L’« islamophilie savante » : quelques éléments de langage

  • Critique de l’islam : la guerre est déclarée

Pour faire taire la critique quant à l’impact du grand chambardement humain encouragé depuis quelques décennies par l’immigration ouvrière musulmane de masse et plus récemment par l’arrivée de migrants économiques musulmans de plus en plus nombreux, certains intellectuels pratiquent en France une islamophilie qui prétend faire fi des considérations culturelles et religieuses les plus élémentaires au profit de la promotion utopique et insensée d’une humanité universelle mais « diverse », posture intellectuelle qui s’accompagne naturellement de l’attaque virulente de tous ceux dont les travaux peuvent contribuer à alimenter la critique raisonnée de cet universalisme sans limite et de l’islam, dont il est aujourd’hui un des protégés. Aussi, il est intéressant de revenir sur une polémique qui a illustré la difficulté d’ouvrir le débat sur cette question en France.

  • L’affaire « Gougenheim » et la réponse des islamophiles savants : « Les Grecs, les Arabes et nous (enquête sur l’islamophobie savante) »

La publication du livre « Aristote au mont saint Michel » de Sylvain Gougenheim en 2008 a déclenché une intense polémique car ce livre osait questionner  l’apport de la civilisation arabo-musulmane dans l’histoire du monde et plus particulièrement dans son rapport à la civilisation occidentale.

Un collège d’intellectuels publia en réponse l’année suivante le livre « Les Grecs, les Arabes et nous » :

Pour le collège de rédacteurs de l’ouvrage « Les Grecs, les Arabes et nous », la réponse est simple (page 8) : « Aristote au Mont Saint-Michel développe une vision du monde qui s’insère très précisément dans la philosophie de l’histoire sarkozyste à la rencontre de ses trois axes majeurs : (1) exaltation de la France toute chrétienne , celle du « long manteau d’églises » jeté sur nos campagnes ; (2) revendication assumée de « l’œuvre positive » de la colonisation – puisque la science est par essence européenne ; (3) volonté de liquider définitivement mai 68. »

On voit que l’analyse est tranchée et que le parti-pris idéologique de la réponse dans son introduction est assez manifeste, au moins sur deux plans : dénier au christianisme une relation « charnelle » avec la France et sa culture tout au long d’une histoire millénaire ; enfoncer le clou de la culpabilité colonisatrice au profit des pauvres pays musulmans anciennement colonisés. Quant à mai 68, je dois avouer n’avoir pas bien saisi ce que cela vient faire dans le débat sur la relation avec le monde arabo-musulman ; peut-être une résurgence obsessionnelle et irrépréssible de l’esprit libertaire.

  • Critiquer l’islam de façon argumentée, c’est être un islamophobe savant

Il est assez difficile de proposer une synthèse de ce livre « Les Grecs, les Arabes et nous » et de l’argumentaire détaillé fourni pour détruire l’ouvrage de Sylvain Gougenheim car il me semble à vrai dire assez difficile à lire.

Je passe sur la multitude de remarques et de propos hautains et méprisants proférés à l’égard de ce dernier, ce qui n’est pas sans dénoter un parti-pris aussi partisan que celui que ce collège de rédacteurs prétend dénoncer. Sylvain Gougenheim a peut-être tenu des propos erronés, formulé des approximations, manqué de clarté : c’est tout à fait possible sur un sujet aussi complexe, vaste et difficile à cerner que la civilisation arabo-musulmane du Moyen-Âge et sa relation aux mondes grec et occidental. Le mieux pour le lecteur est évidemment au moins de commencer par lire ce livre avant d’en parler.

Reste qu’en réalité la questionnement de la valeur de la civilisation  musulmane dans l’histoire du monde semble surtout insupportable par principe à ces détracteurs : critiquer directement ou indirectement l’islam, c’est évidemment être islamophobe – selon l’antienne désormais bien connue –. On lit ainsi : « Aristote au Mont-Saint-Michel livre un nouveau symptôme. Personne n’y avait pensé jusqu’à sa publication : pourquoi ne pas confier l’islamophobie à des experts ? »

Cette pensée prend un tour vicieux car elle vise en fait à nier dans l’œuf toute objectivité et toute honnêteté aux critiques de l’islam. La dialectique est subtile dans la manipulation des arguments pour toujours arriver à une condamnation, quel que soit le propos – comme dans la dialectique marxiste –, puisque la modération même du propos peut être retournée et analysée comme partie intégrante de la dialectique islamophobe : « L’islamophobie savante se voudrait modérée : personne ne dit que l’Europe ne « doit » rien aux savoirs transmis par les Arabes. L’islamophobie savante constate seulement qu’on a, sur ce point, beaucoup exagéré, et se demande pourquoi. Aristote au Mont-Saint-Michel propose un « rééquilibrage » qualifié, évidemment, de « scientifique ». Le fair-play peut aller jusqu’à constater que l’apport des sciences arabes est longtemps resté sous-évalué. Il suffit d’ajouter immédiatement que ce n’est pas pour, à présent, le surestimer, sauf bien sûr si l’on verse dans la « haine de soi ». L’islamophobie savante tient la balance. Les éclats de voix ne sont pas son genre. »

Quant au fond des arguments présentés, le lecteur pourra se faire lui-même une opinion, avec la difficulté que présente toutefois une réponse de spécialistes : il est pratiquement impossible pour un non-spécialiste de savoir si le choix et la présentation des arguments sont honnêtes ou biaisés. Vu la tonalité idéologique du livre, annoncée dès l’introduction, on ne peut qu’avancer avec prudence. J’en donnerai prochainement (pour ne pas alourdir cet article-ci) des exemples dans le domaine des mathématiques, matière qui fait plus facilement l’objet d’une approche non idéologique par les mathématiciens spécialisés.

  • Conclusion : ce que rate le livre « Les Grecs, les Arabes et nous »

Au-delà des nombreuses informations fournies par ce livre – jusqu’à noyer le lecteur et qui sont quasi-invérifiables par le commun des mortels –, ses rédacteurs passent en réalité à côté de deux questions essentielles :

1) il y a bien eu des savants, des artistes et des intellectuels arabes au Moyen-Âge, personne ne le conteste, mais la question est : depuis le Moyen-Âge, que s’est-il passé ?

Il semble bien qu’il ne se soit pas passé grand-chose comme les intervenants de l’émission de France 2 « Islam » du dimanche matin l’ont reconnu à plusieurs reprises. Même Tareq Oubrou parle dans son ouvrage « un imam en colère » du « déclin de toute une civilisation qui a raté, dès la fin du Moyen Âge, le train de la modernité. »

2) en quoi l’islam a-t-il été un moteur ou un frein au développement  ?

L’amalgame synthétisé par le terme « monde arabo-musulman » n’aide pas au débat : il y a d’un côté les scientifiques, les intellectuels, les artistes, qu’ils soient d’origine arabe ou pas (les Perses par exemple se sont pas des Arabes) et de l’autre le contexte sociétal imposé par une religion omniprésente, l’islam.

Il suffit de lire le Coran pour constater que l’islam n’est pas une religion très ouverte à la critique : or l’esprit critique, à l’origine de toutes les évolutions scientifiques, intellectuelles et artistiques du monde, n’aime pas se « soumettre ».

Le problème est que les rédacteurs de l’ouvrage « Les Grecs, les Arabes et nous » ne s’interrogent nulle part sur la nature de la doctrine musulmane : c’est assez ennuyeux pour une problématique dans laquelle la religion est centrale, car c’est la défense de l’islam qui est en réalité le vrai but de cet ouvrage.

Sylvain Gougenheim, au-delà de ses propres convictions personnelles et du débat qu’elles peuvent légitimement susciter, ne pouvait que déclencher l’ire des intellectuels islamophiles en osant dans son livre rappeler le concept du dar-al-islam, le statut détestable de « dhimmi » en islam réservé aux juifs et aux chrétiens, le fait que l’islam est fondamentalement une orthopraxie religieuse (structuration autour de la pratique et des rituels), ou encore l’impossibilité pour un musulman de quitter la communauté musulmane (puisque l’apostasie est punie de mort par Mahomet).

