Une vision du processus d’appauvrissement philosophique en islam

L’islam est caractérisé depuis des siècles par une très grande difficulté à accepter la critique et par la défense d’un dogmatisme qui se double par nature d’une forte intolérance. Tariq Ramadan n’hésite d’ailleurs par à écrire : « L’absence de débat critique et serein est à notre sens l’un des maux qui rongent la pensée musulmane contemporaine. »

Ce constat de « régression » fait par les intellectuels musulmans eux-mêmes est évoqué par un intervenant de l’émission de France 2 « Vivre l’islam » du 27 novembre 2016 qui le resitue dans une perspective historique.

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Les nouvelles musulmanes : modernité contre obscurantisme ?

À l’occasion de la journée de la femme (8 mars 2017), l’émission hebdomadaire « Vivre l’islam » de France 2 a consacré son épisode du 12 mars 2017 au portrait de 5 femmes musulmanes jugées représentatives et proches de ce que pourrait être le modèle de la femme musulmane moderne, « femme de lumière ». Il est tout à fait intéressant de revenir sur ces 5 profils à une époque où est tellement vanté – jusqu’à parfois être revendiqué – le port du voile musulman par tant d’imams et de musulman(e)s français(e)s, y compris dans les services publics ou les entreprises publiques ou privées, sans considération aucune pour le respect du principe de laïcité.

Les 5 femmes présentées sont :

  • Houria Aichi, chanteuse (chant religieux)
  • Zahia Ziouani, chef d’orchestre (musique occidentale)
  • Khadija Al-Salami, cinéaste
  • Hakima El Djoudi, artiste plasticienne
  • Maram Al-Masri, poétesse

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Que remarque-t-on ? Toutes ces femmes ont un rapport étroit avec le monde artistique, si décrié en islam. En outre, aucune ne porte le voile, ni même un bout de voile ; c’est même l’opposé. Cela est très étonnant alors qu’on nous parle tant de nos jours de la musulmane « décomplexée » qui revendique « son » voile comme expression de sa totale liberté de conscience et d’expression. On peut s’interroger naturellement sur le sens de ce reportage qui ne semble guère correspondre au regain du religieux que connait la quasi-totalité des pays musulmans aujourd’hui et qui touche également les musulmanes françaises issues de l’immigration.

Plus encore, l’accent est mis spécifiquement sur ces femmes car elles « luttent contre l’obscurantisme [musulman] et pour les lumières », mais aussi contre les coutumes tribales, l’infériorisation de la femme, sa relégation sociale et éducative, etc. Le cas de Khadija Al-Salami, « épousée à 11 ans et divorcée [répudiée] à 12 ans », est particulièrement mis en valeur dans la lutte contre les « traditions Moyenâgeuses » de l’islam.

Face à constat accablant, le C.F.C.M. continue à affirmer : « En France, l’égalité homme femme ne heurte en rien la conception musulmane. Bien au contraire, depuis l’avènement de l’islam et dans les temps modernes, les principaux défenseurs de la place de la femme musulmane dans la société contemporaine ont toujours favorisé son épanouissement. » (article 3 de la Convention Citoyenne des Musulmans de France pour le vivre‐ensemble). Cette affirmation paraît ainsi relever du mensonge ou du moins d’une vision très déformée de la réalité au regard de la culture traditionnelle musulmane, y compris en France.

Tariq Ramadan a écrit à juste titre, tout en tentant toujours néanmoins de dédouaner sa religion : « Je l’ai dit et répété : l’islam n’a pas de problème avec les femmes, mais il apparaît clairement que les musulmans ont effectivement de sérieux problèmes avec elles, et il faut en chercher, de l’intérieur, les raisons et parfois les (discutables) justifications. »

Et il ne faut pas croire que le sort terrible des femmes en islam relèverait pour l’essentiel d’une opposition frustrée à l’Occident et non de la doctrine même de l’islam, comme le laisse entendre le même Tariq Ramadan : « Il ne faut pas non plus minimiser la dimension psychologique dans le débat concernant les femmes. La relation avec l’Occident est complexe : avant, pendant, puis après les colonisations, la question de la femme a été centrale dans les relations de pouvoir et les débats politiques, théologiques et culturels. Cela a nourri dans la psyché musulmane contemporaine une sorte de réaction réflexe : moins le discours est occidental à propos des femmes, plus il est perçu comme islamique et, inversement, plus il est islamique, plus il se devrait d’être restrictif et s’opposer à la permissivité occidentale dont la finalité serait de laminer les fondements de la religion et de la morale. » L’islam a bien un problème de fond avec la femme.

Oserait-on maintenant enfin commencer à parler et dire timidement la vérité à propos du sort peu enviable de la femme en islam ?

Les leçons de taqiya de Tareq Oubrou : (16) La contribution de l’islam au monde moderne

  • Problématique

Parmi les débats qui suscitent des polémiques virulentes en France, surtout de la part des tenants de l’islamisation et des bien-pensants perclus de culpabilité post-colonisatrice, c’est celui du rôle de l’islam dans la construction du monde occidental. La valorisation d’un immense héritage musulman dont serait redevable l’Occident semble être devenu un instrument politique pour tenter de redonner à l’islam sa dignité perdue face à la superbe occidentale, avec une visée partisane et sans réelle considération objective pour les travaux et les faits rapportés par les plus grands spécialistes.

Je me contenterai ici de reprendre quelques-uns des propos de Tareq Oubrou figurant dans son livre à propos du monde d’aujourd’hui.

  • Islam et modernité : une absence

La position de Tareq Oubrou semble être sur la question assez claire et peu amène : « On peut dire que c’est aujourd’hui que les musulmans vivent leur Moyen Âge. Leur modernité, ils l’ont laissée derrière eux. »

Tareq Oubrou parlait déjà dans son précédent livre (Un imam en colère) du « déclin de toute une civilisation qui a raté, dès la fin du Moyen Âge, le train de la modernité » et ajoutait : « Le seul moyen de sauver l’islam, c’est de casser la vieille coquille civilisationnelle qui en étouffe l’esprit tout en précipitant son déclin. L’islam est appelé à vivre dans son époque ! Pas dans un imaginaire quelconque. »

En effet, le constat de l’absence de contribution vraiment significative du monde musulman au développement du monde moderne (mathématique, physique, chimie, biologie, médecine, électronique, télécommunications, transports, musique, peinture, etc.) depuis au moins 6 à 7 siècles est général et n’est guère contesté, même par les plus fervents islamologues.

Ainsi, Tariq Ramadan constate : « Les sociétés majoritairement musulmanes sont le plus souvent à la traîne sur le plan économique, elles ne présentent la plupart du temps aucune garantie démocratique et, quand elles sont riches, elles ne contribuent à aucun progrès intellectuel et/ou scientifique. Tout se passe comme si le monde musulman, se percevant comme dominé, n’avait pas les moyens de ses prétentions. »

De son côté, Malek Chebel écrivait : « Trop longtemps demeurés sur le bas-côté de la route, les musulmans n’ont pas été – c’est le moins que l’on puisse dire – des acteurs du progrès technologique moderne. Le monde musulman contemporain n’a rien inventé qui puisse susciter l’admiration. (…) Dans l’évaluation générale réalisée par l’ONU sur le développement durable des nations, les pays du bloc arabo-musulman se présentent (avec quelques nuances) parmi les derniers du peloton des États qui investissent dans la formation et l’éducation. »

Enfin, Abdennour Bidar écrivait il y a quelques mois : « Qu’as-tu d’admirable aujourd’hui, mon ami [monde musulman] ? Qu’est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect et l’admiration des autres peuples et civilisations de la terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes, qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs, tes intellectuels dont les livres devraient être lus dans le monde entier (…) ? En réalité, tu es devenu si faible, si impuissant derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même… » 

Il est facile de multiplier les citations de grands spécialistes, musulmans ou non. Au-delà du constat, la question est plutôt d’expliquer pourquoi : or, sur ce point, les explications sont très parcellaires car les explications plus générales font remonter les racines de cette stérilité à la nature même de l’idéologie musulmane, démarche qu’évite la plupart des islamologues pour ne pas s’engager dans une critique trop radicale. de l’islam.

Quant à l’« âge d’or » de la civilisation musulmane situé par certains il y a 8 à 10 siècles, il convient d’en préciser les contours et l’étendue réels pour sortir des fantasmes partisans.

  • Conclusion : contribution au monde et repli identitaire

L’estime de soi, et la confiance en soi, passent par la reconnaissance de ce que chaque individu apporte au monde qui l’entoure. Il en va de même pour les peuples. Nul doute que cette composante est en toile de fond de la frustration que ressentent certaines catégories de populations immigrées vis-à-vis de l’Occident, et de la France en particulier, et ce, d’autant plus fortement que la culture musulmane ne leur permet que difficilement – quand elle ne leur interdit pas – de profiter à plein de l’héritage civilisationnel qui leur est proposé en partage.

