Islamophilie savante : Algèbre, islam et Occident

Comme nous l’avons vu dans un précédent article, l’ouvrage « Les Grecs, les Arabes et nous » cherche à défendre l’islam au travers du prisme opaque de la notion de monde arabo-musulman.

Au-delà de la polémique que soulève par définition toute approche critique de l’apport des différentes civilisations dans un monde où la « diversité » est devenue reine, il faut reconnaître que ce type d’analyse est difficile compte tenu de la complexité des questions soulevées. Sylvain Gougenheim cite dans son livre « Aristote au Mont Saint-Michel » un propos du grand historien Fernand Braudel qui en synthétise bien un des aspects : « La plupart des transferts culturels s’accomplissent sans que l’on connaisse les camionneurs ».

Néanmoins, il est un domaine où une approche scientifique sans doute moins sujette à des parti-pris idéologiques est possible, les mathématiques, car les mathématiciens sont assez imperméables aux questions religieuses dès lors que c’est de science qu’il s’agit. Je vous propose d’y revenir rapidement dans cet article.

  • La découverte de l’algèbre

Le livre « Les Grecs, les Arabes et nous » note à propos d’Al-Khwarizmi que « le mot même d’algèbre ne figure pas dans l’ouvrage de Gougenheim » et rappelle que « C’est pourtant dans le Livre d’algèbre d’al-Khwarizmi, que l’Europe, au XIIème siècle découvre l’algèbre ». Sylvain Gougenheim ne s’attarde effectivement pas beaucoup de façon générale sur les questions mathématiques dans son livre « Aristote au Mont Saint-Michel », questions avec lesquelles il ne semble pas forcément très familier.

Pour autant, l’apport de certains mathématiciens arabes du Moyen-Âge est un fait largement reconnu dans la communauté scientifique et universitaire depuis longtemps et ne fait guère l’objet de polémique. Citons Gilles Godefroy dans son livre « L’aventure des nombres » :

« Toujours est-il qu’Al-Mamoun établit à Bagdad une Maison de la sagesse (Bait Al-Hikma) où sont traduits Euclide, Apollonius, Diophante, Archimède, Aristote, et où affluent les savants iraniens et indiens. Ceux-ci apportent avec eux le système décimal de position, agrémenté d’un progrès capital, que nous devons sans doute à l’Inde : le zéro. (…) Mohammed Ibn Musa Al-Khwarizmi est, au début du IXème siècle, l’un des membres les plus actifs de la Bait Al-Hikma de Bagdad. Il participe par exemple à une expérience couronnée de succès visant à calculer le rayon de la sphère terrestre. Il produit aussi une demi-douzaine de livres astronomiques et mathématiques, parmi lesquels on peut citer son « De numero indorum », dont l’original arabe est perdu mais dont subsiste une unique traduction latine. Dans cet ouvrage, peut-être basé sur une traduction arabe de Brahmagupta, Al-Khwarizmi décrit en détail le système de numérotation indien, qui, au prix de quelques modifications de forme mais non de principe, allait devenir le nôtre. C’était bien sûr moins clair pour ses traducteurs latins, et moins encore pour leurs lecteurs, d’où le nom de « chiffres arabes » utilisés jusqu’à nos jours. »

« Le nom d’Al-Khwarizmi, latinisé en algorismi puis en algorisme, allait finalement devenir notre mot algorithme, cependant que le titre de son ouvrage le plus célèbre « Hisab al-jabr wa’l muqabalah » traduit en « Liber algebrae et almucabola » (le traducteur, Gérard de Crémone, ne s’est pas fatigué inutilement) allait nous donner « l’algèbre ». Cette algèbre d’Al-Khwarizmi représente une avancée fondamentale, immédiatement reconnue comme telle. On y assiste en effet à un changement de point de vue : il ne s’agit plus de résoudre des problèmes arithmétiques ou géométriques qu’on peut traduire en équations, mais au contraire de partir des équations dont chacune recouvre et résume une classe infinie de problèmes variés. (…) Les algébristes arabes sont en effet les premiers à dégager le concept de polynôme, sans limitation de degré. Ils vont donc démontrer une quantité de théorèmes sur ce que nous appelons à présent l’algèbre des polynômes. »

Mais si l’apport des mathématiciens arabes est tout à fait reconnu, il est juste également d’en préciser les limites pour reconnaître l’apport des autres mathématiciens. Poursuivons avec Gilles Godefroy :

« Nous sommes à la fin du Quattrocento, dans une université déjà vénérable puisqu’elle est la plus ancienne d’Europe, à Bologne. L’Italie regroupe alors les meilleurs arithméticiens et on y accourt de l’Europe entière pour y apprendre… à multiplier et à diviser suivant les méthodes modernes. Le niveau de la recherche est naturellement très supérieur à celui des cours magistraux et les chercheurs italiens vont démontrer leur savoir-faire. C’est en effet à Bologne, où il enseigne, que l’algébriste Scipione dal Ferro va inaugurer les temps modernes en triomphant d’un très ancien problème : la résolution algébrique de l’équation générale du troisième degré : ax3 + bx2 + cx + d = 0. Cette question capitale avait bien sûr été fréquemment abordée. Voyons comment le scientifique persan Al-Khayyam (1050-1122), qu’on identifie au célère poète du même nom, y répond, en posant : y = x2, on est amené au système d’équations : axy + by + cx + d = 0 et y – x2 = 0, que l’on interprète comme la recherche de points d’intersection d’une hyperbole et d’une parabole, points dont on montre effectivement l’existence. L’approche d’Al-Khayyam montre qu’il était très conscient des liens qui unissent algèbre et géométrie. (…) Le point de vue d’Al-Khayyam était très moderne puisqu’il concevait clairement l’idée puissante de changement de cadre aujourd’hui centrale en mathématiques. Son approche, cartésienne avant la lettre, ne pouvait cependant le satisfaire pleinement : il cherche à exprimer une solution à l’aide de radicaux, reconnaît avoir échoué, et formule l’espoir que « peut-être l’un de ceux qui viendront après nous réalisera cette résolution ». Quatre siècles plus tard, c’est aux algébristes italiens, dignes disciples des arabophones et de Fibonacci, que reviendra l’honneur de réaliser ce souhait en triomphant du troisième degré par des moyens purement algébriques. »

En effet, si les mathématiciens arabes avaient pu résoudre certaines équations polynomiales par des voies inspirées de la géométrie, il leur manquait une approche rigoureuse et systématique pour la résolution de ces équations.