Penser le mécréant en islam : un effort louable mais qui semble utopiste

  • Problématique

Face à «  c terrible et tragique régression, à la décadence, à la décrépitude » du monde musulman depuis des siècles évoquée par le présentateur de l’émission de France 2 « Vivre l’islam » du 27 novembre 2016, Omero Marongiu-Perria formule quelques pistes de réflexion, mais qui constituent une critique assez virulente de l’islam face à un monde occidental vu par les musulmans comme « un monde de corruption ».

France 2 Islam 161127 Islam 2 Extrait 4

  • Propositions

1) Démythifier l’histoire musulmane

Comme l’admet Omero Marongiu-Perria, l’histoire de Mahomet et de ses Compagnons fait l’objet d’une mythification dont l’objet est une valorisation en opposition au monde occidental : « L’histoire des premiers temps de l’islam est complètement mythifiée chez les musulmans ».

Il est en effet impossible d’aborder l’histoire de l’islam sous le seul angle de la critique historique, pourtant utilisée partout ailleurs, y compris pour les autres religions. Omero Marongiu-Perria reconnaît que « l’histoire musulmane n’est pas abordée à partir des catégories de l’histoire » : en d’autres termes, l’histoire musulmane n’est analysée que dans le contexte d’une perspective religieuse, ce qui rend donc impossible toute objectivité, notamment quant à la profondeur de l’imprégnation tribale de la vie et de la pensée de Mahomet indépendamment de toute inspiration divine.

On peut rester dubitatif sur la capacité de l’islam à accepter une vision plus objective de ses origines car toute analyse objective est désacralisante et donc incompatible avec le Coran, censé être la parole d’Allah.

2) Mahomet le conquérant

Omero Marongiu-Perria constate implicitement avec regret : « il faut le reconnaître, dans ce qui est appris aujourd’hui des premiers temps de l’islam, c’est cette idée du prophète conquérant qui est mise en avant ».

Certes, mais c’est bien ainsi que les textes musulmans les plus authentiques, jusqu’au Coran lui-même, décrivent Mahomet. Et il paraît impossible de réécrire l’histoire de l’islam.

3) Arriver à penser l’autre

Face à un modèle ouvertement communautariste, Omero Marongiu-Perria regrette la difficulté que l’islam rencontre à être tolérant : pour lui en effet, il faudrait « enseigner dans les instituts musulmans des outils d’interprétation qui soient ouverts sur ce qu’on pourrait appeler une théologie de l’altérité, c’est-à-dire comment se penser dans un monde pluriel en englobant d’emblée les autres dans la réflexion ».

Certes, mais on ne voit pas bien, dans une religion pour l’essentiel figée dogmatiquement depuis un millénaire, ce qui pourrait provoquer cette rupture de pensée sans entraîner un effondrement général de tout le système musulman, car ce serait admettre que l’islam peut avoir tort et que les mécréants sont aussi estimables que les musulmans, ce qui va précisément à l’encontre de ce que dit le Coran.

  • Conclusion

Toutes ces pistes sont louables et manifestent une forme d’ouverture et de tolérance, mais sont elles sont aujourd’hui, si l’on en juge par la façon dont le monde musulman évolue, assez utopistes.

Une vision du processus d’appauvrissement philosophique en islam

L’islam est caractérisé depuis des siècles par une très grande difficulté à accepter la critique et par la défense d’un dogmatisme qui se double par nature d’une forte intolérance. Tariq Ramadan n’hésite d’ailleurs par à écrire : « L’absence de débat critique et serein est à notre sens l’un des maux qui rongent la pensée musulmane contemporaine. »

Ce constat de « régression » fait par les intellectuels musulmans eux-mêmes est évoqué par un intervenant de l’émission de France 2 « Vivre l’islam » du 27 novembre 2016 qui le resitue dans une perspective historique.

France 2 Islam 161127 Islam 2 Extrait 3

Les leçons de taqiya de Tareq Oubrou : (13) L’exemplarité de Mahomet, ou « Pourquoi l’islam a intrinsèquement besoin de la violence »

  • Problématique

Bien que Mahomet ait agi pour l’essentiel, on l’a vu dans de précédents articles, comme un chef de clan conduisant une guerre pour établir son pouvoir au nom de la religion, celui-ci est donné en exemple par l’islam à tout musulman. La question est donc de préciser quelles conséquences pratiques doit tirer aujourd’hui le musulman au regard de cette référence incontournable.

  • Mahomet, l’exemple à suivre

Pour Tareq Oubrou, « Le Coran exhorte le musulman à suivre l’exemple du Prophète. Malheureusement, on confond souvent deux choses : suivre son exemple et le copier ; la référence et l’identification. Rares sont ceux qui sont capables d’éviter une telle confusion. La référence consiste à prendre le Prophète comme modèle en tenant compte, d’une part, du contexte spécifique dans lequel il a vécu, et, d’autre part, du contexte spécifique dans lequel vit le musulman et de son identité personnelle. (…) L’identification, elle, s’apparente souvent à une imitation bête et à une aliénation néfaste. »

La question de l’imitation de Mahomet pose ainsi une question fondamentale : que vaut aujourd’hui, au XXIème siècle, l’islam de Mahomet, guerrier, qui a combattu les mécréants armes à la main ?

L’argument de Tareq Oubrou est fondé sur l’idée que le comportement tribal et guerrier de Mahomet ne constituerait plus un exemple à appliquer aujourd’hui car il serait devenu caduc. C’est ce que Tareq Oubrou exprime par la référence au « contexte spécifique dans lequel Mahomet a vécu » et qui aurait justifié la guerre. On retombe encore une fois dans cet illogisme fondamental : Mahomet, dernier prophète, prétendait délivrer une parole divine, définitive et universelle, mais il l’a en réalité pliée aux contraintes tribales de l’époque.

Il est évident que les fondamentalistes musulmans et nombre d’imams des pays du Golfe sont loin d’être du même avis quant à la caducité du caractère guerrier de l’islam. Et évoquer, au sujet de l’imitation stricte du comportement du Prophète,  « une imitation bête et une aliénation néfaste » est justifiable des délits de blasphème et d’apostasie.

  • Mahomet, l’intouchable

En réalité, ce type de relativisation peut naturellement choquer tous les musulmans attachés à la figure mythifiée de leur prophète, moins pour une raison doctrinale – puisqu’en terme de spiritualité la relativisation n’a aucun sens –, qu’en termes de frustration identitaire face un Occident jusque-là dominateur et qui ose porter atteinte à la mémoire du bédouin, avec la complicité involontaire d’un imam français.

Tareq Oubrou en donne une autre illustration à propos de la francisation du nom de Muhammad (ou Mohammed) en Mahomet qui irrite tant certains musulmans mais qu’il ne fait pas sienne, avec un bon sens bien occidental : « Il est étonnant de constater la réaction scandalisée de nombreux musulmans, et pas forcément les plus pratiquants, dès qu’ils entendent prononcer le nom « Mahomet ». Ils estiment que ce vocable est le résultat d’une laïcisation profanatrice de la personne du Prophète. Ils se lancent dans des élucubrations linguistiques très poussées (…). Ces mêmes musulmans qui contestent l’usage de « Mahomet » n’ont en revanche aucun problème pour traduire en français les noms des autres prophètes de l’islam, non arabes : Îsa devient Jésus, Mûsâ devient Moïse, etc. (…) D’ailleurs, les noms arabes de ces prophètes sont déjà des traductions de noms qui n’étaient pas arabes, mais hébreux ou syriaques – Moïse était Moshé en hébreu comme en syriaque, Jésus était Yeshu’a en hébreu ou Yasû en syriaque… (…) En croyant islamiser les prophètes par l’arabisation de leur nom, on atteint le comble de la confusion entre le théologique et l’identitaire ethnique. De façon tout aussi incohérente, ces musulmans rétifs au nom de Mahomet n’ont aucune objection à traduire Allah par Dieu. »

  • Conclusion : l’islam, une idéologie politique violente et non une spiritualité

Compte tenu de ce qu’a été la vie de Mahomet, remplie de batailles et de guerres à compter de l’hégire comme en témoigne formellement la Sîra, l’islam dit « modéré » d’Europe et de France est pris dans un étau et écrasé : d’un côté, par un islam fondamentaliste, qui retourne sans état d’âme aux sources (musulmanes) incontournables et indubitables de l’islam des origines, et de la violence qui l’a accompagné constamment à partir de Médine ; de l’autre, par le risque de faire exploser ou de dissoudre l’islam dans ses contradictions à trop vouloir excuser cette violence originelle, jusqu’à aboutir à une relativisation du message coranique incontrôlable et irréversible. Pour maintenir le carcan qui lui assure sa survie, l’islam a besoin tôt ou tard de la violence.