Tariq Ramadan le reconnaît dans son appel à une « réforme radicale » de l’islam : « Nous avons maintes fois répété que la pensée islamique contemporaine (l’apparition du problème est ancienne) est traversée par la peur et la crainte de tout ce qui lui semble être imposé de/par l’extérieur, et en priorité bien sûr par la dominante “civilisation occidentale“. S’il n’est pas toujours question de rejet, on constate une constante de la suspicion et une attitude toujours défensive vis-à-vis des valeurs, des pratiques et de la culture de l’autre, dominant ou étranger. La réforme que nous appelons de nos vœux est difficile car elle exige, pour être mise en œuvre, un état de “confiance en soi“ qui justement manque cruellement aujourd’hui au cœur des sociétés musulmanes et, plus spécifiquement, parmi les savants et les intellectuels. Le monde islamique produit depuis des décennies des pensées soit sur le mode de l’imitation presqu’aveugle soit sur celui de la défensive rigide et exclusiviste… rarement de l’autonomie, de la créativité et de la contribution. »

Les racines de la frustration sont profondes car elles ne concernent pas seulement le rapport à l’Occident mais remontent à des oppositions intestines à l’islam, entre Arabes et non-Arabes. Ainsi, Tareq Oubrou écrit : « Un certain arabocentrisme et orgueil arabe a engendré chez des musulmans ethniquement non arabes, notamment persans, un racisme anti-arabe appelé « shu’ûbiyya ». Ceux-ci considèrent que les Arabes n’ont pas connu de civilisation et qu’ils sont restés, malgré l’islam, dans un état de nature, sans culture ni savoir élaboré. Ils estiment que c’est grâce à eux que la civilisation arabo-musulmane s’est développée. C’est en grande partie vrai : presque toutes les disciplines du savoir arabo-musulman, y compris la langue arabe elle-même, et jusqu’à la mystique, ont été formalisées et développées par les Persans. Les Arabes se sont contentés d’exercer le pouvoir politique. Même ce dernier a fini dans les mains des non-Arabes : les Turcs (Ottomans). »

Il serait temps que la bien-pensance européenne et surtout française s’en souvienne, ce qui lui éviterait peut-être de taxer d’islamophobie toute approche de l’islam un tant soit peu critico-historique, approche pourtant appliquée sans états d’âme dans tous les autres pans de l’histoire, de la philosophie et de la religion.

Raison et critique en islam : des concepts mort-nés ?

L’émission de France 2 « Islam » a consacré récemment une réflexion au rapport de la raison et de la révélation en islam. Plusieurs séquences sont intéressantes à commenter car elles touchent à des questions philosophico-religieuses fondamentales – même si elles paraissent un peu conceptuelles ou techniques, et sont souvent très mal connues (y compris par les musulmans) –, les réponses apportées ayant eu des conséquences concrètes déterminantes sur le modèle prôné par l’islam depuis des siècles.

  • Le débat asharisme/mutazilisme ou « peut-on critiquer le Coran ? »

L’islam a connu il y a un peu moins de mille ans une opposition de points de vue fondamentale entre les tenants de l’application au Coran de la méthode de raison critique et l’exégèse rationnelle (les mutazilites) et ceux qui ne l’acceptaient pas (les asharites).

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Pour résumer, les mutazilites n’ont pas eu de gain de cause, ce qui revient à dire grosso modo que le monde musulman a refusé que Coran et les autres textes sacrés deviennent des objets d’étude soumis comme n’importe quels textes historiques à une démarche historico-critique, provoquant ainsi une sclérose définitive de la pensée musulmane.

  • Le modèle du Prophète Mahomet : que valait son « savoir » ?

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Le « savoir » de Mahomet (savoir entre guillemets car cela ne correspond bien évidemment pas à un savoir scientifique dont on peut donner la moindre preuve : c’est juste des opinions et une croyance, ni plus ni moins) est considéré comme un savoir supérieur à tous les autres : ce point est souvent négligé en Occident alors qu’il est fondamental car Mahomet constitue le beau modèle à imiter pour tous les musulmans.

En réalité, la simple lecture du Coran et des textes sacrés musulmans originels montre qu’ils ne contiennent pas de savoir au sens moderne du terme, ni guère de développements consacrés à la philosophie ou de morale pour aboutir à une sagesse : l’essentiel de la doctrine coranique se résume au principe d’unicité de Dieu (« tawhid ») et à une suite de règles à appliquer et de comportements à suivre, tout cela sous la férule d’Allah qui est prêt à punir durement tous les déviants, l’imitation du comportement de Mahomet étant supposé constituer la perfection. Le terme usurpé de « savoir » appliqué à Mahomet a surtout pour objectif essentiel de glorifier la personne du Prophète. On réfléchit cent fois plus en lisant Platon.

En revanche, que sur une base extrêmement faible des esprits brillants aient pu échafauder en islam ultérieurement tout au long des siècles des cathédrales intellectuelles subtiles, aussi artificielles que complexes, ne fait pas de doute mais ne constitue en rien une preuve de la profondeur revendiquée du texte d’origine. Ceci n’est d’ailleurs pas propre à l’islam et l’on retrouve ce phénomène de façon plus générale en philosophie. L’homme ne manque pas d’imagination pour échafauder les théories les plus folles pour expliquer le monde et sa destinée, son orgueil démesuré le portant à croire que sa petite intelligence est un instrument adapté pour saisir le sens de l’univers.

  • L’islam d’Occident peut-il sauver l’islam ?

Face à la fossilisation intellectuelle du monde musulman, il est assez étonnant d’entendre le journaliste envisager que l’islam d’Occident puisse constituer une « planche de salut » pour l’islam des pays musulmans :

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Rappelons quelques constats faits par Tareq Oubrou lui-même : « Les musulmans ne sont jamais invités à se remettre en question [lors de la prière du vendredi à la mosquée]. L’islam leur est présenté comme LA solution universelle. » Ou encore : « Pour qui veut lutter contre l’obscurantisme qui frappe aujourd’hui le monde musulman, la France n’est pas forcément un endroit de tout repos. (…) Tout discours élaboré sur Dieu, l’interprétation du Coran ou la nécessité d’adapter sa pratique à un environnement sécularisé s’apparente pour la plupart des musulmans, en particulier les jeunes littéralistes, à un blasphème. » Il n’est donc guère étonnant que l’apport de l’islam au monde moderne soit depuis plusieurs siècles quasi inexistant.

En réaction à la remarque « Le problème des réformateurs de l’islam, c’est qu’on ne les trouve que dans deux endroits : les universités françaises et les cimetières du monde musulman. » (citation de l’éditorialiste italien d’origine égyptienne Magdi Allam, récemment converti de l’islam au catholicisme), Tareq Oubrou commente en disant : « Je pense que c’est un peu exagéré ». Cela ne laisse guère d’espoir.

  • Conclusion : l’islam d’Occident ne peut pas sauver l’islam originel, sauf à le déconstruire

Comme toujours, ces échanges sur l’islam mettent totalement de côté la geste prophétique de Mahomet telle qu’elle ressort des textes musulmans eux-mêmes, caractérisée par l’incapacité à convaincre par la seule spiritualité ce qui aboutit nécessairement à la violence et à la guerre (le jihad: il s’agit en effet tout simplement d’une démarche de chef de clan pour lequel la religion n’est qu’un prétexte (peut-être sincère) en vue de l’établissement d’un pouvoir personnel et dictatorial.

Vouloir faire évoluer l’islam, c’est remettre en cause la valeur des faits et gestes de Mahomet ainsi que l’actualité et l’applicabilité du Coran, et donc son statut de texte divin, sacré, définitif. Dans ce domaine, les expériences précédentes en islam ont été des échecs et il n’y a aucun élément nouveau qui puisse conduire à penser qu’il en sera différemment demain.

Il n’y a probablement d’alternative qu’entre l’islamisation démographique de l’Europe (au mieux la libanisation par le communautarisme) ou l’apostasie des musulmans d’Occident qui auront compris, si on prend soin de leur expliquer, la nature réelle de l’islam car l’immense majorité en ignore les fondements réels.

Foi & Science en islam : un rapport difficile

L’émission de France 2 « Islam » du 11 septembre 2016 a proposé une réflexion intéressante sur les rapports de la foi et de la science en islam. Je vous propose d’en commenter quelques thèmes à l’aune de certains constats contemporains.

