit inscrit dans un Livre explicite. »

Sourate 37, verset 117 : « Et Nous leur avons donné le Livre parfaitement clair

Sourate 41, verset 3 : « Un Livre dont les versets sont clairement exposés, un Coran arabe pour un peuple qui sait, »

Sourate 41, verset 42 : « L’erreur ne s’y[le Coran] glisse nulle part : c’est une révélation émanant d’un Seigneur sage, digne de louanges. »

Sourate 41, verset 44 : « Si Nous avions fait un Coran en une langue autre que l’arabe, ils auraient dit : « Pourquoi ses versets n’ont-ils pas été exposés clairement ? Pourquoi un Coran non-arabe alors que nous parlons arabe ? » (…) »

Sourate 42, verset 7 : « Et c’est ainsi que Nous t’avons révélé un Coran arabe, afin tu avertisses la mère des cités (La Mecque) et ses alentours et que tu avertisses du jour du jugement, où sans nul doute, un groupe sera au paradis et un groupe sera dans la fournaise ardente. »

Sourate 43, verset 2 : « Par le Livre explicite ! »

Sourate 44, verset 2 : « Par le Livre explicite ! »

Pourtant les lecteurs du Coran s’aperçoivent rapidement du peu de clarté du texte, de son caractère répétitif (pourquoi des répétitions multiples si le message est clair ?), de la présence de nombreuses contradictions qui ont rendu nécessaire l’invention de la doctrine de l’abrogation, le caractère explicite du texte étant si peu explicite que de multiples interprétations en sont nées au sein même du monde musulman. Ce qui devait être le chef d’œuvre éternel produit par le maître pour la suite des temps ressemble plutôt au tâtonnement d’un élève.

  • La traduction est évidemment légitime

La force d’un message est d’être universel et donc d’être compris dans toutes les langues. 99,9% des chrétiens d’Europe n’ont jamais lu ni même entendu les Évangiles en grec, et maîtrisent encore moins l’araméen. Bien entendu, certains termes spécifiques en langue originale et donc ancienne peuvent susciter des débats d’interprétation et de traduction dans toutes les religions, quand bien même dans le cas du Coran celui-ci a prétendument été écrit « en une langue arabe [ndlr pourtant] très claire ».

Bien sûr, une compréhension du contexte est nécessaire pour donner un sens à la lecture d’un texte, notamment afin de déterminer si le texte par exemple est symbolique ou au contraire retrace (ou est censé retracer) une réalité. Mais l’objet du langage étant d’être un instrument de communication entre les hommes, il est aussi heureux que les mots aient encore un sens. Et, s’agissant de sources en arabe, si aucune traduction ne peut rendre la totalité du sens des textes arabes (pour autant d’ailleurs qu’en arabe le sens des textes soit parfaitement fixé), on peut penser du moins que certaines traductions fournissent l’essentiel de ce que chacun a besoin de comprendre (quitte si nécessaire d’ailleurs à les croiser pour mieux cerner le sens si aucun mot ou expression ne convient « parfaitement »).

  • La citation en arabe, moyen d’instaurer une distance avec l’interlocuteur non-arabisant et de nier ab initio sa légitimité critique

L’emploi de l’arabe, en dehors du fait qu’il peut être un signe de respect – puisque le texte est censé être la parole du dieu musulman, Allah – ne fournit en soi aucun indice quant à la justesse du propos ni du raisonnement. On peut dire joliment des bêtises dans n’importe quelle langue.

En réalité, l’usage de la citation en arabe est souvent un procédé condescendant pour établir une distance vis-à-vis du non-arabisant et le placer psychologiquement dès le départ dans une situation d’infériorité intellectuelle. L’argument de la maîtrise de la langue arabe est en effet généralement utilisé comme un repoussoir facile vis-à-vis des critiques des non-arabisants.