En effet, la violence (physique et psychologique), qui s’exprime par l’intolérance et par les peines et châtiments encourus pour des motifs religieux (blasphème, absence de respect du ramadan, apostasie, etc.), sont pour l’islam une question existentielle.

Sauf à pratiquer (comme en réalité bon nombre de musulmans occidentaux jusqu’ici) un islam qui a pris ses distances par rapport à l’islam de Mahomet, jusqu’à presque le renier ou l’abandonner de fait – d’où la qualification d’islam « déviant » ou « dévoyé » au regard de l’orthodoxie –, l’islam ne peut pas survivre dans un milieu ouvert, imprégné par l’esprit critique, où les tabous religieux n’existent pas, c’est-à-dire où tout discours religieux ou spirituel est acceptable ; car ce serait accepter l’hypothèse que l’islam puisse avoir tort, notamment par la bouche de son prophète. Aucun pays musulman ne l’accepte aujourd’hui.

L’interview de l’ambassadeur d’Arabie Saoudite à l’O.N.U., Abdallah al-Mouallimi, réalisée en mars 2016, explique fort clairement ce point de vue : toute remise en cause d’Allah, tout doute exprimé publiquement sont jugés comme subversifs et assimilables à du terrorisme dans la terre sainte de l’islam (et donc passibles de la peine de mort). Difficile d’être plus clair ! Mieux vaut pratiquer la taqiya en Arabie Saoudite si vous voulez rester vivant…

Arabie Saoudite Liberte de conscience 2016 mars

Or, qu’on le dise une bonne fois pour toutes : si la formulation peut dans une certaine mesure dépendre d’un contexte historique, le contenu d’un message véritablement spirituel est fondamentalement universel et définitif, et les valeurs profondes qu’il exprime sont intemporelles : ce message doit refléter une vision définitive du monde et de son sens et plus encore quand on prétend être le dernier prophète –, et ne peut en aucun cas dépendre des vicissitudes des sociétés humaines et des mœurs du temps.

Les leçons de taqiya de Tareq Oubrou : (10) Le Coran créé ou incréé : un débat profond, mais qui paraît tout aussi incompréhensible et byzantin que celui de l’abrogation

  • Problématique

Si le contenu de la « théologie » musulmane semble pauvre au point que Tariq Ramadan va jusqu’à écrire « Il n’y a pas de « théologie islamique ». Comparer les discussions, souvent marginales, qui ont eu cours entre les savants musulmans (essentiellement à partir du Xème siècle) avec les réflexions fondamentales qui ont donné naissance à la « théologie chrétienne » est infondé et, dans les faits, une erreur », il est néanmoins un débat doctrinal qui a marqué l’histoire de l’islam, à savoir le fait de déterminer si le Coran est un texte créé ou incréé.

La nature de cette question peut laisser perplexe les esprits raisonnables : il s’agit en effet, semble-t-il, de déterminer si le texte du Coran faisant l’objet de la révélation a existé de tout temps auprès d’Allah (préservé sur une tablette), ou s’il a été créé à l’occasion de la révélation. À première vue, cette question est assez peu compréhensible : à supposer que « incréé » veuille dire « éternel depuis le commencement des temps » (s’il y a eu un commencement…), qu’est-ce que cela changerait par rapport à une création intervenue à une époque historiquement datée puisque, dans les deux cas, c’est la volonté d’Allah qui s’exprime ? Or on n’imagine pas qu’Allah change d’avis comme les hommes, ces créatures versatiles. Et puis on peut se demander alors qui a écrit le texte du Coran sur la tablette.

Pourtant, les grands esprits musulmans ont beaucoup glosé sur cette question, rejoignant en cela les plus grandes extravagances des casuistes juifs ou chrétiens, mais avec des conséquences intéressantes en matière de signification du texte coranique même si le raisonnement peut paraître assez alambiqué et surréaliste.

  • Perspective historique

La question créé/incréé a en effet divisé l’islam dans les premiers siècles après la mort de Mahomet en deux courants opposés, le mutazilisme et l’asharisme, qui se sont déchirés sur les principes d’interprétation du texte coranique.

L’analyse de Michel Onfray est la suivante : « Tout commence avec un problème qui a donné lieu, dans la philosophie musulmane, à d’abondants débats : le Coran a-t-il été créé (thèse mutazilite) ou incréé (thèse asharite) ? Tout découle de la réponse qu’on donne à cette question. Si le Coran a été créé, il l’a été par des hommes qui, même inspirés par Dieu, ont pu se tromper car l’erreur est humaine. S’il ne l’a pas été, c’est qu’il est directement la parole de Dieu ; dès lors, il est vérité absolue et chaque virgule est volonté de Dieu. »

Cette analyse est erronée car dans tous les cas le statut de parole d’Allah n’est pas remis en cause et donc il ne peut pas y avoir d’erreur. La notion d’erreur est par nature impensable s’agissant de la parole d’Allah. Ce qui peut être discuté en revanche est la signification qu’en donnent les hommes en utilisant le seul outil dont ils se trouvent dotés : la raison.

Cuypers & Gobillot écrivent à ce propos : « Avec le mutazilisme, aux VIIIème-IXème siècles, fut franchi un pas important vers une approche critique du Coran, en faisant de la raison le critère ultime de vérité, en théologie comme en exégèse. Cette période fut agitée par un débat théologique crucial : le Coran est-il créé ou incréé ? Optant pour la première solution, les mutazilites libérèrent du même coup la réflexion rationnelle sur le Coran, notamment pour résoudre ses contradictions apparentes sur la prédestination et le libre arbitre, ainsi que les anthropomorphismes. Un court moment triomphant sous le calife al-Mamûn (mort en 833) et ses deux successeurs immédiats, al-Mutasim et al-Wathiq, qui l’imposèrent comme doctrine officielle, le mutazilisme se vit radicalement banni sous le calife al-Mutawakkil (mort en 861), en faveur de la doctrine dite de la Sunna. Ses idées survécurent cependant dans le chiisme imamite et dans le zaydisme, au Yémen, où l’on retrouva, dans les années 1950, nombre d’ouvrage mutazilites que l’on croyait disparus. Le bannissement du mutazilisme de l’enseignement officiel et sa progressive extinction dans l’islam sunnite représentent, aux yeux de beaucoup d’intellectuels musulmans d’aujourd’hui, une catastrophe culturelle aux conséquences incalculables. »

  • Le mutazilisme : pour aller plus loin dans la compréhension

Les lecteurs peuvent s’ils le souhaitent sauter cette section assez « technique » et relative à la nature du mutazilisme, analyse assez claire de ce courant religieux figurant dans le livre intéressant – mais qui a suscité de vives polémiques – de Sylvain Gougenheim « Aristote au mont saint Michel » (Éd. Seuil), consacrée aux racines grecques de l’Europe chrétienne.