  • Dérivés et primitives

On lit également dans « Les Arabes, les Grecs et nous » (page 66) : « Les mathématiciens qui apprendront non seulement que Thâbit ibn Qurra a traduit les livres V et VII de la Cronica d’Appolonius mais également qu’il a montré que la primitive de (racine de x) était (2/3 x3/2), et calculé l’aire de l’ellipse en cherchant la limite des sommes des aires des polygones inscrits et exinscrits, resteront sans doute perplexes ».

Cette remarque critique de l’ouvrage de Sylvain Gougenheim n’est pas très claire : le reproche semble surtout porter sur le fait que Sylvain Gougenheim limite sa description aux découvertes d’un individu, Thâbit ibn Qurra, sans évoquer le contexte scientifique plus global dans lequel il évoluait.

Sylvain Gougenheim met au crédit de Thâbit ibn Qurra (page 98) une découverte (la primitive de racine de x) et laisse ainsi supposer une découverte conceptuelle étonnante pour son temps : les mathématiciens arabes ont-ils conceptualisé véritablement le calcul infinitésimal en commençant à le formaliser sous la forme « moderne » de dérivés et primitives ?

L’intuition du raisonnement infinitésimal au sens de calcul par approximations successives que l’on peut poursuivre indéfiniment est apparue des siècles avant l’islam (notamment dans le calcul approché par encadrement de la surface du cercle ou d’autres formes géométriques) mais le concept de dérivée et de primitive (et ses multiples conséquences), lié au calcul différentiel et intégral, n’a été formulé rigoureusement qu’à partir du XVIIème siècle avec les contributions essentielles de Leibniz, Newton, Bernoulli, Euler, et d’autres encore.

Il est possible que Thâbit ibn Qurra ait, sur un cas isolé, trouvé ce que nous appelons aujourd’hui la « primitive » d’une fonction, mais la formulation générale et la maîtrise de ce concept ne datent pas de son époque comme en attestent les ouvrages de mathématiques.

  • Conclusion

La contribution des mathématiciens arabes du Moyen-Âge est tout à fait reconnue par leurs pairs occidentaux : cette contribution est facilement identifiable dans des ouvrages d’histoire des mathématiques disponibles dans les librairies.

Malheureusement, les penchants idéologiques de certains intellectuels non-scientifiques les poussent semble-t-il parfois à magnifier la place de la mathématique arabe dans l’histoire des sciences, et surtout à mélanger les questions.

En effet, le problème n’est pas tant de savoir s’il y a eu de grands savants arabes que de comprendre pourquoi, sur la longue durée, ce flot s’est tari au point de devenir quasi-inexistant depuis le Moyen-Âge, et de déterminer quelle influence a pu avoir l’islam sur cet assèchement, la liberté de la critique étant une des conditions fondamentales du développement des sciences mais ne faisant guère partie des valeurs essentielles de la culture musulmane.

 

L’« islamophilie savante » : quelques éléments de langage

  • Critique de l’islam : la guerre est déclarée

Pour faire taire la critique quant à l’impact du grand chambardement humain encouragé depuis quelques décennies par l’immigration ouvrière musulmane de masse et plus récemment par l’arrivée de migrants économiques musulmans de plus en plus nombreux, certains intellectuels pratiquent en France une islamophilie qui prétend faire fi des considérations culturelles et religieuses les plus élémentaires au profit de la promotion utopique et insensée d’une humanité universelle mais « diverse », posture intellectuelle qui s’accompagne naturellement de l’attaque virulente de tous ceux dont les travaux peuvent contribuer à alimenter la critique raisonnée de cet universalisme sans limite et de l’islam, dont il est aujourd’hui un des protégés. Aussi, il est intéressant de revenir sur une polémique qui a illustré la difficulté d’ouvrir le débat sur cette question en France.

  • L’affaire « Gougenheim » et la réponse des islamophiles savants : « Les Grecs, les Arabes et nous (enquête sur l’islamophobie savante) »

La publication du livre « Aristote au mont saint Michel » de Sylvain Gougenheim en 2008 a déclenché une intense polémique car ce livre osait questionner  l’apport de la civilisation arabo-musulmane dans l’histoire du monde et plus particulièrement dans son rapport à la civilisation occidentale.

Un collège d’intellectuels publia en réponse l’année suivante le livre « Les Grecs, les Arabes et nous » :

Pour le collège de rédacteurs de l’ouvrage « Les Grecs, les Arabes et nous », la réponse est simple (page 8) : « Aristote au Mont Saint-Michel développe une vision du monde qui s’insère très précisément dans la philosophie de l’histoire sarkozyste à la rencontre de ses trois axes majeurs : (1) exaltation de la France toute chrétienne , celle du « long manteau d’églises » jeté sur nos campagnes ; (2) revendication assumée de « l’œuvre positive » de la colonisation – puisque la science est par essence européenne ; (3) volonté de liquider définitivement mai 68. »

On voit que l’analyse est tranchée et que le parti-pris idéologique de la réponse dans son introduction est assez manifeste, au moins sur deux plans : dénier au christianisme une relation « charnelle » avec la France et sa culture tout au long d’une histoire millénaire ; enfoncer le clou de la culpabilité colonisatrice au profit des pauvres pays musulmans anciennement colonisés. Quant à mai 68, je dois avouer n’avoir pas bien saisi ce que cela vient faire dans le débat sur la relation avec le monde arabo-musulman ; peut-être une résurgence obsessionnelle et irrépréssible de l’esprit libertaire.

