Coran : un classement thématique pour y comprendre quelque chose

On sait que le Coran est un livre « anarchique » selon le mot même employé par Tareq Oubrou dans la mesure où il ne propose aucun classement ni chronologique ni thématique, comme le rappelle l’intervenant de l’émission « Islam » de France 2 du 12 février 2017.

France 2 Islam 170212 Exegese du Coran 2 Extrait

Cet intervenant suggère d’aborder la lecture de ce texte selon un ordre thématique. Cette approche est effectivement fondamentale, à la fois pour savoir ce que dit vraiment le texte sur chaque thème abordé, mais aussi pour mesurer statistiquement l’importance de chaque énoncé : le Coran contenant en effet des contradictions évidentes, on ne peut pas mettre sur le même plan deux propos contradictoires, mais dont l’un est exprimé par un ou deux versets, et l’autre par des dizaines, voire une centaine de versets (les contradictions apparentes étant d’ailleurs à mettre en rapport avec la chronologie du texte et les notions d’abrogé et d’abrogeant).

C’est précisément cette analyse thématique systématique du texte coranique, complété par des extraits de la biographie de Mahomet et des hadiths, que vous pouvez télécharger gratuitement sur ce site sous la forme du « Livret musulman de premier secours » sur la page http://islametoccident.fr/?page_id=1786.

Ce recensement systématique, travail aride (mais par nature aisément vérifiable) que vous pouvez ainsi vous épargner, est un outil indispensable pour mettre fin à nombre d’idées reçues ou propagées sur la réalité du texte coranique, idées qui sont à la source de multiples confusions et sont parfois utilisées pour manipuler des esprits occidentaux naïfs, habitués à croire ce qu’on leur dit, n’ayant jamais lu eux-mêmes les textes fondamentaux de l’islam.

Comment pousser les musulmans à étudier leur religion ?

Il suffit d’interroger les musulmans pour constater que beaucoup ne connaissent de leur religion que quelques principes de base, et que ce peu de connaissance est souvent l’objet d’une crispation identitaire (même dans les débats entre musulmans), en particulier chez les jeunes musulmans et musulmanes françaises (cf. port du voile, halal).

Si un des intervenants de l’émission de France 2 « Islam » du 8 mai 2016 émit l’idée qu’« il y a plusieurs façons d’être dans le vrai », ce qui est logiquement impossible, l’idée est certainement du moins de dire que personne ne pouvant prouver dans le domaine religieux qu’il a raison, la pluralité des opinions est respectable ainsi que la critique et le débat.

France 2 Islam 160508 Lire et interpreter le Coran Partie 2 Education

Dans ce domaine malheureusement, il paraît difficile d’être très optimiste puisque Tariq Ramadan reconnaît lui-même que « Les dialogues et les débats manquent infiniment à l’intelligence musulmane contemporaine », « l’éthique du débat et de la divergence » mentionnée dans l’émission et autrefois apparemment en usage n’ayant en réalité jamais concerné les débats entre musulmans et mécréants.

Des rites : pour quoi faire ?

  • Constat

La spiritualité musulmane se focalise autour du principe élémentaire d’unicité divine, ou « tawhid », qui peut offrir à certains esprits imaginatifs des horizons leur permettant de déployer des raisonnements subtils, mais qui est insuffisant pour nourrir la vie religieuse de la masse des croyants dont le niveau intellectuel ne leur permet pas d’accéder à ces joutes de haut vol. On peut être d’avis que dans le domaine religieux en général, la multiplication des rites cherche à combler le vide intérieur angoissant créé par l’absence de véritable spiritualité, jusqu’à se transformer en superstition.

De ce point de vue, l’islam n’est pas en reste : il suffit d’ouvrir des ouvrages de jurisprudence musulmane ou de hadiths pour constater la place effarante que tiennent les rituels dans la vie religieuse en islam, jusqu’à se préoccuper avec beaucoup de minutie de l’exemple donné par Mahomet, y compris dans les détails les plus scabreux, comme par exemple dans le domaine de la satisfaction des besoins naturels (dans quelle position, dans quelle direction, comment s’essuyer, etc.), sujet on ne peut plus terre-à-terre.

Les grands rituels de l’islam sont assez connus, notamment les cinq prières par jour, le ramadan ou l’égorgement des animaux. Mais pour prendre conscience de l’ampleur de la question du rituel et des règles, il est intéressant de feuilleter la table des matières d’un ouvrage de jurisprudence musulmane, en particulier celui de l’islam malikite suivi par la grande majorité des personnes de culture nord-africaine : l’ouvrage Al-Muwatta, ouvrage de référence en matière de jurisprudence malikite et que chacun peut consulter facilement en librairie ou en bibliothèque. On y trouve ainsi abordés par exemple la complexité de la question des ablutions (à quelle occasion – relation sexuelle, saignement, suite à l’attouchement des parties génitales, en cas de rêve érotique, après un baiser à une épouse, etc. –, quand, quelle eau ou de façon sèche, quelles parties du corps – mains, tête, oreille, etc. –), la prière (la prière de l’éclipse, pour obtenir la pluie, la direction, comment poser ses mains), les règles touchant aux vêtements, ou encore le mauvais œil.

  • Problématique

Dans ce contexte de ritualisation extrême, dont on peut questionner l’intérêt spirituel, il est légitime de s’interroger, comme lors de l’émission de France 2 « Vivre l’islam » du 11 décembre 2016, sur ce qui reste de la religion si on en ôte tous ces rituels, émission au cours de laquelle un intervenant a posé la question effectivement fondamentale suivante : « Un musulman qui n’observerait pas les rites a-t-il droit au salut ? »

France 2 Islam 161211 Islam & Violence 2 Extrait 5

Penser le mécréant en islam : un effort louable mais qui semble utopiste

  • Problématique

Face à «  c terrible et tragique régression, à la décadence, à la décrépitude » du monde musulman depuis des siècles évoquée par le présentateur de l’émission de France 2 « Vivre l’islam » du 27 novembre 2016, Omero Marongiu-Perria formule quelques pistes de réflexion, mais qui constituent une critique assez virulente de l’islam face à un monde occidental vu par les musulmans comme « un monde de corruption ».

France 2 Islam 161127 Islam 2 Extrait 4

  • Propositions

1) Démythifier l’histoire musulmane

Comme l’admet Omero Marongiu-Perria, l’histoire de Mahomet et de ses Compagnons fait l’objet d’une mythification dont l’objet est une valorisation en opposition au monde occidental : « L’histoire des premiers temps de l’islam est complètement mythifiée chez les musulmans ».

Il est en effet impossible d’aborder l’histoire de l’islam sous le seul angle de la critique historique, pourtant utilisée partout ailleurs, y compris pour les autres religions. Omero Marongiu-Perria reconnaît que « l’histoire musulmane n’est pas abordée à partir des catégories de l’histoire » : en d’autres termes, l’histoire musulmane n’est analysée que dans le contexte d’une perspective religieuse, ce qui rend donc impossible toute objectivité, notamment quant à la profondeur de l’imprégnation tribale de la vie et de la pensée de Mahomet indépendamment de toute inspiration divine.

On peut rester dubitatif sur la capacité de l’islam à accepter une vision plus objective de ses origines car toute analyse objective est désacralisante et donc incompatible avec le Coran, censé être la parole d’Allah.

2) Mahomet le conquérant

Omero Marongiu-Perria constate implicitement avec regret : « il faut le reconnaître, dans ce qui est appris aujourd’hui des premiers temps de l’islam, c’est cette idée du prophète conquérant qui est mise en avant ».

Certes, mais c’est bien ainsi que les textes musulmans les plus authentiques, jusqu’au Coran lui-même, décrivent Mahomet. Et il paraît impossible de réécrire l’histoire de l’islam.