« Le mouvement des « mu’tazila » apparaît au début du VIIème siècle de notre ère, sous les Umayyades et s’épanouit sous la califat d’Al-Mamûn, devenant même religion officielle en 827. Il le demeura sous ses deux successeurs (…). L’épisode mu’tazilite fut toutefois de courte durée. (…) Aux Xème et XIème siècles, le mu’tazilisme retrouva un second souffle, sous la protection des émirs chiites Bouyides. C’est alors que vécut et enseigna le dernier de leurs théologiens, Abd-al-Jabbar. (…)

Le terme de « mu’tazila » dérive du terme « it’azala » qui signifie « mettre côté, s’éloigner ». (…) Au fondement du mouvement mu’tazilite s’inscrit une revendication de stricte orthodoxie islamique. Leurs adversaires sunnites ont déformé le sens du terme en proclamant que la mu’tazila consistait à se séparer non du faux, mais de l’orthodoxie : les mu’tazilites passaient ainsi pour des hérétiques. (…)

Les mu’tazilites se revendiquaient comme de parfaits monothéistes : la croyance en l’unicité de Dieu est au cœur de leur démarche, ce qui les conduit à refuser toute ressemblance entre le divin et l’homme et, par conséquent, à les dissocier totalement. Ils acceptent donc l’idée de libre arbitre. L’homme est créateur, et ainsi, responsable de ses propres actes : tel l’a voulu Dieu. (…)

La position la plus radicale divine, celle des mu’tazilites, consistait à rejeter l’idée d’un Coran incréé. Cette croyance reposait pourtant sur les versets du Coran proclamant que, aux côtés d’Allah, trônait la « Mère du Livre », dont le contenu, révélé par l’archange Gabriel à Mahomet, fut mis par écrit dans le Coran. Les mu’tazilites y voyaient le risque du grave péché d’associationnisme : admettre l’existence de la Mère du Livre ne revenait-il pas à poser l’existence d’une deuxième Dieu ? (…) L’unicité absolue d’un Dieu purifié de toute association extérieure amène à refuser l’éternité au Coran, par crainte de donner à la parole de Dieu une éternité qui n’appartient qu’à ce dernier – on retrouve là un débat classique du « kâlam ». Le Coran est « la parole de Dieu et sa révélation ; il est engendré et créé ». Cette conception conduit aussi les mu’tazilites à dénier tout attribut à Allah, y compris les célèbres « quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu » qui leur paraissent autant de concessions à l’idolâtrie. 

Contrairement à ce qui est parfois affirmé, le mu’tazilisme ne semble guère avoir été influencé par la philosophie grecque. (…) Il apparaît au début du VIIIème siècle, donc avant les traductions effectuées par les Syriaques [traducteurs chrétiens d’Orient, le plus célèbre étant Hunayn Ibn Ishaq (803-873)]. (…) Ils accordent toutefois une place importante à la raison : cette faculté est à leurs yeux la seule qui permette à l’homme d’exercer son libre arbitre, de discerner le bien du mal et, finalement, de connaître Dieu. (…)

La raison apparaît au service de la révélation coranique, qui est révélation d’une vérité naturelle et intemporelle. Si la raison contredit le Coran, elle sort de la nature, du domaine du libre arbitre et de la responsabilité, elle quitte le monde de la morale ; elle devient déraisonnable, et s’autodétruit. Par conséquent la raison n’est elle-même qu’en étant fidèle à la révélation. (…)

On comprend donc que les mu’tazilites ne s’opposèrent pas au dogme d’un Coran incréé par réaction rationaliste, au sens occidental du terme, mais par piété. On se tromperait en voyant en eux des théologiens « thomistes » avant la lettre, des annonciateurs du rationalisme cartésien, voire des libres penseurs. Eux-mêmes se voulurent toujours parfaitement fidèles à la lettre du Coran. »

  • La position de bon sens de Tareq Oubrou

La position de Tareq Oubrou paraîtra de bon sens à un grand nombre de lecteurs raisonnables, mais paraîtra peut-être simpliste pour les experts de l’islam car elle fait fi de la complexité dogmatique de tous les débats antérieurs, à savoir : il n’y a probablement pas grand-chose de déterminant dans ce débat pour l’homme de la rue. Inutile de trop s’y attarder.

Tareq Oubrou écrit en effet : « Tous les théologiens admettent que le Coran vient de Dieu, abstraction faite des modalités métaphysiques de la révélation, qui diffèrent selon les doctrines. Aussi, historiquement, le fait d’adhérer au dogme du Coran incréé ou à celui du Coran créé n’a eu aucune incidence particulière sur l’interprétation qui en était faite. »

  • Le lien avec la question de l’abrogation

Si ce débat peut paraître ainsi fondamentalement assez abscons, il est intéressant de noter qu’il s’insère dans une problématique plus large sur l’intemporalité de la volonté divine, avec un lien direct touchant à une autre question également assez obscure soulevée par l’islam : la question de l’abrogation (puisque le Coran précise clairement qu’Allah peut abroger des versets pour les remplacer par d’autres). La grande question est alors en effet : Allah a-t-il changé d’avis ? Et si le Coran est incréé, faut-il en conclure que les contradictions du texte coranique – correspondant aux changements d’avis d’Allah – étaient prévues de toute éternité dans ce texte ? Délires insondables de la raison humaine…

Dans le dictionnaire encyclopédique du Coran publié sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, on lit à propos de cette question vertigineuse : « La possibilité même de l’abrogation ne va pas sans poser un problème critique de nature théologique au sein de la doctrine la plus répandue en islam sunnite. Dans le cadre du mutazilisme, qui est une doctrine minoritaire, ce problème n’existe pas. Pour les mutazilites, le principe qui est au fondement de l’institution de la chari’a est « l’intérêt de la création » et, dans cette perspective, l’idée que les choses de la Loi révélée puissent fluctuer est naturelle. (…) Selon le courant théologique majoritaire en islam sunnite, l’ash’arisme, l’idée qu’un changement puisse affecter la loi révélée dans le Coran est immédiatement problématique parce que, dans cette perspective, ce dernier rend compte de la volonté divine en son ultime version et cette volonté est conçue comme souveraine – elle dit ce qu’est le bien et le mal en la version définitive de ces notions –, immuable et non inscrite dans le temps (le Coran, en islam, est considéré comme la dernière des révélations et clôt le cycle de la révélation). Ici, la volonté divine est difficilement conciliable avec les intérêts changeant de la création, ou, plus simplement, avec le changement en tant que tel. (…) Le changement, diront les savants sunnites, a été prévu par Dieu de toute éternité. Il a dès le départ prévu qu’il abrogerait tel de ses commandements à la faveur d’un autre. Cette explication toutefois est bâtarde et ne peut satisfaire personne. Des savants ash’arites, Ibn Barhân par exemple, ont clairement exprimé leur désarroi face à la question de l’abrogation : si le Coran est transhistorique, s’il est, comme Dieu, incréé, il est foncièrement impossible de se représenter qu’il soit changeant. »

Toutes ces questions ne peuvent pas avoir de réponse puisque tous les plus extravagants raisonnements philosophico-religieux sont possibles. Surtout, quel peut bien être l’intérêt de se poser de telles questions, aussi ésotériques ?

  • Conclusion

La réflexion autour de questions comme le créé/incréé ou l’abrogation sont à l’origine de disputes sur le caractère interprétable du Coran qui ont marqué durablement l’islam et ont abouti à des « clôtures dogmatiques » selon la terminologie de Mohammed Arkoun.

Ces discussions byzantines sont aujourd’hui à la source d’un immense paradoxe : au moment où certains musulmans voudraient relativiser le sens et la portée du Coran pour proposer un modèle de société moderne qui sorte le monde musulman de l’obscurantisme, une immense vague d’orthodoxie religieuse (financée par le pétrole) s’est emparée au XXème siècle et encore plus vigoureusement qu’auparavant de ce monde musulman, faisant du Coran un texte « intouchable » dont le caractère sacré interdit toute évolution, relativisation ou simple critique.