  • Critiquer l’islam de façon argumentée, c’est être un islamophobe savant

Il est assez difficile de proposer une synthèse de ce livre « Les Grecs, les Arabes et nous » et de l’argumentaire détaillé fourni pour détruire l’ouvrage de Sylvain Gougenheim car il me semble à vrai dire assez difficile à lire.

Je passe sur la multitude de remarques et de propos hautains et méprisants proférés à l’égard de ce dernier, ce qui n’est pas sans dénoter un parti-pris aussi partisan que celui que ce collège de rédacteurs prétend dénoncer. Sylvain Gougenheim a peut-être tenu des propos erronés, formulé des approximations, manqué de clarté : c’est tout à fait possible sur un sujet aussi complexe, vaste et difficile à cerner que la civilisation arabo-musulmane du Moyen-Âge et sa relation aux mondes grec et occidental. Le mieux pour le lecteur est évidemment au moins de commencer par lire ce livre avant d’en parler.

Reste qu’en réalité la questionnement de la valeur de la civilisation  musulmane dans l’histoire du monde semble surtout insupportable par principe à ces détracteurs : critiquer directement ou indirectement l’islam, c’est évidemment être islamophobe – selon l’antienne désormais bien connue –. On lit ainsi : « Aristote au Mont-Saint-Michel livre un nouveau symptôme. Personne n’y avait pensé jusqu’à sa publication : pourquoi ne pas confier l’islamophobie à des experts ? »

Cette pensée prend un tour vicieux car elle vise en fait à nier dans l’œuf toute objectivité et toute honnêteté aux critiques de l’islam. La dialectique est subtile dans la manipulation des arguments pour toujours arriver à une condamnation, quel que soit le propos – comme dans la dialectique marxiste –, puisque la modération même du propos peut être retournée et analysée comme partie intégrante de la dialectique islamophobe : « L’islamophobie savante se voudrait modérée : personne ne dit que l’Europe ne « doit » rien aux savoirs transmis par les Arabes. L’islamophobie savante constate seulement qu’on a, sur ce point, beaucoup exagéré, et se demande pourquoi. Aristote au Mont-Saint-Michel propose un « rééquilibrage » qualifié, évidemment, de « scientifique ». Le fair-play peut aller jusqu’à constater que l’apport des sciences arabes est longtemps resté sous-évalué. Il suffit d’ajouter immédiatement que ce n’est pas pour, à présent, le surestimer, sauf bien sûr si l’on verse dans la « haine de soi ». L’islamophobie savante tient la balance. Les éclats de voix ne sont pas son genre. »

Quant au fond des arguments présentés, le lecteur pourra se faire lui-même une opinion, avec la difficulté que présente toutefois une réponse de spécialistes : il est pratiquement impossible pour un non-spécialiste de savoir si le choix et la présentation des arguments sont honnêtes ou biaisés. Vu la tonalité idéologique du livre, annoncée dès l’introduction, on ne peut qu’avancer avec prudence. J’en donnerai prochainement (pour ne pas alourdir cet article-ci) des exemples dans le domaine des mathématiques, matière qui fait plus facilement l’objet d’une approche non idéologique par les mathématiciens spécialisés.

  • Conclusion : ce que rate le livre « Les Grecs, les Arabes et nous »

Au-delà des nombreuses informations fournies par ce livre – jusqu’à noyer le lecteur et qui sont quasi-invérifiables par le commun des mortels –, ses rédacteurs passent en réalité à côté de deux questions essentielles :

1) il y a bien eu des savants, des artistes et des intellectuels arabes au Moyen-Âge, personne ne le conteste, mais la question est : depuis le Moyen-Âge, que s’est-il passé ?

Il semble bien qu’il ne se soit pas passé grand-chose comme les intervenants de l’émission de France 2 « Islam » du dimanche matin l’ont reconnu à plusieurs reprises. Même Tareq Oubrou parle dans son ouvrage « un imam en colère » du « déclin de toute une civilisation qui a raté, dès la fin du Moyen Âge, le train de la modernité. »

2) en quoi l’islam a-t-il été un moteur ou un frein au développement  ?

L’amalgame synthétisé par le terme « monde arabo-musulman » n’aide pas au débat : il y a d’un côté les scientifiques, les intellectuels, les artistes, qu’ils soient d’origine arabe ou pas (les Perses par exemple se sont pas des Arabes) et de l’autre le contexte sociétal imposé par une religion omniprésente, l’islam.

Il suffit de lire le Coran pour constater que l’islam n’est pas une religion très ouverte à la critique : or l’esprit critique, à l’origine de toutes les évolutions scientifiques, intellectuelles et artistiques du monde, n’aime pas se « soumettre ».

Le problème est que les rédacteurs de l’ouvrage « Les Grecs, les Arabes et nous » ne s’interrogent nulle part sur la nature de la doctrine musulmane : c’est assez ennuyeux pour une problématique dans laquelle la religion est centrale, car c’est la défense de l’islam qui est en réalité le vrai but de cet ouvrage.

Sylvain Gougenheim, au-delà de ses propres convictions personnelles et du débat qu’elles peuvent légitimement susciter, ne pouvait que déclencher l’ire des intellectuels islamophiles en osant dans son livre rappeler le concept du dar-al-islam, le statut détestable de « dhimmi » en islam réservé aux juifs et aux chrétiens, le fait que l’islam est fondamentalement une orthopraxie religieuse (structuration autour de la pratique et des rituels), ou encore l’impossibilité pour un musulman de quitter la communauté musulmane (puisque l’apostasie est punie de mort par Mahomet).