3) Arriver à penser l’autre

Face à un modèle ouvertement communautariste, Omero Marongiu-Perria regrette la difficulté que l’islam rencontre à être tolérant : pour lui en effet, il faudrait « enseigner dans les instituts musulmans des outils d’interprétation qui soient ouverts sur ce qu’on pourrait appeler une théologie de l’altérité, c’est-à-dire comment se penser dans un monde pluriel en englobant d’emblée les autres dans la réflexion ».

Certes, mais on ne voit pas bien, dans une religion pour l’essentiel figée dogmatiquement depuis un millénaire, ce qui pourrait provoquer cette rupture de pensée sans entraîner un effondrement général de tout le système musulman, car ce serait admettre que l’islam peut avoir tort et que les mécréants sont aussi estimables que les musulmans, ce qui va précisément à l’encontre de ce que dit le Coran.

  • Conclusion

Toutes ces pistes sont louables et manifestent une forme d’ouverture et de tolérance, mais sont elles sont aujourd’hui, si l’on en juge par la façon dont le monde musulman évolue, assez utopistes.

Grande Mosquée de Paris et Fondation pour l’Islam de France : ça sent le gaz !

  • Problématique

La Grande mosquée de Paris, par la voix de son recteur, Dalil Boubakeur, ancien haut responsable du Conseil Français du Culte Musulman, vient de publier le 28 mars 2017 un texte qu’il est tout à fait intéressant d’analyser car il s’adresse à la fois aux musulmans et aux non-musulmans.

Il s’agit d’une proclamation, c’est-à-dire, selon les thèmes abordés, une déclaration d’intention et/ou une reconnaissance solennelle de certaines réalités. Par ce texte, en effet, la Grande mosquée de Paris confesse la reconnaissance directe ou indirecte de certaines des difficultés de l’islam en France sans toutefois abandonner toujours, comme on va le voir, le déni de réalité.

Proclamation GMP 170328

  • Le renouveau de l’orthodoxie musulmane

Avec la montée en puissance du fondamentalisme et du terrorisme musulmans, représentés notamment par Al Qaida et par l’État Islamique, l’islam de France s’était engagé devant le gouvernement français à produire un contre-argumentaire précis et documenté pour faire pièce au discours doctrinal très fourni de ces mouvements qui s’appuie sur des textes incontournables en islam. Nous l’attendons toujours.

En revanche, faute de produire ce contre-argumentaire, les représentants de l’islam de France ne manquent pas d’affirmer, sans fournir toutefois de preuves à l’appui, que l’islam véritable serait très différent de ce fondamentalisme, dont la Grande Mosquée de Paris reconnaît néanmoins « la montée en puissance, au sein de la communauté musulmane française » mais qui résulterait « d’une interprétation erronée de l’islam ». L’islam serait-il la seule religion que ses adeptes comprendraient aussi mal ? Car on ne voit guère et juifs, de chrétiens ou de bouddhistes tirer à la Kalachnikoff sur ceux qui ne sont pas d’accord avec eux, ou leur foncer dessus à tombeau ouvert avec un camion.

Ce que voudrait la Grande Mosquée de Paris, c’est que les musulmans n’écoutent que les imams au discours officiel, politiquement correct, adoubés sans doute par elle-même : « Tout musulman doit prendre garde à ne pas chercher sa culture religieuse auprès de sources, de prédicateurs, de prêcheurs télévisuels, qui ne sont pas reconnus par les savants les plus respectés de la communauté. » Or le problème est que le discours des imams du monde arabo-musulman (Arabie Saoudite – terre sainte de l’islam –, Qatar, Iran, Égypte, etc.) est souvent beaucoup plus proche de celui des terroristes musulmans, qui s’appuie sur des textes authentiques et nombreux, que du discours souvent lénifiant de l’islam de France.

Enfin, on peut s’inquiéter tout à fait du constat fait par la Grande Mosquée de Paris s’agissant de l’intolérance religieuse qui semble être, à la lire, un penchant fréquent en islam : « Le musulman doit se prémunir en la matière du péché de vanité, qui consiste à donner des leçons à autrui sur ce qu’est un bon ou un mauvais musulman quand on n’a soi-même qu’une culture religieuse péremptoire, superficielle et approximative. »

  • Le jihad

Dans ce domaine, dont on peut se demander s’il constitue une priorité puisqu’il n’est abordé pour l’essentiel que dans l’avant-dernier point dans cette proclamation, Dalil Boubakeur n’innove guère et tient les habituels propos convenus sur la légitime défense, oubliant au passage à la fois la pratique guerrière de Mahomet et les dizaines de versets du Coran appelant à la guerre, ainsi que ceux précisant comme partager le butin. De façon plus générale, il est quand même très curieux de constater que l’islam est la seule religion suscitant, et de façon aussi régulière, des vocations terroristes : pourquoi ?

  • L’antisémitisme

Dalil boubakeur nous annonce que « (…) toute forme d’antisémitisme est contraire à l’enseignement du prophète Mohammed lui-même (…) ». Sur quels textes se fonde cette assertion ? On l’ignore.

Pourtant les textes musulmans disent précisément le contraire : il n’y a qu’à ouvrir le Coran ; et jusqu’au hadith fameux et incontesté en islam de Muslim : « D’après Abû Hurayra, l’Envoyé d’Allah a dit : « L’Heure Suprême ne se dressera pas avant que les musulmans ne combattent les juifs. Les musulmans tueront les juifs jusqu’à ce que les rescapés de ces derniers se réfugient derrière les pierres et les arbres qui appelleront alors le musulman en disant : « Ô musulman ! Ô serviteur d’Allah ! Voilà un juif derrière moi, viens le tuer ! », exception faite de l’arbre dit Al-Gharqad qui est l’arbre des juifs. »

Inutile de s’étonner dans ces conditions que l’islam ait de profondes racines antisémites, comme Georges Bensoussan l’a récemment rappelé.

  • Islamophobie et islamopsychose

Dalil Boubakeur « s’alarme du fait que l’islamophobie et l’islamopsychose françaises soient de nos jours assurément comparables en gravité à l’antisémitisme français de la fin du XIXe siècle ».

Les tentatives d’assimilation du problème musulman au problème juif sont multiples et constantes : cette ritournelle a en réalité pour objectif de bâillonner tout débat sur la nature de l’islam en affublant tout contradicteur de l’étiquette honteuse et honnie d’« antisémite ».

  • La contestation de la laïcité

Comme pour l’antisémitisme, Dalil Boubakeur proclame : « L’existence du fait religieux musulman dans la société française est compatible avec la laïcité. » Sur quoi se fonde cette assertion ? On l’ignore.

Le problème est que toute la conception musulmane est précisément anti-laïque, ce que ne cessent de répéter d’ailleurs les imams du Moyen-Orient, aucun pays musulman n’étant d’ailleurs laïc aujourd’hui.

Si l’islam était laïc, Dalil Boubakeur aurait-il besoin de confesser : « La Grande Mosquée de Paris constate que cette immense majorité des Français de confession musulmane est demandeuse d’un texte de clarification de leurs droits et devoirs dans leur foi. » Qu’il y ait besoin d’une clarification religieuse de la nature de la foi musulmane, certainement, mais en quoi cela a-t-il un quelconque rapport avec les notions de droit et de devoir au regard de l’État ? Car si le propos n’a qu’un caractère uniquement religieux, cela voudrait dire que les musulmans ne comprennent rien à leur religion.

Tout cela est d’une confusion extrême, qui ressort encore plus lorsqu’on lit dans le même texte l’affirmation suivante : « La France n’est pas une terre d’islam (…). Dans ce contexte, tout musulman doit évidemment respecter les valeurs et les lois de la République française. » On peut l’espérer, mais : 1) En quoi la Grande Mosquée de Paris est-elle légitime et crédible pour affirmer que la France ne sera pas un jour considérée comme terre d’islam par les musulmans ? 2) Cela veut-il bien dire a contrario que si la France venait à être considérée un jour comme terre d’islam, les valeurs et lois de la République française n’y auraient alors plus cours ? N’est-ce pas là une forme d’affirmation que l’islam est incompatible par nature avec la France et sa laïcité ?