Toutes les incohérences, contradictions et anachronismes du Coran apparaissent ainsi de plus en plus au grand jour du fait notamment de la vulgarisation de la connaissance permise par la puissance des outils de communication modernes, mais outils qui sont également utilisés par d’autres pour raviver la flamme du fanatisme identitaire dans le cœur de tous ceux qui ne supportent pas les « affronts » faits à la sacralité des textes de l’islam, pourtant production humaine comme les autres, et auxquels ils cherchent à mettre un terme par la force et la violence.

La critique de l’islam va-t-elle continuer à être possible en France ?

Compte tenu des attaques de plus en plus fréquentes contre la liberté d’expression en France qui prétendent embrigader la liberté de critique des religions dans un carcan de plus en plus étroit, il est utile de rappeler que cette liberté de critiquer les religions est l’expression d’un droit fondamental en France et qu’il ne saurait être question d’établir un délit de blasphème. Pour autant, il ne faut pas mélanger critique de la religion et critique des personnes qui suivent cette religion, amalgame détestable dont l’instrumentalisation par certaines officines vise à établir en réalité dans les faits le délit de blasphème par des voies détournées.

  • Rappel des règles du droit français

La Loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse fixe le cadre du droit d’expression en France, en particulier dans le cadre des limites fixées par deux articles : l’article 24 et l’article 32.

Article 24 : « Ceux qui, par l’un des moyens énoncés à l’article 23, auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, seront punis d’un an d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende ou de l’une de ces deux peines seulement. »

Article 32 : « La diffamation commise par les mêmes moyens envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée sera punie d’un an d’emprisonnement et de 45.000 euros d’amende ou de l’une de ces deux peines seulement. »

La définition de la diffamation est donnée par l’article 29 : « Toute allégation ou imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération de la personne ou du corps auquel le fait est imputé est une diffamation. La publication directe ou par voie de reproduction de cette allégation ou de cette imputation est punissable, même si elle est faite sous forme dubitative ou si elle vise une personne ou un corps non expressément nommés, mais dont l’identification est rendue possible par les termes des discours, cris, menaces, écrits ou imprimés, placards ou affiches incriminés. »

  • Critiquer la religion et appeler à la haine ou à la discrimination sont deux choses totalement différentes

Chacun est libre en France de penser ce qu’il veut des religions. Les athées, nombreux, pensent que tous ceux qui croient en Dieu sont des adeptes de la méthode Coué, jusqu’à parfois être des « illuminés ». Est-ce un problème ? Non, chacun a le droit de penser et d’exprimer que l’autre est dans l’égarement le plus complet, mais l’expression de cette position tranchée ne doit pas être insultante : c’est une question de choix de vocabulaire et non pas de contenu du fond des propos (qu’on peut trouver totalement absurdes). Cela étant, les croyants sont en droit également de penser de même vis-à-vis des athées qui n’ont d’autre explication de l’existence du monde que « Un jour, il y a 20 milliards d’années, quelque chose a explosé quelque part, et nous voilà ! ».

La notion de respect concerne les personnes en tant qu’êtres humains, et pas leurs idées ou leurs figures tutélaires. Dire du mal ou se moquer de Moïse, Jésus, Mahomet ou Bouddha ne remet aucunement en cause le respect dû aux personnes qui en sont les adeptes. La critique, parfois virulente, des différentes conceptions du monde n’empêche pas de respecter les individus en tant que personnes humaines ainsi que leurs droits dans le cadre d’une société laïque.

Les juifs pensent que Jésus était un imposteur puisque ce n’était pas le Messie et surtout, ils l’accusent du délit de blasphème puisqu’il a laissé entendre (sans le dire lui-même véritablement) qu’il était Dieu ou Fils de Dieu. Est-ce un problème que les juifs rejettent donc ainsi tout le christianisme ? Non. D’ailleurs, les juifs n’appellent pas à égorger les chrétiens dans la rue ou à les massacrer à la kalachnikov. De ce point de vue, le renvoi à certains passages violents de l’Ancien Testament (le Nouveau Testament prônant par essence la non-violence) pour tenter de mettre à égalité les 3 religions monothéistes au regard de la violence est un procédé parfaitement malhonnête intellectuellement. La violence de l’Ancien Testament, pour autant qu’elle ait retracé des faits réels et non symboliques, n’est pas constitutive des fondements doctrinaux du judaïsme : on cherche en vain depuis 2.000 ans des exemples de massacres commis au nom de la Torah.

Les juifs et les chrétiens pensent de leur côté que Mahomet était simplement un bédouin égaré ou fou : est-ce un problème ? Non. Car, sauf confirmation d’Allah, qu’on attend toujours, rien ne prouve que Mahomet ait été autre chose qu’un illuminé – comme les hôpitaux psychiatriques en sont remplis –, qui a pu sincèrement se convaincre lui-même être en relation avec Dieu, et que l’Histoire a épargné à Uhud comme elle en a certainement fait trépasser tant d’autres qui sont ainsi restés inconnus. La méthode Coué est en effet vieille comme le monde. Et ce n’est guère le Coran, texte décousu, extrêmement répétitif, copie du judaïsme et des histoires bibliques, sans concept nouveau, qui peut par la raison nous persuader du contraire ou du côté surnaturel de toute cette histoire désertique.

De la même façon, on peut trouver absurdes et incohérentes les théories fondées sur la réincarnation puisque si l’homme disparaissait – du fait d’un virus mortel par exemple (les dinosaures ont bien disparu pour une autre raison) –, le cycle des réincarnations serait définitivement interrompu : cas de figure qui n’est pas sans poser un problème doctrinal me semble-t-il abyssal.

Personne n’étant en mesure de prouver que son explication du monde et de son origine est la bonne – car Dieu n’est pas bavard – ni les juifs, ni les chrétiens, ni les musulmans, ni les bouddhistes, etc. n’ont de légitimité à imposer aux autres leur vision du monde par la force. La mort seule nous apportera à tous la vérité ; il suffit d’être un tout petit peu patient et de faire preuve d’humilité en attendant. Comme dit Brassens : « Or, s’il est une chose amère, désolante, en rendant l’âme à Dieu, c’est bien de constater, qu’on a fait fausse route, qu’on s’est trompé d’idée. Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente, d’accord, mais de mort lente. »

  • L’accusation d’islamophobie : un faux-nez pour instaurer un délit de blasphème en France

Face au souhait clairement exprimé par certains d’empêcher la critique du religieux par des voies détournées, il convient justement d’en rester à la critique directe du religieux, c’est-à-dire de la doctrine, pour éviter tout risque judiciaire quant à la mise en cause des personnes.

Répétons-le avec force : si des personnes ont envie de croire à des histoires acadabrantesques (aux yeux des autres), elles sont libres de le faire mais elles ne peuvent pas imposer à l’humanité entière de respecter leurs convictions, ni leur susceptibilité à cet égard, mais seulement leurs personnes.

Ainsi, chacun est libre de penser et d’exprimer, si c’est sa conviction, qu’égorger vivant une pauvre bête sous prétexte que cela fait plaisir à un dieu qui se promène dans le ciel est un acte barbare qui renvoie aux visions les plus obscures et les plus arriérées de l’humanité, et qu’on pensait révolues. Et il en est de même des rituels religieux : voile, ablutions, interdits alimentaires (qui n’ont aucune justification scientifique), rites de prière (combien de fois, position, direction,..), etc.

S’agissant de l’islam, la situation est rendue délicate par le fait que la doctrine à des effets très concrets sur le comportement communautaire, l’islam étant une religion fondamentalement communautariste conformément à ce que prône le Coran. Aussi, dissocier la critique de la doctrine religieuse elle-même de la critique du comportement de la communauté musulmane n’est donc pas toujours facile mais doit être réalisé et expliqué avec soin, les officines de défense des droits de l’homme étant promptes à tenter de traîner en justice tous ceux qui s’aventurent à critiquer frontalement l’islam. Et malheureusement, la justice française – qui connaît très mal les fondamentaux doctrinaux de l’islam – peut se laisser entraîner dans cette spirale dictatoriale visant à bâillonner la liberté d’expression.