Sinbad le marin : un joli conte ?

La question de l’apport de l’islam au monde moderne étant problématique  comme l’ont reconnu Malek Chebel et Tariq Ramadan, la mise en avant d’un passé musulman glorieux est souvent utilisée pour rééquilibrer en faveur de l’islam la balance de la contribution des différentes civilisations au monde dans l’histoire, ceci dans le contexte d’une revendication identitaire et religieuse qui sait que ce questionnement est susceptible de nuire gravement à l’image de l’islam.

Dans ce domaine, où monde arabe et monde musulman sont d’ailleurs souvent associés – voire confondus – par erreur dans le terme de « monde arabo-musulman » (il a toujours existé des Arabes non musulmans et les Perses par exemple ne sont pas des Arabes), il convient d’être particulièrement vigilant et de s’appuyer sur des faits vérifiables, dénués de vision partisane, à l’exemple de la démarche d’Ahmed Djebbar, intervenant de l’émission « Islam » du 11 juin 2017, qui fait preuve d’une grande probité intellectuelle. On souhaiterait que tous les intervenants dans ces débats fassent preuve des mêmes qualités.

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Régis Debray : « L’islam n’a rien à apporter »

L’islam, religion copiée du judaïsme, ne semble guère avoir depuis des siècles contribué à l’évolution du monde au point que Malek Chebel écrivait encore il y a peu : « Trop longtemps demeurés sur le bas-côté de la route, les musulmans n’ont pas été – c’est le moins que l’on puisse dire – des acteurs du progrès technologique moderne. Le monde musulman contemporain n’a rien inventé qui puisse susciter l’admiration. (…) Dans l’évaluation générale réalisée par l’ONU sur le développement durable des nations, les pays du bloc arabo-musulman se présentent (avec quelques nuances) parmi les derniers du peloton des États qui investissent dans la formation et l’éducation. »

Le lecteur peut retrouver sur ce site plusieurs articles sur cette question controversée, la discussion critique et documentée de la valeur de l’apport de la civilisation musulmane au monde, et plus particulièrement dans son rapport au monde occidental, étant systématiquement taxée par la bien-pensance mondialiste d’« islamophobie savante » en l’absence d’un argumentaire dont l’évidence se suffirait à elle-même.

À l’occasion de l’émission « Répliques » diffusée aujourd’hui (1er juillet 2017), il est intéressant d’écouter le point de vue de Régis Debray, penseur indépendant et parfois iconoclaste.

Sur ce « problème clef, qui fait mal », Régis Debray juge ainsi que « l’islam n’a pas de proposition civilisationnelle, scientifique, imaginaire, morale », que l’islam « n’a rien à offrir, rien à mettre sur la table », et que si l’islam est à l’origine d’« un trouble à l’ordre public », il ne vient pas « troubler l’ordre actuel des rapports de force entre civilisations ».

Une vision du processus d’appauvrissement philosophique en islam

L’islam est caractérisé depuis des siècles par une très grande difficulté à accepter la critique et par la défense d’un dogmatisme qui se double par nature d’une forte intolérance. Tariq Ramadan n’hésite d’ailleurs par à écrire : « L’absence de débat critique et serein est à notre sens l’un des maux qui rongent la pensée musulmane contemporaine. »

Ce constat de « régression » fait par les intellectuels musulmans eux-mêmes est évoqué par un intervenant de l’émission de France 2 « Vivre l’islam » du 27 novembre 2016 qui le resitue dans une perspective historique.

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Les nouvelles musulmanes : modernité contre obscurantisme ?

À l’occasion de la journée de la femme (8 mars 2017), l’émission hebdomadaire « Vivre l’islam » de France 2 a consacré son épisode du 12 mars 2017 au portrait de 5 femmes musulmanes jugées représentatives et proches de ce que pourrait être le modèle de la femme musulmane moderne, « femme de lumière ». Il est tout à fait intéressant de revenir sur ces 5 profils à une époque où est tellement vanté – jusqu’à parfois être revendiqué – le port du voile musulman par tant d’imams et de musulman(e)s français(e)s, y compris dans les services publics ou les entreprises publiques ou privées, sans considération aucune pour le respect du principe de laïcité.

Les 5 femmes présentées sont :

  • Houria Aichi, chanteuse (chant religieux)
  • Zahia Ziouani, chef d’orchestre (musique occidentale)
  • Khadija Al-Salami, cinéaste
  • Hakima El Djoudi, artiste plasticienne
  • Maram Al-Masri, poétesse

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Que remarque-t-on ? Toutes ces femmes ont un rapport étroit avec le monde artistique, si décrié en islam. En outre, aucune ne porte le voile, ni même un bout de voile ; c’est même l’opposé. Cela est très étonnant alors qu’on nous parle tant de nos jours de la musulmane « décomplexée » qui revendique « son » voile comme expression de sa totale liberté de conscience et d’expression. On peut s’interroger naturellement sur le sens de ce reportage qui ne semble guère correspondre au regain du religieux que connait la quasi-totalité des pays musulmans aujourd’hui et qui touche également les musulmanes françaises issues de l’immigration.

Plus encore, l’accent est mis spécifiquement sur ces femmes car elles « luttent contre l’obscurantisme [musulman] et pour les lumières », mais aussi contre les coutumes tribales, l’infériorisation de la femme, sa relégation sociale et éducative, etc. Le cas de Khadija Al-Salami, « épousée à 11 ans et divorcée [répudiée] à 12 ans », est particulièrement mis en valeur dans la lutte contre les « traditions Moyenâgeuses » de l’islam.