  • La contribution musulmane au monde moderne au terme après une léthargie de 5 à 6 siècles

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Il est un fait avéré que le développement intellectuel et scientifique du monde occidental est sans comme mesure avec celui de l’islam depuis plusieurs siècles. Ainsi, Tareq Oubrou parle du « déclin de toute une civilisation qui a raté, dès la fin du Moyen Âge, le train de la modernité. »

De son côté, Malek Chebel est encore plus clair : « Trop longtemps demeurés sur le bas-côté de la route, les musulmans n’ont pas été – c’est le moins que l’on puisse dire – des acteurs du progrès technologique moderne. Le monde musulman contemporain n’a rien inventé qui puisse susciter l’admiration. (…) Dans l’évaluation générale réalisée par l’ONU sur le développement durable des nations, les pays du bloc arabo-musulman se présentent (avec quelques nuances) parmi les derniers du peloton des États qui investissent dans la formation et l’éducation. »

Chaque civilisation a eu des hauts et ses bas mais on est généralement capable d’en déceler les principales causes. Le plus étonnant ici est que les musulmans eux-mêmes ne savent pas donner d’explication à l’immobilisme de leur civilisation depuis tant de siècles. Peut-être faut-il chercher une explication dans un des tabous majeurs de l’islam : son incapacité criante à accepter la critique ?

La floraison intellectuelle des débuts de l’islam si souvent vantée n’était-elle pas en réalité concentrée sur des domaines précis dont le périmètre était limité par l’interdiction de toute critique fondamentale de l’islam ? N’y a-t-il pas un lien à faire entre cette léthargie intellectuelle et scientifique et l’incapacité du monde musulman à poser un véritable regard critique sur lui-même et, de façon plus générale, à accepter la valeur universelle de la démarche rationnelle et critique, car contenant en elle-même les ferments de la critique de la religion ?

À ce propos, rappelons les constats réalisés par Malek Chebel :

« L’école coranique où l’on égrène à longueur de journées des sourates et des versets, sans les comprendre et sans les relier à un contexte historique, est, de ce point de vue, la caricature de l’apprentissage mécanique. Sortir de cette méthode répétitive est en soi considéré comme un début explicite d’indiscipline, et parfois de vaine spéculation. »

« À l’étudiant qui s’engage dans les études religieuses, le talib, on demande surtout une capacité d’assimilation passive des textes et de la tradition, sans aucun recul. »

« L’une des caractéristiques actuelles de la pensée en islam est d’être univoque. Mais lorsqu’on dit « univoque », il faut entendre le mot au sens immédiat du terme et non pas de manière métaphorique ou distanciée. Très distinctement, l’esprit musulman d’aujourd’hui répugne à se voir reprocher, même avec doigté, l’absurdité logique de telle pensée anachronique ou fossile, surtout si elle a été codifiée par le Coran ou la sharia. »

« Pour le croyant islamoïde, l’islam se situe au-dessus et en dehors de la critique humaine. Pour lui, la doxa ne peut être questionnée, ni dans sa généralité ni dans son détail, car cela mettrait en péril tout l’édifice de la croyance. Le comportement « islamoïde » consiste donc à rejeter en bloc toute innovation inconvenante, tout en donnant le change à quiconque s’avise de critiquer tel ou tel précepte islamique. À ce sujet borné, l’islam n’offre que des avantages : une religion divine, avec un prophète d’une sagesse à toute épreuve et une histoire arabo-islamique flamboyante. »

« Pour les autorités religieuses, il ne peut pas y avoir de liberté en dehors du dogme lui-même, ce qui revient à dire qu’il n’y a pas de liberté du tout, hormis évidemment celle qui consiste à suivre la voie telle qu’elle a été tracée depuis des lustres. »

« Celui qui analyse les difficultés que rencontrent aujourd’hui l’islam et les musulmans est frappé par la faiblesse de la pénétration de la pensée rationnelle dans la pensée religieuse. »

« C’est pourquoi j’apporte du crédit à ceux qui soutiennent que les musulmans d’aujourd’hui n’ont qu’une aptitude limitée à l’autocritique. »

« L’attitude du croyant musulman vis-à-vis du corpus coranique a toujours été empreinte d’exaltation et de respect, ce qui l’empêche d’affronter les nouvelles idées. »

Tariq Ramadan écrit de son côté :

« L’absence de débat critique et serein est à notre sens l’un des maux qui rongent la pensée musulmane contemporaine. »

« Les dialogues et les débats manquent infiniment à l’intelligence musulmane contemporaine »

Enfin, pour Tareq Oubrou :

« Les musulmans ne sont jamais invités à se remettre en question [lors de la prière du vendredi à la mosquée]. L’islam leur est présenté comme LA solution universelle. »

  • Le retour à l’obscurantisme scientifique

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Ce retour à l’obscurantisme scientifique est-il anecdotique ou est-il simplement l’expression de l’extension, certes excessive mais compréhensible, du domaine religieux ? Il faut rappeler que le Coran a une prétention invraisemblable à l’universalité :

Sourate 6, verset 38. (…) Nous n’avons rien négligé dans le Livre. (…)

Sourate 6, verset 59. (…) rien de vert ou de desséché qui ne soit consigné dans le Livre explicite.

Sourate 22, verset 70. Ne sais-tu pas qu’Allah sait ce qu’il y a dans le ciel et sur la terre ? Tout cela est consigné dans un Livre et cela pour Allah est bien facile.

Ces sentences outrancières, à valeur d’ailleurs plutôt symbolique si on veut être raisonnable, alimentent encore aujourd’hui les délires de certains imams et sont sans doute moins la marque d’une incapacité à raisonner que la manifestation d’un pouvoir religieux qui veut s’étendre à toutes choses. L’islam n’est d’ailleurs pas la seule religion ou spiritualité dont la prétention à détenir l’unique vérité a pu conduire ou conduit encore à l’aveuglement imbécile et au fanatisme.

  • La Terre est ronde !

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Difficile enfin de ne pas revenir sur ce point car il faut rappeler que la rotondité de la Terre a été démontrée par les Grecs dès l’antiquité (IIIème siècle avant Jésus-Christ) par Ératosthène : il estima alors la circonférence terrestre à 40.000 km (donc avec une précision étonnante pour l’époque) à partir de l’ombre portée et donc de l’angle fait par les rayons du soleil à Alexandrie au moment où ceux-ci étaient verticaux (tombant au fond d’un puits) à Syène, et de la distance évidemment séparant les deux villes.

Quant à l’héliocentrisme (hypothèse selon laquelle le soleil tourne autour de la terre et non l’inverse), elle fut proposée par Aristarque de Samos dès le IIIème siècle.

L’islam contemporain est-il capable de se réformer ?

À vrai dire, tout le monde probablement le souhaite.

L’émission France 2 « Islam » d’aujourd’hui (10 juillet 2016) contient une interview très intéressante de Mohammed Arkoun ainsi qu’un échange avec les deux invités qui montre la difficulté qu’a le monde musulman actuel (reflétée par le discours des islamologues) à envisager de se réformer véritablement.

France 2 Islam 160710 Humanisme Extrait

France 2 Islam 160710 Humanisme Extrait

En filigrane de l’échange avec Mohammed Arkoun se trouve le statut sacré du Coran, texte dont beaucoup de musulmans « modernistes » seraient sans doute soulagés de se défaire, tant il est incohérent, violent, répétitif, peu innovant et source de tant de maux pour les siècles des siècles.

Les échanges avec les deux invités sont par ailleurs assez révélateurs de la difficulté qu’a le monde musulman à se prendre en charge sans invoquer l’excuse infantile de la colonisation pour expliquer sa stagnation et l’existence de « clôtures dogmatiques ». Car, depuis la fin de la colonisation (pour autant qu’elle n’ait eu que des aspects négatifs, ce qui tout à fait discutable), qu’ont fait les pays du Maghreb notamment pour faire progresser leur pays ? Pourquoi beaucoup d’immigrés venus en France ont préféré finalement ne pas retourner dans leur pays d’origine et pourquoi les 2ème et 3ème générations font-elles de même ? Il semble qu’on ait eu moins d’égard pour les rapatriés d’Algérie. Il faudrait sans doute commencer par se poser les bonnes questions.

Abdennour Bidar : un apostat qui s’ignore ?

Abdennour Bidar est un intellectuel musulman appartenant au monde de l’islam modéré et réformateur. Il intervient régulièrement dans des conférences à l’Institut du Monde Arabe. Abdennour Bidar fait partie des personnalités avec lesquelles il est a priori possible d’engager un vrai dialogue, critique et réaliste, sans trop de tabous. Nul doute que si tous les musulmans partageaient son point de vue, la face de l’islam en serait significativement changée.