Pourtant, la réalité est beaucoup plus simple et les traductions se suffisent souvent à elles-mêmes, car vient un moment où lorsqu’il est écrit, pour prendre un exemple marquant, « tuez-les » [les non-musulmans], ou « frappez-les » [vos femmes], il est logique de penser de bonne foi, comme on nous l’enseigne à l’école élémentaire, que cela veut vraiment dire « tuez-les » ou « frappez-les » au sens le plus usuel du terme, sans plus de tergiversations linguistiques (ce qui n’exclut pas néanmoins par ailleurs que le contexte de la rédaction puisse apporter des précisions quant aux situations dans lesquelles ce commandement doit être appliqué).

La divinisation de l’arabe dans la pensée musulmane est en réalité un instrument de pouvoir. Bien qu’il n’y ait pas d’explication linguistique à cette prétendue supériorité de l’arabe sur les autres langues dans l’échange avec Dieu, Allah étant a priori polyglotte, il était logique que le Coran fût en arabe puisque c’était la langue de Mahomet et surtout parce que c’était une façon pour Mahomet d’affirmer par le biais de la langue la supériorité tribale de la communauté arabe – à laquelle il appartenait – sur toutes les autres nations, l’arabe constituant également un instrument de fédération future de tous les musulmans dans la grande communauté musulmane transnationale, l’Oumma, chacun étant censé lire et apprendre le Coran en arabe et non dans sa langue maternelle.

De ce point de vue, il est très curieux de constater que l’État Islamique ne tombe pas dans ce travers en s’adressant aux occidentaux non-musulmans et musulmans et, s’il utilise des mots faisant référence à des concepts doctrinaux précis et tout à fait courants en islam (tawhid, taqlid, manhaj, etc.), il évite la multiplication des citations inutiles en arabe. Sans doute est-ce la marque de la volonté de convaincre par la seule force du discours doctrinal quant à la nature de l’islam authentique.

La régression de l’islam constatée par les musulmans eux-mêmes

Si les musulmans prétendent détenir le livre parfait, loin s’en faut que la doctrine musulmane soit claire aujourd’hui. Le bateau prend l’eau de tous côtés. Comme l’évoquent (cf. esprit critique) Tariq Ramadan, Malek Chebel ou encore Tareq Oubrou, l’islam ne sait pas (ou plus) dialoguer et débattre. À l’occasion des attentats du 13 novembre 2015, l’émission de France 2 « Islam » du 22 novembre 2015 revient sur cette question. Le constat dressé par les deux interlocuteurs est accablant, notamment en comparaison de la liberté de débat, d’idées, à laquelle le monde occidental est habitué depuis bien longtemps déjà.

France 2 Islam 151122 Extrait 1

France 2 Islam 151122 Extrait 2

Le journaliste : « Je vous ai entendu à plusieurs reprises, et avoir lu aussi, toujours revenir sur l’idée qu’il y aurait des clôtures dogmatiques depuis longtemps. Est-ce que ce n’est pas aussi la responsabilité des intellectuels musulmans, des penseurs musulmans, dans l’état actuel de ce que l’héritage musulman est devenu ? »

Ghaleb Bencheikh : « Vous avez tout à fait raison : nous avons une régression dans la régression. Je n’ose même pas imaginer – je n’ai pas envie que nos chers amis téléspectateurs pensent que, lors de notre entretien ce matin… : j’ai envie de dire que nous fûmes grands nous autres arabes et musulmans. Mais Bagdad fut le lieu des controverses, les fameuses controverses qui sont les ancêtres de la disputatio, elle-même ancêtre de la soutenance de thèse. Et on ne prenait pas ses propres références comme base de discussion. Je ne parle même pas de cela. Je parle de la régression par rapport aux années 30 par exemple, où on pouvait parler librement et on débattait. Là on ne le fait plus. Donc la responsabilité des intellectuels, la tâche, le statut, l’engagement, la responsabilité de l’intellectuel musulman, du théologien, du philosophe, est tout aussi engagée. Donc il est temps de sortir des clôtures dogmatiques. »

Le journaliste : « Mais pourquoi y a-t-il eu ces clôtures dogmatiques ? Autant dans les pays musulmans, la plupart d’entre eux malheureusement, la liberté d’expression, de pensée, n’est pas forcément une valeur reconnue, autant, je dirais l’espace européen et démocratique permet ces réflexions. Mais pourquoi nous n’avons pas, justement, avancé sur ces points-là ? »

Il est quand même surprenant de voir le journaliste reconnaître comme une évidence que la liberté de pensée et d’expression n’est pas reconnue dans la plupart des pays musulmans alors qu’elle est assurée en Europe.