  • Conclusion : Restons vigilants dans la défense de la liberté d’expression et d’agir

Une liberté qui n’est pas constamment défendue est une liberté qui disparaît. Sans tomber dans l’outrance, il convient donc d’en user régulièrement afin de rappeler son existence incontournable.

Car les menaces sont claires et peuvent provenir du milieu judiciaire lui-même comme en témoigne la création le 18 novembre 2015 – soit 5 jours après le Bataclan ! – de la « Fraternité du barreau de Paris » dont l’objectif est en réalité de commencer à empêcher la critique des religions prétexte pour empêcher surtout la critique de l’islam (car avant l’islam, la question ne semblait guère se poser) – grâce aux concepts extensibles de stigmatisation et de discrimination.

La motivation détestable de cette démarche hypocrite qui prétend éviter une division de la société française est en effet bien précisée : « En ces temps tumultueux où la République a été lâchement attaquée dans le but évident de diviser la société française, les avocats fondateurs de l’association ont convenu ensemble de se concerter à l’effet d’œuvrer, dans le cadre de leur profession et de la vie civile, à la lutte contre toute forme de stigmatisation ou de discrimination liées à la religion, dans le respect du principe de laïcité. Cette association concerne tous les avocats épris de justice et de liberté, partageant des valeurs de fraternité, et ce, quelle que soit leur croyance ou leur philosophie de vie. »

On peut être qu’atterré par une telle initiative, comme si la société civile n’était pas déjà assez forte pour saisir elle-même la justice en cas de besoin. Sous la houlette d’un éminent représentant du Conseil Français du Culte Musulman, Chems-Eddine Hafiz, cornaquant ses 3 confrères représentant les autres religions, cette structure se prépare ainsi à mettre « fraternellement » fin à la liberté d’expression en matière religieuse. À quand la chari’a ?

Foi & Science en islam : un rapport difficile

L’émission de France 2 « Islam » du 11 septembre 2016 a proposé une réflexion intéressante sur les rapports de la foi et de la science en islam. Je vous propose d’en commenter quelques thèmes à l’aune de certains constats contemporains.

  • La contribution musulmane au monde moderne au terme après une léthargie de 5 à 6 siècles

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Il est un fait avéré que le développement intellectuel et scientifique du monde occidental est sans comme mesure avec celui de l’islam depuis plusieurs siècles. Ainsi, Tareq Oubrou parle du « déclin de toute une civilisation qui a raté, dès la fin du Moyen Âge, le train de la modernité. »

De son côté, Malek Chebel est encore plus clair : « Trop longtemps demeurés sur le bas-côté de la route, les musulmans n’ont pas été – c’est le moins que l’on puisse dire – des acteurs du progrès technologique moderne. Le monde musulman contemporain n’a rien inventé qui puisse susciter l’admiration. (…) Dans l’évaluation générale réalisée par l’ONU sur le développement durable des nations, les pays du bloc arabo-musulman se présentent (avec quelques nuances) parmi les derniers du peloton des États qui investissent dans la formation et l’éducation. »

Chaque civilisation a eu des hauts et ses bas mais on est généralement capable d’en déceler les principales causes. Le plus étonnant ici est que les musulmans eux-mêmes ne savent pas donner d’explication à l’immobilisme de leur civilisation depuis tant de siècles. Peut-être faut-il chercher une explication dans un des tabous majeurs de l’islam : son incapacité criante à accepter la critique ?

La floraison intellectuelle des débuts de l’islam si souvent vantée n’était-elle pas en réalité concentrée sur des domaines précis dont le périmètre était limité par l’interdiction de toute critique fondamentale de l’islam ? N’y a-t-il pas un lien à faire entre cette léthargie intellectuelle et scientifique et l’incapacité du monde musulman à poser un véritable regard critique sur lui-même et, de façon plus générale, à accepter la valeur universelle de la démarche rationnelle et critique, car contenant en elle-même les ferments de la critique de la religion ?

À ce propos, rappelons les constats réalisés par Malek Chebel :

« L’école coranique où l’on égrène à longueur de journées des sourates et des versets, sans les comprendre et sans les relier à un contexte historique, est, de ce point de vue, la caricature de l’apprentissage mécanique. Sortir de cette méthode répétitive est en soi considéré comme un début explicite d’indiscipline, et parfois de vaine spéculation. »

« À l’étudiant qui s’engage dans les études religieuses, le talib, on demande surtout une capacité d’assimilation passive des textes et de la tradition, sans aucun recul. »

« L’une des caractéristiques actuelles de la pensée en islam est d’être univoque. Mais lorsqu’on dit « univoque », il faut entendre le mot au sens immédiat du terme et non pas de manière métaphorique ou distanciée. Très distinctement, l’esprit musulman d’aujourd’hui répugne à se voir reprocher, même avec doigté, l’absurdité logique de telle pensée anachronique ou fossile, surtout si elle a été codifiée par le Coran ou la sharia. »

« Pour le croyant islamoïde, l’islam se situe au-dessus et en dehors de la critique humaine. Pour lui, la doxa ne peut être questionnée, ni dans sa généralité ni dans son détail, car cela mettrait en péril tout l’édifice de la croyance. Le comportement « islamoïde » consiste donc à rejeter en bloc toute innovation inconvenante, tout en donnant le change à quiconque s’avise de critiquer tel ou tel précepte islamique. À ce sujet borné, l’islam n’offre que des avantages : une religion divine, avec un prophète d’une sagesse à toute épreuve et une histoire arabo-islamique flamboyante. »

« Pour les autorités religieuses, il ne peut pas y avoir de liberté en dehors du dogme lui-même, ce qui revient à dire qu’il n’y a pas de liberté du tout, hormis évidemment celle qui consiste à suivre la voie telle qu’elle a été tracée depuis des lustres. »

« Celui qui analyse les difficultés que rencontrent aujourd’hui l’islam et les musulmans est frappé par la faiblesse de la pénétration de la pensée rationnelle dans la pensée religieuse. »

« C’est pourquoi j’apporte du crédit à ceux qui soutiennent que les musulmans d’aujourd’hui n’ont qu’une aptitude limitée à l’autocritique. »

« L’attitude du croyant musulman vis-à-vis du corpus coranique a toujours été empreinte d’exaltation et de respect, ce qui l’empêche d’affronter les nouvelles idées. »

Tariq Ramadan écrit de son côté :

« L’absence de débat critique et serein est à notre sens l’un des maux qui rongent la pensée musulmane contemporaine. »

« Les dialogues et les débats manquent infiniment à l’intelligence musulmane contemporaine »

Enfin, pour Tareq Oubrou :

« Les musulmans ne sont jamais invités à se remettre en question [lors de la prière du vendredi à la mosquée]. L’islam leur est présenté comme LA solution universelle. »

  • Le retour à l’obscurantisme scientifique

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Ce retour à l’obscurantisme scientifique est-il anecdotique ou est-il simplement l’expression de l’extension, certes excessive mais compréhensible, du domaine religieux ? Il faut rappeler que le Coran a une prétention invraisemblable à l’universalité :

Sourate 6, verset 38. (…) Nous n’avons rien négligé dans le Livre. (…)

Sourate 6, verset 59. (…) rien de vert ou de desséché qui ne soit consigné dans le Livre explicite.

Sourate 22, verset 70. Ne sais-tu pas qu’Allah sait ce qu’il y a dans le ciel et sur la terre ? Tout cela est consigné dans un Livre et cela pour Allah est bien facile.

Ces sentences outrancières, à valeur d’ailleurs plutôt symbolique si on veut être raisonnable, alimentent encore aujourd’hui les délires de certains imams et sont sans doute moins la marque d’une incapacité à raisonner que la manifestation d’un pouvoir religieux qui veut s’étendre à toutes choses. L’islam n’est d’ailleurs pas la seule religion ou spiritualité dont la prétention à détenir l’unique vérité a pu conduire ou conduit encore à l’aveuglement imbécile et au fanatisme.