Je vous propose ici quelques extraits de son livre « Lettre ouverte au monde musulman » – publié en avril 2015 et dont je recommande la lecture (qui vaudrait sans doute à un non-musulman les pires procès en affabulation et stigmatisation, jusqu’à être poursuivi en justice probablement par certaines officines) – et qui soulève pour cet intellectuel une question personnelle et intime qui paraît essentielle et évidente, tant le constat qu’il dresse de sa religion et de sa culture est accablant (quoiqu’il fasse écho par certains constats à la récente déclaration de Marrakech cf. Marrakech 1) : Étant donné le large choix de religions et spiritualités disponibles en dehors de l’islam, jusqu’à l’athéisme, pourquoi rester musulman si ce diagnostic est avéré ? Est-il utile de  déployer ces efforts considérables (faut-il parler d’acharnement thérapeutique ?) pour tenter de faire évoluer cette situation alors qu’il suffit de se tourner vers d’autres cercles pour assouvir son besoin de ressourcement religieux ? Quel trésor spirituel musulman, inconnu des autres spiritualités ou religions, serait donc tant à protéger de la disparition ?

J’ai bien conscience que poser cette question (qui vaut pour toute spiritualité ou religion : qu’apportes-tu ?) peut choquer certains esprits chagrins dans un monde où, Alain Finkielkraut le rappelait encore récemment (avril 2016) au Collège des Bernardins, la notion de « culture » se dissout dangereusement en Occident dans l’universalité, car la culture, ce n’est pas tout accepter en bloc dans un grand nivellement des valeurs (le rap de Booba et la musique de Jean-Sébastien Bach), mais c’est au contraire faire des choix, écarter ou rejeter certaines choses au profit d’autres beaucoup plus essentielles. Néanmoins cette question est légitime, car qui ferait des efforts surhumains pour quelque chose qui n’en vaudrait pas la peine ?

Voici donc quelques extraits du texte d’Abdennour Bidar (les lecteurs qui prendront la peine de lire complètement ce livre, au demeurant assez petit, constateront facilement qu’il ne s’agit pas de ma part d’un choix « orienté » de ses propos sur l’islam) :

« Je te vois toi [monde musulman] dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer État Islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : Daesh. Mais le pire est que je te vois te perdre – perdre ton temps et ton honneur – dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement interminable entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine. Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Quel est ton unique discours ? Tu cries : « Ce n’est pas moi ! », « Ce n’est pas l’islam ! » (…) Il est indispensable qu’à la face du monde tu proclames aussi, haut et fort, que l’islam dénonce la barbarie. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi et surtout la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner alors que ce moment historique aurait été une si formidable occasion de te remettre en question ! Et, comme d’habitude, tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous les Occidentaux, et vous tous les ennemis de l’islam de nous associer à ce monstre ! (…) ». »

« Cela m’inspire une question, LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-t-il choisi ton visage et pas un autre ? (…) Je vais te le dire mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. (…) Le monstre est sorti de tes propres tripes, le cancer est dans ton propre corps. (…) Même les intellectuels occidentaux, quand je leur dis cela, ont de la difficulté à le voir : la plupart d’entre eux ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion (…) qu’ils me disent : « Non, le problème du monde musulman n’est pas l’islam, par la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. ». Ils vivent dans des sociétés si sécularisées qu’ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le cœur de réacteur d’une civilisation humaine. »

« Mon cher islam, tu as construit l’édifice entier de tes dogmes, de les lois, de tout ton univers religieux sur la dissimulation d’un secret – un secret trop colossal pour toi, et que tout ton système religieux a servi à cacher pour mieux l’ignorer. (…) C’est l’inspiration du Coran qui fait de l’être humain le khalife de Dieu sur terre… (…) À partir de cette pulsion d’écrasement de l’homme, les plus obtus de tes docteurs ont défini l’islam tout entier comme l’empire de la soumission. Ils se sont trompés. L’homme khalife de Dieu est littéralement son héritier, son successeur ! »

« Tous ceux-là, dont je salue la lucidité et le courage, ont parfaitement vu que c’est l’état général de maladie profonde du monde musulman qui explique la naissance des monstres terroristes aux noms d’Al Qaida, Al Nostra, Aqmi ou « État Islamique ». Ils ont bien compris que ce ne sont là que les symptômes les plus graves et les plus visibles sur un immense corps malade, dont les maladies chroniques sont les suivantes : impuissance à instituer des démocraties durables dans lesquelles est reconnue comme droit moral et politique la liberté de conscience vis-à-vis des dogmes de la religion ; prise morale et sociale d’une religion dogmatique, figée, et parfois totalitaire ; difficultés chroniques à améliorer la condition des femmes dans le sens de l’égalité, de la responsabilité et de la liberté ; impuissance à séparer suffisamment le pouvoir politique de son contrôle par l’autorité de la religion ; incapacité à instituer un respect, une tolérance et une véritable reconnaissance du pluralisme religieux et des minorités religieuses ; incapacité enfin à sortir de la conviction farouche, incrustée chez la plupart de tes fidèles et jamais remise en question, que l’islam est la religion supérieure à toutes les autres, qui n’a et n’aura jamais de leçons à recevoir de personne, ni jamais le moindre enrichissement spirituel à attendre de l’extérieur ! Tout cela serait-il donc la faute de l’Occident ? (…) Combien de temps précieux, d’années cruciales, vas-tu perdre encore, ô mon cher monde musulman, avec cette accusation stupide à laquelle toi-même tu ne crois plus, et derrière laquelle tu te caches pour continuer à te mentir à toi-même ? »

« Qu’as-tu d’admirable aujourd’hui, mon ami ? Qu’est-ce qui en toi reste digne de susciter le respect et l’admiration des autres peuples et civilisations de la terre ? Où sont tes sages, et as-tu encore une sagesse à proposer au monde ? Où sont tes grands hommes, qui sont tes Mandela, qui sont tes Gandhi, qui sont tes Aung San Suu Kyi ? Où sont tes grands penseurs, tes intellectuels dont les livres devraient être lus dans le monde entier (…) ? En réalité, tu es devenu si faible, si impuissant derrière la certitude que tu affiches toujours au sujet de toi-même… »

« Il y a tant de ces familles, tant de ces sociétés musulmanes où cette confusion entre spiritualité et servitude est incrustée dans les esprits dès le plus jeune âge, et où l’éducation spirituelle est d’une telle pauvreté que tout ce qui concerne de près ou de loin la religion reste ainsi quelque chose qui ne se discute pas ! »

« Il y a en terre d’islam et partout dans les communautés musulmanes du monde des consciences fortes et libres, mais elles restent condamnées à vivre leur liberté sans assurance, sans reconnaissance d’un véritable droit, à leurs risques et périls face au contrôle communautaire ou bien même parfois face à la police religieuse. »

« Dans trop de tes contrées tu associes encore la religion et la violence – contre les femmes, contre les « mauvais croyants », contre les minorités chrétiennes ou autres, contre les penseurs et les esprits libres, contre les rebelles – (…) »

« Il faut que tu commences par réformer toute l’éducation que tu donnes à tes enfants, que tu réformes chacune de tes écoles, chacun de tes lieux de savoir et de pouvoir. Que tu les réformes pour les diriger selon les principes universels (même si tu n’est pas le seul à les transgresser ou à persister dans leur ignorance) : la liberté de conscience, la démocratie, la tolérance et le droit de cité pour toute la diversité des visions du monde et des croyances, l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes de toute tutelle masculine, la réflexion et la culture critique du religieux dans les universités, la littérature, les médias. »

L’islam ne peut pas être réformé

L’ORIENT LITTÉRAIRE (13/3/2016)

Ali Harb : «L’islam ne peut pas être réformé» par Tarek Abi Samara

Ali Harb

http://www.lorientlejour.com/article/975213/ali-harb-lislam-ne-peut-pas-etre-reforme-.html

 

Après l’affaire Kamel Daoud qui a valu à cette personne l’ire de l’islam « modéré », il est intéressant d’illustrer le fossé qui sépare la liberté d’expression en France de celle dont on peut jouir dans d’autres pays qui ne revendiquent pourtant pas le titre orgueilleux de « pays des droits de l’homme ». Voici, pour s’en convaincre un exemple d’article publié récemment (13 mars 2016) dans le quotidien libanais bien connu « L’Orient Le Jour », interview d’Ali Harb, philosophe libanais, publiée sans problème au Liban, mais dont on imagine quelles conséquences médiatiques ou judiciaires elle pourrait avoir sur l’interviewé en France si celui-ci,  n’était pas musulman (chiite).

Les propos sont d’une grande clarté et ne nécessitent pas d’explicitation particulière mais méritent néanmoins un commentaire quant au caractère supposé systématique et global de la violence dans les religions monothéistes.