  • L’amour et la paix

Dalil Boubakeur déclare « Le saint Coran insiste sur la nécessité de savoir pardonner. » Sur quels textes s’appuie-t-il ? On ne sait pas, et on le comprend d’autant moins quand on le lit le Coran qui regorge de versets de violence ici-bas et dans l’au-delà.

  • L’obscurantisme

La proclamation s’attaque à l’obscurantisme en islam, que la Grande Mosquée de Paris reconnaît, et il semble qu’il y ait beaucoup à faire. Cette reconnaissance peut surprendre, car si elle est évidente et dénoncée par certains intellectuels musulmans eux-mêmes, elle est inhabituelle dans la bouche des représentants de l’islam de France.

D’abord, on peut s’étonner de l’assertion « L’obscurantisme, le refus de la science, le refus du progrès scientifique, sont des lectures erronées de l’islam ». Qu’a à voir la religion avec la science ? Rien. Sinon, nous aurions déjà parlé avec Dieu, et il n’y aurait qu’une seule religion. Mais que l’islam soit atteint d’un mal qui conduise certains musulmans à penser encore aujourd’hui que l’islam peut avoir raison contre la science, c’est un fait établi dont on trouve effectivement des preuves claires sur internet dans les prêches d’un certain nombre d’imams.

Parmi les marques de l’obscurantisme figure également en bonne place cette tradition abominable consistant à égorger des animaux pour satisfaire un besoin religieux. Les progrès scientifiques ont conduit à ce que l’étourdissement préalable devienne la règle dans bon nombre de pays occidentaux, certains pays européens ayant fini par interdire complètement l’égorgement. Il faut effectivement en finir avec cette pratique superstitieuse, qui révèle aussi une indifférence profonde à la souffrance animale que Dalil Boubakeur est obligé de reconnaître : « La souffrance animale ne saurait être admise par Allah. Il est donc nécessaire de réduire au maximum la souffrance causée à l’animal. » Comme je l’ai déjà montré dans un autre article détaillé, l’absurde de cette situation est que cette recommandation semble bien dater de l’époque de Mahomet. Ainsi, l’attachement actuel au maintien de ce procédé épouvantable n’est pas justifié par la doctrine de l’islam mais est une des multiples formes de cristallisation du communautarisme.

Enfin, on peut mettre au rang des pratiques obscurantistes la prolifération des rituels dont on peut se demander dans quelle mesure ils viennent surtout combler un vide spirituel, et Dalil Boubakeur admet que « Tout musulman doit prendre garde à ne pas verser dans l’observation irréfléchie et obsessionnelle de règles sans finalité spirituelle. » D’ailleurs, le ramadan apparaît être une source de nuisance pour les non-musulmans au point que Dalil Boubakeur est obligé de rappeler que « Durant le mois de Ramadan, (…) il ne faut pas importuner la population, notamment pendant la nuit. » C’est stupéfiant.

  • Le maintien des pratiques ancestrales

La Grande Mosquée de Paris affirme, pour rassurer : « (…) les châtiments corporels, la polygamie, ne se justifient plus et n’ont plus lieu d’être. Dans le même esprit, l’égalité entre hommes et femmes s’impose. »

C’est un aveu terrible et qui est une remise en cause fondamentale du Coran : il faut savoir néanmoins que cette position doctrinale n’est partagée par aucune institution de renommée au sein du monde musulman. La polygamie est un droit indubitable établi par le Coran, que même le Maroc a refusé il y a quelques années d’abolir ; seule la Tunisie, a osé l’interdire et cette position est très critiquée dans le monde musulman. Concernant les châtiments corporels, la prestigieuse université Al-Azhar a confirmé il y a également quelques années qu’ils font partie intégrante du socle dogmatique fondamental de l’islam. Quant à l’égalité homme-femme, elle est battue en brèche dans le Coran qui dit précisément le contraire.

  • Conclusion

Ce texte mal construit, un peu fourre-tout, truffé d’approximations et d’omissions, présente néanmoins l’intérêt de reconnaître un certain nombre de difficultés évidentes quant à la compatibilité de l’islam avec les valeurs de la France. On peut néanmoins s’interroger sur le fait qu’il soit là pour « donner le change » car l’islam de France n’a aucun intérêt objectif à ce mea culpa : c’est justifier les critiques qui lui sont faites et prouver son incapacité à résoudre ses propres problèmes.

Face à ce constat accablant, on peut comprendre que l’État soit tenté, pour écarter les risques générés par une telle confusion, de faire quelque chose au travers de la « Fondation pour l’islam de France », présidée par Jean-Pierre Chevènement. Mais il est assez savoureux que Dalil Boubakeur ait fini par en claquer la porte et maintenant « condamne la tendance actuelle à vouloir désigner des autorités de tutelle, n’étant pas de confession musulmane, aux fins d’encadrer avec paternalisme l’expression du fait religieux musulman dans la société française : ceci, au mépris de la liberté religieuse et de la séparation des églises et de l’État. »

 

Le principe d’unicité de Dieu suffit à résumer l’islam

L’islam de Mahomet est pour l’essentiel une copie du judaïsme qui revivifie le monothéisme abrahamique en insistant sur l’unicité de Dieu, cette unicité n’étant d’ailleurs pas une donnée originelle dans la Torah. L’apport de l’islam en matière théologique est ainsi très pauvre : toute la réflexion religieuse musulmane découle du principe de l’unicité de Dieu, le « tawhid ».

Tariq Ramadan lui-même en fait le constat lucide : « Il n’y a pas de « théologie islamique ». Comparer les discussions, souvent marginales, qui ont eu cours entre les savants musulmans (essentiellement à partir du Xème siècle) avec les réflexions fondamentales qui ont donné naissance à la « théologie chrétienne » est infondé et, dans les faits, une erreur. Certes, certains débats ont été vifs et l’on a, à travers l’histoire et les écoles musulmanes, discuté du sens et de la portée des noms de Dieu, de ses attributs, du statut de la révélation, mais l’horizon de ces controverses – contrairement à l’histoire de la dogmatique catholique par exemple – est resté circonscrit et n’a jamais été jusqu’à remettre en cause trois principes fondamentaux : l’unicité absolue du créateur, son impossible représentation et la véracité de sa parole révélée dans le coran. Une authentique « théologie » aurait d’abord, et surtout, discuté de ces trois principes. Or une étude attentive de l’histoire des débats entre les écoles montre que les disputes se sont élaborées en aval de ces trois principes qui, au cœur de la conception musulmane, fonde ce qu’on nomme le « tawhid ». »

Si ce constat est assez simple à faire par toute personne qui se penche sérieusement sur la lecture du Coran, il est assez inhabituel de le voir formulé de façon claire et directe à la télévision française. C’est pourtant le constat également fait, une fois n’est pas coutume, en décembre 2016 par les intervenants de l’émission de France 2 « Vivre l’islam », en déclarant : « L’islam n’est qu’un retour au monothéisme abrahamique », « La perspective de l’unicité dans le Coran n’est pas d’apporter quelque chose de nouveau à un peuple qui serait idolâtre mais d’essayer de revivifier en eux, quelque chose qui est présent dans l’esprit humain, à savoir cette évidence de la transcendance ».

 

France 2 Islam 161218 Tawhid 1 Extrait 2

L’idée de la transcendance a toujours fasciné les hommes et leur a donné de multiples occasions de s’extasier. Que sur cette base aussi réduite et banale de la transcendance ait pu être ensuite élaboré tout un système religieux n’a rien d’étonnant en soi : l’imagination humaine ne manque jamais pour élaborer des cathédrales intellectuelles, quand bien même elles seraient complètement farfelues. Et cela ne s’applique pas qu’aux religions : la philosophie nous a offert aussi de beaux exemples.