Ghaleb Bencheikh : « Pourquoi ? Parce qu’il y a eu abdication de la raison, défaite de la pensée, abrasement de la réflexion, négation de l’intelligence, et on était resté dans ce qu’on appelle la raison religieuse. On est resté dans la pensée magique, on est resté dans l’argument d’autorité, dans les fantasmes superstitieux. Voilà, il faut libérer l’esprit et justement, se libérer de ces fameuses clôtures dogmatiques (…). Eh bien, c’est ce travail-là, et cette tragédie est aussi un moment propice pour l’investissement intellectuel, pour une raison émergente (…). »

L’argument d’autorité est effectivement le grand argument opposé aux non-arabisants pour leur dénier toute légitimité à toute réflexion sur l’islam, ce qui n’a évidemment aucun sens. Tout ne se résume pas à des problèmes de traduction et, au pire, il suffit de s’appuyer sur les traductions des plus érudits ou des plus reconnus. D’ailleurs, quelle signification accorder alors aux désaccords entre arabisants alors que le Coran est censé être un texte parfait et explicite ? En vérité, ces questions de traduction ne sont que des prétextes pour dénier aux non-arabisants le droit de faire ressortir les nombreuses incohérences et contradictions de l’islam.

Quant à l’incapacité du monde musulman à s’accorder le droit de réfléchir, de critiquer des textes tellement sacralisés que leur vénération devient une sorte de superstition, Mahomet étant lui-même très superstitieux, pourquoi s’en étonner ? Quels progrès spirituels l’islam, copie à la base du judaïsme, a-t-il apporté depuis des siècles au monde, et en comparaison avec les spiritualités qui l’ont précédé, notamment le bouddhisme et le christianisme ? À quoi sert l’islam ?

Les chrétiens sont des menteurs !

En France, chacun sait que la critique de la culture musulmane provoque l’ire de toute une nuée d’organisations de défense de la diversité (MRAP, LICRA,…) qui ne manquent pas de poursuivre les infidèles en justice. Mais cela semble poser beaucoup moins de problèmes que des musulmans, de façon tout à fait consciente, conspuent les chrétiens, ces « menteurs », puisque leur religion est un « mensonge », et fassent à leur égard preuve d’un mépris qu’on peut juger assez ignominieux.

Dans cette veine, il est intéressant d’analyser la vidéo ci-dessous fournie très sérieusement par une organisation musulmane française diffusant en 2015 la bonne parole aux musulmans de France et prétendant à leur formation.

Le choix du thème, et de la photo qui l’illustre, est intéressant : « Comment réagissent les prêtres au mensonge du christianisme ? » (Que dirait-on si des chrétiens ou des juifs organisaient da façon institutionnelle la même mise en scène à propos de « mensonges de l’islam »…)

Havre de savoir Mensonges du christianisme 1

Havre de savoir Mensonges du christianisme 2

Analysons le discours, en synthèse :

« L’évêque de Clermont-Ferrand dit : « le christianisme, c’est une arnaque » »

Il serait intéressant de savoir à qui cet intervenant fait référence car l’archevêque de Clermont est depuis 1996 monseigneur Hippolyte Simon, et il ne figure pas dans la liste des interviewés pour la série « L’origine du christianisme » à laquelle il est fait référence (voir la liste des interviewés [1] ci-dessous).

Archeveque ClermontIl serait d’ailleurs assez étonnant d’entendre un évêque en exercice dire que sa religion « est une arnaque ».