Face à constat accablant, le C.F.C.M. continue à affirmer : « En France, l’égalité homme femme ne heurte en rien la conception musulmane. Bien au contraire, depuis l’avènement de l’islam et dans les temps modernes, les principaux défenseurs de la place de la femme musulmane dans la société contemporaine ont toujours favorisé son épanouissement. » (article 3 de la Convention Citoyenne des Musulmans de France pour le vivre‐ensemble). Cette affirmation paraît ainsi relever du mensonge ou du moins d’une vision très déformée de la réalité au regard de la culture traditionnelle musulmane, y compris en France.

Tariq Ramadan a écrit à juste titre, tout en tentant toujours néanmoins de dédouaner sa religion : « Je l’ai dit et répété : l’islam n’a pas de problème avec les femmes, mais il apparaît clairement que les musulmans ont effectivement de sérieux problèmes avec elles, et il faut en chercher, de l’intérieur, les raisons et parfois les (discutables) justifications. »

Et il ne faut pas croire que le sort terrible des femmes en islam relèverait pour l’essentiel d’une opposition frustrée à l’Occident et non de la doctrine même de l’islam, comme le laisse entendre le même Tariq Ramadan : « Il ne faut pas non plus minimiser la dimension psychologique dans le débat concernant les femmes. La relation avec l’Occident est complexe : avant, pendant, puis après les colonisations, la question de la femme a été centrale dans les relations de pouvoir et les débats politiques, théologiques et culturels. Cela a nourri dans la psyché musulmane contemporaine une sorte de réaction réflexe : moins le discours est occidental à propos des femmes, plus il est perçu comme islamique et, inversement, plus il est islamique, plus il se devrait d’être restrictif et s’opposer à la permissivité occidentale dont la finalité serait de laminer les fondements de la religion et de la morale. » L’islam a bien un problème de fond avec la femme.

Oserait-on maintenant enfin commencer à parler et dire timidement la vérité à propos du sort peu enviable de la femme en islam ?

Les leçons de taqiya de Tareq Oubrou : (16) La contribution de l’islam au monde moderne

  • Problématique

Parmi les débats qui suscitent des polémiques virulentes en France, surtout de la part des tenants de l’islamisation et des bien-pensants perclus de culpabilité post-colonisatrice, c’est celui du rôle de l’islam dans la construction du monde occidental. La valorisation d’un immense héritage musulman dont serait redevable l’Occident semble être devenu un instrument politique pour tenter de redonner à l’islam sa dignité perdue face à la superbe occidentale, avec une visée partisane et sans réelle considération objective pour les travaux et les faits rapportés par les plus grands spécialistes.

Je me contenterai ici de reprendre quelques-uns des propos de Tareq Oubrou figurant dans son livre à propos du monde d’aujourd’hui.

  • Islam et modernité : une absence

La position de Tareq Oubrou semble être sur la question assez claire et peu amène : « On peut dire que c’est aujourd’hui que les musulmans vivent leur Moyen Âge. Leur modernité, ils l’ont laissée derrière eux. »

Tareq Oubrou parlait déjà dans son précédent livre (Un imam en colère) du « déclin de toute une civilisation qui a raté, dès la fin du Moyen Âge, le train de la modernité » et ajoutait : « Le seul moyen de sauver l’islam, c’est de casser la vieille coquille civilisationnelle qui en étouffe l’esprit tout en précipitant son déclin. L’islam est appelé à vivre dans son époque ! Pas dans un imaginaire quelconque. »

En effet, le constat de l’absence de contribution vraiment significative du monde musulman au développement du monde moderne (mathématique, physique, chimie, biologie, médecine, électronique, télécommunications, transports, musique, peinture, etc.) depuis au moins 6 à 7 siècles est général et n’est guère contesté, même par les plus fervents islamologues.

Ainsi, Tariq Ramadan constate : « Les sociétés majoritairement musulmanes sont le plus souvent à la traîne sur le plan économique, elles ne présentent la plupart du temps aucune garantie démocratique et, quand elles sont riches, elles ne contribuent à aucun progrès intellectuel et/ou scientifique. Tout se passe comme si le monde musulman, se percevant comme dominé, n’avait pas les moyens de ses prétentions. »

De son côté, Malek Chebel écrivait : « Trop longtemps demeurés sur le bas-côté de la route, les musulmans n’ont pas été – c’est le moins que l’on puisse dire – des acteurs du progrès technologique moderne. Le monde musulman contemporain n’a rien inventé qui puisse susciter l’admiration. (…) Dans l’évaluation générale réalisée par l’ONU sur le développement durable des nations, les pays du bloc arabo-musulman se présentent (avec quelques nuances) parmi les derniers du peloton des États qui investissent dans la formation et l’éducation. »

Enfin, Abdennour Bidar écrivait il y a quelques mois : « Qu’as-tu d’admirable aujourd’hui, mon ami [monde musulman] ? Qu’est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect et l’admiration des autres peuples et civilisations de la terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes, qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs, tes intellectuels dont les livres devraient être lus dans le monde entier (…) ? En réalité, tu es devenu si faible, si impuissant derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même… » 

Il est facile de multiplier les citations de grands spécialistes, musulmans ou non. Au-delà du constat, la question est plutôt d’expliquer pourquoi : or, sur ce point, les explications sont très parcellaires car les explications plus générales font remonter les racines de cette stérilité à la nature même de l’idéologie musulmane, démarche qu’évite la plupart des islamologues pour ne pas s’engager dans une critique trop radicale. de l’islam.

Quant à l’« âge d’or » de la civilisation musulmane situé par certains il y a 8 à 10 siècles, il convient d’en préciser les contours et l’étendue réels pour sortir des fantasmes partisans.