  • La Terre est ronde !

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Difficile enfin de ne pas revenir sur ce point car il faut rappeler que la rotondité de la Terre a été démontrée par les Grecs dès l’antiquité (IIIème siècle avant Jésus-Christ) par Ératosthène : il estima alors la circonférence terrestre à 40.000 km (donc avec une précision étonnante pour l’époque) à partir de l’ombre portée et donc de l’angle fait par les rayons du soleil à Alexandrie au moment où ceux-ci étaient verticaux (tombant au fond d’un puits) à Syène, et de la distance évidemment séparant les deux villes.

Quant à l’héliocentrisme (hypothèse selon laquelle le soleil tourne autour de la terre et non l’inverse), elle fut proposée par Aristarque de Samos dès le IIIème siècle.

De l’ignorance musulmane en matière de religion

L’ignorance par les musulmans des autres cultures religieuses ou spiritualités (comme l’ignorance par les chrétiens européens des textes musulmans, qu’ils n’ont le plus souvent jamais lus) est un fait évident et facile à vérifier (sans parler de la très mauvaise connaissance par les musulmans eux-mêmes de leurs propres textes).

C’est une ignorance parfaitement logique dans la mesure où 1) le Coran est censé être pour les musulmans un livre parfait, réputé comme ayant réponse à tout sur tous les points fondamentaux, rendant les livres des autres religions inutiles (le Coran reprenant d’ailleurs dans une multitude de versets, de façon plus ou moins claire ou confuse, de nombreux épisodes de la Bible qu’il copie) ; 2) l’absence de regard critique porté par les musulmans eux-mêmes sur leurs textes sacrés les conduit naturellement à ne pas s’intéresser à d’autres visions du monde ; 3) les textes juifs et chrétiens dont le Coran prétend être le continuateur sont réputés avoir été falsifiés pour cacher la vérité, car ils n’annoncent effectivement aucunement la venue de Mahomet.

Sourate 2, verset 75. Comment pouvez-vous espérer, musulmans, que de pareils gens [les juifs] partageront votre foi, alors qu’un groupe d’entre eux, après avoir entendu et compris la parole d’Allah, la falsifia sciemment ?

Sourate 3, verset 71. Ô gens du Livre, pourquoi dissimulez-vous la vérité sous le mensonge ? Pourquoi cachez-vous sciemment la vérité ?

Sourate 3, verset 78. Certains parmi eux altèrent le Livre en le récitant pour faire croire que cela en provient, alors que cela est étranger au Livre. Ils disent : « Ceci vient d’Allah » alors que cela ne vient pas d’Allah. Ils disent sciemment des mensonges contre Allah.

Sourate 4, verset 46. Certains juifs altèrent les paroles révélées et disent : « Nous avons entendu et nous avons désobéi » (…) Ils tordent leurs langues et attaquent la religion. Si au contraire ils disaient : « Nous avons entendu et nous avons obéi » (…), ce serait meilleur pour eux et plus droit. Allah les a maudits à cause de leur incrédulité : que leur foi est bien médiocre !

Cette ignorance donne lieu à des contre-sens complets, en particulier sur la personne de Jésus, de nombreux musulmans étant ainsi de bonne foi persuadés que le Coran reconnaît le Jésus (« Issa ») des chrétiens, alors qu’il n’en est rien. En effet, le Coran reconnaît Jésus comme prophète et non pas comme le font les chrétiens, comme l’incarnation de Dieu sur Terre, ce qui n’a absolument rien à voir. Stricto sensu, les chrétiens sont pour les musulmans d’abominables polythéistes (car le polythéisme est la pire abomination qui soit pour les musulmans) du fait de la Sainte Trinité car l’unicité de Dieu dans la Sainte Trinité chrétienne (qui est pour Dieu une façon d’être en « relation » avec les hommes de trois façons différentes, et qui constitue – même pour les chrétiens – un mystère de la foi) est une notion absurde et inenvisageable pour les musulmans, et donc un faux-nez du polythéisme.

L’expression de ce constat d’ignorance, quoique évident, est rarissime dans les médias français. Prenons acte néanmoins qu’il a été formulé avec lucidité et courage par un intervenant invité sur le plateau de l’émission de France 2 « Islam » le 11 septembre 2016 :

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Citer les textes musulmans en arabe : une curieuse manie

Il ne viendrait à l’idée d’aucun chrétien de citer les Évangiles en grec pour donner plus de force à son discours. Pourquoi en va-t-il différemment avec l’islam où s’est répandue la curieuse manie d’insérer en permanence dans le discours de la phraséologie arabe ?

  • L’arabe, langue par excellence d’Allah et donc de la révélation divine

Il faut d’abord rappeler que l’islam a donné à l’arabe un statut tout à fait particulier en en faisant la langue arabe la langue de la révélation : Allah dicte à Mahomet son message en arabe afin qu’il soit parfaitement explicite et donc parfaitement compris, c’est ce qui est écrit. On ne peut être qu’étonné par cette primauté car on ne voit pas bien pourquoi l’arabe présenterait une clarté particulière par rapport aux autres langues, dans la mesure où c’est la clarté de la pensée qui fait la clarté du discours comme l’a limpidement expliqué Boileau dans l’Art poétique : « Avant donc que d’écrire, apprenez à penser. Selon que notre idée est plus ou moins obscure, l’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément. »

Or le Coran dit :

Sourate 26, versets 192 à 195 : « Ce Coran, c’est le Seigneur des mondes qui l’a fait descendre, et l’esprit fidèle est descendu avec lui sur ton cœur, pour que tu sois au nombre des avertisseurs, en une langue arabe claire. »

Sourate 34, verset 3 : « (…) Rien n’existe de plus petit ni de plus grand, qui ne soit inscrit dans un Livre explicite. »

Sourate 37, verset 117 : « Et Nous leur avons donné le Livre parfaitement clair

Sourate 41, verset 3 : « Un Livre dont les versets sont clairement exposés, un Coran arabe pour un peuple qui sait, »

Sourate 41, verset 42 : « L’erreur ne s’y[le Coran] glisse nulle part : c’est une révélation émanant d’un Seigneur sage, digne de louanges. »

Sourate 41, verset 44 : « Si Nous avions fait un Coran en une langue autre que l’arabe, ils auraient dit : « Pourquoi ses versets n’ont-ils pas été exposés clairement ? Pourquoi un Coran non-arabe alors que nous parlons arabe ? » (…) »

Sourate 42, verset 7 : « Et c’est ainsi que Nous t’avons révélé un Coran arabe, afin tu avertisses la mère des cités (La Mecque) et ses alentours et que tu avertisses du jour du jugement, où sans nul doute, un groupe sera au paradis et un groupe sera dans la fournaise ardente. »

Sourate 43, verset 2 : « Par le Livre explicite ! »

Sourate 44, verset 2 : « Par le Livre explicite ! »

Pourtant les lecteurs du Coran s’aperçoivent rapidement du peu de clarté du texte, de son caractère répétitif (pourquoi des répétitions multiples si le message est clair ?), de la présence de nombreuses contradictions qui ont rendu nécessaire l’invention de la doctrine de l’abrogation, le caractère explicite du texte étant si peu explicite que de multiples interprétations en sont nées au sein même du monde musulman. Ce qui devait être le chef d’œuvre éternel produit par le maître pour la suite des temps ressemble plutôt au tâtonnement d’un élève.

  • La traduction est évidemment légitime

La force d’un message est d’être universel et donc d’être compris dans toutes les langues. 99,9% des chrétiens d’Europe n’ont jamais lu ni même entendu les Évangiles en grec, et maîtrisent encore moins l’araméen. Bien entendu, certains termes spécifiques en langue originale et donc ancienne peuvent susciter des débats d’interprétation et de traduction dans toutes les religions, quand bien même dans le cas du Coran celui-ci a prétendument été écrit « en une langue arabe [ndlr pourtant] très claire ».