[1] Liste des interviewés : Christian-Bernard Amphoux (CNRS) ; Pier Franco Beatrice (Université de Padoue) ; Pierre-Antoine Bernheim ; François Blanchetière (Université Marc Bloch de Strasbourg) ; François Bovon (Harvard Divinity School, Cambridge, Massachusetts) ; Paula Fredriksen (Université de Boston) ; Pierre Geoltrain (EPHE, Paris) ; Christian Grappe (Faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg) ; Martin Hengel (Université de Tübingen) ; Moshe David Herr (Université hébraïque de Jérusalem) ; Simon Légasse (Université catholique de Toulouse) ; Jean-Pierre Lémonon (Faculté de théologie de l’Université catholique de Lyon) ; Emmanuelle Main (Université hébraïque de Jérusalem) ; Daniel Marguerat (Faculté de théologie protestante de l’Université de Lausanne) ; Etienne Nodet (École biblique et archéologique française de Jérusalem) ; Enrico Norelli (Université libre de Genève) ; Serge Ruzer (Université hébraïque de Jérusalem) ; Daniel Schwartz (Université hébraïque de Jérusalem) ; Graham Stanton (Divinity college de l’Université de Cambridge) ; Ekkehard W. Stegeman (Séminaire théologique de l’Université de Bâle) ; Guy Stroumsa (Centre pour l’étude du christianisme à l’Université hébraïque de Jérusalem) ; David Trobisch (Séminaire théologique de Bangor, États-Unis) ; François Vouga (Kirchliche Hochschule Bethel, Faculté libre de théologie protestante de Bielefeld, Allemagne)

« C’est quoi cette religion où le prophète Jésus, il a été vendu par un des leurs, Judas, et les autres apôtres se sont enfuis, ils l’ont laissé, et après ils l’ont même dénigré,… »

En réalité, l’intervenant fait sans doute référence à des propos et un récit qu’il ne comprend pas, ou plutôt qui le dépassent : la faiblesse humaine, représentée notamment par le triple reniement de Pierre. C’est justement la grandeur du christianisme (comme on peut la retrouver également dans le bouddhisme) de reconnaître la faiblesse de l’homme et sa souffrance face à la peur et la difficulté d’assumer sa foi dans un doute que seule la mort dissipera définitivement. Ce triple reniement est un rappel grandiose de l’humilité de l’homme devant Dieu. Notons toutefois que Pierre mourut en martyr, ce qui prouve bien qu’il finit par assumer totalement sa foi.

Quant au propos consistant à présenter le coq, emblème de la France gauloise et qui annonce le matin et l’espérance d’une journée nouvelle, sous l’unique facette d’un Pierre symbolisé qui ne sait pas ce qu’il veut et qui change de direction comme une girouette, difficile de ne pas y voir un mépris et un dénigrement profonds.

« Le moindre mal qui touche l’islam, on le prend comme l’événement numéro un de l’information. (…) L’objectif c’est de trouver quelque chose qui dénigre le Coran. (…) Alors si jamais le livre même des musulmans souffre d’un manquement quelconque, on n’oserait pas laisser passer cela.  »

L’intervenant reprend l’antienne de la victimisation, manie largement dénoncée dans son propre camp (notamment par Tariq Ramadan cf. victimisation…).

« Ils trouveront rien ; non, ils vont trouver des choses qui vont tellement les frustrer qu’ils auront deux choses : soit mourir en déprime et en frustration, soit devenir musulman. Beaucoup ont choisi cette deuxième méthode. Parce que c’est la parole de Dieu : elle ne souffre d’aucun manquement, d’aucune lacune. »

C’est le mythe du Coran parfait, dont une simple lecture montre combien il diffère de la clarté classique des grands auteurs français (Voltaire, Boileau, Pascal,…) ou même de celle des Évangiles. Cette revendication irréfragable à la perfection (en dépit d’un texte qui admet lui-même des versets clairs et des versets « obscurs » ou « équivoques » cf. clarté et obscurité… ; en dépit de l’existence de versets abrogés cf. abrogation, etc…) est une conséquence du postulat selon lequel il s’agit de la parole de Dieu, par essence intouchable et claire.