  • Conclusion : contribution au monde et repli identitaire

L’estime de soi, et la confiance en soi, passent par la reconnaissance de ce que chaque individu apporte au monde qui l’entoure. Il en va de même pour les peuples. Nul doute que cette composante est en toile de fond de la frustration que ressentent certaines catégories de populations immigrées vis-à-vis de l’Occident, et de la France en particulier, et ce, d’autant plus fortement que la culture musulmane ne leur permet que difficilement – quand elle ne leur interdit pas – de profiter à plein de l’héritage civilisationnel qui leur est proposé en partage.

Tariq Ramadan le reconnaît dans son appel à une « réforme radicale » de l’islam : « Nous avons maintes fois répété que la pensée islamique contemporaine (l’apparition du problème est ancienne) est traversée par la peur et la crainte de tout ce qui lui semble être imposé de/par l’extérieur, et en priorité bien sûr par la dominante “civilisation occidentale“. S’il n’est pas toujours question de rejet, on constate une constante de la suspicion et une attitude toujours défensive vis-à-vis des valeurs, des pratiques et de la culture de l’autre, dominant ou étranger. La réforme que nous appelons de nos vœux est difficile car elle exige, pour être mise en œuvre, un état de “confiance en soi“ qui justement manque cruellement aujourd’hui au cœur des sociétés musulmanes et, plus spécifiquement, parmi les savants et les intellectuels. Le monde islamique produit depuis des décennies des pensées soit sur le mode de l’imitation presqu’aveugle soit sur celui de la défensive rigide et exclusiviste… rarement de l’autonomie, de la créativité et de la contribution. »

Les racines de la frustration sont profondes car elles ne concernent pas seulement le rapport à l’Occident mais remontent à des oppositions intestines à l’islam, entre Arabes et non-Arabes. Ainsi, Tareq Oubrou écrit : « Un certain arabocentrisme et orgueil arabe a engendré chez des musulmans ethniquement non arabes, notamment persans, un racisme anti-arabe appelé « shu’ûbiyya ». Ceux-ci considèrent que les Arabes n’ont pas connu de civilisation et qu’ils sont restés, malgré l’islam, dans un état de nature, sans culture ni savoir élaboré. Ils estiment que c’est grâce à eux que la civilisation arabo-musulmane s’est développée. C’est en grande partie vrai : presque toutes les disciplines du savoir arabo-musulman, y compris la langue arabe elle-même, et jusqu’à la mystique, ont été formalisées et développées par les Persans. Les Arabes se sont contentés d’exercer le pouvoir politique. Même ce dernier a fini dans les mains des non-Arabes : les Turcs (Ottomans). »

Il serait temps que la bien-pensance européenne et surtout française s’en souvienne, ce qui lui éviterait peut-être de taxer d’islamophobie toute approche de l’islam un tant soit peu critico-historique, approche pourtant appliquée sans états d’âme dans tous les autres pans de l’histoire, de la philosophie et de la religion.

Raison et critique en islam : des concepts mort-nés ?

L’émission de France 2 « Islam » a consacré récemment une réflexion au rapport de la raison et de la révélation en islam. Plusieurs séquences sont intéressantes à commenter car elles touchent à des questions philosophico-religieuses fondamentales – même si elles paraissent un peu conceptuelles ou techniques, et sont souvent très mal connues (y compris par les musulmans) –, les réponses apportées ayant eu des conséquences concrètes déterminantes sur le modèle prôné par l’islam depuis des siècles.

  • Le débat asharisme/mutazilisme ou « peut-on critiquer le Coran ? »

L’islam a connu il y a un peu moins de mille ans une opposition de points de vue fondamentale entre les tenants de l’application au Coran de la méthode de raison critique et l’exégèse rationnelle (les mutazilites) et ceux qui ne l’acceptaient pas (les asharites).

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Pour résumer, les mutazilites n’ont pas eu de gain de cause, ce qui revient à dire grosso modo que le monde musulman a refusé que Coran et les autres textes sacrés deviennent des objets d’étude soumis comme n’importe quels textes historiques à une démarche historico-critique, provoquant ainsi une sclérose définitive de la pensée musulmane.

  • Le modèle du Prophète Mahomet : que valait son « savoir » ?

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Le « savoir » de Mahomet (savoir entre guillemets car cela ne correspond bien évidemment pas à un savoir scientifique dont on peut donner la moindre preuve : c’est juste des opinions et une croyance, ni plus ni moins) est considéré comme un savoir supérieur à tous les autres : ce point est souvent négligé en Occident alors qu’il est fondamental car Mahomet constitue le beau modèle à imiter pour tous les musulmans.

En réalité, la simple lecture du Coran et des textes sacrés musulmans originels montre qu’ils ne contiennent pas de savoir au sens moderne du terme, ni guère de développements consacrés à la philosophie ou de morale pour aboutir à une sagesse : l’essentiel de la doctrine coranique se résume au principe d’unicité de Dieu (« tawhid ») et à une suite de règles à appliquer et de comportements à suivre, tout cela sous la férule d’Allah qui est prêt à punir durement tous les déviants, l’imitation du comportement de Mahomet étant supposé constituer la perfection. Le terme usurpé de « savoir » appliqué à Mahomet a surtout pour objectif essentiel de glorifier la personne du Prophète. On réfléchit cent fois plus en lisant Platon.

En revanche, que sur une base extrêmement faible des esprits brillants aient pu échafauder en islam ultérieurement tout au long des siècles des cathédrales intellectuelles subtiles, aussi artificielles que complexes, ne fait pas de doute mais ne constitue en rien une preuve de la profondeur revendiquée du texte d’origine. Ceci n’est d’ailleurs pas propre à l’islam et l’on retrouve ce phénomène de façon plus générale en philosophie. L’homme ne manque pas d’imagination pour échafauder les théories les plus folles pour expliquer le monde et sa destinée, son orgueil démesuré le portant à croire que sa petite intelligence est un instrument adapté pour saisir le sens de l’univers.