Bien sûr, une compréhension du contexte est nécessaire pour donner un sens à la lecture d’un texte, notamment afin de déterminer si le texte par exemple est symbolique ou au contraire retrace (ou est censé retracer) une réalité. Mais l’objet du langage étant d’être un instrument de communication entre les hommes, il est aussi heureux que les mots aient encore un sens. Et, s’agissant de sources en arabe, si aucune traduction ne peut rendre la totalité du sens des textes arabes (pour autant d’ailleurs qu’en arabe le sens des textes soit parfaitement fixé), on peut penser du moins que certaines traductions fournissent l’essentiel de ce que chacun a besoin de comprendre (quitte si nécessaire d’ailleurs à les croiser pour mieux cerner le sens si aucun mot ou expression ne convient « parfaitement »).

  • La citation en arabe, moyen d’instaurer une distance avec l’interlocuteur non-arabisant et de nier ab initio sa légitimité critique

L’emploi de l’arabe, en dehors du fait qu’il peut être un signe de respect – puisque le texte est censé être la parole du dieu musulman, Allah – ne fournit en soi aucun indice quant à la justesse du propos ni du raisonnement. On peut dire joliment des bêtises dans n’importe quelle langue.

En réalité, l’usage de la citation en arabe est souvent un procédé condescendant pour établir une distance vis-à-vis du non-arabisant et le placer psychologiquement dès le départ dans une situation d’infériorité intellectuelle. L’argument de la maîtrise de la langue arabe est en effet généralement utilisé comme un repoussoir facile vis-à-vis des critiques des non-arabisants.

Pourtant, la réalité est beaucoup plus simple et les traductions se suffisent souvent à elles-mêmes, car vient un moment où lorsqu’il est écrit, pour prendre un exemple marquant, « tuez-les » [les non-musulmans], ou « frappez-les » [vos femmes], il est logique de penser de bonne foi, comme on nous l’enseigne à l’école élémentaire, que cela veut vraiment dire « tuez-les » ou « frappez-les » au sens le plus usuel du terme, sans plus de tergiversations linguistiques (ce qui n’exclut pas néanmoins par ailleurs que le contexte de la rédaction puisse apporter des précisions quant aux situations dans lesquelles ce commandement doit être appliqué).

La divinisation de l’arabe dans la pensée musulmane est en réalité un instrument de pouvoir. Bien qu’il n’y ait pas d’explication linguistique à cette prétendue supériorité de l’arabe sur les autres langues dans l’échange avec Dieu, Allah étant a priori polyglotte, il était logique que le Coran fût en arabe puisque c’était la langue de Mahomet et surtout parce que c’était une façon pour Mahomet d’affirmer par le biais de la langue la supériorité tribale de la communauté arabe – à laquelle il appartenait – sur toutes les autres nations, l’arabe constituant également un instrument de fédération future de tous les musulmans dans la grande communauté musulmane transnationale, l’Oumma, chacun étant censé lire et apprendre le Coran en arabe et non dans sa langue maternelle.

De ce point de vue, il est très curieux de constater que l’État Islamique ne tombe pas dans ce travers en s’adressant aux occidentaux non-musulmans et musulmans et, s’il utilise des mots faisant référence à des concepts doctrinaux précis et tout à fait courants en islam (tawhid, taqlid, manhaj, etc.), il évite la multiplication des citations inutiles en arabe. Sans doute est-ce la marque de la volonté de convaincre par la seule force du discours doctrinal quant à la nature de l’islam authentique.

La régression de l’islam constatée par les musulmans eux-mêmes

Si les musulmans prétendent détenir le livre parfait, loin s’en faut que la doctrine musulmane soit claire aujourd’hui. Le bateau prend l’eau de tous côtés. Comme l’évoquent (cf. esprit critique) Tariq Ramadan, Malek Chebel ou encore Tareq Oubrou, l’islam ne sait pas (ou plus) dialoguer et débattre. À l’occasion des attentats du 13 novembre 2015, l’émission de France 2 « Islam » du 22 novembre 2015 revient sur cette question. Le constat dressé par les deux interlocuteurs est accablant, notamment en comparaison de la liberté de débat, d’idées, à laquelle le monde occidental est habitué depuis bien longtemps déjà.

France 2 Islam 151122 Extrait 1

France 2 Islam 151122 Extrait 2

Le journaliste : « Je vous ai entendu à plusieurs reprises, et avoir lu aussi, toujours revenir sur l’idée qu’il y aurait des clôtures dogmatiques depuis longtemps. Est-ce que ce n’est pas aussi la responsabilité des intellectuels musulmans, des penseurs musulmans, dans l’état actuel de ce que l’héritage musulman est devenu ? »

Ghaleb Bencheikh : « Vous avez tout à fait raison : nous avons une régression dans la régression. Je n’ose même pas imaginer – je n’ai pas envie que nos chers amis téléspectateurs pensent que, lors de notre entretien ce matin… : j’ai envie de dire que nous fûmes grands nous autres arabes et musulmans. Mais Bagdad fut le lieu des controverses, les fameuses controverses qui sont les ancêtres de la disputatio, elle-même ancêtre de la soutenance de thèse. Et on ne prenait pas ses propres références comme base de discussion. Je ne parle même pas de cela. Je parle de la régression par rapport aux années 30 par exemple, où on pouvait parler librement et on débattait. Là on ne le fait plus. Donc la responsabilité des intellectuels, la tâche, le statut, l’engagement, la responsabilité de l’intellectuel musulman, du théologien, du philosophe, est tout aussi engagée. Donc il est temps de sortir des clôtures dogmatiques. »

Le journaliste : « Mais pourquoi y a-t-il eu ces clôtures dogmatiques ? Autant dans les pays musulmans, la plupart d’entre eux malheureusement, la liberté d’expression, de pensée, n’est pas forcément une valeur reconnue, autant, je dirais l’espace européen et démocratique permet ces réflexions. Mais pourquoi nous n’avons pas, justement, avancé sur ces points-là ? »

Il est quand même surprenant de voir le journaliste reconnaître comme une évidence que la liberté de pensée et d’expression n’est pas reconnue dans la plupart des pays musulmans alors qu’elle est assurée en Europe.

Ghaleb Bencheikh : « Pourquoi ? Parce qu’il y a eu abdication de la raison, défaite de la pensée, abrasement de la réflexion, négation de l’intelligence, et on était resté dans ce qu’on appelle la raison religieuse. On est resté dans la pensée magique, on est resté dans l’argument d’autorité, dans les fantasmes superstitieux. Voilà, il faut libérer l’esprit et justement, se libérer de ces fameuses clôtures dogmatiques (…). Eh bien, c’est ce travail-là, et cette tragédie est aussi un moment propice pour l’investissement intellectuel, pour une raison émergente (…). »

L’argument d’autorité est effectivement le grand argument opposé aux non-arabisants pour leur dénier toute légitimité à toute réflexion sur l’islam, ce qui n’a évidemment aucun sens. Tout ne se résume pas à des problèmes de traduction et, au pire, il suffit de s’appuyer sur les traductions des plus érudits ou des plus reconnus. D’ailleurs, quelle signification accorder alors aux désaccords entre arabisants alors que le Coran est censé être un texte parfait et explicite ? En vérité, ces questions de traduction ne sont que des prétextes pour dénier aux non-arabisants le droit de faire ressortir les nombreuses incohérences et contradictions de l’islam.

Quant à l’incapacité du monde musulman à s’accorder le droit de réfléchir, de critiquer des textes tellement sacralisés que leur vénération devient une sorte de superstition, Mahomet étant lui-même très superstitieux, pourquoi s’en étonner ? Quels progrès spirituels l’islam, copie à la base du judaïsme, a-t-il apporté depuis des siècles au monde, et en comparaison avec les spiritualités qui l’ont précédé, notamment le bouddhisme et le christianisme ? À quoi sert l’islam ?