Mais si le Coran est parfait, comment expliquer ses contradictions évidentes et le fait que depuis 1.400 ans certains sont toujours à tenter d’interpréter ce qu’il veut dire ? Si ce n’est par le fait que c’est un texte simplement d’origine humaine et qu’il a subi les vicissitudes historiques et politiques des temps de sa composition ?

À la question de l’auditoire « quelles sont les réactions des prêtres ? », l’intervenant cite en arabe le verset 14 de la sourate 27 : « Ils [ndlr les Égyptiens] les [ndlr les signes] nièrent injustement et orgueilleusement, alors qu’en eux- mêmes ils y croyaient avec certitude », verset qui se termine par « Regarde donc ce qu’il est advenu des corrupteurs ».

L’intervenant compare ainsi les prêtres chrétiens aux Égyptiens qui ont refusé de reconnaître les signes évidents des juifs (cf. Moïse devant pharaon) alors que les Égyptiens avaient bien pris conscience que les signes des juifs étaient vrais : en d’autres termes, les Égyptiens avaient endurci leur cœur contre toute raison devant les signes évidents produits par les juifs.

Ainsi, par cette référence, l’intervenant accuse donc de façon similaire les prêtres chrétiens de mensonge flagrant et d’endurcissement car ils refusent les signes manifestes de l’islam. N’ayant par ailleurs selon lui aucun argument contre l’islam, les prêtres chrétiens en seraient réduits à imposer leur dogmes incompréhensibles et irrationnels à leurs fidèles (cf. la sainte Trinité) alors même qu’ils sont convaincus que leur foi est fausse : en d’autres termes, ils sont accusés d’une profonde duplicité et leur responsabilité est inexcusable. C’est un point fondamental de la dialectique musulmane qui anéantit toute possibilité de discussion et critique constructive avec l’islam.

En effet, cette conclusion découle par nature du raisonnement musulman et ne souffre par essence aucune discussion : le Coran étant prétendument supérieur à tous les autres textes, aucun débat n’est possible. La discussion ne sert donc qu’à réaffirmer la véracité du Coran, quelle que soit l’extravagance du cheminement dialectique nécessaire pour y parvenir, et en dépit de toutes les insuffisances et incohérences (même aux yeux d’un athée) de ce texte issu d’une compilation historique aventureuse. Toute ouverture à la discussion n’est que de façade, c’est une ruse, une sorte de taqiya (cf. taqiya).

«  Deux plus deux dans les repères orthonormés font quatre. Vous allez voir le prêtre, il va vous dire cinq »

Pour un scientifique, la référence à la notion géométrique de repère orthonormé paraît pour le moins extravagante quand il s’agit de traiter d’un problème d’arithmétique, au point qu’on peut s’interroger sur la nature réelle des études scientifiques suivies par cette personne.

S’agissant de la Trinité, puisque c’est à cela qu’il est fait référence, il est vrai que, comparé à la conception chrétienne, la conception musulmane simple d’un Dieu d’une part, et de sa création d’autre part, ne sollicite pas avec la même intensité l’intelligence et la sensibilité personnelle au regard du sens de la création et de la vie. Les chrétiens n’ont d’ailleurs jamais nié que la question trinitaire ait soulevé de nombreux débats théologiques dans les premiers siècles de l’Église et que cela fait effectivement encore aujourd’hui partie des « mystères » de cette religion, au sujet desquels chacun est invité à s’interroger personnellement, pour lui donner un sens qui n’est pas toujours exprimable avec le langage mais qui peut parfois être ressenti de façon indicible.