Il reste que la richesse ou la complexité d’un système de pensée philosophique ou religieux n’a aucun rapport objectif avec la vérité qu’il prétend représenter. Compliquer une idéologie religieuse ou philosophique jusqu’à la rendre inintelligible, devant ainsi la chasse gardée de prétendus « spécialistes », n’en renforce pas la crédibilité, au contraire.

Averroès : un discours vraiment décisif ?

  • Préambule

Parmi les quelques grandes figures de la pensée musulmane se situe en bonne place Averroès (XIIème siècle) – nom francisé du nom arabe Abu l-Walid Muhammad ibn Hamad ibn Rushd –. Une émission hebdomadaire de la série « Vivre l’islam » sur France 2 lui était consacré en mai 2016. Averroès, commentateur d’Aristote, a notamment écrit le « Discours décisif » (Fasl al-maqal), opuscule d’une petite vingtaine de pages en format A4, réputé être une des œuvres majeures de la pensée philosophique musulmane au travers des siècles par sa qualité, mais non a priori par son impact qui a été extrêmement limité.

France 2 Islam Averroes 1605 Traite decisif

Il est intéressant de revenir sur ce texte fondateur mais peu connu du grand public pour en dégager quelques traits qui marquent peut-être encore aujourd’hui la culture musulmane.

  • Une fatwa autorisant l’exercice de la philosophie

Le Discours décisif est une fatwa où Averroès intervient en tant que juge, c’est-à-dire un avis juridique visant à autoriser l’exercice de la philosophie et de la logique en islam. En effet, on peut résumer la question posée et la réponse positive apportée par les deux paragraphes suivants du texte :

§1. (…) Rechercher, dans la perspective de l’examen juridique, si l’étude de la philosophie et des sciences de la logique est permise par la Loi révélée, ou bien condamnée par elle, ou bien encore prescrite, soit en tant que recommandation, soit en tant qu’obligation.

§3. Que la Révélation nous appelle à réfléchir sur les étants faisant usage de la raison, et exige de nous que nous les connaissions par ce moyen, voilà qui appert à l’évidence de maints versets du Livre de Dieu. En témoigne, par exemple, l’énoncé divin : « Réfléchissez donc, ô vous qui êtes doués de clairvoyance», qui est une énonciation univoque du caractère obligatoire du syllogisme rationnel, ou du syllogisme rationnel et juridique tout à la fois. (…)

  • Car la raison ne peut pas contredire la Révélation

L’exercice de la raison est autorisé car le postulat d’Averroès est que la Révélation – Coran et autres textes sacrés – ne peut pas être entachée d’erreur puisqu’elle vient de Dieu (Allah) et ne court donc pas le risque d’être remise en cause par la raison démonstrative.

§18. Puisque donc cette Révélation est la vérité, et qu’elle appelle à pratiquer l’examen rationnel qui assure la connaissance de la vérité, alors nous, musulmans, savons de science certaine que l’examen des étants par la démonstration n’entraînera nulle contradiction avec les enseignements apportés par le Texte révélé : car la vérité ne peut être contraire à la vérité, mais s’accorde avec elle et témoigne en sa faveur.

En effet, de façon générale, il est impossible qu’Allah ait tort, contre l’esprit ou contre la matière.

§14. (…) Le Prophète a dit à l’homme à qui il avait ordonné de faire prendre du miel à son frère atteint de diarrhée, et qui, la diarrhée ayant ensuite empiré, s’en plaignait à lui : « Dieu a dit vrai, et c’est le ventre de ton frère qui a menti».

  • L’interprétation est ce qui permet de se conformer avec la Révélation

La Loi révélée ne pouvant donc pas être erronée, tout raisonnement démonstratif suivant les règles de la logique conduisant à une contradiction avec le sens obvie (c’est-à-dire qui se présente naturellement à l’esprit) de cette Loi révélée est la preuve que ce texte révélé ne doit pas être compris dans son sens obvie mais dans un autre sens qui permet de faire disparaître la contradiction : c’est le fondement de la démarche d’« interprétation » de la Loi révélée, procédé de transfert de sens du sens obvie à un autre sens, justifié par différentes méthodes.

§20. Ce que l’on veut dire par « interprétation », c’est le transfert de la signification du mot de son propre [haqiqa] vers son sens tropique [majaz], sans infraction à l’usage tropologique [règles de transfert/glissement de sens au sein d’une langue par l’emploi de procédés tels, pour le français, que la métaphore, la métonymie, etc.] de la langue arabe d’après lequel on peut désigner une chose par son analogue, a cause, son effet, sa conjointe, ou par d’autres choses mentionnées comme faisant partie des classes de tropes. (…)

§21. Nous affirmons catégoriquement que partout où il y a contradiction entre un résultat de la démonstration et le sens obvie d’un énoncé du Texte révélé, cet énoncé est susceptible d’être interprété suivant les règles d’interprétation conforme aux usages tropologiques de la langue arabe. C’est là une proposition dont nul musulman doute et qui ne suscite point d’hésitation chez le croyant. (…)

  • Les divergences d’interprétation

La question est alors de déterminer ce qui doit faire ou pas l’objet d’interprétation, et c’est là que les choses se corsent, car les musulmans ne sont bien souvent pas d’accord entre eux.

§22. Nous disons même plus : il n’est point d’énoncé de la Révélation dont le sens obvie soit en contradiction avec les résultats de la démonstration, sans qu’on puisse trouver, en procédant à l’examen inductif de la totalité des énoncés particuliers du Texte révélé, d’autre énoncé dans le sens obvie confirme l’interprétation, ou est proche de la confirmer. C’est pourquoi il y a consensus chez les musulmans pour considérer que les énoncés littéraux de la Révélation n’ont pas tous à être pris dans leur sens obvie, ni tous à être étendus au-delà du sens obvie par l’interprétation ; et divergence quant à savoir ce qui est à interpréter et ce qui ne l’est pas. Ainsi les Asharites interprètent-ils le verset évoquant l’assise divine et la tradition évoquant la descente de Dieu, tandis que les Hanbalites leur attribuent un sens obvie.

D’autre part, la tâche est compliquée par le fait que la Révélation coranique comporte des versets plus ou moins clairs, voire contradictoires.

§23. La raison pour laquelle la Révélation comporte des énoncés de sens obvie et d’autres de sens lointain est que les hommes se distinguent par leurs dispositions innées, et diffèrent quant au fonds mental qui détermine en eux l’assentiment. Et s’il s’y trouve des énoncés contradictoires pris dans leur sens obvie, c’est afin de signaler aux « hommes d’une science profonde » qu’il y a lieu d’interpréter, afin de les concilier. C’est à quoi fait allusion l’énoncé divin : « C’est Lui qui a fait descendre sur toi le Livre, on y trouve des versets univoques […] », jusqu’à : « et les hommes d’une science profonde ».

La situation devient si complexe qu’on finit par en perdre son latin et qu’il semble bien difficile de conclure quoi que ce soit car la communauté musulmane ne semble pas en mesure d’élaborer un consensus formel et précis qui seul pourrait mettre un terme à des interprétations illicites pouvant conduire à l’infidélité.