  • Introduction de l’interview par le journaliste

Le journaliste : Quelle relation l’islam entretient-il avec le terrorisme qui sévit actuellement partout dans le monde? Depuis les attentats du 11 Septembre, cette question fait souvent la une de la presse et déchaîne des polémiques passionnées, voire haineuses. Certains affirment que le terrorisme est une aberration n’ayant aucun rapport avec l’islam en tant que tel; ils sont traités d’aveugles. D’autres pensent que cette religion, aux antipodes du christianisme, est fondamentalement violente; ils sont qualifiés d’islamophobes. Les deux camps font parfois référence à tel ou tel verset du Coran, espérant par ce moyen démontrer la barbarie de l’islam ou bien sa nature tolérante. Mais procéder ainsi, c’est oublier qu’une religion ne peut jamais être réduite à un livre fondateur, puisqu’elle est avant tout une pratique millénaire qui s’est cristallisée en une multitude d’institutions et de formes culturelles; c’est comme ramener tous les régimes communistes au seul Capital de Marx.

Le journaliste : Un tel retour aux textes fondateurs pour y déterrer l’essence d’une religion, Ali Harb refuse de le pratiquer. Selon cet écrivain et philosophe libanais, une simple lecture du Coran montre que celui-ci dit tout et son contraire. Il faudrait donc adopter une méthode différente, aborder l’islam sous un autre angle: en tant que doctrine du salut, c’est-à-dire comme un système de pensée qui, à l’instar du christianisme et du judaïsme, mais également des «religions» du XXe siècle telles que le communisme et le fascisme, prétend détenir la vérité absolue. Pareille approche dévoile un potentiel terroriste bien réel inhérent à l’islam, idée que Harb développe dans son dernier ouvrage, Le Terrorisme et ses créateurs: le prédicateur, le tyran et l’intellectuel.

  • Interview

Le journaliste : Il semble que la définition implicite du terrorisme qui sous-tend les thèses de votre livre est assez large, qu’elle s’applique autant à des actes de violence qu’à des systèmes de pensée…

Ali Harb : En effet, je pense que le terrorisme est surtout une attitude intellectuelle, celle de l’homme qui se croit le seul possesseur de la vérité absolue, le seul autorisé à parler en son nom. Cette vérité pourrait relever du domaine religieux, politique, social ou moral; elle pourrait concerner Dieu, la nation, le socialisme, la liberté ou l’humanisme. Le terrorisme est également une manière d’agir: celui qui se croit l’unique possesseur de la vérité se comporte avec l’autre, le différent ou l’opposant, en ayant recours à une logique de l’exclusion, que ce soit au niveau symbolique – le takfir et l’excommunication, la déclaration de quelqu’un comme traitre à la patrie – ou au niveau physique – l’éradication, le meurtre. La devise du terroriste: pense comme moi, sinon je t’accuse et te condamne. C’est en ce sens que le terrorisme est perpétré par le prédicateur détenteur d’un projet religieux, le tyran porteur d’un projet politique, ou l’intellectuel promoteur d’un projet révolutionnaire pour transformer la réalité. Le prédicateur excommunie, le tyran condamne et déclare quelqu’un comme traître, l’intellectuel théorise et le militant ou le jihadiste agit et tue. D’ailleurs, le sort de toute pensée fanatique, de toute doctrine sacrée, est de se transformer en un régime totalitaire ou en une organisation terroriste. Ainsi, des régimes laïques tels que le stalinisme, le nazisme et d’autres, théocratiques, comme le régime de Khomeiny ou le mouvement des Frères musulmans, sont sur un pied d’égalité.

Le journaliste : Le terrorisme islamiste a-t-il subi l’influence de ces régimes totalitaires?

Ali Harb : Les promoteurs des nouveaux projets religieux ont sans doute été influencés par les exemples de Franco, d’Hitler et de Mussolini, par leurs moyens de gouverner et leurs techniques de contrôler les hommes en les mobilisant et les remodelant pour en faire un troupeau scandant inlassablement un même slogan. Ce dualisme du dirigeant déifié et de la foule qui l’adore est une création assez récente. Mais d’un autre côté, les régimes totalitaires, malgré la modernité et la laïcité de leurs projets, sont une rémanence de la pensée religieuse, comme en témoigne la sacralisation de leurs doctrines et de la figure du dirigeant unique. 

Le journaliste : Dans quel sens dites-vous qu’un musulman modéré et tolérant est une chose qui n’existe pas?

Ali Harb : Toute religion monothéiste est en soi, de par sa définition même, un réservoir inépuisable de pratiques violentes. C’est l’une de ses potentialités toujours présentes, une sorte de virus logé au sein de ses gènes culturels. Tant que la religion est fondée sur l’exclusion de l’autre, sur le dualisme du croyant et de l’impie, du fidèle et de l’apostat, il est impossible de la comprendre autrement. Dans l’islam, la violence est encore accrue par un dualisme supplémentaire, celui de la pureté et de la souillure. C’est le scandale de la pensée religieuse islamique: le non-musulman est un être souillé, impur; c’est une des plus viles formes de violence symbolique. De là vient mon affirmation qu’il n’y a pas de musulman fidèle aux dogmes et pratiques de sa religion qui soit modéré ou tolérant, sauf s’il est hypocrite, ignorant de sa doctrine ou en a honte. L’exemple le plus flagrant est la relation entre sunnites et chiites. L’ouverture de ces deux groupes, l’un vis-à-vis de l’autre, ne s’est pas faite, après des siècles de conflits et d’hostilité, grâce à de prétendues valeurs de modération et de tolérance qui seraient inhérentes à leurs doctrines, mais à cause de leur intégration dans les institutions de la société moderne: l’école, l’université, le marché économique, l’entreprise… Et lorsque chacun a régressé vers sa doctrine originelle, le conflit a éclaté de nouveau, mais d’une manière encore plus cruelle et destructrice, comme en témoignent actuellement les guerres dévastatrices entre les milices sunnites et chiites, ce qui me fait dire que nous sommes en présence de deux «religions» plus hostiles l’une à l’autre qu’envers l’Occident ou Israël. Tel est le sort de celui qui tient radicalement à préserver la pureté de son identité et de ses origines: exercer le racisme, l’extrémisme et la violence sous leurs formes les plus horribles. Ainsi, les jihadistes sunnites et chiites sont pareils, tous étant fondamentalement takfiristes, mus par la vengeance et la volonté d’éradiquer l’autre.

Le journaliste : Vous dites que les religions ne deviennent tolérantes qu’après leur défaite. La seule solution pour nos sociétés serait-elle donc de vaincre l’islam comme l’Europe a vaincu le christianisme durant le siècle des Lumières? Ou bien l’islam peut-il être réformé

Ali Harb : L’islam ne peut pas être réformé. Les tentatives de réformes qui se sont succédé depuis plus d’un siècle, que ce soit au Pakistan, en Égypte ou ailleurs, ont toutes échoué et n’ont engendré que des modèles terroristes. C’est pourquoi je ne compte pas sur le renouveau du discours religieux réclamé par certains musulmans et même certains laïcs. La seule issue est la défaite du projet religieux tel que l’incarnent les institutions et les pouvoirs islamiques avec leurs idées momifiées et leurs méthodes stériles. Par ailleurs, je suis très critique à l’égard du concept de «tolérance», l’un des scandales de la pensée religieuse en général, puisqu’il implique une sorte d’indulgence de la part du croyant envers l’autre différent de lui, tout en considérant en son for intérieur que cet autre est un pécheur, un impie et un renégat, ou même une honte pour l’humanité. Ainsi, la tolérance annule toute possibilité de dialogue; seule la pleine reconnaissance d’autrui permet à quelqu’un de briser son narcissisme, de dialoguer avec l’autre, de l’écouter et d’en tirer bénéfice afin de créer des espaces de vivre-ensemble d’une manière fructueuse et constructive.

Le journaliste : Peut-on comprendre la montée actuelle du terrorisme comme un signe du dynamisme et de la vitalité de l’islam, ceci étant donné que vous considérez la violence comme une des potentialités inhérentes à toute religion monothéiste?