Si l’intervenant avait quelques notions de relativité restreinte ou générale, et plus encore de physique quantique, sans doute trouverait-il dans la réalité expérimentée quotidiennement par les physiciens des phénomènes défiant tout autant, si ce n’est plus, la raison que le dogme de la sainte Trinité (qui peut au demeurant être envisagée de façon élémentaire comme 3 modes de relation entre l’homme et Dieu).

Aussi, plutôt que de s’interroger sur la nature de l’arbre (le christianisme), il faut parfois surtout observer les fruits qu’il produit, dans tous les domaines (théologie, peinture, musique, sculpture, œuvres humanitaires,…). Cet humble questionnement vaut pour l’islam.

« Vatican II il a inventé une chose très valable : c’est que c’est [ndlr le Nouveau Testament] la parole de l’homme, inspirée par Dieu. Ce qui est valable, c’est l’inspiration de Dieu. Ce qui est caduc, qui n’est pas valable, c’est la faute de l’homme. »

Les chrétiens n’ont jamais prétendu que le Nouveau Testament fût la parole de Dieu : c’est une incompréhension totale du texte originel et du sens du concile Vatican II (qui d’ailleurs n’a rien à voir avec le sujet abordé). Pour quelqu’un qui prétend avoir étudié 200 à 300 (excusez du peu !) livres sur la Bible (Ancien et Nouveau Testament), c’est tout simplement effarant.

Le Nouveau Testament ne regroupe depuis toujours que des témoignages (évangiles, épîtres ou lettres) des contemporains du Christ. C’est d’ailleurs pour cette raison précise qu’il existe 4 évangiles, c’est-à-dire 4 témoignages sur la vie de Jésus, chaque évangéliste restituant sa perception et son interprétation (en dépit du fait qu’ils aient pu s’influencer les uns les autres).

« Et en plus ils nous disent : la bible n’est pas un livre historique ; la bible n’a pas à être conforme avec les événements historiques ; la bible n’a pas à être conforme avec la science, parce que la bible, c’est un livre spirituel, c’est un livre religieux : on croit en cela sans même le comprendre. Même si cela heurte votre compréhension, c’est pas grave, c’est un message spirituel. Et la spiritualité pour la chrétienté, c’est un mystère. Tu n’as pas à comprendre. (…) Et circulez, y’a rien à voir. »

Il existe dans la Bible des éléments historiques et historiquement démontrés, et d’autres symboliques (ex. la création du monde…) ou dont on n’a pas de preuve historique. La Bible n’a jamais prétendu être un livre d’histoire : on se demande où l’intervenant est allé chercher cette idée saugrenue. La Bible contient parfois même des passages contradictoires comme la création symbolique de l’homme et de la femme dans la Genèse. Si les rédacteurs avaient voulu effacer des textes une incohérence aussi évidente, nul doute qu’ils l’auraient fait.

En revanche, la Bible prétend bien présenter un message spirituel puisqu’il s’agit d’un texte religieux.

Quant à l’inutilité de la compréhension perçue par l’intervenant, c’est un jugement qui n’engage que l’intervenant…

« Il [ndlr un musulman au XIXème siècle] a relevé devant les prêtres 1.200.000 erreurs dans la Bible »

L’ordre de grandeur de ce nombre astronomique n’a pas l’air de surprendre ce scientifique dont la conviction religieuse l’emporte probablement sur le bon sens. La Bible, Ancien et Nouveau Testament, comptant environ 1.800 pages dans l’édition de la « Bible de Jérusalem », cela correspondrait donc à environ 670 erreurs par page !! Et encore faudrait-il s’entendre sur le terme d’« erreur ». Est-il besoin de commenter plus avant ces propos ineptes ?….

«  Ils ont le choix : soit tu crois [ndlr sous-entendu : sans comprendre], soit tu te tais, soit tu te suicides ; il n’y a pas d’autre choix. »

On peut ne pas partager les croyances chrétiennes mais que dire de l’état d’esprit d’un intervenant dont la seule préoccupation est de vouer aux gémonies tout ce que représente le christianisme ?