§24. Si l’on objecte : il y a dans le Texte révélé des énoncés auxquels les musulmans s’accordent par consensus à attribuer un sens obvie ; d’autres qu’ils s’accordent à interpréter ; d’autres enfin au sujet desquels il y a divergence – est-il donc licite qu’on soit amené, du fait de la démonstration, à interpréter un énoncé auquel les musulmans s’accordent par consensus à accorder un sens attribuer son sens obvie, ou à attribuer un sens obvie à un énoncé qu’ils s’accordent à interpréter ? Nous répondons : s’il était établi de façon certaine qu’il y a consensus, cela ne serait pas autorisé. Mais si l’existence du consensus sur le sens de ces énoncés n’est que conjectural, ce l’est sans doute. C’est pourquoi Abu Hamid al-Ghazali, Abu-l-Ma’ali al-Juwayni, et d’autres autorités tutélaires en matière d’examen rationnel, affirment que l’on ne peut taxer catégoriquement d’infidélité quelqu’un qui rompt le consensus à propos de l’interprétation de cette sorte d’énoncés.

  • Réserver l’interprétation aux hommes de science et laisser la foule dans l’ignorance

L’interprétation de la Loi révélée étant un exercice extrêmement malaisé du fait du manque de clarté du texte révélé, la science de l’interprétation et ses résultats ne doivent être exposés qu’aux hommes d’une science profonde, la foule devant être maintenue dans l’ignorance, loin de tous ces débats qui sont censés la dépasse et pourraient la conduire à douter de la qualité et de la vérité du texté révélé.

§26. Or on sait, par la tradition de leurs propos, que de nombreuses figures du premier âge de l’islam jugeaient que la Révélation comprend de l’apparent et du caché, et qu’il ne faut pas que connaissent le caché ceux qui ne sont pas hommes à en posséder la science et qui seraient incapables d’y rien comprendre. (…)

§28. (…) Il existe des interprétations qu’on ne doit exposer qu’à ceux qui sont hommes à en connaître l’interprétation, et qui sont « les hommes d’une science profonde ». (…)

§63. Il vous est donc apparu que les interprétations vraies des énoncés révélés ne devaient pas être couchées par écrit dans les livres destinés à la foule, et moins encore celles qui sont viciées. (…)

§45. C’est pourquoi les interprétations ne doivent pas être couchées par écrit, hormis dans les ouvrages de démonstration, car si elles se trouvent dans ces livres-là, seuls les gens de démonstration y auront accès. Mais les consigner dans d’autres livres, et employer pour les exposer des méthodes poétiques et rhétoriques, ou dialectiques, comme le fait Abu Hamid, c’est pécher et contre la Révélation et contre la philosophie, même si cet homme a cru bien faire. Car son intention, ce faisant, était que s’accroisse le nombre des hommes de science, mais en réalité, le nombre de dépravés en a été accru non moins que celui des hommes de science. (…)

§46. Ce que doivent faire les chefs politiques des musulmans, c’est interdire ceux de ces livres qui concernent la science à qui n’est pas homme à pratiquer cette science, tout comme il leur incombe d’interdire les livres de démonstration à tous ceux qui ne sont pas hommes à la pratiquer, quoique les dommages survenant aux gens du fait de ces derniers soient bien moins graves, puisque la plupart du temps, seuls les hommes aux dispositions naturelles supérieures en ont connaissance, et que cette sorte d’hommes ne tombe éventuellement dans l’erreur que par défaut de vertu pratique, ou faute d’avoir procédé à la lecture dans le bon ordre, ou parce qu’ils les appréhendent sans l’aide d’un maître.

  • Ceux qui, n’étant pas des hommes d’une science profonde, osent interpréter sont des infidèles : aux sources du takfirisme ?

Tous les hommes qui ne sont pas d’une science profonde ont donc interdiction d’interpréter, au risque d’être qualifiés d’infidèles.

§44. (…) Ceux qui ne sont pas hommes de la science, eux, ont l’obligation de recevoir les énoncés dans leur sens obvie ; les interpréter serait de leur part, infidélité, dans la mesure où cela conduit à l’infidélité. Et voilà la raison de notre opinion suivant laquelle l’interprétation, pratiquée par des gens auxquels il est fait obligation de croire en le sens obvie, est infidélité : parce qu’elle conduit à l’infidélité. Or qui provoque à l’infidélité est un infidèle.

Il n’y a ensuite qu’un pas à franchir pour tomber dans les méandres du takfirisme, processus de fatwa assimilable à une excommunication en islam (expulsion de la communauté musulmane et déchéance de la qualité de musulman), car qui est légitime pour déterminer si quelqu’un est « de la partie ou non » ?

§36. En somme, il existe deux sortes d’erreur du point de vue de la Loi : l’erreur pardonnable lorsqu’elle est le fait d’hommes aptes à pratiquer l’examen rationnel dans le domaine où l’erreur a été produite (comme on pardonne au médecin expérimenté de s’être trompé dans l’art de la médecine, ou au juge expérimenté de s’être trompé dans un jugement), et impardonnable si elle provient de quelqu’un qui n’est pas de la partie ; et l’erreur impardonnable de qui qu’elle vienne, et qui, si elle touche les principes dogmatiques fondamentaux de la Loi révélée, est infidélité ou, si elle touche quelque chose en deçà de ces principes fondamentaux, est une innovation blâmable. (…)

C’est la porte ouverte au sectarisme, qui s’est épanoui en islam, chacun pouvant s’ériger en juge des erreurs des autres.

§64. C’est du fait des interprétations, et du fait de l’opinion que celles-ci devraient, du point de vue de la Loi révélée, être exposées à tout un chacun, que sont apparues les sectes de l’islam, qui en vinrent au point de s’accuser mutuellement d’infidélité ou d’innovation blâmable, en particulier celles d’entre elles qui étaient perverses. Les Mutazilites ont ainsi interprété nombre de versets et de traditions prophétiques, et exposé ces interprétations à la foule, et pareillement les Asharites, même si ces derniers ont moins interprété. Ils ont de ce fait précipité les gens dans la haine, l’exécration mutuelle et les guerres, déchiré la Révélation en morceaux et complètement divisé les hommes.

§66. Leurs penseurs spéculatifs sont devenus des oppresseurs pour les musulmans, en ce sens qu’une fraction des Asharites a déclaré que quiconque ne reconnaîtrait pas l’existence du créateur d’après les méthodes qu’eux-mêmes ont instituées dans leur Livre pour le connaître était infidèle, alors que les infidèles, les égarés, ce sont eux en vérité ! (…)

Cette propension musulmane à l’exclusion semble d’ailleurs assez répandue si l’on en juge par le grand exégète Tabari (IXème siècle) pour qui « tout musulman ayant atteint l’âge de la puberté, qui ne connaît pas Dieu avec tous ses noms et tous ses attributs par le raisonnement, est un infidèle dont la vie et les biens sont hors-la-loi ».

  • Conclusion

Si l’on doit retenir quelque chose de simple de ce texte, au-delà des complexités intellectuelles et spéculatives inutiles propres aux raisonnements dont les religions ont le triste secret (voir également la christologie chrétienne), c’est probablement que 1) le Coran a toujours raison (pas de critique possible du fond) et 2) la compréhension du Coran est mauvaise si elle contredit la raison logique et démonstrative : il faut donc alors chercher une autre interprétation du texte coranique. Si c’est bien à cette conclusion assez maigre que se résume in fine cette réflexion, on peut être assez déçu.

En réalité, l’averroïsme a été un échec et l’exercice philosophique dans la conception d’Averroès a été rejeté par les religieux ; cette ouverture a été close avec sa mort. On peut néanmoins s’interroger sur la façon dont le principe qu’illustre Averroès de la recherche de l’interprétation qui convient en fonction des objectifs poursuivis (pour éviter toute contradiction avec la Loi révélée) imprègne la culture musulmane.

Il est en effet aisé de constater combien les interprétations des uns et des autres du même texte peuvent être différentes, jusqu’à s’écarter complètement d’un sens littéral pourtant parfois sans ambiguïté. Chacun semble avoir en effet son interprétation en fonction du but qu’il poursuit : chacun peut ainsi toujours trouver réponse à tout et peut répondre à toutes les objections par des pirouettes intellectuelles.