Ali Harb : Parler de la vitalité du phénomène religieux nous ramène à une formule célèbre attribuée à Malraux et concernant le «retour du religieux». La religion est évidemment de retour, mais c’est un retour terrifiant qui a transformé le jihadiste en un prince terroriste, en un monstre et un bourreau. Mais il ne faut pas se laisser ensorceler par des mots tels que «retour» ou «vitalisme». Tout phénomène ou activité possède deux aspects: initialement bénéfique, il peut dégénérer et produire des effets nocifs si l’on ne réussit pas à le modifier pour le faire évoluer. C’est ce qui arrive actuellement en France: son modèle social et économique, le meilleur en Europe, s’est usé et a maintenant besoin d’être renouvelé, ce que la France semble incapable de faire. Pour toutes ces raisons, je dis que le projet religieux de l’islam, ainsi qu’il a été reformulé il y a plus d’un siècle, n’exprime ni vitalité ni créativité; il se réduit à une simple régression vers le passé, une réaction, motivée par un désir de vengeance contre l’Occident qui a réveillé la civilisation islamique de son sommeil. Je dis également que le projet de l’islam contemporain a échoué partout où des islamistes se sont emparés du pouvoir, et que des organisations terroristes comme Daech et ses semblables travaillent eux-mêmes à leur propre destruction et à celle du projet religieux en général. J’entends par là que les sociétés arabes devraient traverser tous ces malheurs, ces catastrophes, ces massacres et ces guerres civiles afin de se convaincre que l’islam n’est plus valable pour construire une civilisation développée et moderne. Il n’y a pas de réconciliation possible entre l’islam et la modernité ou l’Occident. Le projet islamiste d’établir un califat et le règne de la charia est une régression par rapport aux acquis de la civilisation. La seule issue, s’il y’en a une, pour sortir de cette impasse, c’est d’accomplir un travail d’autocritique, de désislamisation, afin de retirer le qualificatif d’«islamique» à nos partis politiques, nos États et nos sociétés. Seulement alors serons-nous capables de s’ouvrir à l’autre, de traiter avec notre tradition et le monde qui nous entoure d’une manière constructive et créative, et de contribuer ainsi au progrès de la civilisation.

Le journaliste : Quelle est la nature de la relation entre le terrorisme et les régimes arabes qui se prétendent laïcs?

Ali Harb : Les régimes arabes n’ont jamais été ni laïcs, ni démocratiques, ni progressistes. Ces mots ne sont que des slogans vides de sens dont la fonction est de légitimer la prise du pouvoir. Ces régimes engendrent le terrorisme qui, à son tour, leur fournit une raison d’être, une justification pour se maintenir au pouvoir et exercer encore plus d’oppression.

Le journaliste : Pourquoi dites-vous que les élites intellectuelles ont contribué à la montée du fondamentalisme religieux?

Ali Harb : Ils y ont contribué de deux manières. Premièrement, par l’échec de leurs projets de modernisation et de réforme. Leur attitude était utopique. Ils se sont comportés avec les idées qu’ils ont proposées d’une manière simpliste, les prenant pour des vérités absolues, des modèles préétablis n’ayant besoin d’aucune modification pour pouvoir s’appliquer à la réalité. Tandis qu’une idée, en passant d’une personne à une autre, d’une société à une autre, doit subir une sorte de transformation créative afin qu’elle puisse être efficacement implémentée dans un domaine ou un autre. Deuxièmement, certains intellectuels ont soutenu les régimes despotiques, dans leurs deux versions laïque et théocratique, sous prétexte que ceux-ci luttaient contre l’hégémonie des grandes puissances étrangères et à leur tête les États-Unis. Le plus fameux parmi ceux qui ont défendu cette position est probablement Chomsky, qui considère que la crédibilité de l’intellectuel se mesure en fonction de son opposition à la politique des États-Unis. Il a tracé le chemin à beaucoup d’intellectuels arabes qui se sont ainsi jetés dans les bras des tyrans.

  • Commentaire sur la violence dans les religions monothéistes

Si les religions monothéistes ont un penchant naturel à exclure les autres dans la mesure où chacune considère être la seule à détenir la vérité, et par voie de conséquence à user de la violence pour imposer leur point de vue, il faut toutefois souligner le caractère tout à fait spécifique de l’islam à cet égard.

En effet, s’il existe une violence juive dans l’Ancien Testament, elle est historique et souvent symbolique. Et a-t-on vu depuis 2.000 ans des juifs tenter d’imposer universellement leur foi par les armes au nom de la Torah ? Jamais. Y a-t-il un message justifiant d’un point de vue spirituel la violence ? Non. Les conséquences de la Shoah et de la création de l’État d’Israël font partie du domaine politique et n’ont aucun lien avec le fond de la doctrine juive, le judaïsme n’étant de toute façon pas prosélyte.

Pour ce qui concerne les chrétiens, quels sont les textes du Nouveau Testament qui appellent à la violence ? Aucun. Jésus a chassé du Temple quelques marchands juifs en leur faisant peur. Quant à la parabole des talents, texte auquel il est parfois fait référence, elle figure le jugement dernier dans un contexte précisément explicité. Comment les textes chrétiens pourraient-ils appeler à la violence, alors que le message du Christ a précisément été d’interdire toute violence au point d’avoir refusé d’être défendu et de s’être laissé crucifier ? En revanche, il existe une violence chrétienne historique réelle, qui s’est introduite petit à petit au cours des siècles dans le monde chrétien, jusqu’à être défendue par certains papes ou religieux pour des raisons essentiellement politiques, mais elle a toujours constitué un profond détournement du message originel du christianisme. Les représentants du christianisme ont d’ailleurs fait depuis longtemps leur mea culpa à ce propos.

La situation est en revanche tout à fait différente en ce qui concerne l’islam. Les textes sacrés musulmans (Coran, hadiths, Sîra) non seulement contiennent de nombreux passages violents, et appelant à la guerre contre les mécréants (le jihad), mais ancrent le message final dans cette violence. Mahomet a d’ailleurs été lui-même un chef de guerre pratiquant razzias, expéditions, esclavage, exécutions, et le jihad qu’il a ouvert n’a jamais été refermé doctrinalement. La justification du jihad par la légitime défense est un mythe – il suffit de lire la biographie originale de Mahomet pour le constater – et l’expansion de l’islam par les armes lors des conquêtes des VIIème/IXème siècles était clairement la traduction d’une politique militaire de conquêtes. La violence est constitutive de la doctrine musulmane. Si le Coran contient « tout et son contraire », c’est pour la très simple et très bonne raison que cette doctrine politique a fluctué en fonction des objectifs stratégiques et tactiques de Mahomet et de ses vicissitudes militaires.

Si une religion ne peut pas être réduite à son texte fondateur, celui-ci reste pourtant fondamental. Il est absurde de prétendre le contraire. La religion ne se réduit pas à ce que les hommes ont fait des textes fondateurs, sinon, oublions tous les textes, et considérons que les 3 religions monothéistes ont le même message : un véritable voyage en absurdie. Toutes les dictatures communistes ne se réduisent pas au Capital de Marx, mais sans le Capital de Marx et l’idéologie marxiste qui en a découlé directement il n’y aurait pas eu par définition de communisme.

 

La crise de la conscience musulmane : quelle issue sans remettre en cause l’islam même ?

  • Une époque charnière ?

Les attentats de 2015 en France, et ceux à venir, sont une rare occasion de briser la chape de plomb qui, en France, sous prétexte de la préservation d’un vivre ensemble dont on a beaucoup de mal à définir les contours et les règles, étouffe quasi systématiquement par la voie médiatique puis judiciaire (grâce notamment à l’énergie farouche de certaines organisations qui s’occupent des droits de l’homme mais d’un certain bord seulement) la réflexion sur la nature de l’islam et celle du projet de civilisation qu’il propose au monde.

D’un côté, le projet de l’État islamique consiste grosso modo à ressusciter l’islam authentique, c’est-à-dire l’islam de Mahomet à Médine (la même barbarie mais avec les moyens modernes et beaucoup de communication cf. jihad) : soit la lutte armée offensive contre tous les non-musulmans (ou identifiés comme tels) – les mécréants –, et l’extension de l’islam par la voie du « combat dans le sentier d’Allah » sous forme de l’agrandissement du califat (tout cela intervenant dans le contexte d’enjeux géopolitiques considérables et instrumentalisés, liés notamment à la remise en cause des frontières issues des accords Sykes-Picot et de la lutte fratricide entre les sunnites et les chiites).

De l’autre côté, un islam européen dit « modéré », tétanisé, à la fois incapable de lutter doctrinalement contre la doctrine de l’État islamique – puisque c’est en réalité l’islam authentique de Mahomet une fois qu’il eut émigré à Médine et déclaré le jihad, ce que les musulmans « modérés » sont bien en peine de nier (mais chut ! il ne faut pas le dire cf. Médine) –, et incapable de structurer et de formuler au-delà de vaines incantations un projet de société qui apporte quelque chose à un monde occidental dont les valeurs spirituelles et morales sont pourtant en pleine décomposition.