« Il y a des problèmes avec l’authenticité de la Bible : les deux blocs : l’Ancien et le Nouveau Testament. Et ces problèmes, ce sont les non-musulmans, les chrétiens et les juifs qui les ont soulevés ».

La rédaction de l’Ancien Testament s’est échelonnée sur des siècles. Et comme pour le Nouveau Testament, il s’agit de textes rédigés il y a environ 2.000 ans et plus. L’origine et le sens des textes soulèvent des questions historico-religieuses parfois difficiles. Juifs et chrétiens sont tout à fait transparents sur la question : il est naturel que les spécialistes en discutent entre eux ouvertement. C’est même une preuve évidente d’ouverture et de bonne foi que de ne pas tenter de les occulter.

Cette transparence, qui nous (occidentaux habitués à la critique) paraît naturelle, peut étonner cet intervenant musulman, les musulmans étant habitués à la fiction d’un unique Coran alors que les recherches historiques montrent que de multiples versions ont existé initialement, les chiites se plaignant d’ailleurs de nombreuses suppressions faisant référence à Ali. Quant à la vie de Mahomet, elle a été rédigée plus de deux siècles après sa mort dans des conditions qui soulèvent de nombreuses questions.

Mais au-delà de toutes ces questions, pour certaines insolubles, n’est-ce pas la spiritualité qui en résulte au final aujourd’hui qui compte seule ?

« Bien sûr dans le Coran nous avons trace de cette falsification, de ces erreurs »

L’intervenant reprend la grande thèse de la « falsification », vitale pour l’islam – car elle permet de tordre les textes précédents (juifs et chrétiens) à sa guise pour aboutir au résultat souhaité –, et très bien décrite par Rémi Brague : « Les textes que le Coran confirme ne sont pas les textes réels qu’on peut lire dans la Bible juive ou chrétienne, mais bien, et exclusivement, des textes virtuels, introuvables. En effet, selon l’islam, les textes des Écritures antérieures ont été trafiqués par leurs porteurs. C’est la théorie de la « falsification« . Les textes ainsi défigurés ne méritent donc pas d’être crus, ni même lus, et encore moins associés au Coran. (…) La doctrine de la falsification se fonde sur les passages coraniques qui accusent certains groupes, en particulier parmi les juifs, d’avoir changé la parole reçue, de l’avoir remplacée par une autre, d’en avoir caché une partie, ou simplement de l’avoir oubliée. On ne sait pas trop quels juifs sont accusés de la sorte, s’il s’agit de contemporains de Mahomet ou de ceux d’une quelconque époque entre Moïse et ce dernier. On ne sait pas trop non plus en quoi consistait précisément l’accusation. (…) Le principe reste intangible : l’islam se reconnaît le droit de faire de son propre livre saint la mesure de l’authenticité matérielle de ceux qui l’ont précédé. Et ce seul fait suffit à retirer à ceux-ci leur valeur normative. »

D’ailleurs cette falsification touche tant les chrétiens que les juifs. Ainsi sur un autre sujet, Yusuf Qaradawi écrit : « Le musulman croit que l’origine des religions juive et chrétienne vient de Dieu, si l’on ne tient pas compte des falsifications qui les ont déformées. » Ou encore :  « La religion falsifiée des juifs a prétendu que le prêt à intérêt était interdit au juif quand il prêtait à son frère juif, tandis que pour le non-juif il n’y avait aucun mal à lui prêter avec intérêt. »

  • Conclusion

On peut naturellement être particulièrement sceptique sur la capacité de l’éducation nationale en France (ou en Europe) à enseigner de façon relativement objective le fait religieux musulman à l’école puisque toute critique ou mise en perspective, qui implique la notion de doute, est impossible en islam. Cette vidéo l’illustre magistralement.

Cette vidéo permet sans doute également d’avoir une meilleure compréhension de la raison pour laquelle les dénis de réalité les plus flagrants sont  fréquents dans la culture musulmane dès qu’il s’agit de parler de religion (sans parler de la question de la Shoah…).