Ce travers consistant ainsi à vouloir démontrer qu’on a toujours raison finit par affecter toute la société musulmane. Chacun peut dénier aux autres le statut de bon musulman au travers du takfirisme, dont on voit que les racines doctrinales sont extrêmement profondes et anciennes, qu’il s’agisse de groupes simplement orthodoxes ou de fondamentalistes. C’est ainsi que l’État Islamique met constamment en garde dans ses revues, notamment Dar-al-islam, contre le danger à suivre les « imams qui égarent », en s’attribuant à lui seul la capacité d’être au plus proche des textes sacrés musulmans (Coran, hadiths, vie de Mahomet).

Quant à la critique des textes sacrés musulmans par un non-musulman, il ne faut même pas y songer…le non-musulman est par définition totalement illégitime dans une telle démarche et il ne peut bien évidemment pas faire partie des hommes d’une science profonde.

Enfin, pour ce qui est de la qualité proprement philosophique de cet opus, elle est certaine mais renvoie – outre à l’emploi du syllogisme légué par Aristote aux Arabes – à des considérations qu’on peut trouver subjectives, surannées, et suspendues, comme tant d’autres, au monde de la pure spéculation intellectuelle théorique et gratuite.

Le Coran : une approche thématique simple pour y comprendre enfin quelque chose

Les islamologues, lorsqu’on insiste un peu, doivent se rendre à l’évidence : le Coran est un livre « anarchique épistologiquement », comme l’a écrit Tareq Oubrou, ce qui en rend la lecture difficile (pas de fil directeur, pas d’ordre chronologique, innombrables répétitions, contradictions évidentes, etc.).

Cette anarchie rend compliquée à première vue toute synthèse car il faut tenir compte de la fréquence des positions présentées, compte tenu de l’incohérence du texte, pour conclure sur toute question. Ainsi, pour savoir ce que disent vraiment les textes sacrés musulmans (Coran, biographie de Mahomet, hadiths), avant même d’en discuter, il est absolument indispensable de compiler ces sources par thématique afin de disposer d’une documentation la plus exhaustive possible sur chaque thème abordé.

Seule une synthèse de ce type peut permettre d’éviter de tirer de fausses conclusions sur la base par exemple d’un unique verset qui peut être contredit par des dizaines d’autres.

C’est précisément la recommandation que l’imam Mohamed Barjrafil, qui reconnaît lui-même que l’on peut faire dire ce que l’on veut au Coran si on ne se prête pas à une telle revue étendue, a formulée il y a quelques semaines à la télévision française (janvier 2017).

France 2 Islam 170122 Revelation 1 Anarchie coranique

Je dois dire que je suis, une fois n’est pas coutume, d’accord avec Mohamed Bajrafil. La lecture assidue des sources sacrées musulmanes conduit en effet naturellement tout lecteur de bonne foi à cette conclusion incontournable. Dans cette perspective, je propose depuis juillet 2016 sur ce site une synthèse de ce type, téléchargeable gratuitement (http://islametoccident.fr/?page_id=1786).

Cette synthèse d’environ 170 pages qui a fait l’objet depuis de quelques mises à jour, sans prétendre être infaillible, est déjà une bonne base de documentation pour tous ceux qui n’auraient ni le temps, ni la patience de se livrer à cette lecture assez contraignante. Le lecteur trouvera sur la même page du site un résumé plus court (10 pages) qui pose déjà sans détour quelques questions sérieuses de compatibilité entre l’islam et les valeurs occidentales.

Pour les plus intéressés et qui voudraient goûter la saveur des textes originaux, je recommande de commencer par lire non pas le Coran mais la biographie de Mahomet (Sîra), texte original musulman (http://islametoccident.fr/?p=98) qui donne des éléments essentiels pour comprendre le parcours de cet homme et en quoi il peut être considéré comme exemplaire, ou au contraire pas. Cette biographie est un éclairage indispensable pour comprendre notamment l’origine des multiples contradictions qui figurent dans les textes sacrés musulmans.

Le lecteur peut également trouver sur ce site (http://islametoccident.fr/?p=98) une synthèse détaillée de ce parcours dans mon premier ouvrage : « L’islam de France (et d’Europe) : un message de paix ? », publié en mai 2015 et rédigé avant les attentats de janvier 2015. Ceux qui s’intéressent aux fondements doctrinaux de l’État Islamique et de façon plus générale à la doctrine des mouvements fondamentalistes peuvent sans doute lire avec intérêt mes deux courts opus : « Les sources doctrinales de l’État Islamique ». Ces ouvrages fournissent des références doctrinales publiques et totalement vérifiables.

La violence de l’islam expliquée à la télévision française : (3) Le Coran ne veut rien dire sans « contextualisation »

  • Problématique

S’il est bien une idée reçue irrationnelle ancrée chez beaucoup de nos concitoyens, c’est que, malgré le caractère définitif et divin du message de l’islam, ce message serait à « contextualiser », c’est-à-dire à replacer dans le contexte de l’Arabie du VIIème siècle ; bref, un message universel et définitif dépendant du contexte arabe bédouin. Allah, contraint par les mœurs des bédouins arabes du VIIème siècle… Cette idée saugrenue, pourtant naturellement admise par des personnes apparemment sensées – y compris par celles qui ne connaissent rien à l’islam –, est entretenue dans l’esprit public par les islamologues de façon constante pour tenter de désamorcer toute polémique relative à la violence de Mahomet.

Ainsi que l’explique l’intervenant de l’émission de France 2 « Islam » du 4 décembre 2016, « Il faut contextualiser la naissance de cette religion [l’islam] au VIIème siècle ». Je laisse par ailleurs de côté l’affirmation, dénuée de tout fondement comme le montre tout simplement la lecture de la biographie de Mahomet qui regorge d’actes de violence, que « La violence qu’on trouve dans le texte coranique est inversement proportionnelle à la réalité de la violence qui se déploie dans la réalité ».

France 2 Islam 161204 Islam & Violence 1 Extrait 3

  • Argument : un texte religieux musulman ne veut rien dire en soi

France 2 Islam 161204 Islam & Violence 1 Extrait 4

S’il peut parfois y avoir plusieurs compréhensions possibles d’un texte, le vocabulaire disponible ne reflétant pas toujours l’exact contenu de la pensée de l’auteur (pour autant que celle-ci soit claire) et le lecteur ayant lui-même ses propres biais de compréhension, il ne faut pas généraliser abusivement cette situation. C’est pourtant ce que font les islamologues avec les textes religieux musulmans, ceci jusqu’à l’absurdité : « Il n’y a pas une seule lecture du texte. Il y a une multiplicité de lectures qui sont fonction des individus, des époques, et de l’idéologie dans laquelle ils peuvent se reconnaître. » Si une telle diversité de lectures est avérée, une conclusion s’impose : le texte n’est pas clair ou ne veut rien dire. Comme il s’agit d’un texte humain, cela n’a en réalité rien de très étonnant.

  • Entre La Mecque et Médine, Mahomet a changé son fusil d’épaule par opportunisme politique

Le message prétendument divin serait donc fluctuant en fonction des circonstances. Si nous revenons sur terre, il est facile de comprendre que tout cela est ridicule et que les atermoiements, les contradictions, les revirements de Mahomet ne sont que la conséquence de son opportunisme politique.

Il est rarissime d’entendre un islamologue le reconnaître de façon claire, presque par inadvertance, car l’opportunisme politique n’est guère conciliable avec une prétendue mission divine. Mais c’est pourtant ce qui est arrivé dans l’émission de France 2 « Islam » en ce début décembre 2016, sans que sans doute l’intervenant ne prenne totalement conscience de toute la portée de ses propos et du malaise qu’ils créent au regard du discours lénifiant habituellement en usage. Je suis d’ailleurs étonné que ces propos n’aient pas été coupés au montage, cette émission ayant semble-t-il fait l’objet d’un montage assez compliqué si l’on en juge par les raccords qu’on peut voir si l’on visionne l’émission in extenso.