Dans cet étau, la « conscience musulmane » se retrouve de plus en plus pressée par le questionnement sur sa propre valeur et soulage ses maux à coups de « pas d’amalgame », mais avec un effet purement symptomatique qui ne traite nullement la problématique de fond, la véritable maladie.

  • Qu’en disent les musulmans eux-mêmes ?

Pour nous convaincre du caractère tragique de cette situation, lisons – car qui lit, surtout parmi les politiciens français ? –, quelques passages représentatifs (on peut facilement vérifier que ces extraits ne sont pas prélevés « hors contexte ») de ce qu’une personnalité éminente de la communauté musulmane, Tariq Ramadan, dit de ce déchirement et de la qualité du modèle de société que pourtant les musulmans nous proposent en exemple.

Commençons par le constat dressé par Tariq Ramadan : « Un quart de siècle passé à étudier la production des grands savants musulmans à travers l’histoire de même que la pensée islamique, classique et contemporaine, à essayer de comprendre et à évaluer au plus près, et au mieux, les contributions respectives des écoles littéraliste, traditionaliste, réformiste, rationaliste, soufie et les approches religieuse, sociale ou politique des mouvements islamiques et/ou islamistes anciens et modernes, à visiter, à vivre et travailler avec des communautés musulmanes à l’orient comme à l’occident ; un quart de siècle, disions-nous, et toujours la même lancinante interrogation : comment expliquer les blocages, le renouveau toujours réel et si souvent avorté et enfin la crise qui traverse la conscience musulmane contemporaine autant que les sociétés et les communautés islamiques à travers le monde ? Le problème est profond et les causes multiples, bien sûr, mais tout se passe comme si – en revenant aux sources – on constatait des obstacles accumulés à travers l’histoire qui tantôt peuvent s’expliquer par la crainte des savants et des intellectuels musulmans, tantôt par des conflits de pouvoir, tantôt par une méconnaissance du monde et des sociétés mariée – sans réel paradoxe – à une suffisance au sujet des solutions à promouvoir, tantôt enfin par la réduction du message de l’islam à un corpus de normes censées suffire à répondre aux questionnements fondamentaux sur le sens. »

Tariq Ramadan écrit également : « Les sociétés majoritairement musulmanes sont le plus souvent à la traîne sur le plan économique, elles ne présentent la plupart du temps aucune garantie démocratique et, quand elles sont riches, elles ne contribuent à aucun progrès intellectuel et/ou scientifique. Tout se passe comme si le monde musulman, se percevant comme dominé, n’avait pas les moyens de ses prétentions. L’expérience de l’exil économique va ajouter à ce sentiment présent, mais diffus, la dimension concrète des tensions et des contradictions. La peur de perdre sa religion et sa culture au cœur des sociétés occidentales provoque des attitudes naturelles de repli et d’isolement. »

Aussi l’islam ne doit-il pas regarder la poutre qui est dans son œil avant de s’intéresser à la paille qui est dans l’œil de son voisin comme l’a rappelé à juste titre Tariq Ramadan lors d’une conférence à Lausanne : « Moi je veux bien venir en Suisse, être suisse et être un citoyen suisse, et dire à la Suisse : « la façon dont vous traitez les immigrés, la façon dont vous traitez ceux qui viennent sauver l’économie de ce pays est innommable. Parce que quand on est africain sans argent, on est moins que rien aux frontières de la Suisse. Et que quand on est acteur africain ou joueur de football africain, algérien, marocain, surtout égyptien [rires dans la salle], et qu’on voit comment sont traités les immigrés pauvres, on est obligé de dire quelque chose du point de vue de la dignité humaine ». Mais soyez honnête avec moi, soyons tous honnêtes : quand maintenant on va dans les sociétés majoritairement musulmanes, quand elles sont riches ou quand elles sont pauvres, toute l’Afrique du nord, les pétro-monarchies, quand vous êtes un immigré pakistanais, philippin, bangladeshi, la façon dont vous êtes traité, la façon indigne dont vous êtes traité ! Et nous on viendrait dire : l’islam a des objectifs supérieurs et on accepterait ça ? Alors ça il faut le réformer de suite. On ne peut pas venir ici dire aux gens : vous maltraitez les immigrés, et se taire. Moi j’ai vu des gens qui étaient…mais… de façon… c’est immonde, c’est inacceptable. Et donc d’un point de vue islamique, si on doit réformer, c’est aussi de pouvoir parler de ça, de pouvoir parler de ces réalités-là. »

Tariq Ramadan Institutionnalisation

Tariq Ramadan Lausanne

Et Tariq Ramadan enfonce le clou en écrivant : « Les systèmes éducatifs officiels et étatiques des sociétés majoritairement musulmanes sont presque tous déficients et en crise. De l’Afrique à l’Asie en passant par le Moyen-Orient, on constate soit des taux d’analphabétisme inacceptables, soit des systèmes et des méthodes qui tuent l’esprit critique et renforcent le bachotage et les injustices sociales. Des réformes s’imposent d’urgence, car tout projet d’ouverture ou de démocratisation sera voué à l’échec si on entretient les populations dans l’analphabétisme, l’illettrisme fonctionnel ou encore une instruction fondée sur l’absence d’esprit critique, le renforcement des clivages sociaux et la protection des intérêts d’une élite. »

Difficile d’être plus clair !

Enfin, citons Malek Chebel qui va lui aussi dans le même sens : « Dans beaucoup de cas, on constate que les strates populaires sont restées en dehors de toute idée de progrès, allant jusqu’à magnifier la vie du chamelier pour mieux se complaire dans une fausse promotion. Elles n’ont tout simplement jamais connu le monde féroce du travail tel qu’on le voit aujourd’hui dans les usines du monde occidental. Que constate-t-on aujourd’hui ? Que le travail est particulièrement dénigré, tandis que la division économique de cette activité est demeurée presqu’en l’état depuis plusieurs siècles, et cela dans la plupart des pays de la ceinture sud de l’islam. Le maître ordonne à son contremaître d’exécuter une tâche que celui-ci délègue à son second, lequel l’exige du petit personnel, souvent étranger, qui l’effectue sans barguigner, car il risque de se voir congédier sans compensation particulière. »

  • Conclusion

Au vu d’un constat aussi accablant, n’est-il pas légitime de s’interroger sur ce qui semble paraître si désirable à certains dans le projet de société que proposent toutes les communautés musulmanes à travers le monde, y compris en Europe et plus précisément en France ?

Pourquoi tenter à toute force de valoriser et de promouvoir un système culturel et social musulman qui, visiblement, aux dires mêmes des islamologues, ne fonctionne pas ?

L’héritage musulman de l’Occident : l’islam ruminerait-il un complexe occidental ?

Une des frustrations revenant constamment dans la bouche de la communauté musulmane est l’absence de reconnaissance par l’Occident de ce qu’elle doit à la société musulmane. Cette frustration intense nourrit souvent une théorie du complot qui rend inaudible tout discours raisonnable et toute démarche rationnelle et scientifique sur ce sujet. Que peut-on succinctement dire de ce curieux phénomène ?

  • Une frustration constante et intense

La communauté musulmane, y compris dans ses sphères les plus éduquées, manifeste une profonde frustration. Ainsi, Tareq Oubrou écrit : « D’après ce qu’on lit dans les manuels – ou plutôt ce qu’on y lit pas –, les musulmans n’ont absolument rien légué à l’Occident dans le domaine des sciences, des arts ou de la philosophie. À commencer par l’algèbre – de l’arabe al-jabr –, qui a envahi tout notre univers mathématique. De même, entre l’Antiquité gallo-romaine et les Lumières, pas une ligne sur les huit siècles andalous ! Même les noms des savants arabes – Avicenne, Averroès –, ont été latinisés…Pourquoi s’interdire de revisiter l’histoire de France en mettant mieux en lumière l’apport des différentes populations présentes sur son sol ? »

Il est curieux de constater que la justification de cette frustration culturelle s’appuie le plus souvent sur un petit nombre d’arguments, répétés à satiété, et dont certains sont tout à fait discutables, comme ceux mentionnés par Tareq Oubrou : les mathématiques, et en particulier l’algèbre – au prétexte que le nom algèbre est d’origine arabe (quel rapport d’ailleurs avec l’islam ? cf. arithmétique) – ; l’âge d’or de l’Andalousie arabe (très discutée) ; la « latinisation » des noms arabes, mauvais procès fait à une considération pratique, ou savante s’agissant de la « vraie » latinisation (cf. latinisation).

  • La reconnaissance du constat par les musulmans eux-mêmes

Or, au même instant, Tareq Oubrou reconnaît « Le déclin de toute une civilisation [ndlr la civilisation arabo-musulmane] qui a raté, dès la fin du Moyen Âge, le train de la modernité. », ce qui est quand même assez incompréhensible : se plaindre d’une frustration, la reprocher à l’Occident, et la justifier au même moment.