  • L’islam d’Occident peut-il sauver l’islam ?

Face à la fossilisation intellectuelle du monde musulman, il est assez étonnant d’entendre le journaliste envisager que l’islam d’Occident puisse constituer une « planche de salut » pour l’islam des pays musulmans :

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Rappelons quelques constats faits par Tareq Oubrou lui-même : « Les musulmans ne sont jamais invités à se remettre en question [lors de la prière du vendredi à la mosquée]. L’islam leur est présenté comme LA solution universelle. » Ou encore : « Pour qui veut lutter contre l’obscurantisme qui frappe aujourd’hui le monde musulman, la France n’est pas forcément un endroit de tout repos. (…) Tout discours élaboré sur Dieu, l’interprétation du Coran ou la nécessité d’adapter sa pratique à un environnement sécularisé s’apparente pour la plupart des musulmans, en particulier les jeunes littéralistes, à un blasphème. » Il n’est donc guère étonnant que l’apport de l’islam au monde moderne soit depuis plusieurs siècles quasi inexistant.

En réaction à la remarque « Le problème des réformateurs de l’islam, c’est qu’on ne les trouve que dans deux endroits : les universités françaises et les cimetières du monde musulman. » (citation de l’éditorialiste italien d’origine égyptienne Magdi Allam, récemment converti de l’islam au catholicisme), Tareq Oubrou commente en disant : « Je pense que c’est un peu exagéré ». Cela ne laisse guère d’espoir.

  • Conclusion : l’islam d’Occident ne peut pas sauver l’islam originel, sauf à le déconstruire

Comme toujours, ces échanges sur l’islam mettent totalement de côté la geste prophétique de Mahomet telle qu’elle ressort des textes musulmans eux-mêmes, caractérisée par l’incapacité à convaincre par la seule spiritualité ce qui aboutit nécessairement à la violence et à la guerre (le jihad: il s’agit en effet tout simplement d’une démarche de chef de clan pour lequel la religion n’est qu’un prétexte (peut-être sincère) en vue de l’établissement d’un pouvoir personnel et dictatorial.

Vouloir faire évoluer l’islam, c’est remettre en cause la valeur des faits et gestes de Mahomet ainsi que l’actualité et l’applicabilité du Coran, et donc son statut de texte divin, sacré, définitif. Dans ce domaine, les expériences précédentes en islam ont été des échecs et il n’y a aucun élément nouveau qui puisse conduire à penser qu’il en sera différemment demain.

Il n’y a probablement d’alternative qu’entre l’islamisation démographique de l’Europe (au mieux la libanisation par le communautarisme) ou l’apostasie des musulmans d’Occident qui auront compris, si on prend soin de leur expliquer, la nature réelle de l’islam car l’immense majorité en ignore les fondements réels.

Foi & Science en islam : un rapport difficile

L’émission de France 2 « Islam » du 11 septembre 2016 a proposé une réflexion intéressante sur les rapports de la foi et de la science en islam. Je vous propose d’en commenter quelques thèmes à l’aune de certains constats contemporains.

  • La contribution musulmane au monde moderne au terme après une léthargie de 5 à 6 siècles

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Il est un fait avéré que le développement intellectuel et scientifique du monde occidental est sans comme mesure avec celui de l’islam depuis plusieurs siècles. Ainsi, Tareq Oubrou parle du « déclin de toute une civilisation qui a raté, dès la fin du Moyen Âge, le train de la modernité. »

De son côté, Malek Chebel est encore plus clair : « Trop longtemps demeurés sur le bas-côté de la route, les musulmans n’ont pas été – c’est le moins que l’on puisse dire – des acteurs du progrès technologique moderne. Le monde musulman contemporain n’a rien inventé qui puisse susciter l’admiration. (…) Dans l’évaluation générale réalisée par l’ONU sur le développement durable des nations, les pays du bloc arabo-musulman se présentent (avec quelques nuances) parmi les derniers du peloton des États qui investissent dans la formation et l’éducation. »

Chaque civilisation a eu des hauts et ses bas mais on est généralement capable d’en déceler les principales causes. Le plus étonnant ici est que les musulmans eux-mêmes ne savent pas donner d’explication à l’immobilisme de leur civilisation depuis tant de siècles. Peut-être faut-il chercher une explication dans un des tabous majeurs de l’islam : son incapacité criante à accepter la critique ?

La floraison intellectuelle des débuts de l’islam si souvent vantée n’était-elle pas en réalité concentrée sur des domaines précis dont le périmètre était limité par l’interdiction de toute critique fondamentale de l’islam ? N’y a-t-il pas un lien à faire entre cette léthargie intellectuelle et scientifique et l’incapacité du monde musulman à poser un véritable regard critique sur lui-même et, de façon plus générale, à accepter la valeur universelle de la démarche rationnelle et critique, car contenant en elle-même les ferments de la critique de la religion ?