En effet, parmi les éléments de contextualisation régulièrement évoqués figure en bonne place et à juste titre l’évolution du message de Mahomet entre La Mecque (prédication de 610 à 622) et Médine (de 622 à 632 : la guerre religieuse, c’est-à-dire le « jihad »). Mais alors qu’est invoquée habituellement la traditionnelle légitime défense face à une population devenue ennemie puisqu’elle refuse de se convertir à la nouvelle religion de Mahomet et de reconnaître en lui son chef, l’intervenant fait état, de surcroît sur la base d’une observation « très facile »  ce qui est effectivement le cas –, de motivations beaucoup plus terre-à-terre et au demeurant beaucoup plus naturelles et logiques :

« On remarque que, concernant la période mecquoise, il y a beaucoup plus de versets qui mettent en avant la paix, le pacifisme, la miséricorde, mais qui est explicable conjoncturellement : comme il s’agit d’une communauté minoritaire persécutée, il est préférable pour elle d’appeler à la paix et à la miséricorde. S’agissant de la période médinoise, les versets sont beaucoup plus belligènes. Plus on a une communauté minoritaire, plus les appels à la paix sont nombreux et plus elle devient hégémonique et plus la tentation hégémonique et violente croît. »

France 2 Islam 161204 Islam & Violence 1 Extrait 5

  • Conclusion

Au-delà de l’argument de la prétendue persécution, dont (cf. mes autres articles sur ce site) on ne retrouve guère de traces dans les textes musulmans eux-mêmes (sauf à considérer que la persécution commence dès lors qu’on critique ou qu’on se moque simplement de Mahomet et de sa doctrine), le commentaire de l’intervenant est particulièrement instructif : la communauté musulmane était opportuniste et n’a pas adopté du tout le même comportement étant minoritaire (à La Mecque) ou voyant son influence se renforcer (à Médine) : sa violence s’est exprimée d’autant plus fortement que son importance relative a crû. Qu’ajouter de plus ? Mahomet et la communauté des origines étant des modèles pour tous les musulmans, à bon entendeur…

Les leçons de taqiya de Tareq Oubrou : (10) Le Coran créé ou incréé : un débat profond, mais qui paraît tout aussi incompréhensible et byzantin que celui de l’abrogation

  • Problématique

Si le contenu de la « théologie » musulmane semble pauvre au point que Tariq Ramadan va jusqu’à écrire « Il n’y a pas de « théologie islamique ». Comparer les discussions, souvent marginales, qui ont eu cours entre les savants musulmans (essentiellement à partir du Xème siècle) avec les réflexions fondamentales qui ont donné naissance à la « théologie chrétienne » est infondé et, dans les faits, une erreur », il est néanmoins un débat doctrinal qui a marqué l’histoire de l’islam, à savoir le fait de déterminer si le Coran est un texte créé ou incréé.

La nature de cette question peut laisser perplexe les esprits raisonnables : il s’agit en effet, semble-t-il, de déterminer si le texte du Coran faisant l’objet de la révélation a existé de tout temps auprès d’Allah (préservé sur une tablette), ou s’il a été créé à l’occasion de la révélation. À première vue, cette question est assez peu compréhensible : à supposer que « incréé » veuille dire « éternel depuis le commencement des temps » (s’il y a eu un commencement…), qu’est-ce que cela changerait par rapport à une création intervenue à une époque historiquement datée puisque, dans les deux cas, c’est la volonté d’Allah qui s’exprime ? Or on n’imagine pas qu’Allah change d’avis comme les hommes, ces créatures versatiles. Et puis on peut se demander alors qui a écrit le texte du Coran sur la tablette.

Pourtant, les grands esprits musulmans ont beaucoup glosé sur cette question, rejoignant en cela les plus grandes extravagances des casuistes juifs ou chrétiens, mais avec des conséquences intéressantes en matière de signification du texte coranique même si le raisonnement peut paraître assez alambiqué et surréaliste.

  • Perspective historique

La question créé/incréé a en effet divisé l’islam dans les premiers siècles après la mort de Mahomet en deux courants opposés, le mutazilisme et l’asharisme, qui se sont déchirés sur les principes d’interprétation du texte coranique.

L’analyse de Michel Onfray est la suivante : « Tout commence avec un problème qui a donné lieu, dans la philosophie musulmane, à d’abondants débats : le Coran a-t-il été créé (thèse mutazilite) ou incréé (thèse asharite) ? Tout découle de la réponse qu’on donne à cette question. Si le Coran a été créé, il l’a été par des hommes qui, même inspirés par Dieu, ont pu se tromper car l’erreur est humaine. S’il ne l’a pas été, c’est qu’il est directement la parole de Dieu ; dès lors, il est vérité absolue et chaque virgule est volonté de Dieu. »

Cette analyse est erronée car dans tous les cas le statut de parole d’Allah n’est pas remis en cause et donc il ne peut pas y avoir d’erreur. La notion d’erreur est par nature impensable s’agissant de la parole d’Allah. Ce qui peut être discuté en revanche est la signification qu’en donnent les hommes en utilisant le seul outil dont ils se trouvent dotés : la raison.

Cuypers & Gobillot écrivent à ce propos : « Avec le mutazilisme, aux VIIIème-IXème siècles, fut franchi un pas important vers une approche critique du Coran, en faisant de la raison le critère ultime de vérité, en théologie comme en exégèse. Cette période fut agitée par un débat théologique crucial : le Coran est-il créé ou incréé ? Optant pour la première solution, les mutazilites libérèrent du même coup la réflexion rationnelle sur le Coran, notamment pour résoudre ses contradictions apparentes sur la prédestination et le libre arbitre, ainsi que les anthropomorphismes. Un court moment triomphant sous le calife al-Mamûn (mort en 833) et ses deux successeurs immédiats, al-Mutasim et al-Wathiq, qui l’imposèrent comme doctrine officielle, le mutazilisme se vit radicalement banni sous le calife al-Mutawakkil (mort en 861), en faveur de la doctrine dite de la Sunna. Ses idées survécurent cependant dans le chiisme imamite et dans le zaydisme, au Yémen, où l’on retrouva, dans les années 1950, nombre d’ouvrage mutazilites que l’on croyait disparus. Le bannissement du mutazilisme de l’enseignement officiel et sa progressive extinction dans l’islam sunnite représentent, aux yeux de beaucoup d’intellectuels musulmans d’aujourd’hui, une catastrophe culturelle aux conséquences incalculables. »

  • Le mutazilisme : pour aller plus loin dans la compréhension

Les lecteurs peuvent s’ils le souhaitent sauter cette section assez « technique » et relative à la nature du mutazilisme, analyse assez claire de ce courant religieux figurant dans le livre intéressant – mais qui a suscité de vives polémiques – de Sylvain Gougenheim « Aristote au mont saint Michel » (Éd. Seuil), consacrée aux racines grecques de l’Europe chrétienne.