Car pour Tareq Oubrou : « Le monde musulman est en train de vivre une histoire inversement parallèle à celle de l’Occident. Dans le domaine de la pensée, l’islam a connu un véritable apogée moderne au Moyen-Âge. » Il confirme : « Le seul moyen de sauver l’islam, c’est de casser la vieille coquille civilisationnelle qui en étouffe l’esprit tout en précipitant son déclin. L’islam est appelé à vivre dans son époque ! Pas dans un imaginaire quelconque. »

À vrai dire, certains de ses coreligionnaires semblent assez largement partager ce diagnostic d’une culture et d’une civilisation qui n’ont guère apporté au monde depuis au moins cinq siècles et qui est quasiment absente des progrès du monde moderne (mathématiques, physique, médecine, biologie, informatique,…), sans parler de l’immobilisme – voire de la régression – du monde musulman en matière de questions culturelles et sociales.

Ainsi, Malek Chebel écrit : « Trop longtemps demeurés sur le bas-côté de la route, les musulmans n’ont pas été – c’est le moins que l’on puisse dire – des acteurs du progrès technologique moderne. Le monde musulman contemporain n’a rien inventé qui puisse susciter l’admiration. (…) Dans l’évaluation générale réalisée par l’ONU sur le développement durable des nations, les pays du bloc arabo-musulman se présentent (avec quelques nuances) parmi les derniers du peloton des États qui investissent dans la formation et l’éducation. »

Malek Chebel va encore plus loin : « Ce phénomène de dénigrement de la science en général et des sciences humaines en particulier ne concerne pas un seul pays ou une seule tranche de population ; il est tellement général que l’on se demande par quel miracle le lien social et la continuité des savoirs se sont maintenus. »

Tariq Ramadan remarque de son côté : « Il est curieux, et au fond inacceptable, de constater l’absence ou la pauvreté de la contribution musulmane à cette entreprise du dialogue entre les civilisations et les cultures. »

Il n’est pas exclu que le renouveau du salafisme, qui proclame un attachement viscéral à un âge mythique de l’islam, celui des premiers temps, ne soit que la conséquence de la difficulté, et même l’incapacité, du monde musulman à produire du progrès et à faire évoluer le monde moderne.

Dans ces conditions, tirant profit des bénéfices considérables tirés notamment de l’exploitation du pétrole et du gaz, il ne reste plus à certains mouvements ou régimes qu’à exploiter les travers – nombreux – de la société occidentale moderne (consommation de masse, champ de la morale qui rétrécit comme peau de chagrin – l’enfant devenant même un bien de consommation au travers de l’interruption volontaire de grossesse et de l’eugénisme déjà en marche –, fausses démocraties où le suffrage universel n’est que pantomime,…) pour construire sur cette base, de façon totalement défensive, sans rien construire, un projet de société qui n’est au fond qu’une immense régression.

  • En France, une frustration propre à la communauté musulmane

Il est intéressant de constater que la communauté musulmane est la seule communauté en France qui se dise maltraitée sous l’angle de l’héritage culturel : aucune autre communauté – asiatique, européenne, africaine, juive, etc. – ne trouve particulièrement à se plaindre dans ce domaine. Compte tenu de la liberté qu’à toute personne en France – contrairement à ce qui se passe dans les pays musulmans – d’effectuer les recherches historiques qu’elle souhaite et de publier le résultat de ses travaux, on ne peut que rester perplexe face à une telle attitude.

Il semble que cette attitude soit issue du même fonds victimaire que dénonce pourtant certains représentants éminents de la communauté musulmane comme Tariq Ramadan (cf. victimisation). Cette attitude conforte un repli sur soi identitaire mal vécu, qui conduit à un mécanisme d’auto-défense communautaire qui rejette en bloc une culture occidentale, l’absence d’argumentation réelle n’étant plus un problème dans ce contexte totalement irrationnel.

  • L’héritage arabo-musulman de l’Occident : une valorisation qui ne va pas de soi

Sur cette question particulièrement sensible de la valorisation de l’héritage musulman au sein de la culture occidentale, il est recommandé d’aller se documenter en lisant des ouvrages spécialisés car il est impossible, dans un article court comme sur ce site, de faire la part des choses compte tenu de la complexité de cette question et l’inévitable complexité de l’histoire.

Il est tout à fait probable, voire parfois certain, que la civilisation arabe a pu apporter certains progrès au monde, notamment compte tenu des conditions naturelles de son développement dans le désert d’Arabie (par exemple en médecine ou en astronomie), la question est néanmoins de rendre à César ce qui est à César, c’est-à-dire aux Arabes ce qui est aux Arabes, et à l’islam ce qui est à l’islam.

Or la confusion est très souvent entretenue intentionnellement, dans le souci de valoriser l’islam, entre la civilisation arabe et la civilisation musulmane, comme si arabe et musulman était une seule et même chose au Moyen Orient, ce qui est tout à fait faux.

D’une part, tous les arabes dans l’histoire n’étaient pas musulmans ; d’autre part, quand ils l’étaient, que devaient-ils réellement à l’islam dans les progrès par exemple scientifiques qu’ils ont pu faire faire au monde ? D’ailleurs, on constate plutôt dans le cas des religions une contradiction naturelle avec la science lorsque la religion sort de son domaine de « compétence » (déjà immense !) qui est celui de la morale, de l’éthique, des relations humaines, du sens à donner au monde et à la mort.

Ainsi, Sigrid Hunke, pourtant peu encline à être suspectée de défendre la société occidentale compte tenu de ses convictions et de son passé nazi, et au contraire assez impressionnée par la puissance politique de l’islam, a écrit un ouvrage assez connu de défense de l’apport arabo-musulman : « Le Soleil d’Allah brille sur l’Occident : notre héritage arabe ». Au-delà du caractère assez partisan de ce livre – tellement son intention et son propos sont systématiques –, il est intéressant de noter que Sigrid Hunke précise au fond de façon très claire dans l’introduction de son livre l’impérative nécessité d’éviter le terme « arabo-musulman » : « Cet ouvrage parlera des « Arabes » et de la civilisation « arabe », et non de la civilisation « islamique », car il est notoire que non seulement des chrétiens, des juifs, des parsis et des Sabéens ont contribué à cette civilisation mais qu’encore bon nombre des plus éclatantes réalisations de celle-ci se sont précisément effectuées contre l’islam orthodoxe. En effet, bon nombre des éléments qui constituent le génie scientifique de cet univers spirituel existaient déjà dans le caractère de l’Arabe des temps préislamiques. »

Dans un autre ouvrage distribué encore aujourd’hui dans les réseaux de librairies et recommandé semble-t-il par la communauté musulmane, « Visages de l’islam », publié aux Éditions Al Qalam, Haïdar Bammate, penseur musulman du XXème siècle, écrit : « Vers la fin du XIIIème siècle, l’élan religieux musulman s’apaise. La foi paraît avoir trouvé des assises définitives. Les autorités spirituelles, solidement établies, se montrent de plus en plus réfractaires à tout changement dans un ordre de pensée consacré par les grands docteurs des siècles précédents. La civilisation de l’islam, après avoir atteint son point culminant, commence à décliner. C’est le jugement porté par la plupart des historiens de l’Occident et de l’Orient. De l’Orient arabe surtout. À certains égards et dans des limites restreintes, il est justifié. Il convient cependant de ramener à ses justes proportions l’étendue de cette décadence. » Je laisse le lecteur se reporter à cet ouvrage et se faire sa propre opinion sur l’étendue de cette décadence, qui reste certaine même si elle peut dans certains cas être circonscrite comme essaie de le démontrer cet auteur.

  • Conclusion

Au-delà des ouvrages mentionnés ci-dessus, le lecteur peut se reporter à tous les ouvrages qu’il souhaite. Reste que le constat occidental sur la faible contribution du monde musulman au monde moderne semble bien partagé par de nombreux penseurs musulmans, jusqu’à ceux qui constatent à la télévision encore ces derniers jours [ndlr novembre 2015] une véritable régression du monde musulman (cf. régression).

On peut penser que la problématique est renforcée par la prétention de l’islam à régenter de tous les aspects de la vie humaine, tous étant censés rentrer dans son champ de compétence puisque la parole d’Allah est universelle et omnisciente. Car c’est une revendication inouïe et singulière de prétendre, au-delà de quelques commandements, qu’on détient toute la parole de Dieu, prétention qui ne peut évidemment que se fracasser contre la réalité du monde (les chrétiens s’y étant aussi frottés à leurs dépens).