À ce propos, rappelons les constats réalisés par Malek Chebel :

« L’école coranique où l’on égrène à longueur de journées des sourates et des versets, sans les comprendre et sans les relier à un contexte historique, est, de ce point de vue, la caricature de l’apprentissage mécanique. Sortir de cette méthode répétitive est en soi considéré comme un début explicite d’indiscipline, et parfois de vaine spéculation. »

« À l’étudiant qui s’engage dans les études religieuses, le talib, on demande surtout une capacité d’assimilation passive des textes et de la tradition, sans aucun recul. »

« L’une des caractéristiques actuelles de la pensée en islam est d’être univoque. Mais lorsqu’on dit « univoque », il faut entendre le mot au sens immédiat du terme et non pas de manière métaphorique ou distanciée. Très distinctement, l’esprit musulman d’aujourd’hui répugne à se voir reprocher, même avec doigté, l’absurdité logique de telle pensée anachronique ou fossile, surtout si elle a été codifiée par le Coran ou la sharia. »

« Pour le croyant islamoïde, l’islam se situe au-dessus et en dehors de la critique humaine. Pour lui, la doxa ne peut être questionnée, ni dans sa généralité ni dans son détail, car cela mettrait en péril tout l’édifice de la croyance. Le comportement « islamoïde » consiste donc à rejeter en bloc toute innovation inconvenante, tout en donnant le change à quiconque s’avise de critiquer tel ou tel précepte islamique. À ce sujet borné, l’islam n’offre que des avantages : une religion divine, avec un prophète d’une sagesse à toute épreuve et une histoire arabo-islamique flamboyante. »

« Pour les autorités religieuses, il ne peut pas y avoir de liberté en dehors du dogme lui-même, ce qui revient à dire qu’il n’y a pas de liberté du tout, hormis évidemment celle qui consiste à suivre la voie telle qu’elle a été tracée depuis des lustres. »

« Celui qui analyse les difficultés que rencontrent aujourd’hui l’islam et les musulmans est frappé par la faiblesse de la pénétration de la pensée rationnelle dans la pensée religieuse. »

« C’est pourquoi j’apporte du crédit à ceux qui soutiennent que les musulmans d’aujourd’hui n’ont qu’une aptitude limitée à l’autocritique. »

« L’attitude du croyant musulman vis-à-vis du corpus coranique a toujours été empreinte d’exaltation et de respect, ce qui l’empêche d’affronter les nouvelles idées. »

Tariq Ramadan écrit de son côté :

« L’absence de débat critique et serein est à notre sens l’un des maux qui rongent la pensée musulmane contemporaine. »

« Les dialogues et les débats manquent infiniment à l’intelligence musulmane contemporaine »

Enfin, pour Tareq Oubrou :

« Les musulmans ne sont jamais invités à se remettre en question [lors de la prière du vendredi à la mosquée]. L’islam leur est présenté comme LA solution universelle. »

  • Le retour à l’obscurantisme scientifique

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Ce retour à l’obscurantisme scientifique est-il anecdotique ou est-il simplement l’expression de l’extension, certes excessive mais compréhensible, du domaine religieux ? Il faut rappeler que le Coran a une prétention invraisemblable à l’universalité :

Sourate 6, verset 38. (…) Nous n’avons rien négligé dans le Livre. (…)

Sourate 6, verset 59. (…) rien de vert ou de desséché qui ne soit consigné dans le Livre explicite.

Sourate 22, verset 70. Ne sais-tu pas qu’Allah sait ce qu’il y a dans le ciel et sur la terre ? Tout cela est consigné dans un Livre et cela pour Allah est bien facile.

Ces sentences outrancières, à valeur d’ailleurs plutôt symbolique si on veut être raisonnable, alimentent encore aujourd’hui les délires de certains imams et sont sans doute moins la marque d’une incapacité à raisonner que la manifestation d’un pouvoir religieux qui veut s’étendre à toutes choses. L’islam n’est d’ailleurs pas la seule religion ou spiritualité dont la prétention à détenir l’unique vérité a pu conduire ou conduit encore à l’aveuglement imbécile et au fanatisme.

  • La Terre est ronde !

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Difficile enfin de ne pas revenir sur ce point car il faut rappeler que la rotondité de la Terre a été démontrée par les Grecs dès l’antiquité (IIIème siècle avant Jésus-Christ) par Ératosthène : il estima alors la circonférence terrestre à 40.000 km (donc avec une précision étonnante pour l’époque) à partir de l’ombre portée et donc de l’angle fait par les rayons du soleil à Alexandrie au moment où ceux-ci étaient verticaux (tombant au fond d’un puits) à Syène, et de la distance évidemment séparant les deux villes.

Quant à l’héliocentrisme (hypothèse selon laquelle le soleil tourne autour de la terre et non l’inverse), elle fut proposée par Aristarque de Samos dès le IIIème siècle.

L’islam contemporain est-il capable de se réformer ?

À vrai dire, tout le monde probablement le souhaite.

L’émission France 2 « Islam » d’aujourd’hui (10 juillet 2016) contient une interview très intéressante de Mohammed Arkoun ainsi qu’un échange avec les deux invités qui montre la difficulté qu’a le monde musulman actuel (reflétée par le discours des islamologues) à envisager de se réformer véritablement.

France 2 Islam 160710 Humanisme Extrait

France 2 Islam 160710 Humanisme Extrait

En filigrane de l’échange avec Mohammed Arkoun se trouve le statut sacré du Coran, texte dont beaucoup de musulmans « modernistes » seraient sans doute soulagés de se défaire, tant il est incohérent, violent, répétitif, peu innovant et source de tant de maux pour les siècles des siècles.

Les échanges avec les deux invités sont par ailleurs assez révélateurs de la difficulté qu’a le monde musulman à se prendre en charge sans invoquer l’excuse infantile de la colonisation pour expliquer sa stagnation et l’existence de « clôtures dogmatiques ». Car, depuis la fin de la colonisation (pour autant qu’elle n’ait eu que des aspects négatifs, ce qui tout à fait discutable), qu’ont fait les pays du Maghreb notamment pour faire progresser leur pays ? Pourquoi beaucoup d’immigrés venus en France ont préféré finalement ne pas retourner dans leur pays d’origine et pourquoi les 2ème et 3ème générations font-elles de même ? Il semble qu’on ait eu moins d’égard pour les rapatriés d’Algérie. Il faudrait sans doute commencer par se poser les bonnes questions.