« Le mouvement des « mu’tazila » apparaît au début du VIIème siècle de notre ère, sous les Umayyades et s’épanouit sous la califat d’Al-Mamûn, devenant même religion officielle en 827. Il le demeura sous ses deux successeurs (…). L’épisode mu’tazilite fut toutefois de courte durée. (…) Aux Xème et XIème siècles, le mu’tazilisme retrouva un second souffle, sous la protection des émirs chiites Bouyides. C’est alors que vécut et enseigna le dernier de leurs théologiens, Abd-al-Jabbar. (…)

Le terme de « mu’tazila » dérive du terme « it’azala » qui signifie « mettre côté, s’éloigner ». (…) Au fondement du mouvement mu’tazilite s’inscrit une revendication de stricte orthodoxie islamique. Leurs adversaires sunnites ont déformé le sens du terme en proclamant que la mu’tazila consistait à se séparer non du faux, mais de l’orthodoxie : les mu’tazilites passaient ainsi pour des hérétiques. (…)

Les mu’tazilites se revendiquaient comme de parfaits monothéistes : la croyance en l’unicité de Dieu est au cœur de leur démarche, ce qui les conduit à refuser toute ressemblance entre le divin et l’homme et, par conséquent, à les dissocier totalement. Ils acceptent donc l’idée de libre arbitre. L’homme est créateur, et ainsi, responsable de ses propres actes : tel l’a voulu Dieu. (…)

La position la plus radicale divine, celle des mu’tazilites, consistait à rejeter l’idée d’un Coran incréé. Cette croyance reposait pourtant sur les versets du Coran proclamant que, aux côtés d’Allah, trônait la « Mère du Livre », dont le contenu, révélé par l’archange Gabriel à Mahomet, fut mis par écrit dans le Coran. Les mu’tazilites y voyaient le risque du grave péché d’associationnisme : admettre l’existence de la Mère du Livre ne revenait-il pas à poser l’existence d’une deuxième Dieu ? (…) L’unicité absolue d’un Dieu purifié de toute association extérieure amène à refuser l’éternité au Coran, par crainte de donner à la parole de Dieu une éternité qui n’appartient qu’à ce dernier – on retrouve là un débat classique du « kâlam ». Le Coran est « la parole de Dieu et sa révélation ; il est engendré et créé ». Cette conception conduit aussi les mu’tazilites à dénier tout attribut à Allah, y compris les célèbres « quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu » qui leur paraissent autant de concessions à l’idolâtrie. 

Contrairement à ce qui est parfois affirmé, le mu’tazilisme ne semble guère avoir été influencé par la philosophie grecque. (…) Il apparaît au début du VIIIème siècle, donc avant les traductions effectuées par les Syriaques [traducteurs chrétiens d’Orient, le plus célèbre étant Hunayn Ibn Ishaq (803-873)]. (…) Ils accordent toutefois une place importante à la raison : cette faculté est à leurs yeux la seule qui permette à l’homme d’exercer son libre arbitre, de discerner le bien du mal et, finalement, de connaître Dieu. (…)

La raison apparaît au service de la révélation coranique, qui est révélation d’une vérité naturelle et intemporelle. Si la raison contredit le Coran, elle sort de la nature, du domaine du libre arbitre et de la responsabilité, elle quitte le monde de la morale ; elle devient déraisonnable, et s’autodétruit. Par conséquent la raison n’est elle-même qu’en étant fidèle à la révélation. (…)

On comprend donc que les mu’tazilites ne s’opposèrent pas au dogme d’un Coran incréé par réaction rationaliste, au sens occidental du terme, mais par piété. On se tromperait en voyant en eux des théologiens « thomistes » avant la lettre, des annonciateurs du rationalisme cartésien, voire des libres penseurs. Eux-mêmes se voulurent toujours parfaitement fidèles à la lettre du Coran. »

  • La position de bon sens de Tareq Oubrou

La position de Tareq Oubrou paraîtra de bon sens à un grand nombre de lecteurs raisonnables, mais paraîtra peut-être simpliste pour les experts de l’islam car elle fait fi de la complexité dogmatique de tous les débats antérieurs, à savoir : il n’y a probablement pas grand-chose de déterminant dans ce débat pour l’homme de la rue. Inutile de trop s’y attarder.

Tareq Oubrou écrit en effet : « Tous les théologiens admettent que le Coran vient de Dieu, abstraction faite des modalités métaphysiques de la révélation, qui diffèrent selon les doctrines. Aussi, historiquement, le fait d’adhérer au dogme du Coran incréé ou à celui du Coran créé n’a eu aucune incidence particulière sur l’interprétation qui en était faite. »

  • Le lien avec la question de l’abrogation

Si ce débat peut paraître ainsi fondamentalement assez abscons, il est intéressant de noter qu’il s’insère dans une problématique plus large sur l’intemporalité de la volonté divine, avec un lien direct touchant à une autre question également assez obscure soulevée par l’islam : la question de l’abrogation (puisque le Coran précise clairement qu’Allah peut abroger des versets pour les remplacer par d’autres). La grande question est alors en effet : Allah a-t-il changé d’avis ? Et si le Coran est incréé, faut-il en conclure que les contradictions du texte coranique – correspondant aux changements d’avis d’Allah – étaient prévues de toute éternité dans ce texte ? Délires insondables de la raison humaine…

Dans le dictionnaire encyclopédique du Coran publié sous la direction de Mohammad Ali Amir-Moezzi, on lit à propos de cette question vertigineuse : « La possibilité même de l’abrogation ne va pas sans poser un problème critique de nature théologique au sein de la doctrine la plus répandue en islam sunnite. Dans le cadre du mutazilisme, qui est une doctrine minoritaire, ce problème n’existe pas. Pour les mutazilites, le principe qui est au fondement de l’institution de la chari’a est « l’intérêt de la création » et, dans cette perspective, l’idée que les choses de la Loi révélée puissent fluctuer est naturelle. (…) Selon le courant théologique majoritaire en islam sunnite, l’ash’arisme, l’idée qu’un changement puisse affecter la loi révélée dans le Coran est immédiatement problématique parce que, dans cette perspective, ce dernier rend compte de la volonté divine en son ultime version et cette volonté est conçue comme souveraine – elle dit ce qu’est le bien et le mal en la version définitive de ces notions –, immuable et non inscrite dans le temps (le Coran, en islam, est considéré comme la dernière des révélations et clôt le cycle de la révélation). Ici, la volonté divine est difficilement conciliable avec les intérêts changeant de la création, ou, plus simplement, avec le changement en tant que tel. (…) Le changement, diront les savants sunnites, a été prévu par Dieu de toute éternité. Il a dès le départ prévu qu’il abrogerait tel de ses commandements à la faveur d’un autre. Cette explication toutefois est bâtarde et ne peut satisfaire personne. Des savants ash’arites, Ibn Barhân par exemple, ont clairement exprimé leur désarroi face à la question de l’abrogation : si le Coran est transhistorique, s’il est, comme Dieu, incréé, il est foncièrement impossible de se représenter qu’il soit changeant. »

Toutes ces questions ne peuvent pas avoir de réponse puisque tous les plus extravagants raisonnements philosophico-religieux sont possibles. Surtout, quel peut bien être l’intérêt de se poser de telles questions, aussi ésotériques ?

  • Conclusion

La réflexion autour de questions comme le créé/incréé ou l’abrogation sont à l’origine de disputes sur le caractère interprétable du Coran qui ont marqué durablement l’islam et ont abouti à des « clôtures dogmatiques » selon la terminologie de Mohammed Arkoun.

Ces discussions byzantines sont aujourd’hui à la source d’un immense paradoxe : au moment où certains musulmans voudraient relativiser le sens et la portée du Coran pour proposer un modèle de société moderne qui sorte le monde musulman de l’obscurantisme, une immense vague d’orthodoxie religieuse (financée par le pétrole) s’est emparée au XXème siècle et encore plus vigoureusement qu’auparavant de ce monde musulman, faisant du Coran un texte « intouchable » dont le caractère sacré interdit toute évolution, relativisation ou simple critique.

Toutes les incohérences, contradictions et anachronismes du Coran apparaissent ainsi de plus en plus au grand jour du fait notamment de la vulgarisation de la connaissance permise par la puissance des outils de communication modernes, mais outils qui sont également utilisés par d’autres pour raviver la flamme du fanatisme identitaire dans le cœur de tous ceux qui ne supportent pas les « affronts » faits à la sacralité des textes de l’islam, pourtant production humaine comme les autres, et auxquels ils cherchent à mettre un terme par la force et la violence.